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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Samedi 14 janvier 2006 6 14 /01 /Jan /2006 02:46

      Gare du Nord vous connaissez ?


      Lorsqu’on s’était vues pour la dernière fois avec Marion et le chien Sentinelle dans le bistrot juste à côté de la Gare du Nord la nuit où je lui avais donné les baskets rouges elle m’avait causé un peu de ce monde vers lequel elle retournait d’où elle s’était tirée avec joie quand le strapontin s’était refermé clic-clac juste derrière elle et qu’elle était partie au moment où les vents géants s’étaient mis à souffler de partout.
      Moi je pouvais bien visualiser ce qu’elle disait Marion vu que dans la banlieue j’y étais embarquée chaque jour depuis que j’y étais née y a un peu de temps déjà et qu’après avoir bourlingué raide j’y étais revenue moi aussi parce que c’était parmi ces gens-là que j’avais envie de continuer le voyage de l’autre côté des palissades de chantier et tout au bout des terrains vagues de l’enfance.
      Et tout comme elle le disait Marion ça faisait pas très longtemps que les vents géants s’étaient mis à souffler de partout sur nous et que le sable ocre rose fin aux cristaux coupants et glacés comme des écailles de mercure s’était amassé sur les parkings des cités au pied des blocks… Qu’il avait crapahuté par les fentes des palissades de ferraille écartelées… Qu’il s’était glissé faufilé ramené sur les chantiers où les engins abandonnés semblables à de gros éléphants d’Afrique fossiles… les poutrelles d’acier jetées sur les collines de gravats et les tas d’ordures en étaient lentement recouverts mangés dévorés…
      Non… ça faisait pas très longtemps qu’il formait partout et jusqu’au bas des escaliers au cœur des nuits opaques que les réverbères éclairaient plus qu’avec des halos effarés à cause de tout ce sable tourbillonnant des dunes mouvantes qui se figeaient soudain comme vitrifiées par des incendies intenses à l’intérieur où ça bouillonnait de lave folle.
      Ça faisait pas très longtemps qu’il s’était mis à nous submerger tout doux tout doux à la manière d’un désert qui viendrait faire sa place par ici… le sable ocre rose.

      Gare du Nord vous connaissez ?

      Imaginez… ce sable où on s’enfonçait les talons d’abord et puis les chevilles et alors on avait bien du mal à marcher pour rentrer chez nous…
      Imaginez… de grandes pelletées de sable qui saupoudraient les rues des cités les trottoirs macadam black les parkings aux lueurs violettes où les capots des voitures en étaient au matin givrés d’une croûte épaisse…
      Ça faisait pas très longtemps qu’on avait remarqué comme c’était difficile de se déplacer simplement et qu’il fallait faire des efforts que les vieux et les enfants n’pouvaient pas. Et seulement les voitures de police elles qui avaient bizarre changé d’allure et s’étaient équipées d’énormes pneus avec des châssis très hauts quadrillaient les rues de nos cités de plus en plus vite en chassant devant elles d’énormes troupeaux d’éléphants blancs effrayés qui s’évanouissaient au creux de la brume quand elle montait du fleuve amical comme les grands fleuves d’Afrique quand il a plu.
      Oui… les voitures de police elles s’étaient vite adaptées à tout ce sable et ça nous arrivait de devoir sauter vite fait de l’autre bout du trottoir quand elles passaient en hurlant de leur sirène gyrophare car les gerbes de sable ocre qu’elles projetaient sur nous formaient aussitôt des monticules épais qui nous ensevelissaient à la façon d’énormes termitières à l’intérieur desquelles on aurait été engloutis et digérés comme dans un linceul.
      Imaginez… Mais ça n’était pas encore tout à fait le temps où ainsi qu’ils le feraient quelques jours plus tard et que Marion le raconterait à Célestin le libraire de l’Impasse des Deux Anges… ils s’éloigneraient Silence glaçant leurs sirènes après avoir enfermé des jeunes gamins en train de jouer au ballon sur les trottoirs de Macadam city blues sous une carapace de sable pétrifié auquel se mêlait la neige qui les effaçait de nos regards.
      Non… pas encore tout à fait vous comprenez ?

