Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Saïd et Diana

Said-et-Diana-2.jpg

Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
  • Retour à la page d'accueil
  • Partager ce blog

Texte Libre

Texte Libre

Pour faire défiler les images du catalogue cliquez sur la fenêtre dans le bleu et placer le curseur de la souris sur la page à gauche...

Commentaires

Image de Dominique par Louis

Recherche

Contes et récits de l'arbre aux histoires

Vendredi 21 décembre 2007 5 21 /12 /Déc /2007 23:05

                              Le petit bonhomme qui avait peur

       Elle disait : 

     - Je voudrais extraire la chair du velours des mots. Rassembler les lettres qui disaient TOI pour les reprendre dans ma main. Mon poing serré. Toi comme si tu étais unique au monde. Toi comme le rire du vieil Algérien quand il s'est précipité dans les étoiles pour retrouver la trace de nos chemins familiers et de nos jardins. 

        Elle criait : 

       - Toi… le petit bonhomme qui avait peur. 

      Il frappe comme un fou sur la table tandis qu'Abdi continue sur le même rythme lent comme un automate détraqué sa berceuse triste. 

       Non. Il ne lui permet pas de lui renvoyer sa peur à la figure parce qu'il l'a quittée. Elle doit prendre sa peur avec elle. Elle l'a promis. Pourquoi est-elle aussi dure maintenant ? Pourquoi refuse-t-elle de comprendre qu'il n'est qu'un étranger ? 

        Il criait :

        - Mon père était un poète arabe… Tu n'as pas le droit de me juger… 

         Elle criait :

       - Votre langue d'hommes est rêche comme la poussière d'acier de vos usines d'armement. 

        - Votre langue… elle me dévisage dans le regard d'un vieil ouvrier mouillé par la rosée acide. Tu ne lui as jamais adressé la parole. Depuis vingt ans qu'il polit la même portière en attendant peut-être que tu viennes lui rendre quelque chose qu'il a laissé là-bas. A l'arrêt de l'autobus il te fixe avidement. Cela fait vingt ans qu'il pratique un exil silencieux. Votre langue… elle ressemble terriblement à celle des petits hommes d'ici. Langue parfumée qui a mis des types au piquet à l'arrêt de l'autobus. Carcasse d'arbre mort qui persiste à pourrir en vous.             Elle criait :

            - Toi tu n'existes pas en dehors de ta peur. 

            - Tu n'existes pas en dehors de l'immense fleur-coupure que tu fais pousser dans tes jardins.

           Elle disait : 

         - C'était dans les années soixante. Ils débarquaient par centaines. Et sur le quai pour les accueillir il y avait le rire des rats.

        - Et derrière ce rire alignés comme des Indiens dépossédés de leur fourrure de loups il y avait nous. De l'autre côté du rire des rats les enfants du ghetto. Notre langue a jailli comme une fulgurance. Comme le blues d'une étincelle entre les deux pierres de notre esclavage.

        Elle riait :

       - Non… toi jamais tu ne connaîtras la langue du ghetto… La langue qui habite le dessous de la fourrure des mots. La caresse épicée de petits baisers que le vieil ouvrier algérien avait écrite de ses doigts sur mes lèvres.

        - Non… Toi tu n'es qu'un petit bonhomme aux doigts de cendres.

       Alors il s'est approché doucement du bar en faisant bien attention de ne pas renverser les tables sur son chemin car il était quand même un peu saoul. Juste assez pour ne pas avoir peur des vieilles dont le visage se fondait avec la lueur rouge des lampes et s'évaporait. Arrivé derrière elle sans qu'elle s'en doute il a posé ses lèvres dans la plage chaude et sucrée que formait son dos juste au dessus de la chemise. Et il a senti le goût si fort sur sa langue qu'il a cru que ça allait l'étouffer. Il a attendu qu'elle se retourne avec ce mouvement léger comme elle faisait d'habitude et qu'elle glisse ses doigts dans ses cheveux frisés en l'appelant de ce nom tendre et un peu malicieux qui lui donnait à chaque fois envie de pleurer :

         - Mon petit Algérien…

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 14 décembre 2007 5 14 /12 /Déc /2007 19:52

                      La belle étrangère

Ecoute… écoute…

 

