L'établi
Robert Linhart
Ed. de Minuit, 1978‑1981
Vous vous rappelez sans doute que je vous ai déjà causé de mon travail sur la mémoire ouvrière ou plutôt je dois
dire sur les mémoires ouvrières ?… Je vous ai causé un peu de celle de ma family du côté d’un des plus anciens dont j’aie des images de vieilles photos des tirages sur carte sépia vous
voyez le genre ?… Sylvain c’était le père de mon arrière grand‑mère vous vous souvenez… il était ouvrier paysan et c’est un morceau de l’histoire romancée de cette famille que
j’utilise dans mon récit d’Alphabêtes City auquel je bosse en ce moment…
Mais là s’agit de continuer ces mémoires ouvrières sur une autre piste vu que je suis toujours en quête de ce
genre de témoignage pour mettre bout à bout finalement tous ces récits que j’espère bien rassembler par ci par là si quelques‑uns ont la générosité de me les faire parvenir… mais je
farfouille aussi de mon côté vous vous doutez… Je fais les vieux magazines des années 60 et tous les bouquins que je déniche avec des témoignages vrais et vécus mais y en a pas tant que ça et la
véritable parole ouvrière elle court pas les feuilles imprimées c’est sûr…
Donc encore une fois si jamais vous tomber sur des journaux ou des magazines ou des bouquins qui laissent causer
les ouvriers et les ouvrières pensez à mézigue merci bien !
Et en attendant que j’aie compilé les mots des hommes du labeur je m’offre le plaisir de vous faire découvrir ici
un petit aperçu d’un bouquin sublime dans le genre de ce que je recherche et dont les imbéciles ont dit comme toujours le plus de mal possible… Et aussi de son auteur parce qu’il était maoïste
dans les années 60‑70… z’imaginez un peu si par ces temps de bas du front et de Picsous ravis on a la haine ! Moi je ne l’étais pas maoïste mais comme je l’ai gribouillé pour
répondre à ces gros nases j’ai fait aussi des choix de bosser du côté des prolétaires comme on disait et de ne pas continuer les études comme mes vieux voulaient pour des raisons toutes simples
alors…
Et ces raisons on les trouve dès qu’on ouvre L’établi de Robert Linhart vu que c’est de ce bouquin‑là qu’il est question… Nous
autres dans les années 70 on était des gamins des banlieues qui avaient reçu de nos vieux pas le moindre héritage de rien qui ressemble à une culture ouvrière ni à un savoir‑faire dont nos
anciens étaient pourtant porteurs et qui sont nos trésors les seuls les vrais… Et c’qu’il faut bien comprendre c’est que les deux vont ensemble… En devenant des bourgeois nos vieux ont laissé de
côté ce qui leur paraissait anecdotique à savoir pas seulement le fait de travailler avec ses mains car certains l’ont fait encore à leur façon mais ce que ça signifie d’être un ouvrier du labeur
ou un compagnon artisan et toute l’histoire ou plutôt toutes les histoires qui accompagnent le savoir‑faire ou la belle ouvrage comme l’appellent les compagnons…
Pas de transmission de cette culture ouvrière et paysanne vu qu’ils ne pensaient pas que ç’en était une de
culture… et pas de transmission socio‑politique qui va de pair… Les notions de solidarité et de lutte des classes leur étaient étrangères complet et c’est bien ça qui nous a mis dans la
mouise humaine et sociale où s’qu’on se trouve aujourd’hui… Ce qui explique que nous autres avons décidé de sauter par‑dessus cette génération de nos parents et de nous relier avec celle des
grands‑parents qui ont tant à nous apprendre… Et qui donc qui a pris la suite de ces prolétaires et paysans des années 20 et autres à votre avis ? Ben ce sont les ouvriers immigrés la
plupart et c’est d’eux qu’y avait tant à apprendre et c’est pour ça qu’on est allé à leur rencontre dans les usines dans les campagnes vu qu’ils étaient travailleurs saisonniers sur les chantiers
aux Intérims enfin partout quoi !…
Nous les mômes ignares on savait bien que ça c’était l’essentiel et que nos vieux faute de l’avoir pigé à temps
laissaient filer entre leurs paluches toute la richesse du monde ouvrier et paysan qui est la base créatrice et réelle de notre société… On le sentait d’une manière informe mais on était
sûrs de n’pas se gourer et preuve est faite aujourd’hui qu’on est dans la débine qu’on sait et que plus personne n’arrive à donner de sens à rien qu’on avait pas tort… C’est de ce vide‑là
qu’on est en souffrance face aux chancres de la finance et à leurs vieillards morbides et c’est parce qu’on a pas su transmettre nos expériences des utopies des sixties et notre culture
ouvrière paysanne aux gamins des cités de banlieue qu’ils sont désormais séparés de cette classe sociale qui ne se souciait ni de la “ race ” ni de la couleur de la
peau…
Ces cultures et ces mémoires populaires sont les nôtres et ce sont elles qui ont structuré des populations
entières de travailleurs et de travailleuses durant les années passées et qui leur ont donné la force commune et une identité singulière pour agir et lutter afin de conquérir leurs droits et
d’écrire leur histoire au fronton des usines et des chantiers… Alors ne les laissons pas se perdre dans l’oubli !
