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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Mercredi 24 décembre 2008

Une bonne fin d'année à vous tous et que la vie vous soit douce et bonne... On continue !

      Témoins du soleil

          Le jardin d’enfance qu’il soit de feuilles, de fleurs et de fruits partagés ou bien imaginés est le lieu primordial où sans qu’on le sache se met en route l’intuition créatrice qui naît de la rencontre préalable avec “ un être de plein vent ” quand ce que l’enfant grimpeur d’arbres dévisage du ciel avive ses colères de retomber dans le giron des heures à ennui. “ Si lointain est le temps / aux escalades d’arbres / d’un enfant en révolte ”.
      C’est pourquoi aborder l’écriture d’un poète que je ne connais pas encore me remet à chaque fois dans l’état d’innocence et d’initiation propre aux heures frissonnantes de l’aube de la vie. Ce rite sacrilège qui m’a été offert lorsqu’enfant j’ai vécu ma première expérience d’émotion poétique en découvrant “ Le dormeur du val ” de Rimbaud dont il me reste l’impression d’une lumière incandescente, un soleil fait d’eau, d’herbe, de glaïeuls et de sang…
      De cet instant enfoui des années durant au creux de ma mémoire imaginaire resurgit alors le sentiment du bonheur ineffable qui m’avait emportée, oiseau quittant l’arbre familier du jardin en direction de tant de vergers inconnus aux lointains bleus d’Afrique, où les “ poémiers ” arbres à poèmes de Djamel Eddine Benchiekh, les araucarias du Jardin d’Essai d’Alger rapportés de ses pérégrinations par l’oncle de Jean Pélégri,“ l’arbre blanc ” d’Aimé Césaire et cet “ oiseau craché, oiseau frère du soleil ” m’attendaient auprès des “ baobabs ” d’Henri Michaux et des “ tilleurs verts de la promenade ” de Rimbaud.
      L’envol dont je me souviens dû à la coïncidence entre mon ignorance de tout, ma jouissance sensuelle de la nature où mon corps s’éprouvait comme être vivant parmi les autres, et la fulgurante trajectoire du poète adolescent qui en faisait déjà un “ fils impénitent du soleil ” proche de celui auquel songe Jean-Claude Xuereb n’appartient sans doute qu’au hasard mais la brûlure de ce soleil-là comme une marque dans la chair n’est-elle pas la première invitation au voyage ?  “ Hôtes d’un ciel d’enfance / mes yeux se sont ouverts / sur une rébellion / d’inaccessible envol ”.
      L’homme fait d’argile est si lourd quand il marche sur la terre “ Dans la mêlée et l’impudeur du quotidien ” en deça des passions qui le cuisent, l’éparpillent ou le sauvent “ jusqu’à mon dernier mot / j’aurai vécu ici / dans la liesse des galets et des dieux ” et ne lui offrent que si rarement “ la gratuité d’une mélodie ” il garde un idéal incendié au creux des paumes… Celui que proclamait Frantz Fanon : “ Exister absolument ”.
       Les hommes sans poèmes “ travestis en défricheurs d’avenir ” les pieds chaussés de plomb ont-ils jamais connu le moindre “ désir d’oiseaux ” ? Ont-ils jamais eu l’intuition de Tipasa “ où crépite le cœur assoiffé du soleil ”, autre lieu totémique pour les mangeurs de feu,  après que Rimbaud le voyageur toujours en quête ait écrit aux siens “ On va d’Aden à Harar : par mer d’abord, d’Aden à Zeilah, port de la côte africaine ; de là au Harar, par vingt jours de caravane… ”, puis qu’à nouveau d’Harar à Aden et à Tadjoura il ne s’enfonce encore plus loin dans le Choa contrée du roi Ménélik et que ses jambes d’oiseau ne se chargent de la douleur des os arrosés de sueur ?
      Quand il ne connaissait pas encore Tipasa Camus l’enfant pauvre des rues d’Alger portait-il en lui l’errance et la fureur secrète du poète adolescent de Charleville‑Mézières happé de feu comme tant de ces “ passeurs du témoin ” hôtes du grand Sud ?

 

“ Tipasa au cœur

‘ Je comprends ici ce qu’on appelle gloire, le droit d’aimer sans mesure. ’

Albert Camus ( Noces 1936‑1938 )

 

Par les chemins dispersés des ancêtres

braconne mon errance en Méditerranée

avant de se figer dans un ultime port

rallie une crique hérissée de ruines

 

Sous les roulis du temps

la lumière et le vent

ont buriné durable partition

contre l’âme ensauvagée des pierres

aux arceaux colonnes et mosaïques

 

Seul ne s’use le ciel

au parcours inchangé des astres ”

 Entre cendre et lumière

      L’enfance y revenir toujours… Oiseaux on perchait au creux de ses cabanes d’arbres ou on se blottissait près de l’oued parmi ses caches de roseaux… Passé le seuil du poème il n’y a pas un instant, pas un lieu de ces enfances d’autre rive que je ne fasse miens, je m’invente leurs jeux et leurs territoires. “ On rêve d’un envol / pour défier l’espace / et gagner une plage / aux dunes de l’enfance ”. Je suis l’oiseau baladin sacré d’insouciance par la double légèreté du vol et de son chant dans la poussière ocre sous les fromagers immenses. “ Me reste à deviner / une intraduisible parole / qui s’épuise en un chant / sans pouvoir se nommer ”.
      Moi née sous les brumeuses langueurs d’une banlieue du Nord je reconnais l’enfant grimpeur d’arbres aux racines plongées dans ces terres en mouvance jailli d’un monde flamboyant qui s’initie à “ faire feu / de toute chair / de toute ardeur / de toute lumière ” Et le voyage nous mène de ces journées où adolescents exultant sous la lumière blanche du paysage méditerranéen, Sénac, Camus, Pélégri, Audisio pouvaient écrire ainsi que le fait Jean‑Claude Xuereb “ nous brûlions du bonheur indifférent des pierres ”, jusqu’au point de “ Non-retour ” quand la présence fraternelle encore évoquée “ Compagnons perdus au long de nos existences / tant de parcours divergents nous ont éloignés / à quoi bon essayer d’entrecroiser nos traces ”, témoigne des années écoulées que chaque page retient dans sa clepsydre d’encre.