“ Lacépède ”… elle vient de s’installer à sa place à l’intérieur du 154 l’autobus des brousses qui cahote terrible sur la route trouée perforée jamais réparée pour de bon sa place celle qu’elle préfère au fond la meilleure où ils s’assoient tous en rond et d’où on voit les autres gens à l’intérieur de l’animal… A chaque fois qu’elle monte là en face des ateliers des Studios Eclair elle songe à ce bonhomme pas ordinaire qu’a quand même été le pote de Buffon celui du Muséum et c’est lui mine de rien qu’a gribouillé pour finir les bouquins énormes sur les animaux qui ont sûr la même allure que ceux à la couverture carton sculptée on dirait un coffre fort vert ou rouge qu’y avait dans la bibliothèque de son grand-père… Mais en plus d’être quelqu’un qui jouait de la plume et de l’encrier cristal petit puits d’encre noir y a deux raison pour qu’elle le kiffe bien ce type-là…

“ Lacépède ”… Il a été un peu un révolutionnaire à l’époque où ça pouvait causer des soucis… ça c’est lui qui lui avait raconté il trouvait qu’on devait s’occuper de l’histoire d’la banlieue vu qu’ici c’est pas moins pas plus qu’ailleurs un endroit formidable d’aventures et de gens pas si ordinaires et qu’à chacun des lieux où il passe le 154… tatatatatam !… y a des choses magiques… Surtout qu’il crèchait au creux d’un d’ces chemins d’Epinay qu’elle préfère comme celui de La course des lièvres… y’a aussi le Chemin des Fortes Terres qu’est à deux pas de chat de leur cité et même l’Impasse du Noyer Bossu… Ouais “ Lacépède ” il créchait dans le grand chemin de Neulimon qu’existe plus… Tout ça c’est pour dire que les arbres qui plongent profond profond leurs pattes dans la terre d’en dessous le bitume gris-bleu où probable que le p’tit ruisseau souterrain qu’a fait y’a longtemps d’leur territoire un marécage d’eaux douces les vieux ils l’appellent le rû d’Enghein… eh bien c’est à lui qu’on les doit…

La banlieue de par ici ou d’ailleurs… la zone qu’est le paysage de millions de p’tits bourlingueurs comme eux qui n’se contentent pas d’être arrivés là un jour parc’que leurs vieux qu’étaient des ouvriers avaient pas où loger dans le courant des années 50… ils y sont attachés vu qu’c’est là qu’ils ont couru p’tits mômes dans ses prairies et ses sentes aux lapins et aux mésanges et qu’c’est elle qui leur a donné des endroits pour se souvenir des endroits d’âme et de tendresse pas possible et qu’alors elle était pas couverte éventrée saccagée d’entrepôts ruinés de montagnes de bagnoles écrabouillées de géants dépôts d’ordures ou de trous d’eaux pleines de boues noires qui puent… Leur banlieue à eux leur Babylone engloutie avec les ruisseaux souterrains leur belle étrangère c’est une fille métisse extra à craquer et quand ils en causent tous les deux ils la voient et ils entendent son rire fou et sauvage qu’ils sont les seuls à connaître…

A la place qu’elle préfère au fond du bus le 154 elle sort de sa poche le carnet qu’il lui a donné comme une surprise y’a pas longtemps avec l’air d’un gamin ravi un p’tit carnet de papier grossier grand comme la main où les pages cornées sont bourrées de dessins qu’il fait quand il peut le soir après qu’il ait quitté la rue Mulot … les soirs où elle ne vient pas remplir son quatrième étage au milieu des piafs et des grands arbres de tous les mots qu’elle trimballe partout avec elle et qui lui ont fait l’appeler Nidaba du nom de la déesse sumérienne de l’écriture…

- C’est pour moi ?… elle a demandé en regardant les premières pages avec la surprise et une grimace joyeuse qu’elle fait quand elle est émerveillée…

- Oui c’est pour toi… y’a des pages où tu peux mettre des poèmes si t’as envie… un carnet d’notre banlieue à nous deux quoi !…

Dessus dans des allures primitives qu’elle a découvertes fascinée quand elle a maté ses dessins au début qu’ils étaient ensemble elle retrouve les images des récits qu’il lui fait d’son enfance depuis l’temps où ils étaient parqués avec ses vieux et la famille des cinq gamins dans une chambre d’hôtel fallait attendre qu’les immeubles du quartier de La Source où ils ont emménagé avec des tas d’autres familles venues de partout aient séché au soleil et alors pour eux et pour tous les autres p’tits la cité c’était le bonheur !