L'établi
“ Montre‑lui, Mouloud. ’
L’homme en blouse blanche ( le contremaître Gravier, me dira‑t‑on ) me plante là et disparaît,
affairé, vers sa cage vitrée.
Je regarde l’ouvrier qui travaille. Je regarde l’atelier. Je regarde la chaîne. Personne ne me dit rien. Mouloud
ne s’occupe pas de moi. Le contremaître est parti. J’observe, au hasard : Mouloud, les carcasses de 2 CV qui passent devant nous, les autres ouvriers.
La chaîne ne correspond pas à l’image que je m’en étais faite. Je me figurais une alternance nette de déplacements
et d’arrêts devant chaque poste de travail : une voiture fait quelques mètres, s’arrête, l’ouvrier opère, la voiture repart, une autre s’arrête, nouvelle opération, etc. Je me
représentais la chose à un rythme rapide _ celui des ‘ cadences infernales ’ dont parlent les tracts. ‘ La chaîne ’ : ces mots évoquaient un
enchaînement saccadé et vif.
La première impression est, au contraire, celle d’un mouvement lent mais continu de toutes les voitures. Quant aux
opérations, elles me paraissent faites avec une sorte de monotonie résignée, mais sans la précipitation à laquelle je m’attendais. C’est comme un long glissement glauque, et il s’en dégage, au
bout d’un certain temps, une sorte de somnolence, scandée de sons, de chocs, d’éclairs, cycliquement répétés mais réguliers. L’informe musique de la chaîne, le glissement des carcasses grises de
tôle crue, la routine des gestes : je me sens progressivement enveloppé, anesthésié. Le temps s’arrête.
Trois sensations délimitent cet univers nouveau. L’odeur : une âpre odeur de fer brûlé, de poussière de
ferraille. Le bruit : les vrilles, les rugissements des chalumeaux, le martèlement des tôles. Et la grisaille : tout est gris, les murs de l’atelier, les carcasses métalliques
des 2 CV, les combinaisons et les vêtements de travail des ouvriers. Leur visage même paraît gris, comme si s’était inscrit sur leurs traits le reflet blafard des carrosseries qui défilent devant
eux. ( … )
Le fracas d’arrivée d’une nouvelle carrosserie toutes les trois ou quatre minutes scande en fait le rythme du
travail.
Une fois accrochée à la chaîne, la carrosserie commence son arc de cercle, passant successivement devant chaque
poste de soudure ou d’opération complémentaire : limage, ponçage, martelage. Comme je l’ai dit, c’est un mouvement continu, et qui paraît lent : la chaîne donne presque
l’illusion d’immobilité au premier coup d’œil, et il faut fixer du regard une voiture précise pour la voir se déplacer, glisser progressivement d’un poste à l’autre. Comme il n’y a pas d’arrêt,
c’est aux ouvriers de se mouvoir pour accompagner la voiture le temps de l’opération. Chacun a ainsi, pour les gestes qui lui sont impartis, une aire définie quoique aux frontières
invisibles : dès qu’une voiture y entre, il décroche son chalumeau, empoigne son fer à souder, prend son marteau ou sa lime et se met au travail. Quelques chocs, quelques éclairs, les
points de soudure sont faits et déjà la voiture est en train de sortir des trois ou quatre mètres du poste. Et déjà la voiture suivante entre dans l’aire d’opération. Et l’ouvrier recommence.