      Ce qui s’est passé ensuite j’aurais pas pu l’imaginer malgré tout c’que je voyais déjà depuis des temps de misère et de folie… des temps sorciers que les jeunes des blocks s’acharnaient à couvrir de couleurs cloués sur les murs béton de nos cités rageuses qui n’pouvaient plus résister aux dunes de sable ocre rose marchant vers elles comme vers les villages d’Afrique à grands pas le géant aux talons secs crevassés de sel.
      Y’avait plusieurs mois depuis que je n’savais pas où elle était passée Marion avec le chien Sentinelle juste à côté…y’avait plusieurs mois que les choses terribles s’étaient jouées sur Macadam City Blues où de fabuleux incendies avaient redonné à nos territoires d’errance et d’infortune le chatoiement singulier de la savane rouge sang sous son pelage d’herbes craquantes avec tout au bout… au loin là-bas… la tribu des éléphants blancs solitaires et prêts pour des noces de neige et de feu.
      Y’avait plusieurs mois que les choses mauvaises avaient commencé mais ce qui s’est passé ensuite personne ne l’avait écrit sur nos murs de papier…
      Non… c’qui s’est passé ensuite dans l’histoire de Marion sa frimousse au rire de lin bleu ses baskets rouges et le chien Sentinelle qui n’la quittait pas comme s’il avait pressenti avant les rats au museau rose fendu assis sur leur queue… oh ! mais juste un peu avant qu’il allait neiger trop fort sur nos murs de papier… personne aurait pu l’imaginer…

      Gare du Nord vous connaissez ?

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Murs de papier
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Vendredi 6 janvier 2006 5 06 /01 /Jan /2006 00:30

      Gare du Nord vous connaissez ?

      … Je voudrais vous entretenir ici de cette histoire dont le museau grogne en soufflant avec des vobrations de partout comme une grosse locomotive à vapeur…
      Ce qui s’est passé ensuite après qu’on se soit quittées ce jour-là Marion le chien Sentinelle et moi c’était déjà une histoire avant que je me mette à l’écrire vu que c’est Célestin le libraire de l’Impasse des Deux Anges planquée au milieu de la rue Saint-Benoît dans un quartier que j’nai pas l’habitude de fréquenter autrement que pour aller au journal porter mes articles… ce qui s’est passé ensuite c’est Célestin qui me l’a raconté.
      Comment elle s’était enfoncée de plus en plus Marion sa frimousse au rire de lin bleu ses baskets rouges et le chien Sentinelle à ses côtés le long du ballast qui se recouvrait de sable fin ocre rouge et durant ce terrible mois de Novembre de neige de verre transparente et froide… de plus en plus à l’intérieur de la banlieue et jusque là où les choses se sont passées personne pourrait le dire sauf elle peut-être avant qu’elle disparaisse au milieu des tourbillons de sable portés par les vents géants de l’hiver qui finiraient un jour par recouvrir les quais macadam black de la Gare du Nord sans qu’on s’en doute… pfuitt… pfuitt…
      Personne sauf les rats qui n’diront rien évidemment … les rats au museau rose fendu dressés assis sur leur queue qui sont déjà prêts à se faire là-dedans des terriers de silice et de quartz vitrifiés comme des pains de sucre gelés et à continuer leur besogne opiniâtre autour des sacs poubelle en plastique bleu et du croûton du soir. Vous comprenez ?…

      Ce qui s’est passé ensuite j’aurais pas pu l’imaginer moi qui écris des chroniques pour un journal où s’alignent les faits d’hiver grinçant de leurs pattes aux griffes affûtées sur les tables lisses des salles de rédaction pendant que les larmes gèlent au coin des yeux des gens tels des cristaux vivants.
      Non… j’n’aurais pas pu l’imaginer malgré les heures passées à creuser Macadam city blues dans toutes les banlieues où j’erre depuis vingt berges et à lui faire rendre sin jus d’histoires amères que personne ici ne raconte et à le sucrer de rêveries.