Un bonheur qu’y n’peuvent pas imaginer les autres quand t’as été tassé comme une famille d’tortue du zoo dans une piaule minuscule et ça ils l’ont bien connu il avait six piges mais il se souvient… fallait pas moufter pas rire pas crier pas rien du tout… sinon ils étaient virés à la rue et ces hôtels-là y en avait plein dans la zone où les ouvriers passaient toute leur paie… Bon c’était comme ça quoi… Facile qu’elle le croit ses vieux à elle aussi ils ont largué leur chambre de bonne septième tout à l’étoile elle avait deux piges…ils le chauffaient avec un p’tit poêle à pétrole leur trou d’souris quand c’est ric-rac ça chauffe vite pratique… Et l’été y z’ouvraient la porte et tout l’monde avec la grand-mère qui campait dans l’escalier à cause de la fraîcheur là y’avait un peu moins de 35 degrés… à partir de minuit…

Depuis qu’elle prend des notes sur la vie des gens d’la banlieue à l’intérieur de ses carnets à la couverture molesquine black qu’il lui achète pour faire comme les écrivains elle l’a entendu raconter cent fois mille fois c’t’histoire qui est aussi celle de ses vieux et comment ils étaient heureux et fiers de s’installer parmi des quantités d’personnes comme eux des travailleurs des usines des p’tits fonctionnaires à trois sous et les commerçants pas riches du bout d’la rue et des faubourgs dans les tours qui scintillaient argentées sous leurs armures béton et verre au soleil d’la banlieue copine… Pour eux tous qui venaient de la terre entière et surtout des p’tits patelins abandonnés par les ancêtres des paysans pauvres ou des ouvriers des filatures des fonderies des mines et qu’avaient atterri là parmi les frangins ouvriers maçons et des tas d’métiers du bâtiment  portugais espagnols les blocks qu’ils allaient regarder monter avec gourmandise Hop ! un étage… Hop ! deux étages… c’était la promesse qu’ils auraient enfin un vrai logement à eux d’où on n’les virerait pas… c’était un rêve !

Là aussi elle pourrait en écrire des pages de poèmes sur sa zone à elle quand il se sont trimballés du côté d’Auber… sa mère lui en parle toujours c’est forcé… de la banlieue rouge et des baraques elle a jamais moufté mais de l’appart si vaste un trois pièces avec de l’eau et tout le reste ça oui !… Eux les mômes vite fait ils ont grandi et ils ont joué aux explorateurs d’un territoire qu’avait pas de fin et ils sont devenus les Idiens Sioux-Apaches des terrains vagues et puis dessus souvent y’avait les cabanes des bidonvilles c’était un endroit de découvertes formidables ! Hop ! Hop !

   A Saint-Denis la Campa c’était bourré d’Espagnols chassés par Franco et les Francs-Moisins de Portugais par Salazar … Eux autres les mômes d’Aubervilliers ils fonçaient à la rencontre des Algériens du chemin du halage… Fini d’être rien qu’entre Gaulois… ils inventaient le monde avec ceux qui s’trouvaient là et qu’étaient arrivés de plus loin… Mais Epinay à c’t’époque ? Il l’a dessiné sur les premières pages du p’tit carnet qu’elle tient au creux de sa paume et aussi le masque africain du chauffeur black de l’autobus des brousses celui qui a l’air d’un guerrier paisible avec les dreadlocks et les corries rouges jaunes verts… le centre ville on imagine pas… c’était qu’une prairie coquelicots bleuets chardons et les grosses têtes blanches des marguerites sauvages qui sentent fort l’été virevoltant au vent libellules des taillis et des buissons de mûres violettes à l’automne et des églantines rouges au printemps… Non… c’est vrai elle se dit à l’intérieur du 154 son autobus des brousses… on imagine pas…       

A suivre...
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 5 décembre 2007 3 05 /12 /Déc /2007 12:33

                              La belle étrangère

Ecoute… écoute…

Quand ils se séparent il laisse derrière lui c’qu’elle appelle la rue aux tamanoirs avec la façon qu’elle a de tout maginer et de faire du conte d’enchantement des choses qui lui semblent terribles dans c’recoin de la zone qu’est la ville où il a pas cessé de vadrouiller toujours… Et il se dit en remontant chaque fois direction le trou d’Mulot et Hop ! sur la gauche qu’elle raconte comme son vieux qui lui n’savait rien d’l’histoire de la banlieue mais il faisait sortir du bitume blues de leur jeunesse pauvre des choses du passé des ouvriers et des paysans de par ici y’a longtemps qu’il devinait formidable !

