Lundi 3 décembre 2007
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Le petit bonhomme qui avait peur
Elle criait :
- J'inventerai un langage chiennement incompréhensible pour me dire. Une jactance entre chienne et louve. De petits jappements… Elle criait devant le regard agacé du portier et les vieilles étincelantes de volupté rance. Elle crie et lui voit les doigts hésitants de l'ouvrier algérien sur ses lèvres. Ils
la caressent. Ils la bercent d'une complainte d'arbres qui appellent.
Il lui chuchote dans l'oreille des mots de sa langue pour
la rassurer. Et elle le comprend. Sa langue mouillée de parfums et salée de pierres sèches.
Lui il est assis à la même table qu'eux mais seul. Seul et exclu de cette musique qu'ils échangent dont il ne peut deviner aucune cambrure des reins. Aucune chair de grenade fraîche et moelleuse.
Il ne s'est jamais senti proche des vieux immigrés depuis qu'il est ici. Qu'est-ce qu'il pourrait partager avec eux ? Le paysage qu'ils ont gardé gravé dans leurs traits comme une écorce qui se dessèche n'existe plus. Ils appartiennent à cette ville autant qu'une brique de ses murailles qu'ils ont participé à rendre invincibles.
Il se dit que s'il boit c'est aussi pour ne pas les voir. Mais en réalité avant qu'elle ne lui parle de son ami l'ouvrier algérien il n'avait jamais songé qu'ils appartenaient au même peuple. Qu'est-ce que c'est un peuple? Il se rappelle comment elle l'avait fixé avec une moue inquiète lorsqu'il avait dit au sujet de l'épicier du coin :
- Ce soir il faudra que j'aille faire le plein chez l'Arabe… J'ai plus assez de vin rouge pour tenir la nuit…
Elle disait :
- Si tu veux je t'apprendrai à aimer les rues de la ville et les hommes qui les ont marquées de leurs signes fraternels. Je te dirai comment nous y avons vécus ensemble enfants à l'intérieur des pierres qui devaient nous séparer. Notre langue n'est pas une femelle bâtarde ni une fille violée dans le ventre du ghetto. C'est une gamine métisse aussi belle que la lumière sur les terrasses blanches et ocre rouges d'Alger.
Alors comme un jour il lui avait répondu avec méchanceté :
- Ta langue métisse elle n'existe pas… Il n'y a jamais eu d'écrivain pour l'écrire.
Elle avait observé gravement :
- Tiens… nous sommes en train de nous faire la guerre…
Ecoute… écoute…
A la table du bistrot il boit avec avidité la musique triste qui lui écrase quelque chose en dedans. Elle le lui vide. Et elle lui met à la place une poupée fétiche comme celles des rituels hérissée d'aiguilles. Plus il regarde la plage ouverte de son dos plus il sent les aiguilles lui rappeler que cette souffrance est tout ce qu'il lui reste. Ce qu'il a choisi. Avec elle il peut tenir le coup longtemps.
Elle disait :
- Je serai ventriloque comme le vieux du bidonville que j'écoutais pendant des heures. Ses mains rugueuses sur mes lèvres. Le vieux d'Algérie qui ne voulait rien savoir du tas. Il fouillait la douceur du ventre de la louve à rebrousse-poil. Comme on rebrousse son enfance.
Elle disait :
- C'est pour tenir tête aux tas de petits bonhommes qui avaient peur que je me suis fabriqué une tronche de louve en vrac quand à la finition de la plastique du museau. Un hérisson de charbon sec. Une frimousse qui grimace horrible sur leurs écrans blancs. Et à la main un tison rouge qui scelle chaque signe d'une brûlure.
- Est-ce que tu imagines ce que c'est un bidonville ?
- Derrière un rideau de rats hilares de gourmandise dans les ordures tu imagines un président de la république en grolles noires cirées nickel qui terrorise poliment une femme algérienne les yeux baissés avec ses dix ou douze enfants autour parce que… « Parce que la petite là… pourquoi elle ne va pas à l'école ?… »
- Est-ce que tu imagines une langue qui traduise ça mieux ou plus insupportablement gai que le rire des rats ?
La lumière rouge et verte des lampes oscille et lui fait mal à
la tête. Il a déjà vu cette lumière sur une toile dans un livre qu'elle lui a offert. Il ne connaît rien à la peinture mais cette lueur maladive et crue comme de l'absinthe et du sang fait maintenant partie de ses images. Des images qui ressemblent à celles que sa petite fille pose sur la table de la cuisine pour lui avant d'aller dormir. Des images qui parlent d'une terrible solitude. Des images qui crient. Des images qui hurlent de soif dans des déserts où s'écrasent des silences jaunes de chrome. Des édredons écarlates et des chaises vides.
Il sait que tout à l'heure il va se lever et marcher jusqu'au bar en écartant les tables qui l'empêchent de
la rejoindre. Les tables auxquelles sont assises de vieilles femmes cousues dans une fourrure qui garde sur elle l'étreinte glacée et transparente des froidures et des courses de neige. Il sait qu'il va saisir ses épaules qui le narguent depuis qu'elle est entrée et la forcer à descendre de ce tabouret et à venir boire avec lui pour qu'ils voient qu'elle lui appartient.
Ce soir il va faire ce qu'il n'a jamais fait auparavant parce qu'il avait peur d'être soudain exclu de la mascarade de leur sollicitude. Et des cendres de leurs foyers accueillants. Il va se montrer partout avec elle dans les rues de
la ville. Il va affronter en la tenant par la taille les terrasses blanches de son lit dressé sur les hauts murs d'Alger où rien ne les sépare de l'odeur du port et de sa lumière. Ce soir il va leur montrer à tous qu'il peut trahir le décor de désespoir confiant qu'ils ont peint comme un suaire sur son enfance têtue.
Non… un Arabe avec une fille comme elle ça ne se pouvait pas…
A suivre...
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