      Gare du Nord vous connaissez ?
      Célestin le libraire de l’Impasse des Deux Anges je suis tombée sur lui et sur sa librairie qui ressemble à un rafiot qui ne prendra plus jamais l’océan dans ses filets et qui tangue éperdu amarré à n’importe quel port de passage… je suis tombée sur lui par hasard ou plutôt c’est Julius le garçon qui fait la nuit aux Deux Magots qu’on appelle chez nous dans la banlieue les deux mégots où j’ai pris l’habitude de boire le chocolat chaud… après les heures passées au journal le soir c’est mon repas favori… qui m’a refilé le contact.
      Julius le garçon de nuit des deux mégots je le connais bien vu que c’est lui qui m’apporte à chaque fois le chocolat mousseux et dessus y a comme de l’écume de mer tiède où je plonge ma langue et mon nez avec le plaisir des mômes à quatre heures quand on a d’la chance…
On s’est jamais causé auparavant et j’avais pas plus remarqué dans la lueur cuivrée chic des deux mégots la présence parfois de Célestin et d’un des chats qui l’accompagne ainsi que je l’ai su par la suite.
      Faut dire qu’aux deux mégots je n’y traînais pas et une fois léché mes doigts couverts de chocolat je partais vite de ce lieu où les humains dans l’ensemble ont l’air de porter sur le dos des pardessus en peau de billets de banque retournée. Je m’y arrêtais sur le point de rentrer au cœur de ma banlieue aux paupières mauves parce que c’était sur mon chemin en sortant du journal et que le chocolat y avait un goût de cannelle diabolique et sacrément bon.
      Je m’y arrêtais et puis… pfuitt… pfuitt… je filais en douce en piquant les semelles de vent laissées par Rimbaud au coin de la rue dont personne se souciait direction la Gare du Nord. 


      Gare du Nord vous connaissez ?

      Célestin le libraire de l’Impasse des Deux Anges je suis tombée sur lui et sur sa librairie le soir où Julius a vu à côté de la tasse de chocolat à moitié vide le livre des correspondances que Céline avait envoyées chaque jour depuis sa prison de Vestre Faengsel au Danemark à son avocat et à Lili sa femme ou plutôt Lucette dans la vie… des lettres comme y a pas grand monde qui peut en écrire sauf un type allumé comme lui et qu’il y avait là-dedans toute sa peur et tout son désarroi.
      Et pourtant c’était pas un bonhomme trouillard faut le dire. Partout dans ses voyages au bout des nuits il avait fait face mais là y pouvait plus…
      - Ah ! vous cherchez peut-être des livres sur Céline Mad’moiselle ?…ça doit vous intéresser vu c’que vous avez là…
      J’ai levé la tête de ma songerie le nez égratigné de mousse ocre et douce et j’ai vu un grand bonhomme qui me fixait derrière les loupes de ses lunettes avec un nez de tape à repérer de loin des tas de choses.
      - Oui… surtout des bouquins interdits… j’ai répondu en lui clignant de l’œil pour la provocation et pour voir s’il était vraiment aussi myope que ça.
      - Ah ! pas de soucis Mad’moiselle… y’a un libraire ici pas loin qui a tous les manuscrits interdits et même des choses qu’on n’trouve nulle part… J’vais vous indiquer Mad’moiselle… Venez voir… venez par ici c’est tout près…
      Il avait chuchoté ça comme s’il me connaissait de bonne amitié en me regardant derrière ses vitres énormes et il m’a pris le bras sans façons et m’a emmenée jusqu’au comptoir qui étincelait pareil qu’un pont de bateau juste astiqué pour m’indiquer avec des gestes de gardien de phare qui juraient un peu dans ce lieu si délicat l’emplacement exact de la librairie de Célestin. Célestin dont les yeux de lavande bleus lavés m’avaient aussitôt serré le cœur.