Juste là ce matin il tourne le dos à la tranchée qui explose du grondement des autos celle qui déchire en deux bouts pas retissés comme ça devrait sur le métier des tisseurs de rêves de la banlieue les tapis et couvertures couleurs vives et brillantes de piécettes d’argent… les bouts de la ville qui n’a plus de cœur elle ressemble à la statue de l’homme au cœur arraché dont elle lui parle tant et qu’il a été voir avec elle… juste là pendant qu’il pense au trou dans la poitrine de métal avec du corps autour éparpillé ressoudé par l’acier qu’les hommes ont fondu et leur sueur il tombe sur Mangoo qui sort d’la rue à droite où il a son logis depuis des siècles…

Mangoo si on l’connaît pas on le prend quand on le voit géant le dos quand même bossu comme les grands arbres les maîtres des forêts anciennes qui sont là éparpillés maintenant les pieds enfoncés loin dans les eaux des p’tits ruisseaux souterrains qui cavalcadent sous la terre goudron d’ici… on le prend pour un lourd totem de bois ébène ciré qui marche et s’approche avec d’la dignité et qui s’déplace en se balançant la musique d’Africa plein son estomac…L’est vêtu pareil que depuis les origines de son enfance avec son vieux du même boubou bleu magique qu’a rien perdu de sa couleur obscure où la lumière des déserts s’éclabousse…

Mangoo aussitôt il le repère il s’arrête se fige et tout son corps déjà il sourit d’la bonne amitié qu’il a pour lui d’l’époque qu’il était p’tit à côté de son père… Il était arrivé débarqué d’sa ville de Lomé où ils s'étaient retrouvés après avoir quitté le village et ils l’avaient mis dans l’équipe du vieux mais alors ils n’l’étaient pas…enfin pas tant qu’aujourd’hui où il devait renifler les 85 piges l’âge qu’il aurait son paternel s’il avait pas été becté rongé pour finir par la fumée d’ses gitanes maïs ses rouquines de l’enfer qui lui avaient pourri les chicots et la peau des doigts autant qu’le ciment… Ouais…  le débarquement de Mangoo c’était un peu avant que la flèche de la grue elle lui dégringole… oui un peu avant… à son vieux…

Il se tient là racine large et huilée et les épices donnent à sa peau des odeurs de marchés avec les fruits aux écorces épaisses crevées de jus et les poissons dont la chair lactée s’irise de rigoles de sang nacrées roses… Sa tête tournée vers lui où ses cheveux crêpés blancs font nuages au-dessus de son visage terre de sienne et d’ombre porte les mêmes scarifications qu’hier de longues lunes en croissant des deux côtés… Elles ont grandi se sont étirées avec sa peau comme les dessins tendus sur le cuir des tam-tams toujours plus toujours plus et le dos noir café de ses mains aussi larges que des feuilles de palmes pliées par la pluie des moussons qui dansent de rage dans les ruelles de la tess’ quand on touche aux mômes de la zone elles sont couvertes de cicatrices roses pâles comme la langue des chats…

Mangoo il le revoit la première journée qu’il s’est pointé Hop ! sur le chantier de son vieux un d’ces jeudis il était là sa silhouette immense d’arbre baobab qui s’penchait pour soulever pareille d’la plume d’un tas d’colibris la brouette gavée d’mortier à l’époque y avait pas les bétonnières qui touillent à ta place et qui vident leur bouillie gris dégoulinant on s’faisait tout à la paluche du manœuvre immigré… Sûr qu’les esclaves blacks dans les champs de canne ou d'coton c’était ses ancêtres avec la force qu’il avait gardé dans ses muscles tendus de guerrier que lui matait fasciné et aussi le silence buté qui grouillait à l’intérieur de musiques et de signes fabuleux…

Il n’quittait pas beaucoup son vieux tous les deux ils se causaient autant que des termites ou plutôt c’était le communiste comme ils l’appelaient les chefs du chantier qui faisait des conversations sur la politique pendant que Mangoo accroupi le temps de la pause hochait la tête en regardant la fumée de la clope et le p’tit point rouge qui était devenu son soleil…

Mais ce qu’y avait de plus fort chez Mangoo c’était qu’il avait sorti un jour de la poche de son boubou bleu qu’il remettait comme sa vraie tenue d’homme d’Afrique sitôt après la douche un p’tit carnet de feuilles pour dessiner qui avait juste la taille de sa paume et qu’il s’installait ou ça s’pouvait sur le chantier à la pause et quand les autres se fumaient leur maïs accroupi un crayon qu’il taillait d’un coup d’canif vite fait et Hop ! il démarrait…

