“ Ce jour‑là ”
Epinay, samedi, 2 avril 2011
Extrait de “ Ce jour-là, Le mineur silicosé, 1951 ” Willy
Ronis
“ Ce jour-là, des amis m’avaient emmené voir, à l’occasion d’un reportage que je devais
faire sur le pays minier, un homme qui était à la retraite et qui était silicosé. Il habitait Lens et n’en avait plus pour longtemps à vivre. C’est tout de même quelque chose qu’il faut montrer,
m’avaient dit ces amis qui me pilotaient dans la région. Et ils m’ont conduit chez lui. L’homme était à sa fenêtre, au rez-de-chaussée. Il regardait dehors. Il ne mangeait quasiment plus. Il
fumait. Il fumait beaucoup. Il fumait tout le temps. Il avait seulement quarante-sept ans. Il est mort quelques mois plus tard. ”
Quand j’ai vu qu’ils avaient commencé à exhiber les images de ce tas de ferrailles fumantes je me suis dit que c’était trop
tard
Ici le printemps a poussé la porte de l’hiver et c’est la première fois que je m’en fiche
La joie légère presque innocente des arbres blancs a enfilé un string de plastique noir
Et je n’y peux rien
Je dirais que le printemps ne me concerne pas s’il ne s’en prend au mal qui ronge les racines de l’arbre
Pour la première fois je sais que ça a commencé et que le crédit d’éternité que fait la mort aux poètes s’arrête
là ( a pris fin )
Le puits d’où je remonte le seau rempli d’histoires n’est pas vide mais l’eau a cessé de chanter
Je n’ai plus assez confiance en elle je préfère garder ma soif et boire l’eau du bocal à poissons rouges
Quand ils ont commencé à montrer les images de leur monstrueuse cérémonie et à danser autour je l’ai entendu
Me parler comme d’ordinaire et sa voix n’était plus celle d’une enfant rebelle du désert née dans l’oasis de Farafra
Où nous nous sommes rencontrées longtemps avant “ Ce jour‑là ”
Longtemps avant que leur cataclysme de ferrailles éventrées et de magma solaire ne soit l’autel de notre nouveau
sacrifice ( nous sommes tous volontaires pour les liquider )
Et qu’ils n’emballent les premiers cadavres dans les sacs plastiques remplis de billets de mille dollars ( nous
n’avons jamais manié les armes mais nous allons apprendre )
Elle lavait son corps roux nu dans l’eau de la source chaude et les bulles de vapeur éclataient en gouttes grenat sur sa
peau
Elle avait dix ans à peine et je l’ai découverte à l’aube au moment du bain les chamelles dormaient encore
L’air frais de la nuit sucré par la brume qui montait des tas de dattes dressait ses petites nattes café brûlé sur son crâne
luisant
Cachée derrière le plus grand des palmiers bleus je l’ai regardée comme j’avais vue épuisée après plusieurs jours de
marche
Sur ces saletés de cailloux incendiés du désert noir j’avais mal calculé les distances comme une toubab ahurie
En haut de la dune aux reflets bitume qui planquait l’oasis des dizaines de cases multicolores entourées de manguiers
Et des chèvres broutant les petits arbustes à ras du sol et tous les éléphants de Gossi étaient là on aurait dit qu’ils
m’attendaient ( ça m’aurait bien arrangée )
Mais en fait comme toujours il n’y avait personne et pourtant ça m’a quand même poussée jusqu’en haut de ce maudit tas de sable
et Hop !
De l’autre côté l’oasis somnolente avec ses remous mouillés et les voiles vert turquoise de ses palmiers m’observait en
rigolant
Elle avait dix ans à peine et l’eau qui bouillonnait faisait miroiter sur son corps de terre rouge des flaques aussi sombres que
des bijoux d’ébène
C’était longtemps avant “ Ce jour‑là ” elle chantait en jouant avec les bouts de fumée qui sortaient de sa
peau
Et le rythme de ses paroles inconnues est entré en moi et j’ai senti dans mon cœur qui brûlait d’insouciance et de clarté
obscure
Que j’avais trouvé le royaume écrit sur les tables de sable par un vieux Touareg du Gourma
Qui avait prédit aussi que le monde des dieux blancs était fini et qu’il fallait qu’on s’apprête à le payer cher
Vous les avez vu exhiber les images de ce tas de ferrailles ravagé et ses lambeaux de câbles électriques rongés par les
scarabées du sel
Tout ce qui reste de leur puissance de pharaons eunuques à la nuisance d’or dur et ses festins d’amphétamines
D’habitude ils planquent dessous les bâches vert de gris les déchets contaminés de leurs règnes dynastiques hautement
contagieux
Leurs poubelles clignotent dans l’ombre comme les yeux des fennecs qui fuient à l’approche des camions militaires
Elles ont pollué les trois‑quarts de nos champs de radis et de roses avec des équations yellow entassées dans des bidons
métalliques
Trimbalés d’abord par les esclaves du Soudan qui ont traversé le Ténéré jusqu’à Assiout et les porte containers du Nil les
balanceront dans la Mer Rouge
“ Ce jour‑là ” j’ai pigé que les cerisiers en fleurs de Fukushima ne donneront que des récoltes de fruits
empoisonnés et pourris
( les enfants de Tchernobyl n’ont déjà plus d’oreilles et leurs yeux sont des perles de sang )
Le monde généreux et fragile qui enchantait les mains pleines des ouvriers de cerises qu’on partageait avant d’aller changer nos