      Y’avait plusieurs mois que je n’savais plus du tout où elle était Marion et où ses baskets rouges l’avaient emportée avec le chien Sentinelle sur les talons… y’avait plusieurs mois que les choses terribles s’étaient passées sur Macadam city blues… ou qu’elles avaient commencé à devenir mauvaises à l’égard des enfants des cités et ça c’était bien le signe d’une société qui se coule à l’intérieur du costume de lave glacé de la mort…
      Y’avait plusieurs mois que les choses mauvaises avaient commencé à donner des signes que ça allait partout se couvrir de neige carbonique et nous étouffer et nous tuer… Y’avait plusieurs mois… et c’était l’hiver alors…

      Gare du Nord vous connaissez ?


Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Murs de papier
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Lundi 26 décembre 2005 1 26 /12 /Déc /2005 23:58

 

Une fille qui écrit sans papier

Suite

        Gare du Nord vous connaissez ?

      Donc j’avais eu du retard au journal où je travaillais ce soir-là et je reprenais le chemin de ma banlieue qui ressemblait de plus en plus par ces temps où les réverbères orange vif qui nous empêchaient de dormir explosaient en comètes incendiaires sans qu’on devine pourquoi à une planète perdue naviguant au large de son océan d’émeraude et d’oubli.

      C’est d’un coup que j’ai entendu derrière moi alors que je n’croyais plus ça possible sa voix que je connaissais bien qui m’a ouvert toutes les portes du rire à la volée. Sa voix et son rire bleu de lin toujours ils me font remettre mes pieds sur les chemins d’enfance perdus où on saute à pieds joints les cases des marelles pour arriver plus vite au ciel.

      - Hé ! ma jolie… t’aurait pas un peu d’monnaie pour un café des fois ?…
      Je la regardais Marion… comme la première fois où je l’avais vue accompagnée du chien Sentinelle… et ça me remontait de là-bas… Là-bas où je n’irais plus farfouiller aujourd’hui sans elle… Là-bas où les graffiti n’existaient pas quand j’avais son âge…
      Je la regardais… sa frimousse au rire de lin bleu… son rire qui me revenait de très loin… de notre enfance macadam qui ignorait qu’un jour nos terrains vagues seraient claquemurés et gardés par des miradors des policiers armés de guns et des chiens… et qu’on ferait de nous les habitants d’un ghetto…

      Ecoute… écoute…

      Assise sur les tabourets hauts du bar à l’extérieur de la gare où je l’avais emmenée parce qu’il faisait vraiment trop froid je la regardais… Marion qui trempait sa langue et son nez aussi dans la mousse rouquine et sucrée du chocolat l’air très appliquée pendant que le chien Sentinelle à nos pieds dévorait en couinant de satisfaction un vieux bout de sandwich jambon beurre que le patron du bistrot m’avait refilé sans commentaires sur notre allure bizarre.
      - Doit pas avoir l’habitude des gens dans notre style le patron… j’ai dit en reniflant l’odeur adorable du café et les sucres là aussi ils étaient comptés…
      - Tant qu’il appelle pas les flics ma jolie… elle a ajouté Marion avec un clin d’œil… J’pourrais pas m’tirer vite fait avec ces godasses-là pas d’d’anger… elles z’ont plus d’semelles…

      Gare du Nord vous connaissez ?