(… )
Cette vie de la chaîne, je l’apprendrai par la suite, au fil des semaines. En ce premier jour, je la devine à
peine : par la tension d’un visage, par l’énervement d’un geste, par l’anxiété d’un regard jeté vers la carrosserie qui se présente quand la précédente n’est pas finie. Déjà, en
observant les ouvriers l’un après l’autre, je commence à distinguer une diversité dans ce qui, au premier coup d’œil, ressemblait à une mécanique humaine homogène : l’un mesuré et
précis, l’autre débordé et en sueur, les avances, les retards, les minuscules tactiques de poste, ceux qui posent leurs outils entre chaque voiture et ceux qui les gardent à la main,
les ‘ décrochages ’… Et, toujours, ce lent glissement implacable de la 2 CV qui se construit, minute après minute, geste par geste, opération par opération. Le poinçon. Les
éclairs. Les vrilles. Le fer brûlé. ( … )
Mouloud ne dit toujours rien. Je le regarde travailler. Ça n’a pas l’air trop difficile. Sur chaque carrosserie
qui arrive, les parties métalliques qui constituent la courbure au‑dessus de la fenêtre avant sont juxtaposées et clouées mais laissent apparaître un interstice. Le travail de Mouloud est de
faire disparaître cet interstice. Il prend de la main gauche un bâton d’une matière brillante ; de la main droite, un chalumeau. Coup de flamme. Une partie du bâton fond et un petit tas
de matière molle sur la jointure des plaques de tôle : Mouloud étend soigneusement cette matière, à l’aide d’une palette de bois qu’il a saisie aussitôt après avoir reposé le chalumeau.
La fissure disparaît : la partie métallique au‑dessus de la fenêtre semble ne plus se composer que d’un seul tenant. Mouloud a accompagné la voiture sur deux mètres ; il
l’abandonne le travail fait et revient à son poste, à son point de station, attendre la suivante. Mouloud travaille assez rapidement pour avoir un battement de quelques secondes entre chaque
voiture, mais il n’en profite pas pour ‘ remonter ’. Il préfère attendre. Voici une nouvelle carrosserie. Bâton brillant, coup de chalumeau, la palette, quelques coups vers la gauche,
vers la droite, de bas en haut… Mouloud marche en travaillant sur la voiture. Un dernier frottement de palette : la soudure est lisse. Mouloud revient vers moi. Une nouvelle
carrosserie s’avance. Non, ça n’a pas l’air trop difficile : pourquoi ne me laisse‑t‑il pas essayer ?
La chaîne s’arrête. Les ouvriers sortent des casse‑croûtes. ‘ La pause ’, me dit
Mouloud, ‘ il est huit heures et quart ’. Seulement ? Il m’a semblé que s’écoulaient des heures dans cet atelier gris, pris dans le glissement monotone des
carrosseries et les éclairs blafards des chalumeaux. Cette interminable dérive de tôle, de ferraille en dehors du temps : une heure et quart seulement ?
Mouloud me propose de partager le morceau de pain qu’il a soigneusement défait d’un empaquetage de papier
journal. ‘ Non, merci. Je n’ai pas faim.
‑ Tu viens d’où ?
‑ De Paris.
‑ C’est ton premier boulot chez Citroën ?
‑ Oui, et même en usine.
‑ Ah bon. Moi, je suis Kabyle. J’ai la femme et les enfants là‑bas. ’
Il sort son portefeuille, montre une photo de famille jaunie. Je lui dis que je connais l’Algérie. Nous parlons
des routes sinueuses de la Grande Kabylie et des falaises abruptes de la Petite Kabylie qui tombent dans la mer près de Collo. Les dix minutes ont passé. La chaîne repart. Mouloud empoigne le chalumeau et
se dirige vers la première carrosserie qui s’avance.
Nous continuons à parler, par intermittence, entre deux voitures.
‘ Pour le moment, tu n’as qu’à regarder ’, me dit Mouloud. ‘ Tu vois, c’est la soudure à
l’étain. Le bâton c’est l’étain. Il faut attraper le coup de main : si tu mets trop d’étain, ça fait une bosse sur la carrosserie et ça va pas. Si tu ne mets pas assez d’étain, ça
recouvre pas le trou et ça va pas non plus. Regarde comment je fais, tu essayeras cet après‑midi.’ Et, après un silence : ‘ Tu commenceras toujours assez
tôt… ’
( … )
A suivre...
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