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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Samedi 26 janvier 2008 6 26 /01 /Jan /2008 00:22

                           De la part du chien indigène suite...
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            Ecoute… écoute…

- C’est pas vrai… mais quel foutu pays de…

C’est la melma ma grand-mère qui râle le cul dans son frigidaire en quête d’une banquise et d’une famille d’ours blancs qui la recouvre de neige. Pas qu'elle soit sale… oh non mais la chaleur !… C'est pas vrai… Elle s'installe elle et son énorme derrière d'Ogresse à l’intérieur du frigidaire de l'hôtel tout le temps de la grande chaleur pour ne pas fondre. Parce que quand ça vient la chaleur sur l’oasis… on ne peut pas s’attendre à ce que ça passe de si tôt. La chaleur est la principale ennemie de la grand-mère coloniale. Comme vous savez…

Par la cause des chaises de fer que mon père a obligé Lakhdar l’Arabe à peindre en jaune on est la risée des hommes de l’oasis. La risée du vent de sable qui bouffe les réserves du frigidaire. Qui boit l’eau du narguilé. Qui s’assoit sur la queue du chien indigène. On est la risée des sauterelles qui éteignent les lampes dans la tête des hommes arabes aussi. Les sauterelles d’acier.

Gentiment sous le burnous ils ont regardé avec de la compréhension les Arabes de l'oasis. Comme ils regardent indifférents la sueur sur les poignets de mon père goutte à goutte. C’est peut-être pour du théâtre ?… Suer l'burnous… qu'elle dit la melma ? Mais les Arabes ils ne suent pas… Ils attendent pour voir la suite… Après les chaises jaune citron ce sera quoi ? Y a déjà le décor… et le texte il est bien écrit quelque part… S’il y a le texte alors on peut savoir comment ça va finir… A moins que ça ne soit de l’improvisation… Les Arabes ils rigolent un peu… gentiment… Comme ça… Même Lakhdar il a essayé d’intervenir en donnant la parole du vieil Arabe sage qu’il est.

- Mais malem… y’a déjà l’soleil…

- C’est pas vrai… il a répondu mon père… tu vas pas me donner des conseils maintenant ?

Pour le coup on est aussi la risée des Européens qui habitent les bunkers blancs semblable au nôtre. On est la risée de tout le monde d’ailleurs. Et même le chien indigène qui ne s’occupe de rien d’ordinaire a marqué un temps d’arrêt devant le bataillon des chaises jaune citron et tournant la tête de gauche puis de droite… Intéressé il s’est assis sur sa queue parce que ça brille comme si c’était de l’or un peu pali. Certainement il croit que de nobles invités ne vont pas tarder à prendre place. Tous ceux qui habitent les murs de la maison de Lakhdar sont attendus pour le grand festin du désert…

Demain l’oasis ruissellera de lait… de miel… de parfums et de jardins fleuris… Demain il n’y aura plus la tristesse vague ou l’indifférence dans les yeux des femmes et des hommes de l’oasis… Demain la joie… la joie sauvage…
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Et dans les chantiers de la Cité d’ici sur Seine… demain ?…

- Morgane… tu es notre joie ma fille…

Le chien indigène me fourre son museau aux poils secs entre les doigts… 

Oui… on est la risée de tout le monde ici… C’est bien mieux. Ainsi on est plus légers que les sauterelles aux ailes d’acier de la lampe. Celles qui ont fracassé le verre. On ne peut vraiment plus dire à quoi on appartient. Avec notre décor jaune guettant des acteurs qui ne viendront pas. Bientôt le décor il retournera aussi dans la malle aux accessoires… Etrangère j’habite le moins possible l’Hôtel-de-l’Europe ou bien alors les cuisines que la melma surveille en poussant son ventre contre les tables. Djeda Fatima de ses petites mains potelées épluche les légumes dans la pièce où on joue chacun le rôle qu’on peut.

- Tu te les es lavées les mains dis… Fatima ?… Hein ! tu es sûre ?…

- Oui melma…

Djeda Fatima rit avec ses dents devant la melma qui tourne autour d’elle consternée.