      - Eh Marion ! j’ai dit… j’ai un cadeau pour toi… et je me suis penchée afin d’attraper le sac à dos dans lequel la paire de baskets rouges que je trimballais depuis deux mois pas plus pas moins ne ferait pas ce soir le chemin du retour direction la banlieue une fois de plus.
      Si on veut qu’ça soit un cadeau il faut qu’y ait un vrai paquet et du joli papier autour… alors j’avais fait pour finir un vrai paquet mais il s’était un peu fripé froissé bouchonné et il avait plus trop l’air de rien… Mais il y avait l’intention du cadeau et ça comptait pas qu’un peu entre nous…
      Elle a écarquillé ses yeux bleus de lin et elle a fourré ses doigts dans sa tignasse hérissée qui cette nuit était d’un rose indien très étonnant en signe de perplexité. Elle fixait le sac à dos comme un enfant la hotte du Père Noël et dans ses pupilles il y avait toute la joie de cet instant encore neuf qui semait ses paillettes argentées.
      - Tiens… avec ça tu seras une vraie taggueuse de banlieue !…
Je lui ai mis le cadeau chiffonné malmené dans les mains et j’ai vu sur son visage passer d’étranges courants marins venus des océans très loin au fond de sa mémoire. C’était de l’outremer foncé et du lapis-lazuli avec des étoiles d’émeraude presque noires qui avaient pris la place des champs de lin et de la lavande claire.
      C’était comme si elle cherchait à se souvenir depuis combien de temps elle n’avait plus eu de cadeau Marion…
      - Ah toi alors ma jolie t’es drôl’ment chouette !…
      Et puis aussitôt elle s’est mise à déchirer le papier qui n’tenait pas vraiment et elle a poussé un cri d’enthousiasme et de plaisir qui a fait sursauter le type derrière le bar et aboyer frénétique le chien Sentinelle qui voulait pour sûr participer à la fête.
      - Des baskets rouges ! Des baskets rouges ! C’est tout juste celles que j’voulais… ça alors !
      Et elle a envoyé aux quatre coins du bistrot les vieilles godasses qui avaient trépassé y a longtemps sous le regard hargneux du patron qui nous voyait nous installer là pour la nuit alors que le chien Sentinelle bondissait à leur suite comme si c’était pour jouer.
      Vraiment les baskets rouges dans lesquelles elle avait fourré de force son Jean déchiré en bas lui allaient comme à une reine des banlieues à Marion… personne pouvait rivaliser avec sa classe c’était sûr… Non personne…
      Elle a fait le tour du bistrot en courant et le chien Sentinelle en bondissant sur ses talons qui aboyait toujours et elle m’a mis une grande claque sur l’épaule avant de sauter sur le tabouret du bar et de taper du poing à trois ou quatre reprises sur le comptoir de cuivre semblable à un habitué qui réclamerait son petit rouge.
      - Hé ma jolie !… sur c’t’affaire c’est moi qui t’paie un coup… faut qu’on s’fête les baskets rouges !
      Et on a bu nos deux verres de rouge pour faire passer le froid qui givrait les trottoirs de Macadam city blues de pétales transparents saupoudrés blancs de neige carbonique. 

 Gare du Nord vous connaissez ?

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Murs de papier
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Vendredi 16 décembre 2005 5 16 /12 /Déc /2005 02:22
Une fille qui écrit sans papier
Suite
 
       Gare du Nord vous connaissez ?
 
      … Je voudrais vous entretenir ici de cette histoire dont le museau grogne en soufflant avec des vibrations de partout comme une grosse locomotive à vapeur…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Comment elle s’était enfoncée peu à peu Marion sa frimousse au rire de lin bleu et le chien Sentinelle à ses côtés le long du ballast qui se couvrait de sable fin ocre rouge ses pieds que les godasses drôlement usées du temps où elle créchait chez ses vieux ne protégeaient pas à l’intérieur de la tiédeur épaisse et légère qui se refermait sur ses chevilles pareil à un bracelet de danse elle aurait été bien incapable de s’en souvenir pour le raconter à la fille journaliste.
      Ouais… pour sûr qu’elle n’ savait pas comment cette féerie avait démarré vu qu’au début les premières nuits elle n’ l’avait pas remarqué tout ce sable qui formait même par endroits des dunes géantes quand l’aube se pointait comme une gazelle dans un crissement rouge qui ressemblait à l’herbe sèche de la savane froissée et qu’elle n’ pouvait pas les gravir vu qu’elle était trop fatiguée d’avoir tel’ment marché et le chien Sentinelle aussi.
 
