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  • : Les cahiers des diables bleus
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  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Samedi 4 juin 2011 6 04 /06 /Juin /2011 22:01

Les quelques photos de la condition ouvrière des femmes m'ont paru passionnantes et tout à fait dans le sujet alors je les ai mises ici pour remplacer celles que je n'aurais pas pu avoir car à l'époque ce genre de photos c'était rare...

L'offensive des pauvres suite...

A la fin de l’année 69 Mémé avait décidé que ça suffisait comme etoiles-plus-petit.jpg  ça et sans prévenir elle avait pris elle aussi la piste du cimetière marin d’El Araich où je la conduisais par la main dans mes rêves déchirés. Le petit cimetière boueux et grisâtre où la caravane des femelles entourées du clan des bigots et du curé de service l’avait menée un jour de novembre qui postillonnait de givre était la pire des impostures. J’avais refusé de faire partie des troupes pleurnichant et zézayant des bouts de prières entre leurs chicots qu’elle aurait maudites en levant le poing et en grognant les plus effrontés blasphèmes contre ces bondieuseries. Accroupie dans le recoin de sa chambre où Mauricette et les tantes avaient déjà fait le ménage et enlevé ses vêtements et les rares objets qu’elle gardait précieusement et qui l’avaient accompagnée tout ce temps ainsi que les quelques photos couleur sépia d’Antonin et de Mathilde sa femme je déterrais les deux gros bouquins en chantant le plus fort possible pour écarter le trop plein de ma peine : 

‑  J'aimerai toujours le temps des cerises, C'est de ce temps-là que je garde au cœur Une plaie ouverte ! Et dame Fortune, en m'étant offerte Ne saurait jamais calmer ma douleur... J'aimerai toujours le temps des cerises Et le souvenir que je garde au cœur !

Mémé enroulait ces témoins survivants de son enfance ouvrière dans un chiffon rouge qui avait appartenu à grand­‑père Antonin et dont elle n’avait pas voulu me dire s’il s’agissait d’un lambeau de drapeau ou d’un foulard mais sans doute qu’elle n’en savait rien. C’est en camouflant ces livres et le bout de tissu rouge qui avait pris les tons ocre rose des vestes de marins et qui était tout l’héritage que j’aurais d’elle au fond du placard de ma soupente que je me suis mise à réfléchir. Il était simple de deviner ce qui m’attendait si je ne me débrouillais pas pour ruser comme elle me l’avait appris et pour préparer la piste de ma fuite loin de la petite maison ouvrière et de la tribu familiale. Et deux ans plus tard sous les huit yeux effarés et furieux de la tribu femelle je faisais mes premiers pas d’arrière petite fille d’ouvrier paysan à la chaîne de l’usine Kréma Hollywood de Montreuil avec un groupe  d’“ établis ” comme on les appelait qui m’avaient adoptée pendant que nous attendions l’ouverture de l’agence Intérim. Mauricette et les tantes avaient beau savoir qu’il leur serait impossible de me retenir ça les rendait folles de me voir prendre le train et disparaître des heures entières hors de leur contrôle sans failles et sans merci qui était rôdé aux trois‑huit lui aussi.

Les sociétés d’intérim qui envahissaient tranquillement le marché du travail ne regardaient pas d’où sortaient ces bandes de jeunes qui acceptaient n’importe quel boulot et n’avaient encore mis la main à aucune patte. Dans nos familles on ne parlait jamais des conditions de travail aliénantes et épuisantes parce qu’il était entendu qu’on était voués à ce sort d’esclaves domestiques consentants et qu’en contrepartie de notre bonne volonté les maîtres veillaient à ce que nos principaux besoins soient satisfaits. Ce qui n’était pas le cas des habitants des pays du Sud qui s’étaient débarrassés de l’Empire étourdiment. Ils avaient rompu leurs amarres… eh bien ils allaient en baver ! Si j’osais remettre en cause la justification du pouvoir absolu des riches et du patronnât par une sorte de don de droit divin Mauricette et les deux tantes resserraient sur moi leurs pinces d’acier et les quelques libertés qui me restaient disparaissaient pour des semaines jusqu’à ce qu’elles se fatiguent d’épier chacun de mes pas. Maintenant que Mémé avait laissé le rafiot sans capitaine la petite maison ouvrière avec son ramassis de femelles bigotes était envahie d’une atmosphère de suspicion et de haine qui la rendait terriblement invivable.

 sanspapfoul2.jpg

A la Kréma c’était autre chose… Même si au départ l’ambiance encore une fois féminine avait provoqué chez moi un réflexe de repli et la tentation de prendre le large à peine entrée dans les immenses entrepôts ateliers qui me paraissaient prêts à m’engloutir tels des ogres avec leurs cuves géantes où mijotaient des sirops et des pâtes filantes aux couleurs vives.  Débarquée là avec tout un fatras d’histoires en tête et de projets en vue de faire circuler les idées libertaires parmi les ouvrières qui marnaient depuis trente ans pour certaines au milieu des énormes marmites couvertes d’une peau de bulles sucrées jusqu’à l’écoeurement le visage et les mains poisseux je réalisais aussitôt mon erreur. J’avais été repérée dès les premiers instants à cause de mon allure nonchalante et de mon accent de ch’Nord qui faisait pouffer les filles tandis que ma maladresse me désignait comme une victime de choix pour leurs plaisanteries vulgaires auxquelles je ne comprenais rien. Elles appartenaient pourtant à la tribu dont Mémé m’avait si souvent parlé mais je n’étais pas des leurs.

. doisneau_4.thumbnail.jpg Une ouvrière à la chaîne chez Renault. 1936. Doisneau

Après avoir épuisé en moins d’une semaine tous les postes qui nécessitaient un minimum de bonne volonté et de résignation à la lenteur terrifiante qui faisait piétiner l’aiguille de la pendule j’avais fini par atterrir à l’emballage. Les paquets de bonbons descendaient au creux des glissières pareilles à des toboggans  triés par catégories différentes à l’intérieur de sorte de réservoirs métalliques où ils s’entassaient par milliers devant chacune d’entre nous. Il s’agissait de les empiler de façon à faire tenir un nombre précis de paquets dans des cartons qu’on devait déplier et mettre en forme sans perdre une minute. Quand le carton était rempli on le posait ouvert sur le tapis roulant de la chaîne et il s’en allait avec les autres en direction du poste suivant où les filles fermaient et scotchaient toute la journée. Etles cartons bouclés repartaient sur la chaîne dans leur ronde infernale accompagnés des grincements et des couinements qui ne s’arrêtaient jamais.

Je n’avais pas mis plus de deux ou trois heures avant de comprendre que le milieu dans lequel je venais de me faire happer par toute la peau de mon corps de gamine n’avait pas grand-chose à voir avec celui que Mémé avait découvert à l’âge de huit ans presque un siècle auparavant. Les missions que les Intérims nous donnaient étaient des remplacements de postes qui faisaient de nous des employées précaires et nomades de la grande industrie et des services dont on se débarrassait aussi facilement que les patrons des filatures congédiant  grand‑père Antonin jusqu’à la prochaine fois… Mais les différentes primes qui s’ajoutaient à nos salaires miteux suscitaient la jalousie et une méfiance souvent assortie d’incompréhension parmi les filles qui trimaient dur et avaient la quarantaine pour la plupart. Qu’est‑ce qu’on venait faire là depuis notre province et nos petits patelins paumés avec des bonifications parce qu’on se payait en plus des huit heures de turbin deux heures de train matin et soir ? On ne nous aimait guère et d’ailleurs les équipes formées depuis des années nous tournaient le dos nous laissant nous débrouiller avec les cartons maudits.

Des ouvrières retournent au travail à pied après leur pause-repas de 30 minutes à la cafétéria du chantier naval. 1943 Joseph Gibson http://www.collectionscanada.gc.ca

Ouvrieres.jpg

Je passais souvent ces jours interminables sans que quelqu’un m’adresse la parole sauf pour râler parce que j’étais à la traîne. L’apprentissage de la condition ouvrière et de sa violence quotidienne allait avoir vite fait de creuser en moi des traces aussi profondes et douloureuses que celles encore fraîches du pensionnat religieux et au bout de six mois de cette galère je laisserais en plan les militantes maos consciencieuses et acharnées. Dispersées dans les différents ateliers elles semblaient s’être habituées au régime sec qu’elles subissaient également mais pour elles la mission n’était pas prêt de s’achever car leurs précédentes expériences dans d’autres usines leur permettaient probablement d’espérer une embauche définitive ce qui changeait tout aux perspectives utopiques qui les animaient. C’est grâce à elles que j’allais faire une rencontre bienvenue pour quelqu’un qui avait vécu jusque là cerné par plusieurs sortes de gynécées dans un repli silencieux et calculé. 