      Le poème à son tour enfant migrateur de chair et de sang nomme la beauté du vol, la force de l’errance, le chant audacieux de l’exil dédié à tous ceux qui l’éprouvent. Ouvriers immigrés ou poètes saltimbanques, semblables chercheurs d’or, ne s’agit-il pas d’une même filiation d’utopie ?

 

“ Un Fils

 

Tu auras mis au monde

un être de plein vent

il ressemble à l’aïeul

qui prédisait le temps

en questionnant le ciel

 

Partition sinueuse

d’une flûte aux aguets

dans une liturgie

de plantes et de pierres

singulier il progresse

en tailleur de roseaux

en oiseleur de rêves ”

Entre cendre et lumière

 

      Parmi tant de mots et d’images ce qui fait de nous des “ voyants ” d’un instant, aussi rare que celui connu à l’aube frissonnante, c’est le bonheur du voyage renouvelé au fil de la trajectoire cosmique d’un “ homme qui marche ” bien au‑delà des êtres, de la terre et du temps.
      “ Il peut être enrichissant certes de connaître les circonstances particulières de l’écriture d’un poème, dont le sens exprimé par le poète est ainsi éclairé. Mais ce qui importe peut-être plus encore pour le poète c’est de découvrir les résonances, souvent inattendues, que son poème suscite chez l’autre. Le poème doit être riche d’une infinité de sens, faute de quoi il est condamné à mourir avec son auteur. ”
      Ces mots que m’envoie Jean‑Claude Xuereb font partie du dialogue jamais interrompu que les créateurs d’Algérie entretiennent avec moi dans notre rencontre de l’altérité et des rêves des hommes éternels cueilleurs de foudre. Au travers d’eux je trace à mon tour mon chemin d’Aden à Alger, de Rimbaud à Sénac et je me glisse à leur suite dans ce passage qu’empruntent les enfants, les oiseaux, les fous et les poètes, témoins du soleil.

 

“ Migration

 

A l’amble de notre mémoire

d’étangs en oliviers

entre deux continents

un envol spacieux de grues cendrées

déroule en majesté

l’encens de ses volutes

et ramifie les inflexions d’un adieu

depuis la saison d’un aller

à celle d’un retour au gré

du souffle ascendant des courants

et de la combustion solaire ” 

Entre cendre et lumière

 

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Mardi 23 décembre 2008

      Témoins du soleil

      Afin de boucler cette année qui a été assez hard pour tout le monde par ce qui ne peut nous faire que du bien et nous mettre des ailes au coeur voici un article qui vient d'être publié dans un n° récent de la revue Algérie Littérature/Action animée par mon amie Marie Virolle. C'est un texte auquel je tiens pas mal vu qu'il est né à partir d'une rencontre avec un poète d'Algérie Jean-Claude Xuereb qui m'offre lui aussi son amitié fraternelle et la beauté délicate de ses poèmes.
      Je dois cette coïncidence poétique à mon cher Jean Pélégri qui même après nous avoir quitté veille sur ma baraka et je tenais à vous faire profiter de la chance qui est la mienne de découvrir des êtres et des oeuvres aussi rares et d'une vraie qualité d'âme...
Que cette fin d'année vous soit chaleureuse et douce avec autant de petites loupiotes joyeuses que c'est possible...
 
Témoins du soleil

 Jean-Claude Xuereb, Entre cendre et lumière

Ed. Rougerie, 2008

 

      Je ne sais pas pourquoi mais il me semble plus que jamais essentiel en cette époque où tout nous entraîne vers l’obscur de continuer à emprunter nos chemins d’écriture et à témoigner du soleil. “ Le temps presse ”, c’est le titre qu’a choisi Jean‑Claude Xuereb pour la première partie de son recueil de poèmes Entre cendre et lumière et ceux qui comme lui, comme Jean Sénac, Youcef Sebti, Tahar Djaout, Djamel Eddine Bencheikh, Jean Pélégri, Mohammed Dib, Louis Bénisti parmi tant d’autres poètes d’Algérie ont connu la ferveur des étés où l’on rêvait à une Algérie heureuse dans un monde différent, ne cessant jamais de dire l’urgence d’une fraternisation entre les peuples du Sud et les peuples du Nord, ont esquissé pour nous une piste de clarté qu’il ne nous faut pas perdre.

 

“ Pour une écoute

 

L’oiseau a investi les branches du poème

il sait depuis toujours y réfugier son chant

qu’il délivre au péril du feuillage des mots 

 

Il enivre sa gorge au seul appel du vent

qui par instant traverse la terre et les astres

pour crier son espoir sa peur et sa colère

 

C’est à vous qu’il parle

puissiez-vous l’entendre

mes frères asservis au vacarme du siècle ”

Entre cendre et lumière

 

      De l’oiseau au poète migrateur, celui qui se dit “ D’ici et pourtant d’ailleurs ”, il y a tous les signes de connivence que la mémoire du chant goûté parmi les branches de l’arbre du premier paysage a inscrite à l’intérieur du corps et l’enfant voyageur l’emporte avec lui.
      A l’oiseau venu du Sud ou à l’oiseau venu du Nord nul ne peut ravir ni le point de son envol qu’il garde empreinte ancienne du lieu où il a appris de ceux de sa tribu que la mouvance marquait sa destinée, ni la trajectoire qu’il invente à chacun de ses départs. Capable d’embrasser l’espace infini créature détachée du temps “ l’oiseau de passage n’a rien d’autre à viser / que la flexible flèche ciblant sa performance ” comme un désir du feu de se fondre lumière “ Phénix il se consume et disparaît en elle ”.
      Enchanté de l’instant, d’une saison, d’un songe de nuage, d’une “ Maison ensauvagée / dans l’énigme des chênes ”, l’enfant en découvreur de mondes promesses d’un futur “ où le regard perçoit au-delà du regard / la réalité des êtres l’envers des choses ” engrange dans l’intimité des demeures les signes du présent fugitif et fragile. Et l’idéal de ceux qu’il approche allume en lui de glorieux incendies.
      Les parfums, les nuances, les lueurs, les ombres, les marques d’autres présences évanouies, la poussière et la cendre, les bruits à la fenêtre, le silence des puits… l’ivresse de l’oiseau libéré des rets du piège et le rire de l’enfant grimpeur d’arbre buveur de ciels, tout cela se dispute l’écritoire du poète… Jouisseur cosmique il communique en dehors du langage avec ces messagers d’émotions, qu’il recueille et transforme en un miel de mots sauvages traces de son passage singulier parmi les êtres solaires “ pour mieux célébrer le jour ”.

 

“ Désir d’Oiseaux

 

I

 

S’éloigne avec le temps

la rive où je naquis

 

Le vol des migrateurs

essaime les saisons

 

Des oiseaux sur la mer

j’épouse le parcours

 

Et mon rêve s’accoude

aux créneaux du désir ”

Entre cendre et lumière

 

 

      Les premiers mots d’une lettre de Jean-Claude Xuereb répondant à mes interrogations à propos de ce qu’il nous reste des poètes qui nous ont quittés dit ceci : “ Votre évocation des traces que les poètes laissent me fait immédiatement songer à cette réflexion de Char, dans Les compagnons dans le jardin : ‘ Un poète doit laisser des traces de son passage non des preuves. Seules les traces font rêver. ” 
      D’une page à l’autre de ce recueil Entre cendre et lumière les traces que je reconnais pour miennes aussitôt et qui me donnent envie d’écrire à mon tour sont celles qui éveillent une mémoire des sens toujours vive, un temps d’avant les mots… De la silhouette de l’amandier planté par l’aïeul naît l’écho de la rêverie qui m’accompagne depuis mon enfance au cœur du jardin. Je me souviens de la douceur des fruits de lait et des fleurs si semblables à celles qu’évoque le poète palestinien Mahmoud Darwich dans son recueil Comme les fleurs de l’amandier ou plus loin “ Ni patrie ni exil que les mots, / mais passion du blanc / pour la description des fleurs d’amandier / Ni neige ni coton / Qui sont-elles donc dans leur dédain des choses et des noms ? ” 

      Du village d’Al Birwah en Palestine où est né M.Darwich à Haïfa, Paris ou Ramallah et d’Alger où a grandi J‑C.Xuereb à Avignon ville dans laquelle il vit aujourd’hui l’âme de l’enfance a préservé la fraîcheur tenace dans son mystère, émotion délicieuse précédant l’errance, et les mots subliment le retour vers ce lieu du bonheur originel, voyage tant convoité que le poème accorde et auquel il m’invite en convive audacieux.
      Un peu plus loin c’est l’évocation de la citerne enfouie par le père “ L’enfant a surpris le secret de la citerne / creusée sous la chambre de l’aïeul ” où je retrouve un passage du récit qui m’enchante des Oliviers de la Justice de Jean Pélégri. Le père forant l’argile pour y découvrir la source qu’il éclaire d’une petite lampe aux yeux de l’enfant. Puis c’est le poème de Louis Bénisti “ La citerne de Djerba ” suivie de “ Fontaine fraîche ” avec ces vers “ La même eau fraîche du désir /  La même eau claire du plaisir ” faisant résurgence. A chaque fois ruisselle soudain l’eau bonne pour l’âme et si précieuse pour le corps dans ces pays dévorés par la soif, l’eau cachée qui “ pallierait l’agonie des fontaines ”.
      Ce rêve d’eau qui est rêve de générosité, de bonté humaine dans nos imaginaires de gens du Sud me convie à revenir sur les traces du porteur d’eau d’Oran évoqué par Hélène Cixous quand nous parlions de sa nouvelle “ Pieds nus ” publiée dans le recueil de textes collectifs Une enfance algérienne et plus loin encore à plonger au cœur des errances de Gide le long des seguias de l’oasis de Biskra dans le récit Amyntas où la fertilité verte des jardins scintille parmi les sueurs rousses des déserts algériens…
      J’ai longtemps été étonnée de l’écho que trouvaient en moi ces rêveries d’eau secrète mais désormais je sais que si la “ Lointaine bâtisse de la naissance / où survit la citerne / au destin souterrain ” me touche c’est qu’elle me renvoie à l’image du puits de notre jardin d’où nous remontions l’eau mystérieuse et pure avec laquelle nous abreuvions les rosiers, les lilas, les tamaris, les arbres du verger et les plantes aux senteurs fortes des soirs d’été d’une rosée bienheureuse…
      “ Ce qui me paraît définir l’essence même de la poésie ‑ à la différence du récit personnel ‑ c’est que le vécu individuel qui inspire l’écriture poétique revêt une dimension universelle, de telle sorte que chaque lecteur se reconnaît dans le poème, qu’il réécrit à travers sa propre expérience. ” écrit Jean-Claude Xuereb dans la suite de sa lettre.
      Ainsi ces mots extraits de “ L’Amandier ” remuent en moi une brûlante et douce nostalgie me rappelant notre verger d’enfance et ses fruits perdus pour toujours.

 

 L’Amandier

 

Images fichées en terre de mémoire

d’un été de sauterelles 1943

 

L’aïeul contemple avec fierté l’arbre

jailli d’une amande qu’il a mise à germer

devenu hautaine et vigoureuse ramure

 

Sous le regard tendre et malicieux du vieil homme

nous escaladons les branches pour la cueillette

‑ velours de coques au cœur laiteux et fondant ‑

glissant notre butin entre peau et chemise…

 

Vainement au long de ma vie j’ai cherché

à savourer à nouveau dans ma bouche

le goût mythique de ces amandes d’enfance

nul fruit n’a réussi à combler ce désir

 

Puisse l’amandier là-bas toujours fructifier ”

Entre cendre et lumière






A suivre... 

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Vendredi 21 novembre 2008

   Il y a un peu plus d'un an Leïla me demandait d'écrire un texte pour un livre collectif qu'elle était en train de réaliser...

Ce livre elle est venue me l'offrir au Salon des Revues au mois d'octobre. Il existe. Il est beau... Les Ed. Bleu autour comme toujours ont valorisé au mieux son travail.

Mais mon texte... celui qui figure dans le livre de Leïla ça n'est pas tout à fait celui que j'avais écrit au départ... Il y avait une contrainte de taille... la taille du texte justement...

Donc il a fallu couper...

Un après-midi Leïla m'appelle :

- Dominique ton texte il est trop long ! Moi je ne veux pas couper alors tu te débrouilles... Tu coupes toi-même et tu me le renvoies... Pas plus d'une page... Tu fais comme tu veux mais pas plus d'une page...

J'ai coupé... Et voici l'original... Je vous l'offre...

Mais que ça ne vous empêche pas d'acheter le livre de Leïla... il est superbe et il a une histoire que je vous raconterai... Une autre fois...

 

 

Mektoub sur le ventre des bidons  

Jeudi, 27 septembre 2007

 

      - Ecoute… écoute…

- Tu dis quoi ?

- Nous autres on n’a pas d’histoire… on est des gens c’est tout…

Chambre funéraire des Batignolles c’est mardi 11 septembre 2007 y fait beau dessous la voûte rouquine des arbres… Ali l’épicier gentil notre frangin de la cité de La Source à Epinay qui nous largue à notre Mektoub misère… Il se tire pour Alger dans son navire de bois Ali… Ceux qui sont là ils se rappellent p’tits mômes de la zone béton il leur filait des bonbons… Un jour ils ont grandi et Ali écoutait… écoutait leur vie… Heureusement qu’il y a le film Alimentation Générale de Chantal Briet tourné dans la cité qui raconte son histoire…

Ali s’est fait planter par un fou… On est des centaines de gens venus d’Epinay… d’ailleurs… on n’parle pas… le silence nous dégringole dessus comme les marrons minute à minute… Je prends la phrase que répète une vieille dame à sa voisine en pleine tronche…

- Nous autres on n’a pas d’histoire…

 

Dix ans… ça fait dix ans que j’n’arrête pas de la raconter mon histoire d’Algérie…possédée par elle je suis… possédée dépossédée à fond ! Les Algériens des années 60 les zimmigrés… les zouvriers de Billancourt dos voûtés yeux barrés arrimés là-bas l’ont tracée tatouée avec leurs ongles goudron brûlés à l’intérieur du sable de mon désert d’enfance l’histoire de leur exil…

Mon mektoub d’oasis  sur le ventre des bidons… ka ! ta ! ba !… Ka ta ba en arabe… ça veut dire écrire… et ça résonne ! Ça  résonne contre ma peau d’enfant d’Aubervilliers tout près du bidonville des Arabes là qu’on habite nous autres en ces années 60…

Bidonville c’est un mot qui nous vient de l’Algérie vous savez ? Alger… pas le port où mon père se pointe 1942 comme ça… et puis direction l’oasis… Biskra… ses palmiers très hauts… Non pas le port mais le ravin quartier du Clos-Salembier… la femme sauvage et le bidonville dans le trou…

Ta ta ta ! sur les tôles ils tapent avec leurs paumes c’est la musique des petits mômes d’Alger nus la peau couleur de dates… c’est la zermi en quadri… Ta ta ta ! Fatima l’amie de Jean Pélégri qui est le scribe des gens et aussi ceux du bidonville elle crèche là…

  1962… Le film que tourne Jean avec les gamins arabes espagnols français qui se coursent le long de l’oued dans la plaine de la Mitidja comme sur la photo des trottinettes effacée tachée que m’a donnée Juliette sa femme ce qu’il raconte c’est presque pareil que Cartouches gauloises Juin 2007… c’est l’histoire d’un gosse qui s’appelle Ali…

- Tu dis quoi ?

- Dis quelqu’chose M’sieur Jean… dis quelqu’chose toi qui sais lire…

 Fatima… Ouais nous on sait lire on sait écrire… ka ! ta ! ba ! mais la parole des griots qu’est-ce que j’en connais moi ? 1962 la caméra filme Fatima les baraques de la femme sauvage… y a des images y a des mots que je recueille à pleines mains un bout d’années après… 1997… tout ça mêlé à ma mémoire d’enfant des banlieues… la mémoire de ma famille paysanne ouvrière du Nord… les fileteries du Nord vous savez ?

Au-delà des fortifs la zone avec les baraques et les p’tits bouts d’jardins ouvriers c’est là qu’elle s’abrite la galère des damnés de la banlieue années 50 just’après la guerre les taudis des vieux qui ont trop trimé et leurs choses pauvres autour d’eux… photos réchaud bancal casseroles… C’est plein d’enfants crasseux qui courent joyeux dans les chemins creux d’Aubervilliers… “ Gentils enfants d’Aubervilliers… Gentils enfants des prolétaires… Gentils enfants de la misère… ” 1946… Interdites les paroles de Prévert balancées sur les images d’Eli Lotar qui racontent l’histoire des petites gens de la rue ceux qui n’disent rien et qui habitent dans “ la ville sans maisons ”…

- Tu dis quoi ?

- Nous on n’a pas d’histoire…

 

1956… Ça y est on les a nos quartiers nègres ! A Saint-Denis la Campa est bourrée d’Espagnols chassés par Franco et les Francs-Moisins de Portugais par Salazar … Nous autres les mômes d’Aubervilliers on fonce à la rencontre des Algériens du chemin du halage… Nous autres on crèche dans les premières cités construites rapide bric et broc à côté des baraques et on s’ennuie terrible malgré nos jeux terrains vagues… on est rien qu’entre Gaulois là-d’dans c’est nul !

Alors en bas dans le bidonville des Arabes y a enfin des gens qu’ont une histoire vu qu’ils viennent d’ailleurs… d’un pays du Sud qu’on n’connaît pas… y’a des déserts des caravanes de chameaux de l’or et du sel… y a des rêves plein des outres planquées dans des cavernes précieuses… Les Arabes du bidonville ce sont nos magiciens… ils arrivent ils sont là ! Mektoub … Grâce à eux on entre dans la vie…

La nuit après l’usine qui bouffe les doigts la Renault la Simca le chantier qui leur cimente la gorge mieux que la clope ils parlent… ils racontent là-bas… c’est des mots qu’on n’comprend pas tout… et d’la musique aussi sur un drôle d’instrument… 1966 je frôle les dix piges et mon histoire avec l’Algérie s’écrit là… Ka ta ba ! Sur le ventre des bidons Mektoub !

Mon père nous avait mis au parfum… Il racontait toujours la même d’histoire la sienne… Biskra… l’oasis… l’air bleu qui brûle… les tas de dates les mouches… Et ce pays qui lui a filé entre les mains comme un songe… Qu’est-ce qu’il est venu fiche là ? Sa sueur qui rigole sur sa peau pas rasée… Lui non plus il n’avait pas d’histoire ? Mon père s’est souvenu jusqu’à sa mort de Lakhdar l’Arabe qui ne parlait pas et du chien indigène qui les suivait partout c’était déjà une sorte de conte ?…

Dans le film de Jean 1962 son ami d’enfance Bokhalfa joue son propre rôle le monologue du film c’est la discussion qu’ils ont eue souvent ensemble et les lettres de Bokhalfa il les dictait après lorsque Jean est venu habiter près de la Porte d’Orléans…Je les ai lues… Jean et lui tous les deux derrière la barrière de roseaux de l’oued dans la ferme du kateb… j’imagine… Est-ce qu’il a appris à lire dans l’Algérie indépendante ?… 

- Tu dis quoi ?

- Nous M’sieur André on est pas dans la vie… 

1963… Jean écrit Le Maboul

- Moi je ne suis que le kateb… ce sont les gens du petit peuple d’Algérie qui ont écrit ce livre… c’est leur histoire qu’ils m’ont don née… en la notant chaque jour quand Slimane me la racontait à l’oreille j’ai découvert la mienne…

1970… Ali Ghalem réalise Mektoub dans le bidonville de Nanterre… J’ai 14 piges et les images de cet immigré algérien qui dort sur des bancs à Paris sur Seine parce qu’à l’hôtel impossible… y’a déjà pas de place pour un faciès… et puis il rejoint ses frangins au bidonville banlieue terre d’asile ? à l’époque c’était vrai peut-être…du boulot y en a pas non plus ou alors n’importe quoi le pire celui que les gens d’ici les Gauloins n’feront jamais… J’ai 14 piges et ces images et ces mots sont ceux qui rebondissent dans mon premier bouquin Par la queue des diables trente ans plus tard…

Ahmed fait une chute de la grue qu’il conduit sur un chantier et à ses amis algériens du bidonville qui viennent pour le voir une dernière fois le contremaître dit sans les regarder :

- Dégagez y’a rien à voir… y’a personne…

- Tu dis quoi ?

- Nous autres on n’a pas d’histoire… 

Ahmed et tous les zimmigrés du bidonville de nos enfances… Lakhdar… Jean… Ali… mon histoire d’Algérie possédée dépossédée à fond c’est vous… Moi j’ai une histoire avec de la bonté plein les yeux et un soleil pour signer et c’est tout… Mektoub !  

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Vendredi 24 octobre 2008

        " Pieds nus "

      Afin de réaliser un nouveau livre à partir de mes " Chroniques algériennes " qui prendra la suite de celui paru il y a déjà un certain temps intitulé Terre inter-dite je farfouille depuis un moment dans mes pages d'écriture et je suis tombée sur ce premier entretien que j'avais réalisé en 1997 avec Hélène Cixous, quand je l'avais contactée de la part de Leïla Sebbar pour parler de son texte " Pieds nus " qui venait de paraître dans le livre collectif que Leïla avait conçu avec 16 écrivains d'Algérie et qui a pour titre Une enfance algérienne.
      C'est drôle car vous pensez peut-être que pour une première rencontre avec Hélène Cixous j'avais une sacrée trouille moi qui ne connaissais rien alors au milieu littéraire ni universitaire eh bien pas du tout... et j'étais allée à ce rendez-vous avec l'écrivaine qu'elle est en toute innocence... Je me souviens lui avoir téléphoné et être tombée sur son répondeur, mon petit message laconique et ma demande alors que je n'écrivais dans Algérie Littérature Action que depuis très peu de temps l'avaient peut-être intriguée... je ne sais pas... Elle m'a rappelée et m'a fixé un rendez-vous un matin vers 8 heures je crois alors que je suis une redoutable couche tard et lève tard ! Très naturellement j'ai hésité à accepter et Hélène m'a répondu d'un ton sans réplique quelque chose comme : " Ah ! non... ne me dites pas ça de cette façon, j'ai décalé tout mon emploi du temps pour vous donner ce rendez-vous ! "
      Sa gentillesse et sa disponibilité m'ont paru dès que je l'ai rencontrée et que j'ai réalisé quel être particulièrement entouré et occupé par son écriture ses cours à Saint-Denis le Théâtre du Soleil et tant d'autres choses... extraordianires... Ouais c'est drôle... C'est à cette époque où ma naïveté et mon insouciance me faisaient aborder les écrivaines et écrivains d'Algérie sans hésiter avec naturel et effronterie que j'ai reçu de leur part un accueil enthousiaste et simple... Ensuite dix ans plus tard c'est devenu drôlement compliqué...
      Donc je me suis retrouvée un matin dans l'appartement d'Hélène à moitié endormie après trois grands cafés tant je redoutais de ne pas tenir le coup et de somnoler... ç'aurait été gonflé quand même ! Son espace de vie est géant évidemment avec une lumière pas croyable sous le ciel au milieu des arbres c'est très beau... C'est en arrivant dans ce lieu que j'ai seulement commencé à avoir la trouille mais je me souviens qu'elle a parlé tout le temps avec son aisance habituelle et moi je n'avais qu'à m'occuper du dictaphone à la regarder car sa beauté et sa distinction ( celles des êtres qui ont de la grandeur d'âme et de corps c'est rare... ) m'épatait et à poser les quelques questions que j'avais dans la tête...
      Je garde un souvenir très vif de cette entrevue qui n'a pas duré plus d'une heure et bien sûr j'ai la cassette dans ma collec perso et je crois bien qu'un de ces jours peut-être pour mon bouquin justement je vais la décrypter à nouveau vu que j'ai dû en laisser tomber une partie j'imagine... à l'époque j'étais un peu une débutante j'ai des excuses... Ce qui me restait en mémoire qui n'apparaît pas dans ce qui suit c'est le passage extra sur le porteur d'eau d'Oran et sur la soif... Des lignes superbes dans son texte que je vais rechercher pour vous les refiler une autre fois car j'avais bien sûr le bouquin d'Une enfance algérienne dédicadé par Leïla dans ma bibliothèque et figurez-vous que je l'ai prêté à Jean-Pierre Lledo quand on a tourné le film documentaire avec Jean Pélégri et il ne m'la jamais rendu !
          Me reste plus qu'à aller le racheter c'est pas mal ! Mais j'ai extrait ces quelques lignes de mon entretien car je les trouve toujours aussi passionnantes qu'à l'époque où je les ai retranscrites. J'ai enlevé mes questions pour la plupart sans intérêt... Si je retrouve d'autres choses je vous ferai un autre article pour vous les faire partager...

Pieds nus
Hélène Cixous
Une enfance algérienne
Ed. Gallimard, 1997

“ Oran fut toujours La Ville, la Cité Absolue et sacrée, Ortus, le site aux Signes où Alea le Dieu des hasards de mon histoire m'avait déposée pour naître. ”
Une enfance algérienne “ Pieds nus ”

Hélène Cixous :
On connaît explicitement et objectivement encore très peu l'Algérie. A mon avis, on ne peut l'atteindre dans son mystère, puisque c'est l'espace d'une extraordinaire violence ‑ qu'en France on n'imagine jamais que par des moments ‑ des épiphanies. Cet événement que je raconte a choisi sa propre forme pour se dire, comme toujours dans l'écriture. C'est le sujet qui dicte la forme. La forme est intérieure. Dans ce cas, il s'agit d'un souvenir et non d'une fiction.
J'aurais aussi pu appeler ce texte “ une épiphanie algérienne ”. Toute personne ayant vécu en Algérie peut parler de ses parfums. Dire les parfums, c'est dire le visage de l'Algérie. Mais je pense que ce qui me revient à moi, en tant que personne liée d'une manière extrêmement complexe et divisée à l'Algérie, c'est de faire sentir quelque chose qui n'est pas connu. Faire sentir que l'Algérie est à découvrir comme un être sauvage. Il y a de nombreuses histoires comme celle-ci, que j'ai vécues et que j'aurais pu raconter. Mais je ne l'ai pas fait parce qu'elles faisaient justement partie de moi. Et je n'aurais pas non plus écrit ce texte peu de temps auparavant. J'ai retenu un geste d'écriture au-dessus du corps et de l'âme algérienne, à un moment où je considérais que les Algériens n'avaient pas encore conquis leur totale indépendance d'expression.
J'aurais éprouvé le sentiment d'exploiter quelque chose avec les moyens dont je disposais. Je me serais conduite en colonisatrice après coup, si je m'étais autorisée à utiliser l'énorme trésor algérien. Je me suis mise à écrire ça et là, depuis que les démocrates algériens ont commencé à venir en France pour s'abriter, et depuis qu'eux‑mêmes m'ont parlé et me l'ont demandé.

“ En grimpant j'ôtais mes sandales et je mettais mes pieds dans les mains des morts, et je caressais l'empreinte de leurs pieds avec les paumes de mes pieds. ”
“ Pieds nus ”

H. Cixous
: J'ai passé toute mon enfance pieds nus. Nous nous racontons souvent, avec mon frère, comment nous faisions des dizaines de kilomètres pieds nus, alors que maintenant cela n'est même plus pensable. Il faut le rappeler justement. Ici, ce n'est pas un signe sociologique ou un signe de pauvreté ‑ ce que c'était aussi parfois ‑ , c'est un rapport, un contact. On touche avec les pieds plus qu'avec les mains. Et on touche ce qu'en général on évite de toucher. Sauf que, lorsqu'on est enfant, on n'a pas peur de marcher dans la poussière et dans la saleté. Donc, on est dans ce rapport de continuité entre la terre qui est tout, et qui, en ce qui concerne la montagne de Santa-Cruz, est aussi pleine de morts puisque c'est un cimetière arabe.
Ma propre légende intérieure a voulu que mon inscription dans cette société se fasse en passant par les morts. Cette inséparation entre les vivants et les morts, que nous éprouvions quand nous montions, était très belle. Et de l'autre côté, il y avait une violence féroce depuis toujours. Ce n'est pas la guerre d'Algérie qui a entraîné cela, je pense que c'est la colonisation. L'Algérie était un pays de sang. On vivait dans les massacres, dans le meurtre et dans la haine, et on faisait semblant de ne pas savoir. C'était une violence intercommunautaire d'un côté et intracommunautaire de l'autre. On se détestait les uns les autres, on se divisait.
A l'intérieur de la communauté juive, il y avait des antagonismes parce que l'on prenait position d'une manière différente sur la colonisation, le racisme et tous ces sujets là. C'était aussi une question de quartier. Moi, j'ai vécu dans des quartiers pauvres, mais, dans des quartiers plus favorisés, on pouvait ne rien voir, puisque l'Algérie était un pays de ghettos. L'intimité familiale était paradisiaque, nous étions des gens très heureux, mais on ne peut pas arrêter sa conscience à cela. Des-cendre dans la rue était une épreuve pour moi. Il fallait voir ce qu'il y avait au coin de la rue, les aveugles, les lépreux, les culs de jatte. Cela grouillait comme en Inde.

 Ane et charrette à Gaza en 1993 Photo Marc Fourny         



       L'étrangeté de la ville, avec son ouverture-coupure sur le port d'où surgissent des êtres délicieux à la limite du réel est un terrain où l'imaginaire trouve sa place à côté du sentiment de culpabilité d'où l'enfant croît sortir lorsque le père est rendu à la pauvreté. Mais la séparation qui a généré le malentendu, prépare déjà l'issue d'un drame où les pieds seront brutalement coupés de la terre
d'enfance.

H. Cixous
: Oran est un port et j'habitais dans un quartier extraordinairement situé, dans une petite rue malodorante qui descendait jusqu'au quartier de la Marine. De ravissants marins qu'on ne voit plus, et qui étaient certainement ceux que Jean Genet a dû adorer, en sortaient. Ils étaient français et offraient un fabuleux contraste. Ils se rendaient chez ma tante qui gérait deux boutiques accolées qui s'appelaient “ Les deux mondes ”, une sorte de bazar, bureau de tabac, où l'on fournissait tout et en particulier les insignes. Donc les signes, les signaux. Ces petits marins achetaient des galons et des cartes postales pour envoyer à leurs fiancées. Je pensais que, bien sûr, ces Deux mondes, avaient actuellement disparus. Or, cette année, j'ai appris qu'ils sont toujours là, et que c'était devenu une sorte de café en face du Théâtre municipal où Abdelkader Alloula et ses compagnons se réunissaient jusqu'à maintenant.
Les Juifs ont été jetés hors de la citoyenneté française par les décrets de Vichy. Mon père qui était médecin, et qui, en 1939, était médecin lieutenant sur le front, en 40, n'était plus français. Nous ne sommes pas allés à l'école, mais il ne me semble pas que nous l'ayons mal vécu, du point de vue de la dignité et de la joie de vivre. C'était un événement historique gravissime, mais nous n'étions pas menacés de mort, puisqu'il n'y avait pas de bateaux pour nous déporter. Moi, j'éprouvais depuis toujours une douleur terrible de la situation infâme faite aux Arabes, comme on disait. Nous étions déjà assez pauvres, et le fait de descendre encore plus me convenait tout à fait et ne me faisait pas souffrir. Mon père a vécu des événements violents comme on en vivait tout le temps dans le milieu médical où il y avait un racisme extraordinaire.
Le petit garçon cireur lui, est un Arabe. On ne voit pas qui d'autre aurait pu faire ce métier-là. En le rencontrant, j'ai senti venir le danger mais je ne pouvais rien dire, le silence s'imposait à moi. En Algérie, les yeux parlaient. J'ai vu de tout dans les yeux. J'ai vu de la tendresse, j'ai vu le meurtre très souvent, j'ai vu le viol. Là, j'ai tout de suite vu la haine, mais nous étions tout petits. Comment croire à cela ? Je ne pouvais pas me défendre. D'ailleurs je ne me suis jamais défendue. Se défendre, c'est avoir la bonne conscience pour soi. Or il y avait un sentiment d'inégalité. Si j'avais répondu, si je m'étais jetée sur lui, si j'avais fait un scandale, j'aurais renversé les choses de mon côté, et je n'aurais pas accepté cela. Ce petit garçon me cherchait, par la haine, il avait créé une forme de relation, de l'amour à l'envers.

“ Nous savions tout. J'aurais pu m'enfuir. Je ne pouvais pas m'enfuir. Si j'avais été innocente j'aurais crié, je me serais enfuie. J'aurais pu dénoncer sa haine, démasquer l'homme qui faisait semblant d'être un petit cireur de six ans. Je ne pouvais pas l'accuser sans m'accuser. D'où venait que je reconnaissais si bien le scintillement ? Je n'étais pas innocente. Je savais. Mais comment pouvais-je accuser un enfant de six ans d'avoir envie d'assassiner ? Je m'accusais d'abriter une pareille pensée. C'était le printemps rue Philippe ; et moi je frappais l'enfant à genoux sur le pavé.
“ Pieds nus ”




Bidonville de la Femme sauvage à Alger

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Jeudi 23 octobre 2008

Dites-leur de me laisser passer suite... Abdelkader Djemaï

          Et ce qui voudrait refaire surface dans la quête du sens que mène l'écrivain est contenu dans ce petit mot “ aussi ”. L'homme vient de comprendre que l'affiche représentant une publicité pour “ un copieux et délicieux sandwich ”, associé à des “ dents resplendissantes ” et des “ gencives éclatantes de santé ”, non seulement lui exhibe sous le nez tout ce dont lui, vieux, pauvre, édenté, ne dispose pas, ne disposera jamais, mais qu'elle peut “ aussi ” lui prendre sa richesse unique, sa gloire, celle dont il n'est redevable à personne : son soleil. Ce monde qui l'a affamé a donc “ aussi ” en son pouvoir le moyen de l'humilier en le privant de la jouissance de la lumière, de la chaleur, sa vie.

Il se peut qu'il ait choisi sa condition d'homme pauvre, qui n'est pas forcément celle de pauvre homme, mais il ne choisirait certainement pas de vivre comme un rat dans l'ombre moisie des caves. Son soleil, ce qu'il lui reste, lui est éclipsé par la cupidité et la bêtise des hommes qui projettent sur lui l'ombre de leur avoir. En possédant ils le dépossèdent. Soleil volé comme celui du peintre dont je parlais, fleur-soleil congelée dans des billets de banque. Doublement volé puisque l'affiche promettant abondance dissimule l'homme dépossédé aux yeux des autres. Personne ne le verra plus. Et sans doute s'il nous revenait comme un frauduleux météore, le peintre associerait-il ce Diogène des banlieues se souciant fort peu de citron, de prune ou de pastèque, puisqu'ayant la bouche infectée au point qu'il lui soit impossible de l'ouvrir ‑ cloué le bec ! ‑ , à sa “ nature morte ”.

La force de cette nature justement et ce qui exaspère tellement l'homme c'est que, comme l'oeuvre d'art, et contrairement à lui, elle ne meurt jamais. Et si ce peintre a réussi à mettre dans ces toiles la matière solaire en fusion c'est parce que, selon la belle expression qu'a inventée Hélène Cixous, il n'a pas fait seulement “ oeuvre d'art ” mais “ oeuvre d'être ”. C'est peut-être cette simplicité du ressenti sous toutes ses formes qui s'impose dans ce texte face à l'élaboration d'une pensée abstraite et rigide s'élevant telle une muraille pour nous séparer du bruissement du monde. Et la boucle sera bouclée lorsque, après avoir suivi des yeux un camion “ chargé de moutons ” franchissant sans embûches la frontière, le narrateur se muera en un innocent chauffeur de taxi, ayant touché du bout des doigts le contenu d'un sac transporté précautionneusement par son client, et prenant pour la tête d'un riche commerçant assassiné “ une splendide tête de mouton qui le regardait avec des yeux sympathiques, sa belle langue rose coincée entre ses mâchoires comme pour se moquer de sa terrible frayeur ”.

 

J'ai eu envie de clore cette lecture fruitée par une nouvelle où vie et mort se rejoignent dans l'accomplissement naturel d'un cycle sans terreur et dans un équilibre biologique apaisant.

 

“ Aux abords de la ville où il était né un soir de novembre, un gros figuier jetait ses ombres vertes sur le toit de leur maison en pierres sèches. Enfant, il escaladait son vieux tronc plein de cicatrices et de bosses pour pénétrer dans sa fraîche intimité faite de feuilles généreuses, de toiles d'araignées et de trouées de lumière.”

“ Les Fourmis ”

 

L'enfant qui se love dans le figuier, force “ complice et maternelle ” se trouve juste à mi‑chemin entre le ciel et la terre où “ les fourmis mangeaient les fruits morts ”. L'arbre tout comme la maison qu'il entend “ bruire, respirer, bouger ”, est un “ corps vivant ”, qui l'entoure, qui nourrit le sien de cette mémoire d'odeurs et de bruits familiers qui le constitue désormais aussi intimement que sa chair. Car toutes les créatures végétales et animales qui habitent le livre y sont comme à l'intérieur d'un jardin où l'homme qui les croise reprend la mesure de ce qu'il est : l'être le plus malhabile et le plus maladroit à vivre dans le jardin. Parce que l'existence du jardin est simple et dénuée de tout enjeu, elle est difficile à appréhender lorsqu'on n'a pas mûri dans le ventre d'un arbre. Lorsqu'on ne porte pas un arbre en soi comme un veilleur tutélaire.

C'est le grand-père qui va mourir doucement au creux des “ eaux profondes et fraîches du sommeil où il partait à la pêche de quelque fabuleux trésor ” au pied du figuier. Là où il faisait la sieste chaque jour, il devient fruit mort pour les fourmis, son âme s'insinuant sous l'écorce et montant jusqu'à l'extrémité des branches frôler le ciel. Et l'enfant qui du haut de son perchoir veillait sur son sommeil n'est autre que le fruit de l'arbre et de l'homme confondus, passant légèrement de la mort à la vie comme au crépuscule du soir succède celui de l'aurore.

 

“ Il portera toujours le figuier en lui. Ses racines, qui couraient et palpitaient comme des veines chaudes sous la maison, semblaient prendre naissance au plus profond de son corps, au plus intime de son être.”

“ Les Fourmis ”

 

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