Il se souvient que les dessins de l’Africain lui avaient tout de suite parus plus vrais que ceux qu’il voyait dans les bouquins neufs qui reniflaient une odeur écoeurante et où il fallait torcher un gribouillage tout pareil que l’frangin de la table à côté des trucs obligés qui l’envoyaient au fond d’la classe vu que son wagon à lui il suivait pas la loco mais les rails bleus qui zigzaguent dans les campagnes de son imagination…

 Ouais… les dessins de Mangoo c’était l’histoire des villages d’Afrique qu’il avait largués et son enfance à courir jouer s’poursuivre à l’intérieur des cours des maisons des femmes que les fils tressés de laine de couleur ocre orange ivoire protègent de la cruauté des rituels ancestraux… c’était les énormes termitières rouges du village de N’Gouma ou bien c’était un autre nom… les tours de terre séchée par les soleils brûlants des mosquées couvertes des empreintes des paumes ouvertes des hommes… les masques des cérémonies aux blessures à vif qui saignent de tatouages bleu indigo et noirs… c’était les signes tracés sur la peau avec les cendres des os des grands buffles blancs offerts aux fleuves pour l’arrosage des terres poussières et pierres… Les dessins de Mangoo c’était les visages des femmes blacks trop belles deux trois traits ça faisait des déesses leurs petites nattes dressées les anneaux d’oreilles…

Lui il ne savait rien de ce qui allait mettre dans la tronche du p’tit môme des banlieues qu’il était des tas d’images d’Africa qu’il machinerait plus tard pour faire des mirages bien à lui… Non… il n’savait pas mais sûr que les dessins de Mangoo qu’il laissait s’envoler entre les pattes du vent aux odeurs métal et suie des usines et derrière elles il courait courait… les ramassait les papiers oiseaux les gardait au fond d’ses poches du pantalon à trous… sûr qu’ils lui ont donné l’envie de la vie venue d’ailleurs et des signes qu’on peut tracer sur des bouts d’papier qui ont toute la liberté sauvage qu’on veut et qu’on n’laissera personne nous piquer… Ouais on peut ! 

A suivre...        

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 3 décembre 2007 1 03 /12 /Déc /2007 22:42

                               Le petit bonhomme qui avait peur

              Elle criait : 

            - J'inventerai un langage chiennement incompréhensible pour me dire. Une jactance entre chienne et louve. De petits jappements… Elle criait devant le regard agacé du portier et les vieilles étincelantes de volupté rance. Elle crie et lui voit les doigts hésitants de l'ouvrier algérien sur ses lèvres. Ils la caressent. Ils la bercent d'une complainte d'arbres qui appellent.

            Il lui chuchote dans l'oreille des mots de sa langue pour la rassurer. Et elle le comprend. Sa langue mouillée de parfums et salée de pierres sèches.

            Lui il est assis à la même table qu'eux mais seul. Seul et exclu de cette musique qu'ils échangent dont il ne peut deviner aucune cambrure des reins. Aucune chair de grenade fraîche et moelleuse.

            Il ne s'est jamais senti proche des vieux immigrés depuis qu'il est ici. Qu'est-ce qu'il pourrait partager avec eux ? Le paysage qu'ils ont gardé gravé dans leurs traits comme une écorce qui se dessèche n'existe plus. Ils appartiennent à cette ville autant qu'une brique de ses murailles qu'ils ont participé à rendre invincibles. 

            Il se dit que s'il boit c'est aussi pour ne pas les voir. Mais en réalité avant qu'elle ne lui parle de son ami l'ouvrier algérien il n'avait jamais songé qu'ils appartenaient au même peuple. Qu'est-ce que c'est un peuple? Il se rappelle comment elle l'avait fixé avec une moue inquiète lorsqu'il avait dit au sujet de l'épicier du coin : 

           - Ce soir il faudra que j'aille faire le plein chez l'Arabe… J'ai plus assez de vin rouge pour tenir la nuit… 

            Elle disait :

         - Si tu veux je t'apprendrai à aimer les rues de la ville et les hommes qui les ont marquées de leurs signes fraternels. Je te dirai comment nous y avons vécus ensemble enfants à l'intérieur des pierres qui devaient nous séparer. Notre langue n'est pas une femelle bâtarde ni une fille violée dans le ventre du ghetto. C'est une gamine métisse aussi belle que la lumière sur les terrasses blanches et ocre rouges d'Alger.