fringues au vestiaire
Se décompose à l’intérieur des pages du petit livre écrit à l’intention des révoltés absents et des amis qui ne passeront plus
la porte
“ Ce jour‑là ” l’image du mineur silicosé a commencé à traverser sa plaque de verre à toute vitesse en
arrière ( ils l’avaient déjà tué )
Et je n’y pouvais rien
Derrière le visage gratté par nos ongles sur les cartes sépia des vieux ouvriers il n’y a que du vide et des vies jetées
Dans les charniers de givre des guerres de la consommation ordinaire et leurs grands yeux voilés par le halo des lampes
acétylène
Ne nous renvoient plus le reflet lunaire de notre histoire humaine de notre misère commune masquée de carnaval
De nos casse‑croûtes rassis et de nos mégots de gris fumés à la pause de nos baisers laissés en hâte avant de quitter les draps
rudes du sommeil rapace
“ Ce jour‑là ” de l’autre côté de la vitre salie de poussier du camus le regard sans regard du mineur
silicosé
Enferme la tristesse du monde dans l’avenir et sa demeure éventrée et je n’y peux rien
Ce qui nous sépare ça n’est pas sa mort et la terre jaune de ses lèvres rongées ( ils l’ont déjà tué )
C’est l’histoire et le chagrin des hommes qu’ils nous ont confiés ce sont nos utopies et nos révoltes emmêlées nos marguerites
matinales
Rognées à l’acide des peurs jusqu’à ce qu’il ne reste gravé sur la plaque de cuivre que leur ombre
Gardiennes du néant
Quand j’ai vu qu’ils avaient commencé à exhiber sans honte et sans inquiétudes les images du tas de ferrailles
Où leurs âmes sont parquées sous des combinaisons de plomb je me suis dit qu’il était trop tard
Et “ Ce jour‑là ” je ne pouvais plus rien pour ce monde
Lorsqu’un peuple qui n’a que des seaux pour éteindre un incendie menaçant les milliers de mètres cubes de papier monnaie
Où il est emprisonné attend que les fabricants d’allumettes lui donnent le feu vert au lieu de s’enfuir à toutes
jambes ( les fennecs du désert savent où sont tous les puits )
Je ne sais pas si c’est une preuve de la sagesse et de l’invincibilité annoncée par l’Oracle de Farafra
Car je ne me suis jamais trouvée dans cette situation j’ai seulement failli mourir de soif à une barcane de l’oasis
Mais je sais que le mineur silicosé ne cessait pas de fumer de fumer de fumer
“ Ne vous inquiétez pas pour nous… ” a été le dernier message de ceux qui ramassaient les tonnes de poissons
fluorescents
Sur la plage de Fukushima pour la somme de 760 livres par jour et Dina la vieille Biélorusse qui n’a plus de dents depuis
longtemps
Offre aux enfants du village qui n’arrivent pas à grandir le lait de ses chèvres et les fables que lui racontait sa grand‑mère
avant “ Ce jour‑là ”
Quand ils ont commencé à exhiber les images de leurs tas de ferrailles fumantes je me suis dit il est temps
Je n’ai plus rien à faire ici moi plus rien à écrire ici moi
Ce monde d’où je viens est fini un monde où les hommes s’endormaient légers et leurs rêves sautaient par‑dessus les
barbelés
Et leurs rêves enflammaient la conscience des peuples et leurs rêves partageaient les moissons de la terre et leurs rêves
savaient
Qu’au‑delà du mirage en haut de la dernière dune sommeille l’oasis aux fontaines chaudes et aux scarabées de sel
Il suffit peut‑être d’un pas ( les fennecs du désert connaissent tous les puits )
“ Ce jour‑là ” ils ont réussi à faire peur aussi au soleil et l’océan n’était plus qu’un grand bocal à poissons rouges
morts
Et la forêt amazonienne n’était plus qu’une grande cage à aras blancs morts
Et le Sahara n’était plus qu’un grand forgeur de vents où ruissellent les dunes sur les traces des fennecs encore vivants
Alors je me suis dit qu’il était temps de faire demi‑tour le plus vite possible si je voulais retrouver la piste qui mène à
l’oasis ( ils ont les moyens de la faire sauter )
Avant qu’elle n’ait fondu et que la camisole de lave bitume noire les deux cordons attachés derrière le dos des palmiers
maintenus à genoux
Pour lécher le sable et sa sueur comme les ilotes attachés à la terre mémoire dépouillée de son épopée me ligote du même
coup ( qui me défendra )
Et sitôt poussé la porte du désert j’ai reconnu l’odeur épaisse et moite des fruits séchant et j’ai senti sur ma bouche
La cavalcade des scarabées de sel et l’humide de la buée ocre des fontaines chaudes a roulé dans ma gorge comme un
sanglot
Qui lavait doucement la tristesse du monde installée là pour tout les temps à venir et quand je l’ai retrouvée à l’aube au
moment du bain
Et qu’elle s’est mise à chanter j’ai oublié les images de leurs tas de ferrailles éventrés et fumants
Et j’ai commencé à dessiner sur le ventre moelleux de la dune devant les yeux étonnés des enfants de l’oasis aux paupières
nacrées
La table de divination que le vieux Touareg du Gourma m’a apprise peu avant que la poussière des astres morts le recouvre
Pendant que l’oasis de Farafra se réveille seule au monde sapée de sa lumière rose “ Ce jour‑là ”
Et ils n’y pourront jamais plus rien.
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