 Ouvrière chez Clerget. 1968. www.turritoire.org 

usine_clerger_ouvriere_r-2.jpg  A suivre...

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Lundi 30 mai 2011 1 30 /05 /Mai /2011 20:50

L'offensive des pauvres suite...serrure-petit.jpg

Comment fait‑on pour vivre dans un monde dont on n’a jamais supporté l’inhumanité et qui suit depuis l’origine le chemin en spirale de sa propre folie ne cessant de recommencer à l’aube ce qui l’a perdu au crépuscule ? J’en ai croisé de ces voyageurs solitaires sur les pistes d’ailleurs qui menaient leur révolte comme une caravane d’un puits à l’autre toujours assoiffée. Le plus souvent leur fuite funambule trouve sa fin et son sens à la façon de Jean Genet l’errant sans demeure autre que ses prisons et les mots des poèmes au petit cimetière d’El Araich toujours suspendu au‑dessus de l’océan.

Dans le courant affolé des années 70 qui emportait toutes nos vieilles reliques avec lui ceux qui avaient quitté les faubourgs des grandes citadelles aux centres d’affaires obséquieux ruisselant déjà de rouleaux de monnaie tandis que les périphéries se suspendaient en bidonvilles à leurs basques vagabondaient au gré de leurs quêtes d’une communauté rurale à l’autre. Il y avait un tel désir de goûter à cette condition paysanne dont Mémé m’avait tant décrit les rites et les enchantements qui tenaient avant tout à ses paroles et aux légendes qu’elle y mêlait !

Aucun d’entre nous ne connaissait l’Afrique au moment de notre évasion déraisonnable qui allait nous faire transhumer à travers les plateaux herbeux du Massif Central sur la piste ocre rouge et ébène des Causses jusqu’aux vignobles et aux vergers des grands domaines méditerranéens où les ouvriers agricoles maghrébins seraient nos initiateurs à un autre style de misère. L’Afrique des rites et des magies que nous étions en train de surprendre au fil des images bourrées de trésors des premiers films de Jean Rouch se révélait sous nos yeux incrédules comme une réserve inépuisable de nos cultures populaires orales. Cette expression précieuse de nous‑mêmes qui relie les peuples du monde par le pacte de l’échange et par la fierté de leurs singularités nous avait échappée et c’est grâce aux salles obscures qui étaient notre seule pioche à culture que nous y avons eu droit. Bientôt les deux facettes miroitantes de cet univers enchanteur et inquiétant allaient se rejoindre dans nos songes et nous mettre en demeure d’y aller voir. Et puis c’était le grand bouleversement de la lutte des Indépendances qui venait de s’accomplir. Au moment où les peuples de tout ce continent asservi entrés en rébellion tentaient d’incarner par leurs combats lucides l’utopie de l’Unité Africaine beaucoup d’entre nous se sont dits qu’il était temps aussi de fondre les armes dans les forges du présent et de passer à l’action.

J’ai pris l’habitude de voyager font tous les nomades en emportant juste un sac en toile de jute grise avec des vêtements de rechange et le nécessaire de toilette sans oublier les trois ou quatre recueils de poèmes qui ne me quittent pas. Il y a des années que les aéroports et les gares des pays d’Afrique de l’Ouest et du Nord sont devenus mes escales familières. Sans parler des cargos transportant des chargements de bois ou de céréales et de coton qui de Dakar à Banjul et à Conakry font le plein de chargements venus par la route ou par le fleuve du Mali et du Burkina Faso ou encore du Niger. Parfois ce sont des pinasses chargées de fruits qu’on transborde sur les ponts avant qu’enfin repus prennent la direction de l’Europe. En compagnie de quelques autres toubabs acharnés comme moi à aller à la rencontre de toute la sauvagerie qui est en nous je suis désormais une passagère bienvenue à bord de leurs flancs énormes. Mais les aéroports qui se sont abattus ces dernières années sur les villes perdues du grand continent noir comme les oiseaux sur champ de mil nous ont rendus esclaves de nos sociétés exténuées de vitesse et de transes. mali_longboat.jpg

Nous voici à nouveau captifs de l’Occident nous autres les baroudeurs de l’écriture et collecteurs de contes avides de partir sans cesse à la découverte de civilisations où les griots et les tisseurs de paroles demeurent les maîtres de l’attente et de l’enchantement. Quel émerveillement de pouvoir bondir en deux ou trois heures de Bamako la plus grande cité du Mali sur le fleuve Niger à Tombouctou prise dans les sables du désert Sahara et de se retrouver à nouveau en moins de temps qu’on peut imaginer en Afrique sur le port de Mopti la ville des pêcheurs Bozos ! Mais voilà que justement le bonheur incomparable de l’Afrique c’est qu’on y fait l’expérience rarissime et inconnue de ceux qui n’ont pas vécu l’époque des paysans ouvriers des années 1850 d’un temps réglé sur d’autres cadences que celles des horloges des aéroports. Ceux qui sont comme c’est mon cas correspondants d’une revue de littératures africaines ont pris pour rythme de rédaction de leurs articles ou de leurs récits le déhanchement d’un de ces bateaux transportant les hommes et les animaux en plus d’une quantité incroyable de marchandises depuis Koulikoro le port le plus proche de Bamako jusqu’à Tombouctou en cinq ou six jours c’est selon.

Autant que la lumière brutale des braises calcinant la savane de brousse ocre et sanguine et que l’indigo glacé des ciels tendus au­‑dessus des Tassilis j’aime cette lenteur puissante roulant dans la chaleur des jours entrecoupée de réveils et de crépuscules vigoureux qui mène tout ici. C’est la marche solitaire et obstinée des tribus d’éléphants du désert malien de Gourma en route vers le Burkina Faso qui donne sa mesure et sa force au chant profond des peuples de cette terre. Je n’imaginais pas il y a trente ans en mettant les pieds pour la première fois sur le territoire des griots dans le village de Yoff aux maisons entourées de murs ronds en banco blanc et ocre jaune à la sortie de l’aéroport de Dakar qu’une grande partie des habitants des villages d’Afrique de l’Ouest que j’allais traverser en tous sens vivait à peu près comme grand‑père Antonin et les siens à plus d’un siècle de là. Le père et le grand père d’Antonin n’avaient sans doute que de modestes lopins de terre à retourner ainsi qu’un cheval et quelques chèvres mais ils faisaient vivre leur famille et n’avaient pas été contraints de se louer dans les grands domaines et de se vendre pour finir leurs mains de paysans sans terres aux usines naissantes. Ils étaient restés humains.

Parfois la misère des paysans africains et de ceux qui anciens nomades touarègues ou éleveurs peuls et leurs troupeaux rivés à la soif partaient engrosser les faubourgs démesurés des citadelles géantes allait me submerger comme une vague lancinante que j’aurais tant voulu fuir encore et dont le chant plus strident que mille balafons hantait chacun de mes retours. C’était malgré tout ce qui séparait les deux mondes les brûlots de mémoire furieux de Mémé qui me revenaient en agitant leurs chiffons rouges et les illusions des Indépendances ne tarderaient pas à enfiler les linceuls de boue noire du fleuve Niger. Pourtant au‑delà des nouveaux esclavages organisés par les maîtres de l’Occident et leurs complices au plus haut niveau des Etats africains ainsi que le pillage de leurs ressources naturelles et de leurs récoltes que les peuples transformés en bataillons de fourmis portaient sur leurs dos j’ai trouvé partout ici dans les villages de brousse le respect des rythmes naturels et des rites qui ont donné sens à la vie depuis bien avant les multiples colonisations.

