Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Saïd et Diana

Said-et-Diana-2.jpg

Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
  • Retour à la page d'accueil
  • Partager ce blog

Texte Libre

Texte Libre

Pour faire défiler les images du catalogue cliquez sur la fenêtre dans le bleu et placer le curseur de la souris sur la page à gauche...

Commentaires

Image de Dominique par Louis

Recherche

Ecritures d'Algérie

Jeudi 24 juin 2010 4 24 /06 /Juin /2010 23:42

 

Paris le 24 juin 2010

 Jean-et-moi-soiree-CNL.jpg

Cher Jean chère Juliette

 

Aujourd’hui il faisait vraiment très beau pour ce jour de la Saint‑Jean que je ne risque pas d’oublier parce que désormais et plus encore que depuis toujours l’enfance et ses feux fabuleux et ses blés fauves et roux si hauts si bons… ce jour‑là c’est celui où vos deux présence mêlées à jamais se sont rejointes dans la lumière brûlante de l’été… 

Je me souviens que l’année dernière quand on s’est retrouvé au cimetière du Montparnasse tous ensemble la lumière était aussi vibrante qu’aujourd’hui et que j’ai pensé déjà que c’était un peu de la lumière d’Algérie qui était là avec nous pour qu’on soit moins tristes…

L’année dernière je n’avais pas apporté de fleurs car j’aurais voulu les cueillir dans les champs et que ce soient des bluets des coquelicots et des marguerites… mais ici à Paris y en a pas alors j’avais apporté des mots à la place et j’avais lu pour Fatima qui n’arrêtait pas de pleurer “ Le poème de la rose ” que Jean a écrit…

Mon cher Jean ce matin j’ai achevé d’écrire l’épilogue de mon manuscrit que j’ai bossé depuis des mois et des mois et la fin comme vous savez on la porte en nous depuis le départ alors si elle ne vient pas c’est qu’il y a quelque chose qui empêche et que c’est grave… Je ne savais pas pourquoi ça ne venait pas mais je savais qu’il y aurait un moment où le dernier bout de laine bleu parce qu’il est bleu un peu turquoise un peu indigo comme le ciel de notre été toujours se nouerait aux autres et voilà… Comme dedans les tapis kabyles il se nouerait et j’aurais un endroit où m’asseoir pour penser à vous un endroit pour vous dire que la douleur de votre absence est une part vivante de ce qui me fait écrire…

Aujourd’hui Fatima n’était pas là pour dire les mots que je garde en moi comme un trésor de cailloux car les cailloux sont nos trésors qu’on met dans les frondes pour défendre nos rêves des tueurs d’âmes… Fatima n’était pas là et j’avais oublié les ciseaux pour couper les fleurs alors je les ai cassées comme quand j’étais gamine et que je cueillais dans une petite campagne de gros bouquets de coucous de pâquerettes et de jonquilles sauvages…

Comme vous cher Jean je n’aime pas les cimetières mais celui-ci est presque un lieu où je vais en ballade légère parce que les âmes des artistes et des poètes s’y faufilent pareilles à de gros chats et leur présence familière me rassure… Bien sûr que les êtres qu’on aime ne sont pas sous ces pierres et que leur sang coule dans nos veines et que leur regard regarde par nos yeux  bien sûr… 

Accroupie au bord de la pierre j’ai songé c’est dôle… nous étions si proches et nous nous sommes toujours vouvoyés… Je vous respectais trop vous l’écrivain qui aviez été l’ami de Jean Sénac de Mohammed Dib D’Abdallah Benateur de Louis Bénisti d’Emmanuel Roblès et le proche de Camus et de Jules Roy… vous qui connaissiez tant et tant de créateurs d’Algérie et qui m’avez donné sans hésiter devant ma jeune expérience votre amitié et votre estime pour laisser s’établir une plus grande familiarité entre nous… Je sais que vous l’avez parfois regretté alors vous me disiez “ tu ” parce qu’après tout j’avais l’âge d’être votre fille et que la tendresse qui nous reliait était simple et bonne…

Il y a bientôt six ans cher Jean que vous nous avez quittés et il y aura vingt ans cette année que mon père est mort… Accroupie au bord de la pierre douce où j’ai posé mes mains je me suis dit qu’au fond Juliette et vous vous avez été ma seconde famille celle que j’ai choisie par ce hasard deJean-2.jpgs rencontres qui changent notre destinée et qu’on ne le sait pas…

Ce qui m’a menée un jour pour la première fois dans votre repère de la Porte d’Orléans où vous m’avez accueillie si souvent ensuite qui pourrait le dire ? Maintenant que Juliette est partie à son tour je reste seule comme Fatima sur la piste qu’empreintent les nomades qui n’appartiennent à aucune terre car leur monde est partout où le tapis bleu turquoise et indigo nous relie les uns aux autres…

Cher Jean chère Juliette je pense à vous et le vent sucré de la nuit d’été est plein de votre présence… merci… 

Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Jeudi 20 mai 2010 4 20 /05 /Mai /2010 20:00

      Et voici la suite avec une très belle photo prise par Jacques Du Mont notre photographe attitré des Salons au Salon des Revues 2008 !