- Foutu pays !…

 

Etrangère je suis tout autant que l’esclave noire. Esclave… mon corps qui peignait a rencontré son maître. Le malem. Dévoilé mon corps… par les mains des femmes de la tribu auxquelles il m’a offerte. Elles ricanent en montrant du doigt mes petits seins et mon ventre lisse d’enfant. Mais dans leur regard complice je reconnais notre connivence. Il leur a donné l’ordre de faire de moi une fille à l’âme prisonnière et au corps qu’on pourra un jour acheter. L’esclave noire qui danse sait aussi bien que moi à qui elle doit ses chaînes.

undefined Les illustrations sont de Catherine Rossi 

A suivre...
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Vendredi 18 janvier 2008 5 18 /01 /Jan /2008 22:57

                                       Le chien indigène  suite
undefined Assise au pied du Block trois l’Afrique Morgane renifle les fumées d’usine ocre roses couchées au-dessus des tours tels de grands chiens gardiens de la ville qui plonge dans la nuit rouge d’été. Ici s’il y a du sable c’est celui des chantiers que les hommes qui ont le même regard indifférent que Lakhdar retournent luisants de sueur. Ici le sable grimpe jusqu’au ciel entre leurs mains. Ciel brasier bientôt mouillé d’étoiles phares où sommeillent les chiens gardiens de la ville. Demain… pendant qu’elle dormira Morgane… les hommes au regard semblable à celui de Lakhdar reviendront offrir leur sueur aux remous amers de la ville.

 

Ecoute… écoute…

Durant tout le trajet de cahot en cahot dans la camionnette à plateau qui nous a déchargés de Biskra à Touggourt au bas de la maison de Lakhdar l’Arabe les gouttes de sueur une à une tombaient sur les poignets de mon père. Il en avait honte. Moi aussi j'avais honte de lui. Mon père l'homme de pas ici. Lakhdar à ses côtés sec et rugueux restait grave. Ses poings fermés étaient des nœuds de pierre. Les poings fermés de Lakhdar n’avaient rien à voir avec sa bonté qui était toujours la même. Sa bonté d’indifférence. Peut-être ils avaient à voir avec l’oubli des jours ou avec l’immobilité froide des déserts.

Moi je ne suais pas. Jamais. Lakhdar ne disait rien. Il regardait l’essuie-glace pousser le sable. Les fleurs de sable. C’était un jour de vent. Roux. Un jour de jappements. Pour la première fois depuis mon arrivée à l’oasis je savais. Je savais que j’allais nous faire du mal… Lakhdar. Zohra. Djeda Fatima… Pas d’autre famille pour Morgane. Je ne veux pas d’autre famille… Je suis devenue la fille de leur tribu. Celle dont le père n’a pas voulu. Celle qu’il avait fait venir ici parce qu’ici on a gardé la mémoire du harem et que ça sera plus facile de la cacher et de la faire se tenir tranquille. Moi… rebelle… je ne suais pas.

Moi… sous le burnous de Lakhdar l’Arabe des glaçons glissaient dans mon sang vif. La femme avec laquelle il m’avait faite se cachait quelque part parmi les replis ardents des ksour… La femme esclave. Quand je lui jetais ces mots au visage il répondait moqueur :

- Tu as vu la couleur de ta peau… et celle de tes cheveux…

Une à une les gouttes de sueur sur ses poignets… Une à une entre ses pieds aussi elles tombaient et formaient de minuscules trous ronds dans le sable qui grimpait à l’assaut de mon cœur… Morgane… la fille du malem de l’Hôtel-de-l’Europe-de-l’oasis-de-Biskra…

undefined  Ecoute… écoute…

Seule djeda Fatima parvenait à démêler ma tignasse pollen crépue. La melma ma grand-mère trop grosse pour qu’on prenne au sérieux sa méchanceté et ses cris - elle pensait toujours que les Arabes cherchaient à la voler - luttait contre le sable avec ses dents. Plus forte que le sable la caravane des sauterelles en flèche avait cerné l’oasis. Craque leur corset contre la lampe qui vacille et s’éteint. La melma les yeux fermés tentait avec hargne de retrouver son centre de gravité en glissant sur le jus vert et sucré des sauterelles écrabouillées par milliers. Ecrabouillées encore par les roues de la camionnette à plateau. A chaque tour de roue écrabouillées. Nuit noire.

La melma ma grand-mère ne touchait plus à mes cheveux de djinia. Seule djeda Fatima… seule elle connaissait les mots pour rallumer la lampe. Les mots des Nuits sacrées sur ses lèvres tatoués comme des perles d’eau.