Ce que j’étais venue chercher au hasard de mes tribulations et grâce à l’incroyable magie des rencontres qui avait semé ses miettes de rêves sur ma trajectoire c’était un réel qui les dépasserait tous en grandeur et en exigence. Les chants des femmes en pleine récolte dans les rizières de la Casamance parsemant les bolongs et la caravane de l’azalaï avec ses chameaux chargés des plaques étincelantes de sel arraché aux mines de Tadouéni faisant route jusqu’à Tombouctou m’avaient plongée rapidement au cœur de cet acharnement quotidien qu’il faut pour survivre dignement sur la terre ancestrale. Le pe mali_meeting_house.jpg uple Dogon du Mali transportant dans des sacs suspendus à ses reins la terre pour les cultures de mil ou de fonio à flanc de la falaise de Bandiagara sur des terrasses aménagées avec des murets qui retiennent les eaux d’écoulement a su préserver lui aussi une cosmogonie qui relie chacun des gestes usuels à des cérémonies magiques d’une rare beauté et d’une créativité infinie. En regardant avec la sensation bienfaisante de me glisser à nouveau dehors du gynécée de la petite maison ouvrière l’océan danser comme un bracelet de turquoise passé au bras du Cap Manuel à la pointe sud de Dakar je ne me doutais pas que c’était du cœur de cette Afrique‑là que nous parviendrait un jour de printemps le cri rouge de notre liberté retrouvée.

 

A la fin de l’année 69 Mémé avait décidé que ça suffisait comme ça et sans prévenir elle avait pris elle aussi la piste du cimetière marin d’El Araich où je la conduisais par la main dans mes rêves déchirés. Le petit cimetière boueux et grisâtre où la caravane des femelles entourées du clan des bigots et du curé de service l’avait menée un jour de novembre qui postillonnait de givre était la pire des impostures. J’avais refusé de faire partie des troupes pleurnichant et zézayant des bouts de prières entre leurs chicots qu’elle aurait maudites en levant le poing et en grognant les plus effrontés blasphèmes contre ces bondieuseries. Accroupie dans le recoin de sa chambre où Mauricette et les tantes avaient déjà fait le ménage et enlevé ses vêtements et les rares objets qu’elle gardait précieusement et qui l’avaient accompagnée tout ce temps ainsi que les quelques photos couleur sépia d’Antonin et de Mathilde sa femme je déterrais les deux gros bouquins en chantant le plus fort possible pour écarter le trop plein de ma peine : 

‑  J'aimerai toujours le temps des cerises,

C'est de ce temps-là que je garde au cœur

Une plaie ouverte !

Et dame Fortune, en m'étant offerte

Ne saurait jamais calmer ma douleur...

J'aimerai toujours le temps des cerises

Et le souvenir que je garde au cœur !

Mémé enroulait ces témoins survivants de son enfance ouvrière dans un chiffon rouge qui avait appartenu à grand­‑père Antonin et dont elle n’avait pas voulu me dire s’il s’agissait d’un lambeau de drapeau ou d’un foulard mais sans doute qu’elle n’en savait rien. C’est en camouflant ces livres et le bout de tissu rouge qui avait pris les tons ocre rose des vestes de marins et qui était tout l’héritage que j’aurais d’elle au fond du placard de ma soupente que je me suis mise à réfléchir. Impossible de ne pas deviner ce qui m’attendait si je ne me débrouillais pas pour ruser comme elle me l’avait appris et pour préparer la piste de ma fuite loin de la petite maison ouvrière et de la tribu familiale. Et deux ans plus tard sous les huit yeux effarés et furieux de la tribu femelle je faisais mes premiers pas d’arrière petite fille d’ouvrier paysan à la chaîne de l’usine Kréma Hollywood de Montreuil avec un groupe  d’“ établis ” comme on les appelait qui m’avaient adoptées pendant que nous attendions l’ouverture de l’agence Intérim. Mauricette et les tantes avaient beau savoir qu’il leur serait impossible de me retenir ça les rendait folles de me voir prendre le train et disparaître des heures entières hors de leur contrôle sans faille qui était rôdé aux trois‑huit lui aussi.

Les sociétés d’intérim ne regardaient pas d’où sortaient ces bandes de jeunes qui acceptaient n’importe quel boulot et n’avaient mis la main à aucune patte n’ayant qu’une notion approximative de ce que ça signifiait que travailler. Dans nos familles on ne parlait jamais des conditions de travail aliénantes et épuisantes parce qu’il était entendu qu’on était voués à ce sort d’esclaves domestiques consentants et qu’en contrepartie de notre bonne volonté on était à l’abri des besoins principaux. Ce qui n’était pas le cas des habitants des pays du Sud qui s’étaient débarrassés de l’Empire et qui ayant rompu leurs amarres allaient en baver. Si j’osais remettre en cause la justification du pouvoir absolu des riches et du patronnât par une sorte de don de droit divin Mauricette et les deux tantes resserraient sur moi leurs pinces d’acier et les quelques libertés qui me restaient disparaissaient pour des semaines jusqu’à ce qu’elles se fatiguent de guetter chacun de mes pas. Maintenant que Mémé avait laissé le rafiot sans capitaine la petite maison ouvrière avec son ramassis de femelles bigotes était envahie d’une atmosphère de suspicion et de haine qui la rendait terriblement invivable. 

A la Kréma c’était autre chose même si au départ l’ambiance encore une fois féminine avait provoqué chez moi un réflexe de repli et la tentation de prendre le large à peine entrée dans les immenses entrepôts ateliers qui me paraissaient prêts à m’engloutir tels des ogres avec leurs cuves géantes où mijotaient des sirops et des pâtes filantes aux couleurs vives.  Débarquée là avec tout un fatras d’histoires en tête et de projets en vue de faire circuler les idées libertaires parmi les ouvrières qui marnaient depuis trente ans pour certaines au milieu des énormes marmites couvertes d’une peau de bulles sucrées jusqu’à l’écoeurement le visage et les mains poisseux je réalisais aussitôt mon erreur. J’avais été repérée dès les premiers instants à cause de mon allure nonchalante et de mon accent de ch’Nord qui faisait pouffer les filles tandis que ma maladresse me désignait comme une victime de choix pour leurs plaisanteries vulgaires auxquelles je ne comprenais rien.

Une fois épuisé en moins d’une semaine tous les postes qui nécessitaient un minimum de bonne volonté et de résignation à la lenteur terrifiante qui faisait piétiner l’aiguille de la pendule j’avais fini par atterrir à l’emballage. Les paquets de bonbons descendaient au creux des glissières pareilles à des toboggans  triés par catégories différentes à l’intérieur de sorte de réservoirs métalliques où ils s’entassaient par milliers devant chacune d’entre nous. Il s’agissait de les empiler de façon à faire tenir un nombre précis de paquets dans des cartons qu’on devait déplier et mettre en forme sans perdre une minute. Quand le carton était rempli on le posait ouvert sur le tapis roulant de la chaîne et il s’en allait avec les autres en direction du poste suivant où les filles fermaient et scotchaient toute la journée. Et les cartons bouclés repartaient sur la chaîne dans leur ronde infernale accompagnés des grincements et des couinements qui ne s’arrêtaient jamais.On-vit-sans-vivre-NetB-copie.jpg

Je n’avais pas mis plus de deux ou trois heures avant de comprendre que le milieu dans lequel je venais de me faire happer par toute la peau de mon corps de gamine n’avait pas grand-chose à voir avec celui que Mémé avait découvert à l’âge de huit ans presque un siècle auparavant. Les missions que les Intérims nous donnaient étaient des remplacements de postes qui faisaient de nous des employées précaires et nomades de la grande industrie et des services mais les différentes primes qui s’ajoutaient à nos salaires miteux suscitaient la jalousie et une méfiance souvent assortie d’incompréhension parmi les filles qui trimaient dur et avaient la quarantaine pour la plupart. On ne nous aimait guère et d’ailleurs nous ne faisions pas partie des équipes formées depuis des années qui avaient appris à faire le dos rond et je passais souvent ces jours interminables sans que quelqu’un m’adresse la parole sauf pour râler parce que j’étais à la traîne. L’apprentissage de la condition ouvrière et sa violence quotidienne allait avoir vite fait de creuser en moi des traces aussi profondes et douloureuses que celles encore fraîches du pensionnat religieux et au bout de six mois de cette galère je laissais en plan les militantes maos consciencieuses et acharnées.

Dispersées dans les différents ateliers elles semblaient s’être habituées au régime sec qu’elles subissaient également mais pour elles la mission n’était pas prêt de s’achever car leurs expériences dans d’autres usines leur permettaient probablement d’espérer une embauche définitive ce qui changeait tout aux perspectives utopiques qui les animaient. C’est grâce à elles que j’allais faire une rencontre bienvenue pour quelqu’un qui avait vécu jusque là cerné par plusieurs sortes de gynécées dans un repli silencieux et calculé. Une camarades de l’usine qui besognait au nettoyage des cuves où on casait les ouvrières disqualifiées par manque d’initiative avait pris l’habitude de rester discuter avec une des établies le soir au bistrot après les heures d’abrutissement vu que chez elle c’était encore pire et que plus tard elle rentrait moins elle risquait les coups de ceinture du paternel au retour à moitié ivre de son usine à lui. Malgré les tentatives répétées afin de la persuader que seule une organisation collective des rôles à jouer pourrait fiche par terre cette broyeuse de vies Martine qu’on n’appelait que Titine à l’atelier n’avait aucune envie de moisir entre la puanteur douceâtre des sirops et les vapeur acides des produits à nettoyer les cuves.

En la faisant causer l’autre avait appris que son père qui avait d’abord été maçon était venu du Portugal avec sa femme et comme bon nombre de ses compatriotes il s’était résigné à une situation médiocre d’ouvrier à l’emboutissage des usines automobiles de Renault Flins depuis vingt ans aux 3/Avec-les-ch-vres-70.jpg8. Titine avait refusé d’en dire plus sur la galère familiale migratoire mais ce qui avait attiré l’attention de l’établie c’est qu’elle habitait une petite maison ouvrière dans les hauteurs de Creil. Elles m’avaient guett ée toutes les deux en fumant une clope à la sortie du vestiaire et c’est comme ça que j’avais fait la connaissance de Titine qui était ma voisine à quelques rues de là et je n’en savais rien. Pendant les trajets en train aller-retour de l’usine on avait eu tout le temps d’écrire et de réécrire cent fois le scénario de notre future cavale commune et surtout de planifier notre projet pour être sûres de nous. Attendre et bondir au bon moment comme le fait la panthère bouclée dans sa cage qui sait que l’instant précis où la porte sera entrouverte mérite la durée du siège. Cette époque était celle de toutes les audaces et de toutes les séparations et celle où prendre le large était une façon d’être aussi évidente que ludique.

 

 

A suivre...

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Vendredi 27 mai 2011 5 27 /05 /Mai /2011 19:13

      Un nouveau fragment de Squatt d'encre rouge qui se situe juste après le texte de " Sorrow... tu comprends ". Vous aures la suite du " Domaine des Sept Lunes " dans quelques jours c'est promis... La photo de couverture du bouquin est de mon pote photographe Jacques Du Mont...


Imposture des FleursSquatt-d-encre-rouge.jpg

 

J’ai raconté ici comment une jeune statuaire d’un immense talent, élève de Rodin, absolument saine de corps et d’esprit en possessions de toutes ses facultés intellectuelles, avait été, un jour, saisie chez elle par trois hommes qui, sans mandat d’un juge d’instruction, en violation de domicile, l’avaient brutalement jetée dans une voiture et enfermée dans un in pace de la maison des fous de Ville Evrard.

Paul Vibert

 

Oui, il faudra en finir ici, je ne peux plus faire les deux choses à la fois, travailler et me donner mille peines pour vivre avec les drôles de malades d’ici, ça détraque.

Vincent

 

D’où est ce qu’il m’est venu ? Tu devrais pourtant bien savoir que je me disais. Du fin fond mouillé ébouriffé de gouttes de sommeil de mes inquiétudes d’enfant.

Alors je l’appelais le chevalier des brumes. Justement à cause de cette envie de rester dans le vague. Et de la manière qu’il avait eue de débouler sans crier gare au cœur de ma vie par les coins où j’avais tant été punie.

Les pince²aux m’ont toujours crevé la peau des mains. Ils étaient mes armes et je ne le savais pas. Je me mettais en garde et j’attaquais leur tas de plantes carnivores préposées à me déshabiller la petite boule de soie rouge. La petite boule d’oiseaux ronchons. La petite boule de pétales pas ouverts. La petite boule de moi sur ma ligne de défense. En face les troupeaux de toute part ils venaient. Les carabosses plantes carnivores noires et velues et la clique des autres qui se ratatinent à la façon du passe lasser. Rien à faire que de les repeindre. Guignol foutu guignol.

Je ne pourrai plus jamais peindre.

Depuis des années que je vivais au coin ça finissait par me convenir. A l’intérieur du plissement des murs d’autres compères par lesquels je trouvais le moyen d’ouvrir le trappe de l’angle. Et de m’y mettre toute nue. Une manie que j’avais prise chez les sœurs souris grises de soulever mon suaire de nuit pour surveiller mon ventre. Un coquelicot… que je me disais afin de me consoler devant le bulbe refermé qui se tendait sur son secret. Un jour il s’ouvrira. Et personne n’en saura rien. Ma petite fille. Mon secret. Mon trésor. Et personne n’en a rien su. Alors je brandissais les pinceaux.

 

Tu devrais bien savoir comment ils s’y prennent… à voler le cheval des aulnes qu’y n’y voit que dalle lui non plus. Malgré ses gros yeux en démesure le cheval est menacé autant que moi… que je me disais. Les ogres il les imaginait différents le cheval. Il demeurait perplexe tout comme moi. Il concevait pas les choses de ce monde autres que des hommes bleus montant à cru dans les sables moussant. Et les seigneurs d’Arabie. Mais pas les grands voiliers crevant au fond des ports cimetières.

Il n’a pas vu venir les troupeaux de chars alignés le cheval. Les lignes tracées dans la tête de ce mec et de tous les autres. Là haut… les autres. Juchés au sommet de la vertu dressée de leur sexe tourelle. Guettant. Se ramassant sous le grignotement glouton des chenilles. Moi j’ai tenté de lui peindre des signaux d’extrême danger sur la première affiche de la rue de la folie. Là où se figent un à un les oiseaux de la peur. Ce mec le conducteur c’est le même que celui qui a déboutonné mes tubes de peinture que je lui disais. Guignol grand guignol.

A quoi ça sert de raconter qu’il a vidé mes étendues de soleils chromés au fond des caves des châtreurs d’enfants ? Pendant longtemps je m’en suis voulu. J’aurais peut être su les effacer de ce minable trompe œil les colonies de chars cloportes. Je lui aurais esquissé à la place la fresque de tout un ciel où on s’extase. Comme dans mon coin bariolé de poings indigo. Mais sans la peur. Je l’appelais le chevalier des brumes parce qu’il portait un foulard volé à la boule d’élytres repliés des coquelicots. J’imaginais que c’était pareil à la boule d’oiseaux ronchons de mon souvenir. Première naissance.4-de-couv-terre-d-exil.jpg

 

En ce temps je croyais que je pourrais repeindre toute la terre. Il suffisait de commencer par un bout. Je m’attaquais aux chars modestement. Ces en tassements d’êtres d’acier tordus de doigts morts. Les mecs sont soudés au dedans de leur carapace. Ils peuvent pas sortir. Ils s’avancent accroupis en dodelinant du bec. Une masse de corbeaux masqués dont la pensée oxydée tourmente des forêts camouflages.

Nous… le cheval et moi on n’a pas vu s’ouvrir la tranchée de petits cercueils mécaniques. Je ne pourrai plus jamais peindre.

Le cheval il a été pris au piège des mots fleurs bien avant moi. C’est à cause de son alimentation. Il a foncé dedans la prairie de renoncules câlines. Il avait envie d’en manger plein. Il est venu tout près. Et maintenant il a un gros tatouage en noir sur le dos. Son numéro pour l’abattoir. Quand il balance sa tête misérable de droite et de gauche il pense aux voiles de hérons gris à l’horizon poudré d’encens et de miel sauvage. Droit devant lui le type perforé l’a déjà rayé de la liste.

 

Tu devrais pourtant bien savoir comment il s’y est pris afin de se faire la dégaine qui corresponde épouvantablement à ton rêve… que je me disais. Surtout que j’avais eu l’habitude d’un domaine de chiffonniers. Des boîtes de conserves nous offrant des plaies saignantes. Des lames de faux rampant sous les pattes des chats. Des catapultes croqueuses de boulons à bavures d’acier copines. Tout un palais de ferrailles clinquantes que les garçons offraient en riant à mes poignets couverts de bracelets. Un chevalier c’est pas pareil. Ça ne s’invente pas.

Je relevais le défi en aiguisant sur la lanière de cuir du palonnier de Makhno – c’était le nom du vieux cheval couleur de suie comme il se doit pour remonter la brume des utopies sans se salir – le rasoir coupe choux de mon grand père. Avec lequel je me taillais un chemin de ronces. Et c’était moi qui parvenais la première aux cerisiers sauvages. Non… au grand jamais le chevalier ne serait vêtu des lames d’acier que la casse jetait sur nous tels des petits avions de papier. C’était un seigneur d’Arabie… que je racontais à Makhno le vieux cheval de suie. Qui acquiesçait. Les grands voiliers mouraient au fond des ports.

 

Le chevalier des brumes je l’attendais au coin. J’y avais découpé une meurtrière au rasoir à force d’y être. Il était mon compagnon de peine intense. Mon gardien de petite veilleuse dans les draps souillés des dortoirs. Je l’attendais. Léger l’épervier de ses mains déplierait la boule chatoyante des coquelicots. Il ne pèserait pas plus que le froissement de son vol sur ma gorge d’enfant. Pas un instant je ne perdrais ses yeux. Partout où je passais je lui peignais un croissant de lune.

Rien à voir avec l’autre le conducteur de char. Tournant et retournant dans le cercle de la même arène de papier sous le jaillissement pisseux d’un faisceau jaunâtre. Pitrerie dont les bouteilles d’alcool qu’il entassait en forteresses à l’intérieur de sa cellule plus étroite que le dé du contorsionniste l’aidaient à s’imaginer le héros. Guignol… Il est arrivé avec une bombe de peinture sexe. Sa virilité à giclé sur le graffiti de l’Oiseau peur qui n’a pas eu le temps de dégager ses ailes. Je voulais lui dire pars… pars vite… envole moi…

Ma petite fille. Mon secret. Mon trésor. Est ce qu’il nous berce derrière la brume de ses songes ? Est ce qu’il se souvient de nous ?

Pourquoi est ce qu’on ne la sent pas d’avance l’imposture ? La marchandise en toc avec sa cohorte de cendres de carrosses en citrouilles ? Souillon… souillon… souillure… Je ne pourrai… plus…

Je voudrais mes frangines… mes violentes… revenir vers vous. Peindre. O jamais peindre… Peindre l’imposture des fleurs. Les dresseurs de mots. Et lui aussi l’ensorceleur… Il te retirera les pinceaux des mains. Et il les fera disparaître au fond de son chapeau à double tour. Les chevaux qui avancent le long du canal encordés aux péniches rouges. Qui s’en souviendra ? Soleil.jpg

 

Les dresseurs de mots guignols sont rentrés sous ta peau. Ils t’ouvriront devant le nez les bocaux de bonbons dont tu rêvais lorsque tu étais une petite fille grave et surprise par la couleur jaune. Et quand tu auras la main dedans ils refermeront le piège. Ils rangeront le bocal avec ta main dedans leur armoire à mort. Dedans le jaune. A mort. Guignol foutu guignol.

T’avais qu’à pas la mettre ta main. Maintenant partout où tu iras on saura qui tu es. Tu ne pourras pas te défendre. On ne t’écoutera pas parce que tu n’as que des champs de coquelicots sur ton ventre et le cheval qui se roule dedans. Tu voulais pas qu’on oublie les chevaux rouges haleurs des péniches et les grands voiliers des noces. Et ceux qui errent sous la terre aveugle. Ceux qui galopent encore dans les plaines de lin bleu d’Ukraine. Y a erreur. La fierté des déserts d’Arabie c’est pas par ici… que je dis à Makhno le vieux cheval de suie.

Qu’est ce que ça veut dire la tendresse massacrée par les chenilles foreuses des sociétés superbes ? Et l’innocence comme un volubilis grimpant à tes poignets ?

Cette chiennerie quelle horreur ! De vivre là… Toi tu cherchais un tapis roulant d’étoiles. Tu l’appelais le chevalier des brumes… Tu ne pouvais pas savoir qu’il était conducteur de char dans la Cité aux ordures. Guignol…

 

Cette nuit je ne dormais pas – je recrache tous les soirs les cachets de l’oubli dans le trou rond des puits de faïence – alors il est venu de nouveau. Il est venu… Makhno le cheval de suie. Me rappeler. Derrière les grilles qu’il ne voit plus. Je l’ai entendu galoper de son pas bien à lui. Sur les plates bandes taillées ras en bordure des cubes blancs de l’asile. Il est formellement interdit de marcher sur les plates bandes sous peine de se voir couper l’oreille droite au rasoir.

Le jardin de mes peurs j’y vais parfois pour me faire du mal. J’y vais… regarder ce qu’il advient des pâquerettes secrètes que j’avais semées sournoisement dans ses cheveux frisés. Mon petit mec… Et je vois la superbe déesse de ma folie. Ses dix bras scintillant de bijoux précieux. Ses mamelles gonflant sa chemise à fleurs. Elle ma ravisseuse… arrachant une par une les petites têtes des fleurs étourdies.

Travail bien inutile d’ailleurs mais qu’elle accomplit avec la ténacité des ornithorynques. Inutile car juste à côté se dresse l’usine à défoliant qui l’a rendu chauve. Guignol foutu guignol.

Qu’est ce qu’il attend pour venir le chevalier des brumes… que je me disais. La tresse de coton écru a épaissi sur l’étang. Les chevaux de halage en sont tout étranglés. Et les noces de mer pendues. L’Ukraine bleue se balance au bout de l’oubli. S’il ne vient pas c’est moi qui prendrai la place de l’ourse blanche dans sa bassine de glaciation éternelle. Moi ourse transplantée là avec mon fragment de banquise. Juste un peu plus vaste que mon désarroi. Ne pas comprendre. Et qui fond. Me laissant petite ourse désemparée. Perdue. Ma tête pleine d’écailles de froid pures. Fracassée. Dérisoire et frappée au front par cette boîte de sauce mémoire.

Ne pas comprendre ce bruit d’armes automatiques là bas et cette étoilée rouge qui grandit… qui grandit…

Je ne pourrai plus jamais peindre.

 

Toi non plus tu n’as pas de nom. Je t’appellerai le chevalier des brumes… Ils t’ont retiré jusqu’à la peau de tes mains. Dans les rivières de l’Oiseau peur. Les rivières de sable où les grands voiliers se sont débattus. Enduits d’ambre noire. Peu à peu… Enduits d’ambre mort. Peu à peu… Ne pas comprendre. Alors tu t’es enfui. Très loin. Tu as couru à l’intérieur de ta tête jusqu’au bord de la mer et la mer a rempli ta tête. Et des mouettes qui ne criaient pas ont percuté ton armure nouvelle. Leur trajectoire s’est rompue. L’une après l’autre. Elles n’ont jamais rejoint leur poing d’envol.

Chaque jour je suis venue. Chaque jour à la même place. Je suis venue. J’ai attendu. Parce que Makhno le cheval de suie me l’avait dit j’ai attendu. Je ne voulais pas croire que tu viendraiSon-coeur.jpgs de la mer. Je ne voulais pas croire que tu viendrais de l’autre côté. Que tu viendrais. Et je devinais qu’il y avait encore une petite place pour la souffrance et pour la haine. Les compagnons de halage étaient là au ssi. Les mariniers. Les ouvriers aveugles sous la terre. Et les cavaliers paysans d’Ukraine. Et les cheveux de mon grand père. Tout ceux qui avaient aimé la vie bien avant moi. Rendez vous !… Rendez moi ma petite fille. Mon secret. Mon trésor.

Puis j’ai décidé de marcher jusqu’au navire que je voyais échoué avec ces choses qui le faisaient vivant. Ces loques aux reflets clairs. Toi tu es arrivé du côté de la mer. Sûrement  tu venais du navire empaqueté de toiles brumeuses. Des toiles vierges.

Alors… j’ai vu tes yeux de billes noires irisées d’or mat me regarder fixement. Tu as tourné autour de moi afin de mesurer l’odeur de ma peur. Mais je n’avais plus la force d’avoir peur. Tu avais ton pelage épais en prévision de l’hiver à venir. Alors… toi le cheval marin aux sabots d’encre volée tu es entré dans mon rêve par l’imposte des fleurs. Et j’ai su que ce serait très difficile de t’oublier. 

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Dimanche 22 mai 2011 7 22 /05 /Mai /2011 21:50

L'offensive des pauvres suite...

‑ Il était bien bon Monsieur le Comte…  paysagefenetremadoudou-petit.jpg

‑ Et ben non qu’il était pas bien bon alors !… Quand il avait besoin y faisait trimer les t’chiot gars à ses usines et dévaler et pis quand y avait pu ben zouh !…

‑ Peut‑être mais ça on y peut rien c’est comme ça quand t’es patron et c’est des choses qu’on n’comprend pas nous autres… on est des p’tites gens…

‑ Et comment ça qu’on est des p’tites gens hein ? C’est ben nous autres au pays richou qu’on l’remontait l’charbon et qu’on y allait entre les machines à bobinages des fois !… On y faisait des 12 des 15 heures et après zouh !… qu’elle grondait mémé riboulant de tous ses calots gris acier délavés mais toujours durs et vifs pareils à des flèches de basalte et en levant son vieux poing à la peau qui faisait transparence dessus ses veines bleues comme des petits ruisseaux au matin.

‑ Ça alors comment tu peux… il laissait grand‑père Antonin courir les lapins le dimanche sur ses terres Monsieur le Comte et sans lui les hivers où y avait pas usine vous auriez eu que les truches… elle soufflait sa fille Mauricette qui avoisinait les 70 ans en resserrant son fichu noir sur ses cheveux qui n’arrêtait pas de glisser à chaque fois que la conversation avec sa mère faisait monter la vapeur entre elles et c’était régulier…

‑ Qu’est‑c’qu’tu racontes encore avec tes lapins !… qu’on s’en fiche bin des lapins et qu’on en a eu plus dans nos gamelles d’leurs os et dl’eurs têtes sans quinquins qu’de la viande !… Les riches y s’la gardaient la chasse que l’pauv pays d’Antonin et ses t’chiots pères y rabattaient pour eux ma fille !… C’était des chevreuils et des sangliers énormes comme ça qu’y s’avalaient et nous autres on fricotait la carne de lapins… que jamais j’veux en renifler l’odeur que ça sentait…

‑ Si c’est pas malheureux… si c’est pas malheureux d’entendre ça !… C’est bien grâce à ceux qu’ont d’la fortune qu’y a du travail pour les ouvriers… Je sais pas qui c’est qui t’a fourré ces idées‑là ma pauv’vieille… S’ils étaient pas là…

‑ S’y z’étaient point là on s’rait sûrement pas dans la misère qu’on a été toute notre vie parc’qu’on s’rait ben aise de pouvoir la toucher leur paie à vendre nous autres tout c’qu’y avait dans les wagons et à manger et pis à boire comme eux autres tiens donc !… et mémé ponctuait sa tirade en cognant trois ou quatre coups de sa canne sur la tomette rouge sang ce qui faisait sursauter Mauricette même si c’était toujours le même scénario… Main-d-tail-Dom.jpg

‑ Mais tu vas arrêter hein ? Tu vas arrêter de dire des mauvaises choses comme ça à ton âge… Si c’est pas honteux ! Ah la la la la… si c’est pas honteux mon Dieu mon Dieu… 

‑ Et qu’est‑c’qu’il a mon âge… à mon âge j’sais ben d’quoi que j’cause et c’est pas toi qui m’feras la leçon des fois que t’y saurais que’q’chose à tout ça ma fille !… C’est la politique comme du temps des Communeux et tes bondieuseries y z’ont ren à voir avec… et les affaires des t’chiots pères qui s’sont battus pour nous autres t’en sais ren de ren !…  Occupe‑t’en que d’ton bon dieu et d’tes pleurnicheries !… Et c’est tout juste mon âge qui t’empêche pas l’respect pour une vieuse ouvrière comme mé !

Quand elle s’y mettait mémé avec son patois richou elle était sacrément mauvaise et on sentait siffler dans l’air autour sa fureur contenue et sa révolte de petite ouvrière de huit carats à quatre pattes entre les grosses bobineuses des fileteries de ch’Nord qui n’avait pas oublié et y avait guère intérêt à insister même si elle n’était pas loin des 90 printemps… Au moment où sa colère commençait à faire bouillir le fricot elle attrapait sa canne en bois de noyer que lui avait taillé exprès Batiste un pays avec qui elle causait de cette sacrée histoire des Partageux et qui compensait sa guibole brisée au fémur et son boitillement qu’elle accentuait pour écarter les adversaires. Elle en menaçait Mauricette avec la frénésie que lui procurait le combat inégal et gagné d’avance contre sa fille qui battait déjà la campagne et ravalait ses imprécations… y avait pas moyen avec cette vieille folle…

Mémé et moi quand on a commencé à se fréquenter on avait 80 années à rattraper et toute une famille bien pensante et adepte en bondieuserie entre nous deux. C’est surtout du côté des femmes de la tribu maternelle qu’on cherchait à lui fermer son clapet depuis toujours afin qu’elle n’entraîne pas à cause de ses débordements populaires et libertaires la chute de l’ascension lente et obstinée du clan en direction de la classe moyenne tant convoitée. Mémé qui s’appelait Sylvie de son petit nom était née au mois d’août dans le furieux été incendié de l’année 1871 à la sortie des fusillades qui ont massacré des milliers de Communards et conduit les corps des pauvres gens hommes femmes vieillards enfants mêlés aux abattoirs de Versailles où se sont écoulés durant des semaines des ruisseaux écarlates au pied des pâquerettes. De ça et d’être la fille unique d’Antonin paysan ouvrier au service des riches propriétaires des domaines agricoles et des filatures du Nord elle tirait une fierté et une grande gueule que pas un contremaître ni un curé n’avait réussi à faire taire. Bonhomme-ogresse.jpg

C’est sûr contrairement à la plupart des femmes et des hommes de son époque et de sa condition Mémé ignorait la peur. Elle pratiquait en revanche la ruse et la finesse d’esprit vis‑à‑vis de l’ennemi de classe réuni dans le personnage du riche noble ou bourgeois et du curé et son intelligence et son intuition de femme du peuple lui suggéraient qu’il n’y a pas la moindre bonté ni la moindre justice à attendre de ces gens‑là. Le fait qu’elle soit entrée en piste dans ce cirque des gueux comme une petite acrobate avide de la lumière dorée courant sur le fil où elle avait décidé de danser juste un peu au‑dessus du monde de misère qui l’entourait l’année même de la Commune me fascinait et m’enthousiasmait. Mémé était le seul personnage féminin de cette famille où tous subissaient sans broncher l’aliénation et la soumission aux conditions pénibles et cruelles de la main d’œuvre ouvrière qui jonglait avec le désordre et l’inconvenance comme avec des balles de couleurs vives.

De son côté le clan femelle qui n’avait pas cessé de maudire la grand‑mère iconoclaste s’était prémuni d’un possible héritage à mon égard en me claquemurant dans une institution religieuse où je croupissais encore à la veille de mes dix‑sept ans. Je survivais avide du vent et des rêves dans ce bagne moderne en chipant aux libraires à chacune de mes sorties un recueil de poèmes de Villon ou de Rimbaud à la résignation du désespoir et à la haine de mon corps de fille déjà honteusement accusé de se situer à mi‑chemin entre l’objet d’une coupable tentation et la proie de tous les vices. Mémé dressée face au soleil telle une vieille squaw tenait bon en dépit des sévices que la tribu lui faisait subir afin qu’elle s’installe enfin dans un hospice pour les gâteux mal pensants. Elle s’incrustait à l’intérieur de la maison familiale dans la banlieue blafarde de Creil qu’on avait fini par payer au bout de toutes ces années de galères prolétaires avec sa canne en bois de noyer qui tambourinait rebelle sur la tomette rouge sang. Les conversations d’insurgés que Baptiste le compagnon menuisier et elle partageaient chaque soir remplissaient Mauricette ainsi que les deux tantes toutes des bigotes aux fichus noirs à pois blancs noués sous le menton et ma mère d’incompréhension et de dégoût. Mais Mémé tenait bon. Elle m’attendait.

A chacun de mes voyages de retour à la maison familiale qui tenait du gynécée vu qu’il n’y avait là‑dedans que des créatures femelles sur trois générations et après avoir balancé en vrac dans l’entrée mon vieux sac de toile grise bourré de linge sale je me précipitais dans la chambre de Mémé qui me guettait en sentinelle depuis des heures derrière le carreau brumeux. Dès le bout de la rue déjà je devinais son visage de veilleuse immobile avec sa peau tissée d’un réseau de fils volés à la toile d’araignée des jours semblable à une eau forte illustrant la première page d’un vieux bouquin où était écrite l’histoire des pauvres gens dont je ne savais rien et pourtant c’était aussi la mienne. Mémé m’attendait farouche et plus jeune que jamais guerrière fragile et déterminée à en découdre jusqu’à la fin au milieu d’une armée de souvenirs portant le brassard rouge sang des Fédérés qui montaient la garde entre elle et les pieuses figurines que les femmes de la tribu avaient semées dans tous les recoins.

‑ Ah ma t’chiotte te v’la !  Jeune-fille-lisant-1978.jpg

Sur la table à côté d’elle il y avait le gros volume de la première publication intégrale de Mes Cahiers rouges parue en 1908 que le journaliste Maxime Vuillaume créateur du Père Duchène avait rédigés au jour le jour pendant l’année terrible où elle était née et que grand père Antonin lui racontait à sa façon tous les soirs à la veillée après ses heures de turbin. C’était le genre de bouquin avec les Mémoires de Louise Michel que Mémé ne sortait qu’avec mille précautions et qu’elle planquait habituellement au‑dedans d’une cachette qu’on avait bricolée elle et moi en creusant un trou dessous les tomettes qu’elle replaçait ensuite minutieusement. Les femelles de la tribu étaient aux aguets et leur hargne ne nous lâchait que quand elles partaient en troupe silencieuse et sévère alignées l’une derrière l’autre pour les offices qui avaient lieu juste après l’angélus du soir et nous laissaient ainsi toute une heure de frondeuse liberté. Sitôt que le portail en bois du petit jardin sauvage rempli d’églantiers avait grincé et regrincé Mémé commençait sa lecture en ponctuant le récit d’expressions en patois et de commentaires qui nous provoquaient des fous rires énormes.

A dix‑sept ans je connaissais par cœur toute l’histoire de la Commune et l’épopée fabuleuse du peuple rebelle de Paris ainsi que la vie de Louise Michel l’indomptable vierge rouge. Et c’est à cet âge‑là sans savoir ce qui m’attendait à la sortie du pensionnat qui tombait par un joli coup de dés du sort dans l’année 1968 qu’à cause de Mémé j’ai écrit à la dernière page de mon journal de bord de prisonnière : c’est décidé aujourd’hui en quittant ce lieu où toute mon enfance et mon adolescence ont pourri de tristesse et d’ennui je sais que je serai anarchiste… Et Mémé à qui j’avais annoncé ça fièrement folle de joie à la perspective de mon retour définitif à bord de notre galère commune m’avait observée de ses calots perçants où clignotait de la malice en répétant :

‑ Ah ma t’chiotte si tu savais… si tu savais…   Jean-Baptiste-Cl-ment-copie.jpg

A suivre...

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Dimanche 15 mai 2011 7 15 /05 /Mai /2011 18:52

 

Le Domaine des Sept Lunes 1 suite... filles-50.jpg

 Les vigiles que le clochard renseigne sur nos activités nocturnes surveillent en priorité les couloirs du métro afin de nous mettre la main dessus. Le chat Aladin sait que notre survie tient à un fil. Il me connaît. Le moindre des êtres que j’approche excepté le bouffon qui est comme un frère provoque un dégât effroyable dans notre château de tout vent. Et y sème la pagaille. Il n’y a que les errants‑kangourous dont je suis sûre. Ceux‑là ne me feront pas de mal car ils ont aussi la poche ouverte sur le ventre.

Malgré les mises en garde du bouffon je n’ai pas réussi à me défaire de mes très mauvaises habitudes de me mettre à rire devant le premier venu. Suite à ces pratiques de fille qui n’en fait qu’à sa tête au gré d’un monde de mecs habitués à mimer des chiens au cou pelé et des porcs gras j’ai récolté quelques embêtements. C’est fatal. Bien sûr j’ai été fourrer mon nez dans la manière curieuse dont le clochard unijambiste se procurait ses poupées de bois. A les observer soigneusement lorsque le misérable et poudreux chien Kartton faisait halte sous la poussière indigo qui mangeait les trottoirs les jours de bourrasque j’avais bien vu qu’il s’agissait de petits êtres hors du commun.

 J’ai commencé par essayer de filer le train à ce vieux schnock pour découvrir à quel trafic il se livrait. Et nous nous sommes mis à traverser la nuit chacun de notre côté… Lui boitillant accroché à son caddie grelottant… Dreli‑drelin… Et moi sautant parmi les flaques bleues des réverbères… A bonne distance afin qu’il ne me sente pas sur ses traces. A l’intérieur de mon ventre à la place de la poche kangourou il y’avait la peur et le plaisir recroquevillés.

 Et voilà que soudain c’était tard dans la nuit lorsque le bouffon a décidé de rentrer par la lucarne. Le bouffon ne se déplace en sécurité que sur les toits avec les chats. Il a enjambé le carreau délicatement et il s’est assis contre moi en me lorgnant du coin de l’œil. Comme tous ses compères le bouffon est sapé de rouges courants d’air. C’est pratique pour passer inaperçu mais ça lui plaît. A force de le raisonner j’ai obtenu de lui qu’il enlève son bonnet à grelots quand il m’accompagne de jour au long des rues. Je lui ai même payé un costume de rechange couleur nuage. C’est plus décent et moins dangereux. Et puis ça ne craint pas la pluie. Je ne tiens pas à ce qu’on se fasse agripper par les gardiens de la Citéà cause de nos pitreries. Demeurer subversifs demande aussi une bonne dose de laisser aller. Sans quoi la cage se refermerait sur nous et sur les oiseaux de l’Oiseleur. Et les bombes d’aéro n’y pourraient rien.

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‑ Ouais… surtout que tu refuses de t’en servir alors… 

Le costume rouge du bouffon qui est déjà très ajusté à ses formes fines rétrécit à vue d’œil face aux bourrasques de méchanceté des capitaines marins d’eaux usées en douce à la sortie des égouts. J’ai beau faire gaffe je rencontre souvent des types avides de mauvaises langues qui profitent de l’insouciance des taggeurs d’oiseaux pour tenter de leur faucher le rituel. Et les mettre en danger de vieillir… De se rabougrir… De perdre leur peau de lune.

Mais ni Rituel ni ses âmes ne s’ouvrent. Nous ne devons parler de la bombe d’aéro‑solitude à personne. Ni de l’Oiseleur. C’est le secret du Domaine des Sept Lunes et des diables pécheurs de perles typographes… pfuitt… Le costume rouge du bouffon rétrécit sur moi dès qu’un de ceux qui m’approche de trop près me file un coup de plum’ dans le cœur. Malgré l’odeur des égouts je me méfie pas. C’est facile de me pourfendre. Le bouffon soupire en me passant l’habit des nuages à la place. Jusqu’à la prochaine fois. Mon unique bouclier est d’une inconstance cyclique qui me découvre dangereusement.