      Imaginez… Imaginez ce sable et ces grosses mamelles moelleuses qui s’étiraient du côté d’ la banlieue là-bas où personne ne s’ promène à cette heure… Et l’envie qu’elle avait Marion d’ savoir c’ qui s’ passerait si elle pénétrait pour de bon là où la peur de se perdre lui avait interdit jusqu’ici…
      Faut dire qu’ ça ressemblait drôl’ ment à l’endroit où ils croupissaient ses vieux et où elle était morte d’ennui toute son enfance avant que l’ chien Sentinelle il vienne lui tenir compagnie sur le strapontin et qu’ils s’en aillent de là pour finir… pfuitt… pfuitt… Imaginez…
      C’était déjà un autre monde que c’ ui du jour qu’elle avait rencontré alors depuis qu’elle s’était mise à suivre les rails d’acier bleu-gris givrés Marion et ça s’était fait com’ ça sous ses pieds qui marchaient sur quelqu’ chose com’ le ventre d’une bête… un’ bête de nuit p’ t’ être bien…
 
      Ouais… c’ t’ait un autr’ monde et elle avait trouvé d’abord sur ce ch’ min‑là l’ veilleur des entrepôts qui lui avait parlé gentil et puis ce grand Black de Banou et ses bombes dans l’ sac à dos… Au fond maint’ nant c’était ça la vie d’ Marion et du chien Sentinelle et pas autr’ chose… Alors le sable… les dunes au bout d’ la nuit quand t’ es trop fatiguée et qu’ tes pieds y peuvent plus… Alors ça s’ rait la suite normal’ de l’histoire non ?…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Elle s’enfonçait Marion… ses vêtements si légers sur le dos… dans la neige carbonique de la nuit… Elle s’enfonçait de plus en plus loin du côté d’ la banlieue avec le chien Sentinelle sur ses talons et le museau rose fendu des rats qui les accompagne.
 
      Gare du Nord… Gare du Nord…
 
      Pour se rencontrer à nouveau avec Marion sous le halo rose-gris de la verrière quand la nuit d’hiver vient de retirer ses derniers sous-vêtements de soie rouge crissant comme l’herbe desséchée de la savane qui a pas bu depuis plusieurs mois ça a été le fait du hasard…
      Ouais… pour rencontrer son regard de lin bleu suivi par le chien Sentinelle Hop ! Hop ! bondissant jappant de joie parc’ qu’on a d’ l’amitié les uns pour les autres et qu’on rit devant le visage hargneux du type dans sa petite cambuse où l’odeur si bonne l’odeur café nous attire par force et des poignées de sucre que je jette au fond d’ la musette militaire ça a été un tour de magie que vous imaginez pas…
      C’était juste avant qu’il survienne le dernier train de nuit et ses voyageurs pressés lassés cassés qui descendent sur les quais d’ Macadam black comme s’ils sortaient pour de bon de leur histoire… Les voyageurs venus d’une citadelle claire-obscure qui secouent leurs godasses lourdes pour les décoller du goudron de Macadam black qui n’ veut rien savoir et cherche à les rendre captifs de sa nuit où seule la neige carbonique est blanche et douce à toucher.
      J’avais eu du retard au journal où je travaillais justement ce soir-là et c’était l’hiver déjà l’hiver avec des flocons gros comme des oiseaux en boule contre le froid qui s’étaient posés n’importe où malgré le début de Novembre et ils avaient recouvert le corps des clochards d’une carapace rigide de sucre glace.
      C’était un temps d’effroi qui s’approchait sur ses pieds insouciants et rapides mais on ne le savait pas encore… Un temps qui allait prendre l’enfance pour cible et lui planter ses dents de froidure dans le cou. Mais on ne le savait pas encore…
      Seuls peut-être les rats anthracite poil hirsute collé hérissé sur le dos petits yeux clignotant jaune et museau fendu gras rigolards s’étaient doutés de quelque chose vu qu’ils semblaient se mettre plutôt à l’abri à l’intérieur de leurs terriers d’acier sous le ballast et au fond des trous de Macadam city blues et les ordures et les sacs poubelles de plastique bleu débordant s’en ressentaient énormément.
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Murs de papier
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Mardi 29 novembre 2005 2 29 /11 /Nov /2005 01:24
Une fille qui écrit sans papier suite
Une paire de baskets rouges
             Gare du Nord vous connaissez ?
 