Article-Rania-3.jpg

 

Rania-2008.jpg

Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mardi 18 mai 2010 2 18 /05 /Mai /2010 23:42

      Voici un article que j'ai trouvé excellent concernant une copine écrivaine d'Algérie que vous connaissez déjà Rania Aouadène et dont je vous ai souvent causé...

ARTICLE-Rania-1.jpg

 

 

ARTICLE-Rania-2.jpg

Rania-Algerie.jpg  Rania a publié dernièrement Guillaume et Nedjma aux Ed. Marsa animées par Marie Virolle et en fouinant un peu sur ce blog vous pouvez trouver l'article que j'ai écrit sur son bouquin...

 

      La suite de cet article demain si ça vous dit...

      Le lien est en haut à gauche... Allez faire un tour sur son blog ça en vaut la peine !

      Y a des poèmes mis en musique et accompagnés à la guitare par le guitariste Denis Chauvet... Vous serez épatés... A demain !

Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Vendredi 27 novembre 2009 5 27 /11 /Nov /2009 23:04

Le pacte de l'oranger suite...

L.S. : Le beau‑père comme Marguerite, accueille l’étranger. Discrétion, dignité, droiture et courage au travail, il apprécie ces qualités du saisonnier et sa manière de parler. Ce “ pacte de l’oranger ” scelle une amitié entre les deux hommes : le Marocain donne à connaître l’oranger de son pays, au paysan français qui ne l’a jamais vu, le Français recevra l’arbre dans sa terre, son bien le plus précieux. On retrouvera l’oranger, l’offrande du Sud au Nord, le don d’un fragment de son pays, où Sélim voudrait construire une maison pour Marguerite, don d’amour, de ferveur, de fidélité.

L’oranger de Sélim dans le jardin de Marguerite scelle l’amour des deux étrangers l’un à l’autre unis “ pour toujours ” dans l’amour et la mort.

 

Après la mort de Simon Marguerite vit seule, un de ses fils a “ devancé l’appel ” et “ il est parti à l’étranger ”. Son camp est installé dans un lieu désertique “ il n’y a pas de terre, pas d’eau, pas d’arbre, pas d’herbe, rien, rien… ” A nouveau, de la même manière qu’avec Simon, l’Afrique a pour elle une résonance de guerre et de mort. Peu à peu les images du pays où vit son fils l’entourent, la cernent d’un halo brumeux et doré comme s’il s’agissait d’un mirage de la soif… “ elle a renvoyé un Instamatic au soldat de ‘ l’Outre‑mer ’… Désormais Marguerite voyage à travers les lettres attendues, les lettres reçues et envoyées.

“ Comme les enfants sont loin d’elle, ils écrivent, heureusement. Les jours sans lettres d’eux, Marguerite, comme si elle ignorait que le facteur ne passe qu’une fois par jour, va fouiller la boîte à lettres où le facteur n’aime pas mettre le courrier parce que la fente est trop étroite. ” Avec son amie Gisèle “ dont le pavillon jouxte le sien ”, Marguerite partage le quotidien d’une vie “ où on connaît rien, où on voit jamais personne ” avide d’un de ces riens justement, qui pourrait transformer l’existence pour un instant à la manière des mots des romans. Lorsque le fils blessé la rappelle à cet ailleurs qu’elle n’a pas cessé de désirer, Marguerite a déjà fait le choix d’oser rencontrer vraiment l’Afrique à travers Sélim le colporteur. Le coup de dés est jeté qui décidera de l’amour ou de la mort.

 

L.S. : L’un des fils de Simon reproduit le destin du père mais l’ayant choisi ( comme dans la nouvelle du recueil Le baiser : “ Monologue du soldat ”, où le fils de harki algérien élevé en France dans un hameau forestier, s’engage dans les Casques bleus en Bosnie, mais lui déserte pour ne pas se tromper de guerre comme son père ).

        Le fils de Marguerite et Simon se retrouve en Afrique où il “ attend ” une guerre qui ne vient pas. Il a choisi un pays étranger, lointain, pensant ainsi échapper à la médiocrité du destin paternel.