‑ Alors… qu’il me dit en frottant contre moi son corps fuyant… alors… on sort pour de bon ou quoi… Et il pleurniche doucement…

‑ J’en ai marre de faire les allées et venues sur le fil en attendant que tu te décides… Je te dis que ce fil est rouillé… Il va me casser sous les pieds !… Et puis je suis pas un funambule professionnel… Narguer les patrouilles de la Citésans arrêt c’est trop risqué… Je tiens à ma peau moi… T’invente pas de prétextes pour rester à touiller tes vieilles marmites de colle de lapin qui puent pire que pire et… et voilà !…

Du coup il en perd la parole à force de renifler mes courts‑bouillons. C’est vrai que j’ai pris des habitudes dans les ateliers et que je prépare les mixtures et les colles moi‑même à cause de l’odeur comme si on était sur le pont d’un navire. Tendre les toiles… Laver les panneaux à grande eau… Et farfouiller sans précaution au centre de la lumière des bouteilles d’éther…

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‑ Allez… tu viens… le bouffon pleurniche encore un peu.

‑ On y va… y’a plein de choses à repeindre dans la Cité. Les thépatres murés… Les grues des chantiers… Les grilles des fenêtres prisonnières. Et si tu en as pas assez y a encore l’eau des caniveaux… Et puis faut qu’on aille chercher les rats au laboratoire… On a presque plus rien à manger… Tu sais bien qu’ils mettent plusieurs jours avant de s’habituer au son de la flûte et à comprendre de qu’on attend d’eux…

 Bon… je me décide.

En attrapant mes pinceaux pour les fourrer dans ma poche je pensais que ce monde du dehors je l’aimerai jamais. Je pouvais bien le repeindre avec des couches et des couches de mon bleu d’ultra‑mer ça changerait rien. Même si j’en avais pas connu d’autre que ce dépotoir immense de la Cité aux ordures… Ce monde à la casse… ses casernes… ses miradors et ses abattoirs à chevaux bourrés de baignoires… On y torturait ceux qui barbouillent le museau d’or des tournesols de la poussière indigo des trottoirs du vent.

Par le fait y en avait un autre de royaume… Inconnu des hommes de la Cité celui‑là… et des vigiles… et des rats… Ouais des rats aussi pour le coup. Inconnu de tout le monde du jour… Le Domaine des Sept Lunes où la fiancée du temps naîtra demain sous l’éclat de rire tombé du ciel d’un nénuphar.

Elle naîtra quand j’aurai réussi à me débarrasser de la petite déesse rouge qui m’encombre. Mais voilà que j’avais essayé mille fois de l’emprisonner sur les écorces d’arbres où je peignais d’ordinaire mes personnages… Et toujours sa forme me glissait des doigts. Et toujours l’écorce demeurait vide comme un drap sanglant.

Fallait que j’aille la rejoindre ailleurs. Là où elle m’attendait. Fallait que j’y aille !…

Son lotus pourpre me guette fiché quelque part entre les pavés. Son sexe‑bouche brûlant de paroles sans cesse ravalées. Sa musique muette. Aphonie vermeille qui me mord la plante des pieds. Pavés gloutons de la vie. Les pavés ont tous une histoire de fille à raconter. Une histoire de fille ensanglantée.

Et si je me dépêche pas c’est le clochard qui l’aura… l’histoire. Et moi j’n’aurai personne à qui mordre l’oreille.

 En attrapant mes pinceaux je pensais que j’aimais pas non plus les hommes de guerre qui patrouillent la mitraillette au poing et piétinent la poussière indigo des rues. J’aimais pas qu’ils soient lâches et virils. Ça va ensemble. Les petits mecs de la Citéaux ordures… la plupart ce sont des jaunissures de mouches collées au papier des épiceries où elles grésillent. Elles s’entassent… Elles font bloc sur charogne… Elles s’écrasent dans la viande. Elles exécutent l’œuvre de déborder par‑dessus les espaces encore merveilleusement vides. Elles succombent à la tentation de la confiture où elles se noient. Repues. Grimaces enfin immobiles. Bientôt nimbées de neige. Elles ont cessé de nuire. Elles ont bouffé leur méchanceté par tous les trous.

La méchanceté des braves gens qui laissent le clochard unijambiste martyriser le vieux chien Kartton. Et le coincer contre l’escalier du cimetière aggravé d’urine et de piquants de fer rouillés. Contraint de faire demi‑tour il renverse misérables sur les marches les poupées de bois et le vin rouge emmêlés… Attirant sur lui les cris aigus et la malédiction de ceux qui habitent le corps des petits êtres. Les mouches elles ne sont que ça… un trou puant. Une déjection. Heureusement qu’il y a de la glycine en fleurs. Et même dans la Cité aux ordures il y en a. De temps en temps il y en a. Ce temps qui ne s’écoule qu’à l’intérieur d’un gousset de verre. Pfuitt…

 Bon… je me décide…

 Monde de chats détail 2009

Il fallait que je me coltine le ravitaillement. On n’avait plus une seule boîte. Aladin a profité que j’étais occupée à chercher le costume adéquat pour se glisser facile entre les bouteilles d’éther avec en tête le processus arrêté de chantage à la nourriture qu’il pratique depuis plusieurs jours. Afin qu’il cesse de déballer les intestins des macchabées du Père‑Lachaise qui sont sa pitance ordinaire je tente de l’intoxiquer aux sardines. Et c’est par là qu’il me tient. L’air accusateur il rentre et se vautre devant l’armoire afin de faire semblant de tromper sa faim. Le bleu des bouteilles d’éther indifférent plonge dans ses prunelles. Les bouteilles d’éther sont mes réserves de lumière. Elles ont capturé assez de rayons de lune pour bâtir la cathédrale silencieuse qui me protège.

Malgré ma nature androgyne je suis la mauvaise mère. Celle qui ne nourrit pas. Fille de la lune j’ai beau affirmer qu’il ne m’a pas été donné d’approvisionner autrement qu’en rêveries… les boîtes de sardines sont ma névrose. Au moins autant que les boîtes de sauce tomate… de lait en poudre et les haricots secs dans leur paquet de carton mou. Les entrailles des super marchés n’ont plus de secret pour moi depuis que j’ai dû inventer un moyen subversif de nous nourrir. Toujours sapé de rouge le bouffon m’accompagne d’autant plus volontiers dans ces expéditions qu’il ne risque pas de se faire prendre… lui… l’artiste. Les vigiles qui voudraient lui mettre la main dessus n’attraperaient que la voilure légère du cerf‑volant qui lui sert de plumage.

Le bouffon n’est que l’illusion d’une créature réelle à laquelle on se prend malgré soi. Il donne le change en agitant les grelots de son bonnet qui envoûtent mon bracelet d’argent d’une envie de danser. Il le sent et il répand à sa suite les parfums délicats et vivaces dont il a rempli ses poches auparavant au rayon des petits flacons de verre.

Il faut dire que lorsqu’on passe à l’attaque du super marché avec notre armée de rats guidée du plus loin par son joueur de flûte on a pas le temps de trier les commissions. Y’a intérêt à faire vite pour remplir nos sacs d’abondance. Les rats investissent les sous‑vêtements des femmes qui entrent en transe et dansent elles leur peur sur les escalators devenus couloirs de braise à l’occasion. Elles tournent comme des toupies rouges au milieu des caddies abandonnés la panse ronde. Cette fois c’est nous le bouffon et moi qui poussons la charrette à toute vitesse entre les boyaux gavés de l’antre à mangeaille en y faisant basculer les échafaudages de boîtes scintillantes.

Voilà un jeu de massacre où on rebondit facile… pim‑poum… Nos mains sont des petites balles multicolores de mousse qui dégomment les rangées de provisions consternées d’ennui gras. Pendant que la troupe des rats anarchistes partant du point X au Nord des intestins de la bête où je les ai vidés de mon sac remonte dans un ordre d’armée suivant la fente de sa tranchée de musique en direction des caisses. Ça Couine et ça montre ses grandes dents. Plein Sud c’est la sortie. La flûte rieuse appelle ses enfants‑rats. Terreur assurée et passage libre au check‑point des protes coulissantes et des caisses.

Si vous n’avez pas encore envisagé de faire vos courses de cette manière O clochards et gueux de la nouvelle Cité rentière macquée par des fermetures automates en armures et hallebardes devant… derrière… partout partout… je vous le suggère… C’est pas demain qu’on coincera un rat flûté à mort dans un crâne métallique… même… même O sublime imposture… si c’est la copie conforme de celui de Mozart.

mr-rat-petit.jpg  A suivre...

 

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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