      … Je voudrais vous entretenir ici de cette histoire dont le museau grogne en soufflant avec des vibrations de partout comme une grosse locomotive…
 
      Gare du Nord Vous connaissez ?
 
      C’est juste après avoir rencontré Marion et le chien Sentinelle sous la verrière de la Gare du Nord qui crachotait sa lumière bleu-mauve la nuit sur nous pendant que les vigiles blacks au visage bleu-noir avec leurs chiens noir-noir d’ennui nous regardaient comme si on venait de braquer le distributeur de petites pièces de monnaie que j’ai commencé à rêver du sable dans ma baignoire faïencée blanc quand j’écrivais après les dernières heures du jour encore un peu rouge.
      Imaginez une grande quantité de sable se déversant la nuit entre les hautes tours où s’entassent les populations de fourmis desquelles on attend rien d’autre que la fluorescence indigo des lampes qui divaguent autant que des buveurs d’alcool figés aux tables des bistrots… Imaginez…
      Imaginez ce sable tout autour de la baignoire qui resplendissait et peut-être aussi dedans un peu alors que déjà il me semblait que j’avais dû à plusieurs reprises empêcher de grands troupeaux d’éléphants blancs de venir y prendre des bains gigantesques à l’aube à l’instant où le sommeil qui pesait sur moi en dansant de ses pieds d’arbre me séparait de l’écriture du papier et de mes stylos…
      Imaginez ce sable d’un ocre doux et ses reflets turquoise où je m’enfonçais… les talons d’abord à peine et c’était frais comme la neige et puis un peu plus haut que les chevilles alors j’avais bien du mal à marcher…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Je vous disais que j’avais bien du mal à marcher et pourtant je savais que quelque part de l’autre côté des portes vitrées de la Gare du Nord où les trains comme des jouets à l’intérieur d’une vitrine semblaient attendre qu’on les prenne dans la main… je savais que Marion bien plus loin que le dernier wagon les pieds glissant sur le rebord givré bleu des rails s’enfonçait au creux de l’épaisseur de neige carbonique incrustée de coquillages coupants des bombes de peinture au fond de sa musette.
 
      Elle s’enfonçait Marion ses vêtements trop légers sur le dos… sa chemise velours fine de chez Emmaüs et la veste treillis des surplus par-dessus avec heureusement le rembourrage capok à l’intérieur et la capuche mais quand même…
      Elle s’enfonçait Marion dans la neige carbonique de la nuit aux étoiles paillettes orange et or sombre et ses pieds couraient sans peser du tout grâce aux baskets rouges que j’avais apportées pour elle y a peu pour pas qu’elle se fasse prendre par les vigiles blacks au visage bleu-noir avec leurs chiens noir-noir d’ennui que les types armés de flingues et de matraques lançaient à la poursuite des gamins qui taggaient les murs de papier des entrepôts maussades.
      Elle s’enfonçait Marion sa frimousse au rire de lin bleu sous de grandes rasades de neige carbonique qui déshabillaient la ville de leurs pans de brume bleuâtre et ces deux mots qu’elle aimait elle les taggait sur les briques plâtrières au dos couleur de terre et d’ocre des gigantesques animaux d’Afrique.
 
      Gare du Nord Vous connaissez ?
 
      Comme attirée par le sortilège de trop vastes étendues de lin bleu qui n’tenaient ni entre les palissades rouille et griffures de mes terrains vagues de mémoire ni entre les murailles gris béton de la cité que je rejoignais après mes heures d’entretien avec des gens qui croyaient écrire sentant sur ma peau frissonner claquer les voiles du retour à un port familier et solidaire de mes sauvageries j’étais revenue plusieurs fois avant le dernier train de nuit me frotter aux odeurs amères de la Gare du Nord vous comprenez ?
      Urine d’hommes ou de rats qui sait… café refroidi et vieux marc stagnant au fond des sacs poubelles bleus pleins à ras bord… grésil et produits nettoyant verglaçant les dalles plastiques mouillées léchées brossées dépossédées de la chaleur moite de mégot rose encore fumant des braseros aux mains multiples…
      Deux fois… trois fois peut-être… et toujours le regard de lin bleu de Marion qui me faisait traverser la grande halle de verre avec lenteur… pfuitt… pfuitt… et fouiner dans ses recoins l’espoir au fond des tripes de la voix du chien Sentinelle qui m’ferait la fête bondissant chien à ressort qu’il était de dessous la couverture orange aux losange vert pomme qu’il gardait sacrément et tout le fourbi aussi… hop ! hop !
      Deux fois… trois fois vous comprenez ?
 
 
      Presque jamais je les trouvais Marion et le chien Sentinelle vu que Marion avait écouté l’idée mauvaise que j’avais eue d’lui dire d’écrire son histoire partout… et que les bombes ça giclait comme ça pour rien… et qu’elle l’avait fait le long des rails gris-bleu où s’envolaient les trains de nuit… alors les vigiles blacks au visage bleu-noir avec leurs chiens noir-noir d’ennui la laissaient plus tranquille.
 
      Neige carbonique… vous comprenez ? A moi aussi ils me parlaient ces deux mots-là… Tout effacer et puis recommencer autrement…
Ce que je m’disais en traînant mes pieds lourds de sable dans cet espace de la Gare du Nord juste au moment où le cœur de la nuit en faisait un désert ocre jaune sous l’éclatement violet de la verrière c’était que c’que j’avais conseillé à Marion comme si j’pouvais mettre des milliers de grains de sel magique dans sa vie c’était c’que moi j’avais pas fait lorsqu’on m’avait virée de l’Ecole des Beaux-Arts…
       Ouais… moi j’étais partie avec de la rage outremer et émeraude plein ma musette et j’avais voulu à tout prix vivre ailleurs que dans c’monde-là…
      Ouais… je m’en étais tirée des études de la famille de l’avenir qui l’allure qu’on sait et qu’j’en voulais pas de cet av’nir-là non plus vous comprenez ?
      Si j’avais su alors qu’c’était possible… prendre des bombes aérosol et couvrir les murs gris béton laideur et ennui d’la vie de couleurs et de mots com’ des oiseaux… Si j’l’avais su ouais… ça aurait tout changé sûr’ment…
      Ouais… si j’avais su hop ! hop !…
 
      Et en attendant Marion elle était nulle part et moi ça faisait bien trois fois ce soir-là que je traversais le hall où le sable me rendait la marche de plus en plus difficile avec la lueur rouge de la savane au loin qui flambait dans la nuit et la course des troupeaux d’éléphants blancs pour arriver au bord des lagons avant l’aube.
      Non… elle était nulle part Marion… pourtant il fallait absolument que je la trouve à cause de la paire de baskets rouges que j’avais achetée à son intention. Hop ! Hop ! vous comprenez ?
       Fallait que je la trouve Marion… car comme ça elle pourrait échapper à la clique de celles et de ceux qui la poursuivait depuis toujours et qu’elle larguait d’une pirouette leur laissant rien que son rire pailleté bleu comme une traînée de neige carbonique… Hop ! Hop !
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Murs de papier
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