Marguerite ne veut pas rester dans l’ignorance du pays de vie du fils, comme elle l’a fait avec Simon pour l’Algérie. Elle cherche à voir, à savoir, à comprendre, elle parle par l’image et les livres à ce fils qu’elle ne veut pas perdre comme elle a perdu Simon et son fils lui parle aussi. Mais à son retour, le fils refuse de voir sa mère à cause de “ l’Arabe ”. On retrouve Simon dans l’attitude du fils. Marguerite ne renonce pas à son désir, cela ne l’empêchera pas de vivre avec Sélim.

 

L’Afrique pour Marguerite va prendre soudain une forme inattendue… Celle des commerçants africains des marchés où elle découvre du pire au meilleur, les objets de “ là‑bas ” mêlés au bazar le plus hétéroclite. Sensible aux couleurs criardes ou plus tendres, aux odeurs épicées et baroques, aux amoncellements de laine et de soir d es tapis, aux mélanges de matières brutes ou raffinées, bois patinés et rugueux, peaux rousses et crèmes, ambres et lapis‑lazulis, Marguerite aurait été emportée par les oranges allumées telles des lampes au centre de la toile d’Alphonse Germain‑Thill représentant le Marché de la rue Randon à Alger. Le blanc ocre ou légèrement bleuté qui les entoure ressemble à une nappe posée sur le trottoir.

 

“ Quand elle va au marché, elle remarque les jeunes Africains qui vendent des objets en bois, en lézard et en plastique qu’elle n’a jamais eu l’idée de regarder. Son fils a stationné chez eux, ils sont ici, elle pense à l’enfant mascotte, ils ne sont plus des étrangers. Dans la cuisine, à côté de la gazinière, elle a affiché une carte de l’Afrique, elle l’a colorée en rouge. Elle n’ose pas leur parler. Plusieurs fois elle s’est approchée de leur étal, mais dès qu’ils avancent vers elle, elle s’en va. ”

 

C’est grâce aux marchés que Marguerite va rencontrer Sélim le colporteur, Sélim avec lequel elle fera enfin les voyages imaginés jusqu’ici et qu’elle verra pour la première fois la mer. Sélim qui associera pour elle délicieusement le rouge des poivrons et des tomates, l’orange des orangers, et le bleu‑noir de l’océan…

 

“ Au fond du jardin, Gisèle étend le linge seule, plus vite que d’habitude, puis elle s’assoit sur l’herbe, à l’ombre d’un drap de lit, pour lire la carte de Marguerite :

‘ Chère Gisèle,

Tu ne me croiras pas si je te dis que pour la première fois de ma vie je vois la mer, l’océan, au bout de la Loire. Toi, tu as voyagé, moi, jamais jusqu’à présent. J’ai vu Paris, j’ai vu la mer. Je suis heureuse. Ne t’inquiète pas, je reviens. Je n’oublie pas mes enfants. Ta Marguerite. ”

 A suivre...

Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 10 novembre 2009 2 10 /11 /Nov /2009 23:18

Le pacte de l'oranger suite...

“ A la ferme chez le grand‑père ” les ouvriers saisonniers ne sont pas traités comme des étrangers malgré leur difficulté à parler  “ la langue du patron ”. Leurs silhouettes en contre jour comme celles de tous les ouvriers immigrés ont un visage dont on peut voir les yeux.

Marguerite. L’été à la ferme elle a pris l’habitude de servie les saisonniers qui ressemblent sans doute à ce qu’elle imagine des hommes d’ailleurs. Ces hommes, les livres les entourent du prestige appartenant aux personnages imaginaires. Les pays d’où ils viennent sont parés de la beauté troublante de l’inconnu qui a attiré tant d’Occidentaux. Ses rêves se dessinent telle une aquarelle. Ces verts qu’on dirait d’eau où remuent vaguement des formes ocre rouge et blanches – ce sont peut-être des femmes – dans une des toiles de Louis Bénisti… L’un des ouvriers marocain regarde Marguerite. “ Il a les yeux clairs 

Quartier réservé… Bénisti avait intitulé sa toile comme ça. Ici de l’autre côté de la Méditerranée c’est le regard de Marguerite qui se faufile à travers la barrière de roseaux afin d’observer les “ hommes seuls ”. “ …leurs rires entre eux, leur pudeur, les gestes d’hommes qui mangent comme des enfants voraces et heureux de manger… ”  Quartier réservé… 

De l’autre côté des murs du harem les femmes jouent entre elles à danser et à chanter en chassant les colombes trop familières tout en haut des terrasses. Et Marguerite imagine pour elles des amours passionnées et tragiques à l’intérieur des jardins tracés comme ceux de Cordoue ou de Grenade. Des amours se reflétant dans les bassins de nénuphars roses.