Quand on est arrivés au milieu du serpent de poussière près de la maison de Lakhdar l’Arabe tout avait été balayé et lavé malgré le sable souillé pour nous accueillir. Quand on est arrivés… Lakhdar il a porté lui-même les toiles que j’avais récupérées à l’Hôtel-de-l’Europe - l'hôtel de mon père le malem - sur la terrasse qui transpirait une odeur fraîche de petit lait. Il les a portées une à une comme les gouttes de sueur de mon père.

Aujourd’hui j’ai donné le gros paquet de toiles sur lesquelles les personnages des Nuits étaient revenus à la surface de notre histoire à Lakhdar l’Arabe pour qu’il les enfouisse. Qu’elles retournent à leur maison de terre comme le ksar où personne n’habite plus. Qu’elles retournent au ventre qui les a conçues. Au sexe d’argile. Le sexe de la femme que le père ne touchera pas. Mon père le malem. La femme esclave. Plus jamais il ne la touchera.

Il a reculé de quelques pas de ses pieds nus… Lakhdar. Ses pieds de poussière et de chaux Lakhdar. Le commis. Le serviteur. Lakhdar l’Arabe. Et il a regardé la mosaïque bleue écaillée des murs de sa maison et il a regardé les toiles. Et il a regardé la paille acide des murs et il a regardé les toiles. Et il a regardé le chat endormi sur le panier-mandarines et il a regardé les toiles. Et il a regardé tout ce que nous avions partagé au cœur de la grande blessure où nous dormions ensemble sous le burnous de sable crème.

Alors il a dit :

- Quand tu voudras ma fille... quand tu voudras... Tu sais que pour Zohra et moi pour nous tous… tu es la fille d’ici… Les toiles elles restent dans la maison de Lakhdar… Ceux qui sont venus là habiteront avec nous… Et toi quand tu reviens tu les trouves… Quand tu reviens… dans pas trop longtemps ma fille… Lakhdar il est vieux.

Il a dit ça Lakhdar l’Arabe à la fille du malem-de-l’Hôtel-de-l’Europe-de-l’oasis-de-Biskra au bout de la grande rue des orangers. Il a dit ça Lakhdar. L’Hôtel ici on l’appelle le bunker jaune. A cause de ses murs bétons et des chaises de fer qui brûlent comme le soleil ici… Foutu pays…

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Illustrations de Catherine Rossi
A suivre...
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Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /Jan /2008 21:15

                De la part du chien indigène suite

Ecoute… écoute…

…Les Arabes appelaient son père malem : maître. Et Morgane sa grand-mère était… obligé… la fille du malem qui vivait auprès de Lakhdar le serviteur indigène et de sa mère djeda Fatima. Djeda Fatima qui aidait à la cuisine la grand-mère de Morgane devenue veuve et tellement grosse… 

Tellement grosse… Au bas des escaliers du Block trois l’Afrique… Morgane en pensant à elle chantonne la rengaine qu’elle a composée avec les mômes blacks et café-crème de la Cité … La rengaine voyage les emporte sur la pirogue qui remonte le fleuve niungo dans le vague vert de ses yeux… Eux qui d’ici sûrement ne bougeront pas… A moins que… Poisson pourri… Poisson pourri… Qu’est-ce que ça sent… qu’est-ce que ça sent ici… Poisson pourri…

Morgane soupire en trifouillant entre ses pieds de petits cailloux gris à l’intérieur des sandales ouvertes qui ont sucé la poussière grasse du goudron de la Cité. Soupire en trifouillant avec ses doigts que grand-mère Fatima une vieille qui l’aime bien lui a faits au henné pour rire… Grand-mère Fatima qu’on appelle aussi djeda… décidément toutes les histoires se ressemblent diablement… abrite un djinn qui boit l’huile de sa lampe et possède en lui l’âme du feu…  Dans la Cité des Blocks à Paris sur Seine c’est l’Afrique pour de vrai malgré ceux qui ne le voudraient pas… Si elle avait pu imaginer la grand-mère Morgane qu’ils finiraient par se rejoindre les uns et les autres… Comme dans son histoire à elle en fait… Comme dans son histoire…

Morgane soupire en trifouillant…

- Moi aussi j’apprends plein de choses avec eux… Moi aussi… En vrai… on dirait qu’on ne s’était pas quittés… Eux et nous toujours… dans nos rêves de la vie qui serait plus celle de la Cité … Dans nos rêves du désert de partout sur la terre… Un espace qui existe pas au milieu des Blocks… Un espace à pas finir de marcher pieds nus dessus jusqu’au bout du soleil qui se couche entre les pattes du chien indigène… Mais où il est donc passé pour finir ce chien ?… C’est ça qui serait intéressant… Reprendre la lecture du cahier pour essayer de savoir…

Ecoute… écoute…

Dans ces temps-là de l’Algérie qui sont vraiment lointains la grand-mère coloniale de Morgane ressemblait à une vieille toupie qui s’enroulait une ceinture de haine autour du ventre à chaque tour. Comme on savait pas son prénom sur la cahier on l’appelle melma… C’est quelque chose qui ressemble à “ maîtresse ”… Ce qui est drôle pour Morgane aujourd’hui parce que ça a l’air dans son idée à elle des mots… ça a l’air un peu égrillard… Elle imagine une vieille cocotte aux yeux peints sortant du théâtre des plumes roses lui parsemant son manteau et qui glousse … Bon… c’est pas dans le contexte mais qui sait comment elle était avant de partir là-bas la grand-mère coloniale ?…

- Non… elle décide Morgane. “ maîtresse ” c’est plutôt coquin… et vu qu’elle voulait pas qu’on le sache… elle a camouflé ça avec de la colère et des mauvaises paroles… D’ailleurs personne la prenait au sérieux dans “ L’Hôtel de l’Europe ” de Biskra qui était rien qu’un minable théâtre où elle n’avait même pas pu tirer le rôle de la Carabosse … la melma… Non… même pas… Un minable théâtre l’histoire coloniale…

L'hôtel de l'Europe à Biskra 1940-44  ( Photo perso )

Aux yeux de Lakhdar l’Arabe… le serviteur de la melma qui le malmenait volontiers parce qu’il était bon et indifférent à leurs grandes gesticulations affolées et militaires sous le soleil qui brûle assez comme ça… Morgane était une fée. Ou peut-être une déesse de la nuit telle Shéhérazade. Lakhdar il ne savait pas lire mais il avait entendu les histoires de la bouche de djeda Fatima. Les histoires des Nuits sacrées qui voyagent sur le dos des grains de sable du désert. Les histoires… Comme elles voyagent dans la bouche des cavaliers qui entourent le soir de leurs voiles turquoise sombre et indigo brutal la peau frissonnante de l’oasis…

Et malgré les colères du malem qui refusait que sa fille traîne avec les serviteurs… Lakhdar l’Arabe il invente pour elle un royaume étrange de parfums et de signes dont le sens se perd souvent au creux de la brume chaude du soir dévoilé.

- Tu vois ma fille… il dit Lakhdar l’Arabe à la petite fée des sables… Tu vois… lorsque les djenoun font un feu sur le haut de la dernière dune… là-bas… alors si tu vas danser avec eux tu deviens pour toujours une djinia…

Et Lakhdar l’Arabe raconte à Morgane la petite fée de ses yeux le songe des Nuits avec ce qu’il connaît et ce qu’il imagine… Parce que la parole ne s’arrête pas à l’oasis de Biskra… La parole… Elle est une passante au corps de lune pâle solitaire et masquée qu’entourent mirages les cavaliers. Comme vous savez…

Et Morgane la djinia peint pour Lakhdar le serviteur arabe avec ses mains plongées au fond de grands baquets de couleurs turquoise et indigo des personnages venus de l’Arabie solaire… De grands baquets posés sur la terrasse blanche par les djenoun assurément… Elle peint Morgane… Des personnages mirages dans la bouche de Lakhdar et de tous ceux-là avant lui…

Et pour djeda Fatima elle peint Morgane la djinia des Nuits sur d’immenses toiles dans l’hôtel de Biskra… Des Nuits que la violence coloniale n’a pas le pouvoir de violer. Sur les toiles vierges qu’elle a apportées avec elle à l’intérieur de la camionnette à plateau elle peint… Des Nuits vierges au contour turquoise léger qui veille sur des burnous endormis là où le sable clair devient peu à peu café-crème.

Et puis elle peint à même les murs de la petite maison de Lakhdar à Touggourt… Morgane… Le fabuleux vaisseau de Sinbad et les troupeaux de chevaux marins… elle peint… Depuis l’orange cruel de l’horizon qui mord la chair de l’ombre violette allongée au pied des palmiers d’un vert d’eau fragile évaporé elle peint… Jusqu’à ce que les fumées ocre roses des feux des nomades la remplacent.

 Illustrations Catherine Rossi

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Mardi 1 janvier 2008 2 01 /01 /Jan /2008 18:22

                De la part du chien indigène

Biskra… été 1910… Dans le cahier de la grand-mère d’Afrique…

Cité des Blocks… été 1963…

 

Ecoute… écoute… Je voudrais te raconter une histoire…

Morgane… je m'appelle Morgane…  “ Ça ne sert à rien d’aller trop vite… ” elle disait la grand-mère au chien indigène tout le long du chemin des rails qui les ramenait de Touggourt à Biskra et puis vers le Nord. Toujours plus vers le Nord… Le chien il était bien d'accord ça sert à rien…

“ Il faut du temps pour que les choses elles donnent leur fruit de lumière… ” qu’elle disait. “ Avant y’a les fleurs couleur de sang. On n’peut rien faire quand ça n’est pas le temps … ”

Mais de ces quelques années de son enfance algérienne toujours elle garde le goût du sang de henné entre les lèvres. Le goût du rassoul que djeda Fatima lui passait dans ses cheveux de soleil. Morgane la petite fée venue du Nord. C'était elle Morgane ta grand-mère… peut-être que si tu sais tout ça ça te fera plus facile de vivre ici… il a dit lui… mon père dans la nuit géante du Block trois. Poisson pourri…

Morgane. Je m’appelle Morgane… Et je vis à ici sur Seine dans la Cité des Blocks touillée et retouillée avec tous ceux qui n’ont pas forcément de grand-mère d’origine pour se souvenir. Les mômes black-café et café-crème savent comme P’tit-Nègre et moi que dans le Block trois l’Afrique ça sent l’odeur du poisson qu’on garde des mois bien sec. Pour la marmite à partager. Alors… poisson pourri…

Pour ce qui est des histoires on n’a jamais de pannes parce qu’on invente beaucoup. Mais celle-ci qui est l’histoire de la grand-mère Morgane dans l’oasis de Biskra comme vous savez… celle-ci elle est venue avec le sable des roses d’ailleurs jusqu’aux marches du Block trois l’Afrique…

Elle est venue… Alors lui mon père il a ouvert le premier cahier sur lequel elle avait écrit et il a lu :

Ecoute… écoute…

… “ ce matin Lakhdar l’Arabe est mort et le chien indigène est reparti en direction du Sud… C’est une carte envoyée par mon père qui me l’a raconté après un voyage de plusieurs mois à chaque étape où je me suis arrêtée… Comment cette carte a-t-elle fini par me rejoindre ?…

Je n’ai jamais oublié Lakhdar ni ma promesse de revenir. Mais… peut-on r’ouvrir la petite porte de l’enfance autrement qu’avec des mots ?… Je suis partie pour refuser le monde de mon père : le monde où Shéhérazade n’avait pas d’autre choix que de préserver le corps des filles de la lune avec des mots d’hommes. Moi… je suis partie…

Ni toi Lakhdar… ni djeda Fatima… ni le chien indigène vous n’êtes sortis de mon cœur. Vous êtes ma fleur de sang. Maintenant je sais que j’ai le droit de me souvenir et de poser un instant le premier caillou de mémoire dans le ruisseau du temps. Maintenant je me suis enroulée au creux de ton burnous blanc pour écrire l’histoire… Maintenant je ne suis plus la fille du malem ”… Oui… c’est ça… elle s’est dit Morgane sur les escaliers du Block trois en regardant vite fait d’un œil par-dessus son épaule à lui l’écriture encore violette mais séchée par mille grands vents depuis comme des larmes sur le vieux cahier où elle avait tout écrit ses souvenirs parmi les roses des sables enfouies… C’est ça… y a eu plein d’histoires avant la mienne et ça fait rien que se répéter… On dirait le bruit d’une boîte à histoires qui dégringole depuis les étoiles par l’escalier poisson pourri des Blocks et qui m’arrive à moi… Une surprise… C’est comme une surprise la grand-mère Morgane et son histoire de petite fille coloniale avec une autre grand-mère par-dessus… Une surprise qui avait déjà l’odeur du poisson pourri…

Toutes ces grands-mères et puis ces filles au prénom semblable au sien qui s’empilent… on dirait des tas de cailloux chantant un chant douloureux et naïf…

C’est compliqué… des tas de vieux cailloux empilés sur moi… C’est compliqué et c’est lourd comme les pierres du Block trois alors que dans le désert les pierres elles restent couchées là… Jamais dressées avec des escaliers dedans… elles seront les pierres… Non jamais…

Et moi non plus… jamais j’irai là-bas où y a leur hôtel colonial d’histoires usées tels des draps trop lavés… Lavés par des savons qui les feront déteindre longtemps… jusqu’à moi et jusqu’à Naïma l’institutrice d’arabe aussi peut-être ? Naïma qui ne veut pas non plus qu’on reste sur des rengaines d’y a des siècles… Lavés alors une dernière fois… et puis ça suffit…

D’accord… je suis Morgane… une dernière fois alors… Parce qu’ensuite je m’en irai… et ils ne pourront pas me rattraper… Non ils ne pourront pas… alors… Poisson pourri…

                        Illustrations de Catherine Rossi

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Vendredi 21 décembre 2007 5 21 /12 /Déc /2007 23:05

                              Le petit bonhomme qui avait peur

       Elle disait : 

     - Je voudrais extraire la chair du velours des mots. Rassembler les lettres qui disaient TOI pour les reprendre dans ma main. Mon poing serré. Toi comme si tu étais unique au monde. Toi comme le rire du vieil Algérien quand il s'est précipité dans les étoiles pour retrouver la trace de nos chemins familiers et de nos jardins. 

        Elle criait : 

       - Toi… le petit bonhomme qui avait peur. 

      Il frappe comme un fou sur la table tandis qu'Abdi continue sur le même rythme lent comme un automate détraqué sa berceuse triste. 

       Non. Il ne lui permet pas de lui renvoyer sa peur à la figure parce qu'il l'a quittée. Elle doit prendre sa peur avec elle. Elle l'a promis. Pourquoi est-elle aussi dure maintenant ? Pourquoi refuse-t-elle de comprendre qu'il n'est qu'un étranger ? 

        Il criait :

        - Mon père était un poète arabe… Tu n'as pas le droit de me juger… 

         Elle criait :

       - Votre langue d'hommes est rêche comme la poussière d'acier de vos usines d'armement. 

        - Votre langue… elle me dévisage dans le regard d'un vieil ouvrier mouillé par la rosée acide. Tu ne lui as jamais adressé la parole. Depuis vingt ans qu'il polit la même portière en attendant peut-être que tu viennes lui rendre quelque chose qu'il a laissé là-bas. A l'arrêt de l'autobus il te fixe avidement. Cela fait vingt ans qu'il pratique un exil silencieux. Votre langue… elle ressemble terriblement à celle des petits hommes d'ici. Langue parfumée qui a mis des types au piquet à l'arrêt de l'autobus. Carcasse d'arbre mort qui persiste à pourrir en vous.             Elle criait :

            - Toi tu n'existes pas en dehors de ta peur. 

            - Tu n'existes pas en dehors de l'immense fleur-coupure que tu fais pousser dans tes jardins.

           Elle disait : 

         - C'était dans les années soixante. Ils débarquaient par centaines. Et sur le quai pour les accueillir il y avait le rire des rats.

        - Et derrière ce rire alignés comme des Indiens dépossédés de leur fourrure de loups il y avait nous. De l'autre côté du rire des rats les enfants du ghetto. Notre langue a jailli comme une fulgurance. Comme le blues d'une étincelle entre les deux pierres de notre esclavage.

        Elle riait :

       - Non… toi jamais tu ne connaîtras la langue du ghetto… La langue qui habite le dessous de la fourrure des mots. La caresse épicée de petits baisers que le vieil ouvrier algérien avait écrite de ses doigts sur mes lèvres.

        - Non… Toi tu n'es qu'un petit bonhomme aux doigts de cendres.

       Alors il s'est approché doucement du bar en faisant bien attention de ne pas renverser les tables sur son chemin car il était quand même un peu saoul. Juste assez pour ne pas avoir peur des vieilles dont le visage se fondait avec la lueur rouge des lampes et s'évaporait. Arrivé derrière elle sans qu'elle s'en doute il a posé ses lèvres dans la plage chaude et sucrée que formait son dos juste au dessus de la chemise. Et il a senti le goût si fort sur sa langue qu'il a cru que ça allait l'étouffer. Il a attendu qu'elle se retourne avec ce mouvement léger comme elle faisait d'habitude et qu'elle glisse ses doigts dans ses cheveux frisés en l'appelant de ce nom tendre et un peu malicieux qui lui donnait à chaque fois envie de pleurer :

         - Mon petit Algérien…

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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