            Alors comme un jour il lui avait répondu avec méchanceté : 

          - Ta langue métisse elle n'existe pas… Il n'y a jamais eu d'écrivain pour l'écrire. 

           Elle avait observé gravement : 

          - Tiens… nous sommes en train de nous faire la guerre…                     Ecoute… écoute…

            A la table du bistrot il boit avec avidité la musique triste qui lui écrase quelque chose en dedans. Elle le lui vide. Et elle lui met à la place une poupée fétiche comme celles des rituels hérissée d'aiguilles. Plus il regarde la plage ouverte de son dos plus il sent les aiguilles lui rappeler que cette souffrance est tout ce qu'il lui reste. Ce qu'il a choisi. Avec elle il peut tenir le coup longtemps. 

            Elle disait : 

          - Je serai ventriloque comme le vieux du bidonville que j'écoutais pendant des heures. Ses mains rugueuses sur mes lèvres. Le vieux d'Algérie qui ne voulait rien savoir du tas. Il fouillait la douceur du ventre de la louve à rebrousse-poil. Comme on rebrousse son enfance.           

           Elle disait :

          - C'est pour tenir tête aux tas de petits bonhommes qui avaient peur que je me suis fabriqué une tronche de louve en vrac quand à la finition de la plastique du museau. Un hérisson de charbon sec. Une frimousse qui grimace horrible sur leurs écrans blancs. Et à la main un tison rouge qui scelle chaque signe d'une brûlure. 

            - Est-ce que tu imagines ce que c'est un bidonville ? 

            - Derrière un rideau de rats hilares de gourmandise dans les ordures  tu imagines un président de la république en grolles noires cirées nickel qui terrorise poliment une femme algérienne les yeux baissés avec ses dix ou douze enfants autour parce que… « Parce que la petite là… pourquoi elle ne va pas à l'école ?… »

           - Est-ce que tu imagines une langue qui traduise ça mieux ou plus insupportablement gai que le rire des rats ? 

            La lumière rouge et verte des lampes oscille et lui fait mal à la tête. Il a déjà vu cette lumière sur une toile dans un livre qu'elle lui a offert. Il ne connaît rien à la peinture mais cette lueur maladive et crue comme de l'absinthe et du sang fait maintenant partie de ses images. Des images qui ressemblent à celles que sa petite fille pose sur la table de la cuisine pour lui avant d'aller dormir. Des images qui parlent d'une terrible solitude. Des images qui crient. Des images qui hurlent de soif dans des déserts où s'écrasent des silences jaunes de chrome. Des édredons écarlates et des chaises vides.

          Il sait que tout à l'heure il va se lever et marcher jusqu'au bar en écartant les tables qui l'empêchent de la rejoindre. Les tables auxquelles sont assises de vieilles femmes cousues dans une fourrure qui garde sur elle l'étreinte glacée et transparente des froidures et des courses de neige. Il sait qu'il va saisir ses épaules qui le narguent depuis qu'elle est entrée et la forcer à descendre de ce tabouret et à venir boire avec lui pour qu'ils voient qu'elle lui appartient. 

        Ce soir il va faire ce qu'il n'a jamais fait auparavant parce qu'il avait peur d'être soudain exclu de la mascarade de leur sollicitude. Et des cendres de leurs foyers accueillants. Il va se montrer partout avec elle dans les rues de la ville. Il va affronter en la tenant par la taille les terrasses blanches de son lit dressé sur les hauts murs d'Alger où rien ne les sépare de l'odeur du port et de sa lumière. Ce soir il va leur montrer à tous qu'il peut trahir le décor de désespoir confiant qu'ils ont peint comme un suaire sur son enfance têtue.

          Non… un Arabe avec une fille comme elle ça ne se pouvait pas…

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 29 novembre 2007 4 29 /11 /Nov /2007 23:51

                           La belle étrangère

Ecoute ... écoute...

 

Après l’avoir quittée il se faufile entre les tours qui ressemblent de moins en moins aux termitières géantes du village de N’Gouma et de tous les villages d’Afrique qu’ils imaginent quand ils sont ensemble mais déjà à l’époque où son vieux qui faisait le manœuvre sur les chantiers ailleurs au large de la ville il l’emmenait y fallait prendre l’animal des brousses le gros autobus il lui tenait la main on s’écrasait dedans… cric-crac… les femmes blacks impressionnantes à l’intérieur de leurs boubous couleur des bananes ou des grenades et leurs turbans enroulés autour de leurs cheveux crêpés comme de la réglisse elles lui faisaient peur c’était des ogresses des géantes mais il n’disait rien à son père il l’aurait grondé gentil…

Faut pas s’méfier des gens… il disait son vieux qu’était communiste et ça c’était une chose qui n’pouvait pas changer… déjà à l’époque en regardant les ouvriers des chantiers et leur peau nègre on aurait dit du chocolat il était sûr qu’leurs maisons elles avaient pas la couleur gris d’celles d’ici comme les rats crevés qu’on voyait leur ventre en passant à côté du fleuve… ouais sûr qu’leurs maisons elles étaient pleines de couleurs terribles et qu’elles touchaient le ciel avec leur toit…

Son vieux l’emmenait le jeudi quand il avait pris sa pause et bâfré rapide y avait pas d’école et lui il préférait les chantiers c’était terrible les grues avec leur cou géant qui farfouille les nuages… pareilles à des gros oiseaux qu’elles étaient… Normalement les mômes ils vont pas sur les chantiers mais le contremaître disait rien et les ouvriers blacks ou arabes quand ils s’arrêtaient pour boire au tuyau qui s’balançait au bout d’une longue tige rouillée et pour s’arroser la figure ils lui faisaient des grimaces horribles avec leurs bouches…Et quand il s’enfuyait en criant de terreur il les entendait rire longtemps après derrière lui et l’appeler de leur voix aux sonorités étranges…

Y avait aussi les tas de grosses pierres grises à l’abandon qui l’étonnaient et qui servaient de terriers à des tas de bestioles bizarres que son paternel lui faisait rencontrer comme ça et d’abord à la maison il lui en causait tous les soirs en rentrant… En premier c’qui l’épatait c’était les fouines parc’qu’il en avait vue une juste en face de lui pendant qu’il jouait à déterrer des bouts d’carreaux brillants très beaux qu’il alignait pour construire un puzzle elle avait pointé sa tête triangle avec des dessins roux et blancs autour de la fente noire de sa bouche qu’on aurait dit qu’ils étaient peints à la gouache et ses deux yeux orangés remplis de surprise et de crainte le fixaient et lui il n’savait plus quoi faire…

 Il aurait bien voulu avancer tout doux pas lui faire peur tellement ça le bottait de la toucher juste pour sentir comment c’était son poil qu’on voyait frissonner jusqu’au bout de ses pattes et de sa queue c’était vraiment un p’tit animal magique léger et souple et d’un coup elle a fait demi-tour Hop ! sans un bruit elle a couru petite flammèche brune jusqu’au tas de pierres et elle a disparu…

Mais son vieux lui il préférait le renard qui avait pris l’habitude de sortir de sa planque qu’était il n’savait où un peu avant qu’le gardien ouvre la grille métal du chantier pour aller à l’autre bout explorer les poubelles d’la cité d’à côté par là c’était son raccourci et surtout y craignait moins les autos qu’en passant par la route et d’se faire raplatir… Il l’observait complice le soir prendre sa musette et faire des provisions de gâteaux secs et de raisins ou de pommes quand y en avait pendant qu’sa mère en haussant les épaules se moquait :

- Tu manges des fruits toi sans doute ?… ben on aura vu ça au moins dans not’vie !

Il n’répondait pas mais lui il savait et quand sa darone s’était éloignée assez pour pas entendre il redemandait à son vieux comme chaque soir :

- C’est pour le renard hein ?

- Ouais mon gars c’est pour le renard et demain y n’fera pas encore jour que j’serai déjà à ma place et que j’lui aurai posé ses choses-là sur son ch’min qu’il prend et il loupera pas l’affaire j’te l’dis ! Y mate autour pour pas s’faire surprendre mais j’t’assur’ que c’t’une bestiole qu’on en voit pas c’rouquin-là fiston…

Quand il disait ça il était drôlement heureux et aujourd’hui il pense à ce vieil ouvrier qui partait une demi-heure plus tôt marner juste pour se payer le plaisir de la beauté animale sauvage et libre comme un rêve qu’il n’pouvait plus réaliser…