 

L.S. : Marguerite aime lire, grâce à sa curiosité littéraire, romanesque ( propre à beaucoup de femmes, quelle que soit leur situation sociale ), elle s’intéresse presque “ naturellement ” aux saisonniers étrangers maghrébins ( dans le roman, ils sont marocains, je voulais inscrire la Corse et ses ouvriers agricoles marocains, souvent maltraités par les nationalistes extrémistes corses, dans ce roman ).

Je me suis toujours demandé ce qui pouvait se passer entre une femme, des femmes françaises travaillant dans une ferme où vivent, pour quelques semaines, des hommes étrangers, jeunes, vigoureux, pour certains séduisants. Les saisonniers de Marguerite sont des étrangers, ce qui les rend pour elle, qui a rencontré des étrangers dans ses lectures, plus intéressants, et ils viennent d’un pays exotique. Marguerite aime l’exotisme, c’est‑à‑dire, comme le définit Victor Segalen : le divers et pas seulement l’exotisme colonial dégradé par le racisme et la pornographie.

Les saisonniers sont discrets et attentifs, comme Marguerite, contrairement à Simon dont la sensibilité et les affects ont été bouleversés par la guerre d’Algérie.

 

Guerre, amour et mort. Le deuxième coup de dé que le comptoir du bistrot répercute est celui de la guerre ou des guerres coloniales qui ont été les racines de l’arbre – on imagine un palmier au centre d’une oasis désertée que l’eau a fui – dont les feuilles sont les guerres civiles aujourd’hui et demain persistant. Bleu lapis‑lazuli d’un ciel éperdu et veillant sur un monde qui a toujours des comptes à régler avec une haine ancienne, voire antique. Le chiffre sorti au jeu mène à un moment où à un autre devant une case dans laquelle il convient de ne surtout pas s’arrêter. Les Fantasia et leurs féeries de poudre ne sont plus à l’ordre du jour…Et si Simon avait pu rencontrer le jeune cavalier peint par Etienne Dinet saisi dans l’élan de la folle chevauchée, il aurait peut‑être choisi de sortir du jeu.

 

“ ( … ) Ça s’appelle les Aurès, Bjord Okhriss… C’est un beau nom, tu ne trouves pas ? ”

“ Alors là, je m’en fous pas mal, dit Simon, en tournant le dos à la carte de l’Algérie. Je m’en fous complètement. ”

 

L.S. : Comme beaucoup de jeunes appelés du contingent, Simon a participé à une guerre qui n’était pas la sienne. Il ne considère pas l’Algérie comme la France, son combat n’est pas patriotique, il ne défend pas sa Patrie comme ses pères, oncles, grands‑pères… ont défendu la France… Il est soumis à la propagande militaire raciste, des copains se font tuer, Simon souffre à cause des “ Arabes ”, ses ennemis, les ennemis de la France.

On ne sait pas, il n’en parle pas, semblable à de nombreux appelés ( qui se mettent à raconter 40 ans plus tard ), ce qu’il a fait pendant ses années d’Algérie, s’il a participé ou non à la torture, s’il brûlé des villages de civils, s’il a violé des femmes. Il revient malheureux, irascible, il ne supporte pas la vue des Arabes ni leur langue… Il a perdu son âme, sa sensibilité, ses sentiments pour Marguerite. Il est perdu pour lui‑même, sa femme qu’il a aimée, qu’il ne sait plus aimer, ses enfants, son père… Marguerite lui sera fidèle jusqu’à sa mort.

 

A la campagne auprès de l’oued entre les anciens ksour de terre rouge et les maisons plus récentes régulièrement repeintes en blanc, d’un des “ côtés ” de la barrière de roseaux qui protège les femmes dans la cour où piaillent les enfants avec les poulets, d’autres rituels ont eu lieu que ceux qu’on imagine être les pratiques mystérieuses des harem. Rituels venus d’Afrique pour donner à voir, à ressentir, pour “ faire sortir ” ce qui se tient à l’intérieur du corps, à l’intérieur des maisons. Rites d’ouvertures et de naissance, moments d’alliance et de frénésie.

Au cœur du harem au contraire tous les rituels sont destinés à gerder le secret. Que ce soit pour les toiles de Delacroix ou pour celles de Chassériaux, le terme de volupté ou celui d’intimité joyeuse s’estompe afin de laisser place, si on regarde au‑delà d’un décor qui n’est souvent qu’un artifice, à une interrogation face à l’expression de fuite de ces femmes à l’intérieur d’elles‑mêmes.

Cette campagne‑là et ces maisons, ces lieux où les femmes songent entre elles à des amours passionnées, Marguerite ne les connaît pas. En Occident depuis longtemps les rituels et les rêveries ont été remplacés par des pratiques et des occupations plus rationnelles. Marguerite se lève à l’aube pour tuer les poulets.

“ … elle longe une haie, les mûres sont gonflées, violettes encore mouillées, elle en mange et arrive au bout du pré, derrière les hangars où elle ne va jamais. Elle sort si peu de la ferme… ” Grâce à ce geste qu’elle ne sait pas faire : celui de tuer, elle se plonge dans le rituel du réveil de la campagne, puis dans celui de “ la prière du matin ” qu’effectue l’ouvrier marocain. “ L’homme est debout dans le soleil. Il est seul, immobile, un moment. ” C’est lui qui va égorger les poulets d’un simple geste qui relie la vie à la mort.


L.S. : C’était une tradition dans le Maghreb rural ( peut‑être ce rite existe‑t‑il encore, il faudrait interroger des ethnologues contemporains ) d’égorger un coq et d’enduire le seuil d’une maison neuve de son sang, un rite propitiatoire. Dans Marguerite, c’est le hasard de l’histoire qui veut que Marguerite rencontre le saisonnier marocain à l’aube, dans la ferme et qu’il l’aide à tuer ces poulets pour le repas de midi. Marguerite ne sait pas le faire, elle a oublié les gestes ancestraux.*Mais bien sûr, l’égorgement des poulets suivant le rite musulman n’intervient pas à ce moment du récit par hasard. Marguerite permet ce geste à l’ouvrier agricole parce qu’elle a confiance, parce qu’elle pense qu’il “ sait ” et que ce moment est “ sacré ” en quelque sorte : il marque un lien fort, une connivence entre l’étranger et Marguerite, le Marocain est le bienvenu dans la maison étrangère. On peut penser que ce geste sacrificiel annonce l’histoire d’amour avec Selim qui sera lui‑même bienvenu dans la maison de Marguerite et dans sa chambre.

 

L’étranger est le bienvenu dans la ferme du beau‑père et dans l’histoire de Marguerite tout comme elle est la bienvenue au cœur de l’existence de ces hommes, de leur mystère, de leur culture, de leurs rituels. A cet instant de l’échange, toute forme de domination et de pouvoir semble voler en éclats, même si l’aliénation sociale demeure. Par ces actes de reconnaissance mutuelle, l’ouvrier marocain, le beau‑père et Marguerite renouent d’autres liens qui ont à voir avec une forme d’humanité où l’amour et le sentiment de proximité peuvent pour un temps déjouer les rites guerriers.

Le troisième coup de dé met en jeu l’amour et les actes d’alliance tel le “ pacte de l’oranger ”.

 

“ Et voilà, dit‑il, en buvant la dernière goutte de café avec un sifflement discret, je suis ici chez vous, et dans une semaine, chez un autre… ( … ) ’

Le beau‑père, qui plumait les poulets sur la table, lui dit qu’il pouvait revenir à la ferme à la même époque, tant que lui serait vivant. Il le prendrait, il le lui promettait.

‘ Mais ’, ajoute le beau‑père, ‘ je n’ai pas d’orangeraie… Ici, les orangers ne poussent pas… D’ailleurs, j’ai jamais vu d’oranger. ’

L’homme, incrédule s’exclame en riant :

‘ Quoi ! vous, vous n’avez jamais vu d’oranger ? C’est pas possible… ’

‘ Où j’en aurais vu ? Je suis jamais sorti du pays, de la région… J’ai pas visité les jardins exotiques des villes, je sais que ça existe. J’en ai vu à la télé, mais de mes yeux, non jamais. ’

‘ Quand je reviendrai du Maroc, je vous rapport erai un plan d’oranger, je le planterai chez vous, je sais où, bien exposé, et si vous voulez, on lui construira une petite serre et il deviendra grand et beau, vous verrez… ’

‘ Si je suis encore en vie ’, dit le beau‑père, en arrachant, avec la pointe du couteau, le bout gris des plumes, enfoncé dans la chair du poulet. ‘ Oui, je suis d’accord, si je suis de ce monde à ton retour… ’ Il tend sa paume ouverte à l’ouvrier qui la frappe du plat de la main, pour signer le pacte de l’oranger. ”

A suivre...


Publié dans : Ecritures d'Algérie
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés