Les quelques photos de la condition ouvrière des femmes m'ont paru passionnantes et tout à fait dans le sujet alors je les ai mises ici pour remplacer celles que je n'aurais pas pu avoir car à l'époque ce genre de photos c'était rare...
L'offensive des pauvres suite...
A la fin de l’année 69 Mémé avait décidé que ça suffisait comme
ça et sans prévenir elle avait pris elle aussi la piste du cimetière marin d’El Araich où je la conduisais par la main dans mes rêves déchirés. Le petit cimetière boueux et grisâtre où la caravane des femelles entourées du clan des bigots et du curé de
service l’avait menée un jour de novembre qui postillonnait de givre était la pire des impostures. J’avais refusé de
faire partie des troupes pleurnichant et zézayant des bouts de prières entre leurs chicots qu’elle aurait maudites en
levant le poing et en grognant les plus effrontés blasphèmes contre ces bondieuseries. Accroupie dans le recoin de sa chambre où Mauricette et les tantes avaient déjà fait le ménage et enlevé ses
vêtements et les rares objets qu’elle gardait précieusement et qui l’avaient accompagnée tout ce temps ainsi que les
quelques photos couleur sépia d’Antonin et de Mathilde sa femme je déterrais les deux gros bouquins en chantant le plus fort possible pour écarter le trop plein de ma peine :
‑ J'aimerai toujours le temps des cerises, C'est de ce temps-là que je garde au cœur Une plaie ouverte ! Et dame Fortune, en m'étant offerte Ne saurait jamais calmer ma douleur... J'aimerai toujours le temps des cerises Et le souvenir que je garde au cœur !
Mémé enroulait ces témoins survivants de son enfance ouvrière dans un chiffon rouge qui avait appartenu à grand‑père Antonin et dont elle n’avait pas voulu me dire s’il s’agissait d’un lambeau de drapeau ou d’un foulard mais sans doute qu’elle n’en savait rien. C’est en camouflant ces livres et le bout de tissu rouge qui avait pris les tons ocre rose des vestes de marins et qui était tout l’héritage que j’aurais d’elle au fond du placard de ma soupente que je me suis mise à réfléchir. Il était simple de deviner ce qui m’attendait si je ne me débrouillais pas pour ruser comme elle me l’avait appris et pour préparer la piste de ma fuite loin de la petite maison ouvrière et de la tribu familiale. Et deux ans plus tard sous les huit yeux effarés et furieux de la tribu femelle je faisais mes premiers pas d’arrière petite fille d’ouvrier paysan à la chaîne de l’usine Kréma Hollywood de Montreuil avec un groupe d’“ établis ” comme on les appelait qui m’avaient adoptée pendant que nous attendions l’ouverture de l’agence Intérim. Mauricette et les tantes avaient beau savoir qu’il leur serait impossible de me retenir ça les rendait folles de me voir prendre le train et disparaître des heures entières hors de leur contrôle sans failles et sans merci qui était rôdé aux trois‑huit lui aussi.
Les sociétés d’intérim qui envahissaient tranquillement le marché du travail ne regardaient pas d’où sortaient ces bandes de jeunes qui acceptaient n’importe quel boulot et n’avaient encore mis la main à aucune patte. Dans nos familles on ne parlait jamais des conditions de travail aliénantes et épuisantes parce qu’il était entendu qu’on était voués à ce sort d’esclaves domestiques consentants et qu’en contrepartie de notre bonne volonté les maîtres veillaient à ce que nos principaux besoins soient satisfaits. Ce qui n’était pas le cas des habitants des pays du Sud qui s’étaient débarrassés de l’Empire étourdiment. Ils avaient rompu leurs amarres… eh bien ils allaient en baver ! Si j’osais remettre en cause la justification du pouvoir absolu des riches et du patronnât par une sorte de don de droit divin Mauricette et les deux tantes resserraient sur moi leurs pinces d’acier et les quelques libertés qui me restaient disparaissaient pour des semaines jusqu’à ce qu’elles se fatiguent d’épier chacun de mes pas. Maintenant que Mémé avait laissé le rafiot sans capitaine la petite maison ouvrière avec son ramassis de femelles bigotes était envahie d’une atmosphère de suspicion et de haine qui la rendait terriblement invivable.
A la Kréma c’était autre chose… Même si au départ l’ambiance encore une fois féminine avait provoqué chez moi un réflexe de repli et la tentation de prendre le large à peine entrée dans les immenses entrepôts ateliers qui me paraissaient prêts à m’engloutir tels des ogres avec leurs cuves géantes où mijotaient des sirops et des pâtes filantes aux couleurs vives. Débarquée là avec tout un fatras d’histoires en tête et de projets en vue de faire circuler les idées libertaires parmi les ouvrières qui marnaient depuis trente ans pour certaines au milieu des énormes marmites couvertes d’une peau de bulles sucrées jusqu’à l’écoeurement le visage et les mains poisseux je réalisais aussitôt mon erreur. J’avais été repérée dès les premiers instants à cause de mon allure nonchalante et de mon accent de ch’Nord qui faisait pouffer les filles tandis que ma maladresse me désignait comme une victime de choix pour leurs plaisanteries vulgaires auxquelles je ne comprenais rien. Elles appartenaient pourtant à la tribu dont Mémé m’avait si souvent parlé mais je n’étais pas des leurs.
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Une ouvrière à la chaîne chez
Renault. 1936. Doisneau
Après avoir épuisé en moins d’une semaine tous les postes qui nécessitaient un minimum de bonne volonté et de résignation à la lenteur terrifiante qui faisait piétiner l’aiguille de la pendule j’avais fini par atterrir à l’emballage. Les paquets de bonbons descendaient au creux des glissières pareilles à des toboggans triés par catégories différentes à l’intérieur de sorte de réservoirs métalliques où ils s’entassaient par milliers devant chacune d’entre nous. Il s’agissait de les empiler de façon à faire tenir un nombre précis de paquets dans des cartons qu’on devait déplier et mettre en forme sans perdre une minute. Quand le carton était rempli on le posait ouvert sur le tapis roulant de la chaîne et il s’en allait avec les autres en direction du poste suivant où les filles fermaient et scotchaient toute la journée. Etles cartons bouclés repartaient sur la chaîne dans leur ronde infernale accompagnés des grincements et des couinements qui ne s’arrêtaient jamais.
Je n’avais pas mis plus de deux ou trois heures avant de comprendre que le milieu dans lequel je venais de me faire happer par toute la peau de mon corps de gamine n’avait pas grand-chose à voir avec celui que Mémé avait découvert à l’âge de huit ans presque un siècle auparavant. Les missions que les Intérims nous donnaient étaient des remplacements de postes qui faisaient de nous des employées précaires et nomades de la grande industrie et des services dont on se débarrassait aussi facilement que les patrons des filatures congédiant grand‑père Antonin jusqu’à la prochaine fois… Mais les différentes primes qui s’ajoutaient à nos salaires miteux suscitaient la jalousie et une méfiance souvent assortie d’incompréhension parmi les filles qui trimaient dur et avaient la quarantaine pour la plupart. Qu’est‑ce qu’on venait faire là depuis notre province et nos petits patelins paumés avec des bonifications parce qu’on se payait en plus des huit heures de turbin deux heures de train matin et soir ? On ne nous aimait guère et d’ailleurs les équipes formées depuis des années nous tournaient le dos nous laissant nous débrouiller avec les cartons maudits.
Des ouvrières retournent au travail à pied après leur pause-repas de 30 minutes à la cafétéria du chantier naval. 1943 Joseph Gibson http://www.collectionscanada.gc.ca
Je passais souvent ces jours interminables sans que quelqu’un m’adresse la parole sauf pour râler parce que j’étais à la traîne. L’apprentissage de la condition ouvrière et de sa violence quotidienne allait avoir vite fait de creuser en moi des traces aussi profondes et douloureuses que celles encore fraîches du pensionnat religieux et au bout de six mois de cette galère je laisserais en plan les militantes maos consciencieuses et acharnées. Dispersées dans les différents ateliers elles semblaient s’être habituées au régime sec qu’elles subissaient également mais pour elles la mission n’était pas prêt de s’achever car leurs précédentes expériences dans d’autres usines leur permettaient probablement d’espérer une embauche définitive ce qui changeait tout aux perspectives utopiques qui les animaient. C’est grâce à elles que j’allais faire une rencontre bienvenue pour quelqu’un qui avait vécu jusque là cerné par plusieurs sortes de gynécées dans un repli silencieux et calculé.
Ouvrière chez Clerget. 1968. www.turritoire.org






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