Son vieux il l’avait trimbalé avec lui partout sur le territoire excentrique de la banlieue et ils avaient traversé l’un avec l’autre à pied dans leurs grolles étoilées de poussière les terrains vagues qui recouvraient des kilomètres de la zone à c’t’époque et des vergers d’arbres sauvages qui leur bourraient les poches de fruits mais il oubliait jamais d’emporter un morceau de baguette avec la barre de chocolat c’était trop bon ! Peut-être parc’qu’il était le plus p’tit de la smala qu’il lui montrait comme ça l’paysage qu’il aimait sans causer juste un mot deux des fois son daron comme les ouvriers il n’avait pas le baratin mais il avait les convictions que tu n’lâches pas les camarades des chantiers du bâtiment qui recouvraient la zone d’alors… les camarades des usines… les camarades quoi…

Et comme ça il avait appris des recoins pas possibles d’émerveillement en s’faufilant parmi les p’tits jardins ouvriers qu’étaient éparpillés entre les entrepôts qui s’éboulaient et leurs briques rouges déboulaient en constructions énormes où sûrement y’avait des créatures étranges qui créchaient… Lui il croyait que la banlieue c’était bien plus grand qu’l’Afrique et il était fier que son père connaisse ce pays-là comme le bout d’sa poche et qu’il lui montre ses secrets… C’est de là de ce temps sucré et tendre au bord des lèvres qu’il avait pris ce goût pour les parfums et les couleurs pas possibles de la zone et qu’il en avait conçu cet amour solitaire pour elle…

 

A chaque fois qu’elle le quitte et qu’elle mate sa silhouette de plus en plus qui rapetisse entre les tours termitières du centre ville il se retourne de plusieurs mouvements qu’elle devine avant lui fait un geste de la main… à chaque fois elle lui dit la phrase qui le fait cligner de l’œil c’est leur connivence à eux pour pas qu’ils soient tristes de la séparation même si ça n’dure pas…

- Ben ça y est… tu retournes dans ton trou d’mulot…

Elle a toujours trouvé drôle ce nom du p’tit rongeur très malin mais grand papivore que porte la rue où sont ramassés entassés les services de la ville qui s’occupent des habitations modérément distribuées aux gens qui n’ont pas de sous… c’est vrai que des mulots au poil gris-roux comme celui des rats des champs le museau fin et gracieux entre les racines des grands arbres et même des rats un peu plus gros qui giclent d’un sac poubelle à l’autre aux abords de la cité y en a plein…

Quand elle était môme dans sa cité d’Aubervilliers et qu’ils entraient avec la bande des p’tits en bousculant la palissade qui n’tenait pas sur le terrain vague où le chiffonnier avait son gourbi en face du leur il faisait cramer les vieux papiers dégouttants les ordures les chiffons pas récupérables les pneus et des tas de cochonneries… ça donnait des brasiers formidables elle voyait les yeux des rats comme des billes d’acier luisantes s’agiter pendant qu’ils chahutaient au centre des monceaux de détritus multicolores… Alors ils étaient des guerriers d’Africa frappant sur les bidons d’huile de vidange qui coulait en formant des ruisseaux noirs et dessus y’avait des reflets d’argent bleu pour appeler à des combats dont les gravats des chantiers de ce temps-là buvaient leur sang pour toujours…

C’est grâce au sang généreux de leurs enfances que d’énormes buissons d’églantines rouges grimpaient toutes leurs griffes dehors après les palissades et marquaient de scarifications profondes le visage de ceux qui venaient voyeurs pour reluquer ce qu’ils faisaient voyous de leur vie… Mais à c’t’époque d’leur enfance où y’avait aussi de la zermi comme c’est désormais les jours étaient doux pour les mômes des quartiers et on n’trouvait pas d’la haine à fleur des lèvres des adultes comme y en a aujourd’hui elle le sait elle les entend parler quand elle franchit la palissade muraille béton gris de la zone et qu’elle retourne de l’autre côté… elle les écoute il se méfient pas d’elle vu qu’elle a la peau blanche comment ils les traitent les garçons à la peau chocolat fine tendue comme celle des gazelles d’Afrique qu’elle voit partout sur les trottoirs ici…

Oui… ce sang généreux d’une époque qu’ils ont pas connue quand la zone était rouge… ce sang que leurs vieux leur ont refilé il coule dans leurs veines de gamins d’la banlieue métisse et maintenant qu’ils ont un peu grandi c’est pareil… C’est en pensant à ça avec un bonheur pas envisageable pour ceux qui ont la haine au cœur des banlieues qui ruissellent à l’aube direction RER et transports drôlement en commun et recoulent au crépuscule sur les sentiers de brousse interminable direction le village cité de N’Gouma qu’elle a sauté dans le bus le 154 la bétaillère qui vient juste de s’arrêter au milieu du décor magique de son histoire…   

 

 A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés