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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Journal d'une fille de banlieue

Vendredi 13 juin 2008 5 13 /06 /Juin /2008 23:17

                       Familles ouvrières paysannes
                                              1850-1900  

























                                    La famille devant la petite maison ouvrière vers 1905

Epinay, dimanche, 8 juin 2008


      “ J’ai mal à la conscience des autres. ”
L-F Céline Lettre 139 Copenhague, le 19 novembre 1945 in Lettres à Marie Canavggia, 1936-1960 Ed.Gallimard, 2007

      La misère quand tu la regardes en face ça ne te fait rien ?
      C’est une question que je leur poserais si je pouvais les approcher les géants épouvantails avec leurs costards haute-couture leurs bagouzes leurs pompes et leurs parfums Champs-Elysées dressés frime et dominant le monde en plein milieu de nos champs de blé…
      Sûr que je n’aurai pas l’occasion de la poser ma question vu que ce monde-là des féodaux temps modernes j’en suis plus loin que mes ancêtres ouvriers paysans l’étaient des Comtes Rothschild sur leurs terres…
      Sur leurs terres comme tous les ouvriers paysans de cette époque-là ils rabattaient le gibier pour les chasses à courre…
      Et ils avaient bien de la chance…
      Ça se passait dans les années… c’était avant la Commune au début des plaines du Nord par delà Senlis ou Chantilly les cités seigneuriales… y’avait de grands domaines et des forêts si vastes si bourrées de gibier…
      Les plaines du Nord à l’époque c’est immense ça s’étend de Paris jusqu’à la frontière Belge à peine si j’exagère et dans les plaines du Nord si tu ne travailles pas à la mine ou aux hauts-fourneaux il y a les filatures avec leurs entrepôts qui en finissent pas et les usines de teintures où l’hiver il fait chaud…
      Parc’que dans les plaines du Nord si tu ne travailles pas et que tu es né dans une famille d’ouvriers paysans pauvres tu es mort…
      A l’époque il n’existe rien qui te protège de la misère ni contrat de travail ni chômage ni retraite et pas un sou pour celui ou celle qui tombe malade pas un sou pour toutes les blessures du travail pour l’usure précoce des corps pour la mort qui survient brutale…
      Il n’existe rien de ce pour quoi ces hommes et ces femmes durs au labeur vont se battre et pour quoi certains d’entre eux ont laissé leur peau face aux fusils de la maréchaussée… non il n’existe rien encore ou si peu vous comprenez ?
     

Dans les plaines du Nord donc y a les usines de teintures de fil à coudre à broder à canevas toutes les sortes de fils que vous voulez quoi c’est un univers haut en couleurs…
 
Mains d'ouvrier paysan    


       Drôle de coïncidence vu que mon histoire celle de ma famille maternelle d’ouvriers paysans elle commence avant la Commune de 1870 et qu’un siècle plus tard mon père qui n’a rien à voir là-dedans vu que de son côté à lui la famille c’était des Bretons de vrais Bretons généreux et solitaires… mon père me racontait…
      Mon père dans les années 1970 farfouillant parmi ses tubineaux ses bobines de fil ses canettes de machines à coudre et ses fermetures éclair et prenant le train à la Gare du Nord trois heures de route pour rejoindre la banlieue de Lille et aller faire je ne sais quoi dans les dernières usines de teintures de fil de la société DMC pour laquelle il bossait avant d’être éjecté Hop ! un peu avant la retraite… mon père dans les années 1970 à chaque fois qu’il me racontait il avait la honte…
      Quand tu rentres là-dedans il fait une chaleur une humidité… la mousson d’Afrique à côté c’est rien… et les gars qui triment ils sont tous Noirs… Y’a des cuves pleines de couleurs et de produits chimiques tu n’sais pas quoi à des températures que tu imagines pas… alors la vapeur monte monte sur les parois de tôle rouillées… elle grimpe grimpe le long des tubes de ferraille rouillés et elle retombe dégouline éclabousse le torse nu des ouvriers noirs…
      Mon père dans les années 1970 il me racontait… mais que je ne vous perde pas… un siècle avant même un peu plus y’avait pas encore d’ouvriers blacks dans les filatures du Nord et ceux qui y travaillaient marnaient trimaient étaient corvéables à merci… le boulot c’était à éclipses selon les besoins de la production et quand y en avait pas alors zouh ! vous comprenez ?

      Tous dans les grandes plaines du Nord ils venaient de familles où les hommes s’embauchaient comme ouvriers agricoles dans les grands domaines ils étaient saisonniers mais les hommes du peuple c’est comme les animaux s’pas ? Ça vit au rythme de la nature… des êtres primaires hein ?…
      Dans le meilleurs des cas ils devenaient métayers et ils rendaient des comptes sur les moissons sur les récoltes sur les cueillettes sur les troupeaux… ils rendaient des comptes et ils rendaient l’argent de leur travail des sortes de serfs modernes quoi…
      Et s’ils avaient de la chance s’ils tombaient sur des bons maîtres… leur salaire c’était une petite maison pour nicher leur famille et un bout de jardin comme y aura les maisons et les jardins ouvriers du Nord quelques années après…
      La misère quand tu la regardes en face… ça te fait quoi ?

Sylvain 

      C’était des paysans sans terres aux aussi à leur façon… Propriétaires ils savaient pas ce que ça voulait dire… Comment ils auraient pu acquérir quelques lopins quand le peu d’argent c’était juste pour survivre ? “ Le pain noir ” vous connaissez ?

Mes ancêtres c’était donc des ouvriers paysans qui sautaient de l’un à l’autre du champ à l’usine et au champ… bondissaient de ci de là quand on les appelait dociles et industrieux toujours en quête du pain qui permettait à la maisonnée de se remplir le ventre avec la soupe aux légumes du petit jardin…

Ce pain qu’ils respectaient plus que tout je vous raconterai… ce pain de l’ouvrier du paysan qui nous a permis durant des générations de ne pas crever de faim…

Sylvain vous vous souvenez ? Je lui ai dédié un poème… Le vieil homme au regard rêveur un regard de bonté et de lassitude… Sylvain assis avec son chien son fusil de chasse sous la treille…

Sylvain assis devant la petite maison l’été quand il faisait bon le soir il était né en… 1850 peut-être je ne sais pas… mon arrière grand-mère mémé sa fille ne connaissait pas la date ou alors elle l’avait oubliée… sur la photo j’imagine qu’il a 40 ans c’est un vieil homme… un vieil ouvrier paysan…

Le travail il n’avait connu que ça à partir de 7 ans… 8 ans… ce genre de travail qui te fait vieillir vite… Son goût à lui Sylvain après les heures d’usine depuis bien avant qu’il fasse jour c’était les longues marches dans la campagne solitaire avec son chien je le sais c’est de lui que je tiens ça… Nos ancêtres à nous qui sommes arrivés dans les banlieues vers les années 1950 c’était tous des paysans… la terre ça nous manque…

Sylvain il marnait dur pour nourrir sa famille et quand l’usine embauchait pas l’hiver alors il faisait le rabatteur avec son chien et son fusil sur les terres du Comte Rothschild il avait de la chance…

Beaucoup de terres et de vastes domaines du Nord appartenaient à la famille Rothschild dans ce coin-là et ils organisaient de fréquentes chasses à courre comme c’était la coutume chez les grands propriétaires terriens… et les paysans pauvres étaient utilisés comme rabatteurs…

Alors Sylvain et ses poteaux qui rabattaient avec lui ils avaient le droit d’embarquer les lièvres qu’ils piégeaient et faut vous dire que depuis que je me souviens on a jamais mangé de lapin chez nous vous comprenez ?

Les copains de Sylvain  ouvriers paysans rabatteurs de gibier     

      Mais à l’époque c’était un peu avant ou un peu après la Commune dans les forêts et les grandes plaines du Nord des lièvres y en avait plein et quand il revenait le soir à la petite maison avec une ou deux bestioles au fond de la musette et qu’il avait gelé encore… des légumes dans le jardin ça faisait un bail qu’y en avait plus… les lièvres c’était un miracle une fête… à manger pour toute la maisonnée !

Sylvain lui il aimait pas trop ces chasses à courre ces redoutables boucheries où les riches propriétaires et leurs invités qui n’avaient pourtant pas besoin de ça pour se nourrir partageaient les pièces de cerfs ou de chevreuils que lui et les autres paysans ouvriers dans les grandes fermes traquaient pour les seigneurs et maîtres mais il n’avait pas les moyens de refuser le petit gibier dont il remplissait sa besace…

C’est qu’il avait une famille à nourrir Sylvain sa femme Palmyre qui comme beaucoup de femmes d’ouvriers paysans dans cette fin du 19ème siècle travaillait à la maison cultivait le petit jardin faisait la lessive qui occupait une grande part du temps vu qu’il fallait rentrer les seaux d’eau du puits ou de la fontaine casser et fendre le petit bois de cheminée pour chauffer les profondes lessiveuses trop lourdes et faire bouillir durant des heures les bleus épaissis de sueur et de poussière les pantalons velours côtelé épais de terre sèche et de crasse les blouses…

 Sylvain avec son costume d'ouvier paysan et sa femme Palmyre    

      Ensuite fallait porter tout ça rincer au lavoir plus les draps les chemises… le blanc comme on disait et puis encore la corvée de bois pour préparer le dîner… Oui les femmes d’ouvriers paysans travaillaient à la maison vu qu’à l’usine y avait pas de place pour elles dans ces régions agricoles des plaines du Nord où la grande industrialisation avait pas encore fait son trou…

Palmyre la femme de Sylvain elle n’a pas souvent le sourire sur les photos et son air buté voire sévère c’est celui que je connais bien des femmes de ma famille qui en ont bavé de la misère ou tu dois faire à manger avec n’importe quoi de la maladie qui emporte les petits de la séparation des hommes qui s’en vont à la guerre et ne reviennent pas de la souffrance des accidents sur les machines et de la peur de ne plus avoir de maison où nicher la famille quand le travail manque trop vous comprenez ?

C’est vrai… les femmes de la famille elles sont comme Palmyre elles n’ont pas vraiment le temps ni l’envie de rigoler et les trois filles de Sylvain et de Palmyre font partie de celles qui n’ont pas eu l’existence heureuse et insouciante je vous raconterai… Bon d’abord pour finir ce premier petit tour d’horizon de notre famille d’ouvriers paysans faut que je vous dise au moins leur prénom…

D’abord il y a Sylvie Berthe l’aînée c’est mémé mon arrière-grand-mère je v ous en ai déjà parlé mais là tout de suite vous dire juste que mémé et moi on avait pile poil 80 balais de différence à six jours près ça vous dit quelque chose ? Mémé est née en 1876 le 24 août et moi en 1956 le 31 août ce qui fait que si elle avait pas décidé d’un coup de mauvaise humeur de nous larguer à 98 piges on aurait eu elle 100 ans et moi 20 quasi en même temps ! Et faut vous dire aussi que mémé avec son caractère un peu hors normes je lui ressemble je crois comme à son père Sylvain pour la bougeotte…
                            
                                              Mémé Sylvie Berthe à 25 ans en 1901
      
     


      Ensuite la seconde fille de Sylvain et de Palmyre c’est Gabrielle que j’ai connue aussi quand elle était assez âgée et qu’elle avait un petit grain de fantaisie qui me plaisait drôlement mais ça c’est pareil c’est de famille…

Gabrielle à 22 ans



      Et puis la dernière c’est Mathilde qui pareillement est bien de chez nous les ouvriers paysans pas fortunés et les c ollectionneurs d’accidents du travail et autres calamités enfer de ces temps sans rien… Mathilde elle je l’ai pas fréquentée pour cause qu’elle est morte en couche à un peu plus de 20 ans…

 

                                                              Mathilde à 19 ans




      Mais la misère quand tu la regardes en face alors ça ne te fait rien ?…  

       Je vous avais prévenus que c'est pas franchement une famille de rigolos que j'ai pioché dans le jeu du hasard de la destinée mais j'ai pour ces gens simples et généreux tels que l'étaient ceux que j'ai connus qui m'ont donné malgré les souffrances du quotidien l'insouciance avec laquelle je me trimballe dans l'existence et le sentiment de la justice d e la dignité humaine et de la bonté qui étaient les leurs plein de tendresse et une grande fieté d'être issue d'une histoire comme la leur : celle des ouvriers et ouvrières paysans et paysannes qui ont écrit avec leur vie le merveilleux roman de Georges-Emmanuel Clancier Le pain noir ...


Mémé à 90 ans en 1966


A suivre...
 

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Mardi 20 mai 2008 2 20 /05 /Mai /2008 23:06

Une enfance bohême d’écrivain ordinaire  

Epinay, vendredi, 2 mai 2008

 
un intello est un individu qui, pour dire quelque chose de simple, le fait en l’embrouillant ; l’artiste est celui qui, pour rendre compte de la complexité, se sert des mots de tous les jours. ”

Ch. Bukowski Journal, souvenirs et poèmes, Journal d’un vieux dégueulasse, Ed.Grasset, 2007

       Vous avez remarqué que dans les gares des villes un peu importantes y a des sortes de boutiques où on vend des bouquins enfin ce qu’on appelle comme ça en plus des magazines et des journaux qui servent juste à emballer les choses quand on déménage… eh bien moi j’ai commencé ma vie qui serait un jour beaucoup plus tard 40 piges plus tard celle d’une écrivaine de banlieue dans les gares vu que mon grand-père il y passait son temps c'était un type pas ordinaire sinon je n’vous en causerai même pas comme vous savez il n’s’agit pas d’vous raconter ma petite existence mais de vous faire monter à bord du train des histoires c’est pas la même chose… non pas du tout…
     Est pas conducteur de train qui veut mais justement mon grand‑père lui il l’était conducteur d’une de ces grosses motrices vapeur black tôlée plaques d’acier énormes qui crache dragon toutes ses flammes et sa vapeur en folie à l’intérieur de l’échafaudage de départs d’arrivées d’angoisses et de désespoirs en transit et de p’tites vies complètement ratées qu’est une gare enfin moi je le voyais comme ça grand-père Antonin et même s’il l’était pas tout à fait on s’en moque pour cause que quand on écrit on met les choses de son côté sinon c’est pas la peine…
      Et des bruits de grand chambardement j’en ai eu dès le départ avec coup de sifflet de loco au beau milieu d’une nuagée bleu turquoise pendant qu’on se promenait Antonin et moi au bord des jardins ouvriers le long de la ligne Paris-Creil du réseau Nord on s’arrêtait pile la main qui faisait signe au conducteur tri ! tri ! tri !… Faut dire qu’à peine sortie du refuge de la maison quelque part dans la zone de la banlieue Nord-Est ouais déjà où avec des bouts de papiers et des bouts de mines de couleur je travaillais à inventer un monde et que ça m’occupait bien j’avais un de ces besoins de remuer me tirer prendre la route qui n’devait pas être supportable pour les humains calibrés normaux et qui après l’turbin voulaient rester sédentaires c’est normal…
      Ma bougeotte Antonin lui il pouvait comprendre facile en raison d’son métier et même si c’était un peu le hasard qui l’avait voulu il était à la fois conducteur de locomotives et dévoreur de bouquins voire un peu bibliothécaire à sa façon une vraie aubaine pour une môme de banlieue qui allait pourrir d’ennui sur les bancs de l’école vous comprenez ? Alors les gares les gigantesques Gare du Nord Gare d’Amsterdam Gare de Milan d’Hambourg de Barcelone et les p’tites gares de province perdues milieu d’leurs champs de coquelicots avec leur chef de gare casquette sifflets à peine sortie du refuge de la maison c’est devenu mon espace familier…
      J’avais six ans je crois et si les autres gamins ont une peur terrible de s’y perdre moi je cavalais dans mes godillots aux semelles raides comme pneus de camion mes chaussettes de laine bleu marine jusqu’aux genoux sous la jupe plissée à l’époque les familles populaires on n’fa isait pas dans l’élégance mais dans l’utile qui dure je cavalais la main au creux de celle d’Antonin d’un bout l’autre de l’entrepôt qu’avait pas de fin et j’étais là mieux que n’importe où sans imaginer le rôle que toutes ces gares après allaient jouer dans mon existence d’écrivaine ordinaire…

      Avec Antonin la bohême elle avait commencé tôt pour moi fallait en quelque sorte qu’il récupère des tessons d’son enfance qu’il avait pas eue mise au clou qu’elle était son enfance chez les pères du p’tit séminaire qu’on tout des odeurs rances de la misère soumise joyeuse comme pain rassis de la rigueur aux relents privations et enfermement pas question de tirer les sonnettes des portes et de se barrer en courant et en se tordant pareil que les mômes des rues c’est pour ça qu’on s’entendait deux vrais larrons en vadrouille…
      Je vous ai dit je n’vais pas vous raconter ma vie ou alors des fragments comme ça balancés cocktaillisés contre le pare-brise d’une loco du TGV qui part de la Gare Montparnasse direction Saint-Malo là où peut-être si j’ai de la chance je pourrai retrouver deux heures cinquante plus tard l’écrivain Louis-Ferdinand Céline sur la chaussée granit gris de la plage du Sillon arpentant palabrant radotant dans sa houppelande déchirée aux coudes et son pantalon tirebouchonné avec ficelles bien sûr ce sera un revenant capricieux et fugace et les piafs têtus du bistrot de la Gare Montparnasse qui me taxent des miettes dorées croustillantes à même le pain au chocolat que je trempe dans le troisième café noir du soir avant de rentrer chez moi et le garçon qui a l’habitude il me voit presque chaque jour vers six heures me remettront les pendules à l’heure piaou ! piaou ! piaou !…
      - Alors c’est pas bientôt fini c’manuscrit depuis l’temps que vous l’écrivez votre bouquin y doit faire au moins 700… 800 pages… il me dit en chassant d’une main distraite les moineaux qui se pouillent au nom de deux bouts d’croissants abandonnés sur la table à côté…
      Je n’vais pas lui dire au garçon qui se pointe sympath dès qu’il me voit pour prendre des nouvelles de mon ours que si je traîne dans cette gare c’est qu’elle est tout près de la rue de l’Ouest où j’ai mes habitudes de quand j’étais une gamine de banlieue je vous ai raconté déjà et à cause de mon grand-père qui conduisait les locomotives non probable que je lui dirai pas il me croirait mais ça casserait chasserait l’image de la fille qui écrit dans les bistrots comme les gens croient que font font font les écrivains les vrais… faut pas leur retirer leurs rêves… c’est triste après quand on a plus les rêves qui nous tenaient accrochés à la rampe de l’escalier de la vie… ouais c’est triste…
      - Oh ! vous savez les vrais écrivains ils mettent souvent dix ans à écrire un livre… je lui dis pendant qu’il passe sa loque humide sur les tables un peu plus loin sur la mienne les moineaux ont repris leur manège ils picorent à donf des tas de petites miettes ils sont mes soleils de plumes… Le garçon revient vers ma table ses cheveux crépus sont presque blancs il a un sourire de bonté qui me rassure sur les êtres humains qui entrent dans mes histoires… Quand il approche les p’tits piafs ne se sauvent pas même s’il fait semblant avec des gestes des mains comme un épouvantail le patron il n’aime pas les tribus d’oiseaux ça fait mauvais effet pour les clients…

      Il me regarde amical le coup d’œil du complice qui n’pèse pas les bistrots aussi c’est mon domaine comme les gares et les rues de Macadam black je vous en ferai voir… Le garçon il a les iris couleur des nuits sorcières d’Afrique au moment pile où ça bascule du jour à l’ombre j’imagine avec la lisière fine de nacre blanc autour sûr qu’y a des années qu’il est là dans ce paysage apocalypse des gares où il voit filer le monde et lui il reste il est bien le seul avec ses poteaux du bistrot “ A l’Ouest ” il est pas d’ici il est pas d’ailleurs…
      Pendant qu’il s’acharne à essuyer la table voisine que les p’tits piafs mutinent de leurs soleils de plumes je vois ses mains larges qui pourraient tenir la faux le burin ou le mandole des beaux outils ses mains avec des doigts longs agiles des mains pour caresser la foudre et la neige je me dis… Je repense aus paluches de magicien qu’il avait mon grand-père Antonin le conducteur de locomotives c’était pas du tout des mains d’ouvrier et pourtant il a marné sur les locos vapeur au début les énormes cuirasses d’acier il fallait les manier comme des princesses des palais d’Orient il disait… les conduire façon dentelle ou du jardinier qui cultive ses fleurs… Vrai il avait aussi des mains de dresseur d’étincelles Antonin…
      Rapide pas que le tôlier remarque il se penche…
      - Si vous voulez je finis dans une demi-heure… on peut se retrouver au parc à côté du cimetière y a plein d’écrivains d’enterrés j’en connais vous savez celui qui est monté sur un bidon en 68… y a des oiseaux aussi juste à droite pas loin de la fontaine vous verrez ça sent très bon des aubépines je crois… c’est un banc qu’est toujours vide si vous voulez… vous me lirez des pages de votre bouquin… Oh ! pas beaucoup une ou deux pages juste pour l’impression hein ?…
      Autour de nous les piafs se sont rapprochés une nouvelle fournée de voyageurs qui rapplique du coup les tables se remplissent c’est le St-Malo de 19H03 qui vient d’arriver faut que je réponde vite fait ses iris noirs font le va-et-vient de moi aux attablés qui attendent avec leur odeur salée verte elle me refile l’envie terrible d’océan qui mouille mes lèvres de sa goémon nostalgie je matte les arrivants un par un pas que je loupe un personnage…
      - D’accord… mais une ou deux pages hein… C’est un brouillon c’est pas fini du tout… c’est la première fois que j’aurai quelqu’un de simplement dans la vie un passant quoi à qui je lirai un extrait de mon ours avant qu’il existe que je l’aie peaufiné bricolé enchanté… et puis non il est pas si ordinaire que ça le garçon du bistrot de la Gare Montparnasse “ A l’Ouest ” vu qu’il s’intéresse qu’il demande… les bouquins ça doit le brancher même s’il est pas lecteur en fait il pourrait être un des personnages de l’histoire lui aussi et ça lui donne des droits…
      Déjà il s’en va prendre les commandes je vois l’anneau de nacre de ses iris qui fait comme un sceau de lait à une planète noire d’où rien ne sort… ses lèvres ont une moue d’émotion quand il murmure…
      - A sept heures trente… une demi-heure hein ? une demi-heure le banc aux aubépines hein ?… et il s’éloigne en faisant s’envoler les moineaux qui scintillent pareils à une parure de plumes dans le soleil ocre rose de la verrière…   
    























A suivre...

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Mardi 6 mai 2008 2 06 /05 /Mai /2008 23:18

       Ma machine à écrire s’appelait Calamity Jane 4
                          Epinay, samedi, 22 mars 2008

“ le public ne retient d’un écrivain, ou de ses écrits, que ce dont il a besoin, et se moque du reste. or ce qu’il en retient lui est, la plupart du temps, le moins indispensable, alors que ce qu’il laisse filer lui ferait le plus grand bien. grâce à quoi, je peux, au demeurant, continuer à amuser la galerie sans me faire flinguer, car si tout le monde comprenait, ce serait la fin des créateurs, vu qu’on partagerait la même fosse à purin. tandis que j’ai la mienne, que vous avez chacun la vôtre, et qu’il va de soi que ma fosse est la plus immonde. ”
Charles Bukowski Journal d’un vieux dégueulasse Ed.Grasset, 2007
       Je vous disais en commençant la petite chronique précédente que j’avais besoin d’une phrase ou deux de Buko pour me jeter dans l’magma suintant sa salive de mousse verte de l’écriture… Ouais c’est ça… j’en ai besoin et c’n’est pas du tout un prétexte parc’que l’histoire de Calamity Jane même si c’est sûr que les autres créateurs en ont une toute pareille et pas ordinaire c’est la mienne celle du moment que j’essaie de vous dire en plongeant farfouiller la chose tellement intime et fascinante… le moment où on se balance sur le tapis roulant de l’écriture et ce qu’y a juste avant ce passage-là la terreur la folie l’ascenseur qui au lieu de monter capturer la lune descend descend descend dans les fonds souterrains les plus obscurs d’abîmes raouf ! raouf !… où grouille la présence obscène de la hideuse forme noire… la mort de ceux qu’on aime… de leur conscience de leur lucidité de leur peau douce à lécher la seule mort en fait la nôtre qui nous fait hurler à la lune comme un chien ouaouf ! ouaouf !…
      Faut vous dire qu’au départ j’n’avais pas l’intention de vous raconter ça mon p’tit gourbi béton buveur d’eau sa table basse et ses paperasses par terre tombées de je n’sais quel arbre maître de mes forêts mes feuilles mortes ma machine à écrire l’odeur bonne du café la lune toujours pleine Bonie la chienne braqueuse de jambons à l’os les paillassons les boîtes de pub et nos déambulations d’papillons nocturnes et le reste… Non ! Eplucher mâchonner bavouiller les bouts d’pain qui m’ont nourrie à cette époque de ma faim féroce d’une fuite encore plus douloureuse que celle déjà pas mal de 20 piges accumulées dans mon corps termitière d’Afrique et au bout d’mes paluches pailletées d’ocres d’outremer de vermillon de terres… mes 20 piges de barbouille pour rien et la suite… leur faire faire la putain au pied d’ma petite lampe réverbère et les montrer les exhiber leur chair fraîche et mouillée sur des trottoirs de papier blafard c’est un truc vraiment dégueulasse alors !…
      Moi j’pensais qu’avec les livres ceux qu’on sue de joie et de p’tites pépites nacrées à écrire pour qu’ils soient lus enfin qu’ils soient sucés par les iris de ceux qui ont envie de ces prairies-là de minuscules instants que tout l’monde a oubliés on était débarrassé définitif de notre passion d’aboyer par ci d’aboyer par là ouaouf ! ouaouf !… au moins pour un morceau suffisant du temps et qu’on pouvait roupiller un peu ouf !… loin de la lune pleine et des feuilles d’arbres tombées…
      Ecrire sur sa family life ses petites affaires sordides ses vieux sublimes graves qu’il faut planter là pour enfin sortir la tête du pataquès tellement pourrave qu’il nous a menés direct jusqu’aux portes d’enfer des asiles d’aliénés ça me paraissait pire que de déballer les déchets d’mes poubelles que je partage avec les jeunes rats au museau rose fendu devant une foule de lascars qui a rien demandé… Et puis y a eu Céline et son Passage Choiseul y a eu Hank et son Journal d’un vieux dégueulasse et de les lire alors ça m’a fait le grand chambardement de la compréhension…
      Cette chose vous vous souvenez ? cette chose dont je vous ai causé qui était trop grande pour moi qui m’écrasait et que je voulais tant… tant quand j’avais six berges et que j’errais au bord du petit val je l’avais trouvée là posée comme un caillou rond et doux sur mon chemin elle était proche de moi je pouvais la ramasser la prendre la toucher c’était plus interdit ça n’me ferait pas mal…
      En lisant Céline et Hank je me disais ce qui était impensable je me disais moi aussi… et comme ils m’ouvraient la porte d’une souffrance la leur qu’on n’peut pas imaginer et qui nous embarque au milieu des fous au milieu de la bave incandescente du désarroi je me suis mise à vous parler de Calamity Jane pour que vous sachiez que l’écriture la création ce sont juste des cailloux blancs et ronds posés sur notre chemin pas plus pas moins…

      Donc je vous disais que pour fuir cette peur géante qui me verglaçait de sueur et qui avait pas de nom la chienne Bonie et moi on se ruait enfonçait perdait au creux des rues et des boulevards de la Babylone nocturne et que cette débandade insensée sans fin allait machiner les rencontres feu follet qui nous feraient ressortir des catacombes où toutes nos morts scintillaient et nous aveuglaient et où on était pour l’instant larguées total…
      L'odeur moisie de mes fringues champignonées à mort joutait contre celle de l’encre du papier de la cire des bougies et où la lampe veillait penchée au-dessus de mes feuillets bouchonnés et de Calamity Jane elle m’attendait comme une boule de feu planquée à l’intérieur d’un cocktail Molotov…
      La monstrueuse forme noire avait pris un double visage sous le masque de la night que je n’savais pas et qui me faisait courir courir les lèvres mangées de mousse verte elle était à mes trousses je la sentais et Bonie la chienne la sentait pareil elle se retournait dans sa course stoppait radical aboyait en furie de hurlements… ouaouf ! ouaouf ! ouaouf !…
      Oui… elle avait le double visage de mon père qui s’était cassé d’la vie y a cinq piges de ça en me laissant dans le caddie un tas d’bazar d’enfance souffrance dont je me serais passée gentil et son masque maquillé blanc figé sous le givre en planquait un autre plus cruel plus envoûtant plus charogne mais que je ne voyais pas éblouie par la lumière indécente du Sud que j’étais et par le rayonnement luciole des citronniers tout en haut des terrasses et des petits jardins blancs d’Alger où je rêvais toutes les nuits que je courais dans les rues d’une autre Babylone…Pour celles et ceux qui ont l’envie de voir comment ça se fabrique réel l’écriture vous pouvez aller faire un tour du côté des fragments du récit “ Sous la peau des citrons ” qui sont aussi sur notre blog pas loin d’ici… alors vous comprendrez…
      Le masque c’était celui d’un écrivain algérien que je venais de rencontrer dans une librairie arabe au bord du fleuve enfin presque et que tout le monde connaît où il marnait esclave après avoir fichu le camp de son pays malade de la peste encore une autre mais qui a les mêmes maniganceurs vous savez ? et il avait pris pour moi peu à peu le faciès hilare et fou de Caligula… je vous raconterai…
      La monstrueuse la méduse et ses blacks corbacs qui avaient cerné Vincent juste avant qu’il se tire une balle dans le ventre ils tournaient autour de nous la chienne Bonie et moi dans nos cavales sur les chemins familiers que j’empruntais le jour en compagnie de Caligula quand il délaissait sa librairie et je n’le savais pas… Mais l’instinct de la vie chaude qui me venait probable des êtres qui m’aimaient les créatures souvent animales et un peu humaines qui me protégeaient de leur bonté simple et de leur petite farouche de lampe allumée notre fanal d’insomnie au creux de la géante Babylone nocturne me poussait roulait déboulait direction les quartiers où ma jeunesse avait croisé celles des garçons blacks ivres de musique et de Blues du côté de la rue de l’Ouest…
      C’est une de ces nuits alors que la neige s’était mise à tomber on n’s’y attendait pas on avait aucun abri à proximité elle nous sucrait les babines et même si notre peau avait la chaleur des grandes lessives bouillonnant dans les baquets bleus où la vie clapote monte déborde même si on était dans toutes nos extrémités avec la ville petite putain complice sous nos pattes j’étais en train de me dire que ça serait bien de s’arrêter quelque part où personne ne pourrait nous mettre la main dessus vu qu’on était des fantômes déjà à moitié sapées de poudre blanche…
      Ouais ça serait bien de se dégotter une sorte de troquet comme y’en a que dans les ports à Saint-Malo j’en ai débusqué des comme ça bien plus tard bourrés de types qui sont revenus et qui sentent le phoque et le sel et qui ne causent pas la gueule pétée d’étoiles à Amsterdam aussi et dedans c’était des femmes qui ont tout donné leur chair rouge flasque et généreuse moulée dans des nylons blacks comme de très vieux oiseaux migrateurs… les ports du Nord j’les connais j’y ai traîné dans les années 70 c’est loin à l’époque on pouvait tout… Hambourg Rotterdam Anvers un troquet avec un poêle où je ferais fondre mes fringues gelées et je chaufferais un peu mes arpions en même temps je m’avalerais un p’tit noir pendant que Bonie la chienne fumerait de sa houppelande collée de boue et d’odeurs des caniveaux… ça nous ferait une pause ça serait pas mal…
       Rue de l’Ouest dans les sixties y avait des squatts des musiciens fous ivres de musique d’Afrika et de poudrerie… des cinoches trop vieux des impasses où des ateliers d’artistes crevaient leurs murs délabrés sur des jardins plein de statues de chats d’arbres centenaires… maintenant y’a plus rien y’a la night sur macadam black et c’est tout…        Just on est tombé dessus sa tâche de lumière jaune lavée qui s’étalait en plein tourbillons de flocons frais que la chienne Bonie qui a toujours jamais rien compris aux phénomènes naturels poursuivait bondissait sautait en claquant des babines ouaouf ! ouaouf ! ouaouf ! elle croyait à une conspiration de tous les diables contre elle Bonie elle était tout en pattes et en gueule en estomac et en débordements mais son cerveau il suivait pas… on y pouvait rien personne lui en voulait…
      C’était un bistrot de revenants comme il nous fallait et j’ai pas su le retrouver quand j’y suis allée dans c’coin-là des jours des années après mais cette nuit précisément on n’pouvait pas tomber mieux il avait l’allure qui convenait à notre folie… Il s’appelait “ A la lanterne ” et toute la boutique à l’extérieur était peinte couleur de sang vif qui lui donnait au cœur de la night et de son déshabillé nylon noir un goût d’orgie sous le falot qui se balançait au-dessus de la porte et j’vous jure que c’était une vraie lampe tempête hallucinée qui faisait de la gargote un repère de pirates et de jacobins où on serait en bonne compagnie ma frangine Bonie et moi…
      Pour voir c’qui se tramait à l’intérieur du gourbi y’avait qu’à rentrer c’était enfumé comme les forges de Satan là-dedans et fallait écarter une sorte de brouillard rouquin qui jaillissait de la pelure de tous les entassés dans les coins sur les tables de tous les vautrés seuls ou les uns contre les autres et de la machine à café pour finir qui pompait comme une loco à vapeur…
      Sûr qu’on était pas loin du tripot de Céline à Londres et c’est drôle parc’que vu ce qu’on fuyait on aurait eu des raisons de se méfier des lieux où le sang bouillonne et cuit plein ses grandes marmites mais on l’a senti de suite ceux qui avaient comme nous poussé la porte du bistrot “ A la lanterne ” étaient des marins égarés qui avaient basculé par-dessus bord un jour de gros temps et on s’était ramenés là envoûtés aspirés par des traces qu’on a pas vues qui mangeaient les semelles de nos pompes les lâchaient plus… Probable que Bonie la chienne elle avait senti les relents les sueurs fades des autres ouistitis qui s’arrachaient l’un et puis l’autre à l’atmosphère de brûlot et de gros rouge chauffé de la gargote avant que la bave rose de l’aube guillotine leur dégueule dessus…
      D’ailleurs faut que je vous dise qu’à peine poussé la porte pendant que je restais agrafée au linoléum grenade écrasée autour de mes baskets qui leur giclait dessus et que j’écarquillais mes yeux gavés d’embruns aux odeurs de patate douce Bonie la traqueuse de jambons à l’os m’avait plantée là je n’l’avais plus vue on aurait dit que sa peau et ses poils ocres tout hérissés s’étaient dissous écartelés bouillis et que ses os mêmes avaient tourné gélatine à l’intérieur de la purée rousse… j’entendais rien que ses aboiements joyeux l’horrible ce qu’elle allait encore manigancer piller ripailler… ouaouf ! ouaouf ! ouaouf ! je m’attendais pas… ça serait le pire forcé elle m’avait habituée… bientôt 20 piges que je fricotais dans ses malfaisances…
      C’était une engeance du diable une bestiole satanique et l’imposture qui la faisait invisible je la soupçonnais arc-en-ciel juste pour les yeux Bonie elle était la soustraction des couleurs mais son odeur elle me restait on me reniflait de très loin à l’autre bout des rues avant que j’approche c’était cuit mes fringues elles en étaient embaumées joli… Si on rajoute les relents moisis de mon gourbi béton qui m’envasaient lents mes berges je cumulais sur moi le maximum d’accointances avec une Babylone engloutie ma petite ville d’Is et ça me rendait bien des services pour écumer les solitudes vertes de l’écriture… ouaouf ! ouaouf !…
      Bon mais avant de vous raconter mon histoire avec le bistro de la lanterne et ses revenants tous revenus d’une histoire d’un monde d’une vie qui les a crachés là à marée descendante comme des vieux coquillages trop ringards pour pouvoir encore faire partie de la mouvante houle de ceux qui composent ce qu’on appelle une société faut quand même que je vous continue un peu les aventures de Calamity Jane sinon vous n’comprendrez pas… Oh ! pas beaucoup deux trois mots ayez pas peur… Calamity Jane avec elle c’est simple en tapant de deux doigts sur son clavier ta ta ta ta ta !… et Hop !… en sautant par-dessus le “ e ”…        Faut vous dire que si un jour j’ai décidé de faire rentrer une machine à écrire à l’intérieur de notre gourbi où la table basse les tapis de brins de tissus outremer orange et vert noués les feuilles de papier jetées ci et là la petite lampe familière la cafetière toujours à moitié pleine les étagères bourrées de bouquins Bonie la chienne lunatique et moi on moisissait gentil avec la complicité du béton qui buvait l’eau des égouts c’est d’abord pas que je vous mente et que je vous fasse le coup de l’écrivaine qui n’s’y retrouve plus au milieu de sa géante pile de feuillets noircis son récit unique trop extra même pas publié encore qu’il est… non… Calamity Jane c’était d’abord pour écrire mes piges dans les quelques revues qui voulaient bien de nous et qui nous nourrissaient… à l’époque on n’était pas exigeantes… faut vous dire aussi qu’on revenait de loin comme les passants du bistro “ A la lanterne ” je vous raconterai…
      Ça en fait des choses et je n’sais pas si ça vaut vraiment la peine que je vous fasse entrer dans mon atmosphère d’aquarium de ce temps et là-dedans un canal entier s’était arrêté formidable main on était pas à l’étroit vu qu’on débordait comme on voulait comme je vous ai raconté notre folie la chienne Bonie et moi avec Calamity Jane qui bullait aussi en bonne compagnie ça va de soi…
      Je vous ai dit au départ qu’avant d’avoir lu Céline et Buko jamais j’ai eu dans l’idée de faire de l’écriture avec mes p’tites histoires et les carambouilles d’aventures où je me suis fourrée pour enchanter ma vie de fleurs de grenadiers fabuleuses eh bien pour c’qui est de l’incroyable existence de Calamity Jane c’est pareil… Oui… j’avais comme qui dirait toujours eu bien du mal à payer mon terme ça n’vous dit rien ? vu que le seul métier que j’ai pratiqué pour de vrai et là j’ai usé mes paumes sur des pains de terre ronde saignante avec de minuscules grumeaux de pierre aigus qui rentraient dedans je vous raconterai ça aussi la céramique c’est un métier mais j’n’ai jamais pu me faire payer pour les pots les assiettes les bols qui sortaient de mes mains ça n’vous dit rien…
      Alors après les années passées à enfourcher la mobylette la bleue pour faire le coursier vous vous souvenez ? je m’suis rappelé bêtement qu’à l’école celle du tableau noir et du chiffon mouillé j’étais bonne en rédaction et rédiger des notes de lecture pour des magazines des revues ça ne me posait pas de problème… L’écriture j’me rendais pas compte j’avais pas arrêté depuis mon enfance barre de chocolat noire moisie et morceau de baguette du goûter à la pension de m’enfoncer dedans et d’y prendre la fuite c’était mon issue de secours mon refuge ma trace de lumière brillante ma déchirure désespoir mon ange de joie ma foudre apprivoisée…
      J’écrivais sur tout sur rien à l’envers du sommeil et des brins d’herbe dans la marge des cahiers de compte de la sœur économe entre les lignes des livres et aussi pour exaspérer les maîtres… j’écrivais et je croyais que tout le monde en faisait autant… J’écrivais et je dessinais comme font les êtres simples et les enfants parc’que c’est le seul territoire où personne ne peut venir te faire du mal une radieuse solitude… Comment j’aurais survécu à la cruauté du monde si j’n’avais pas eu ça ?
      J’écrivais pas pour raconter des choses juste pour aboyer ouaouf ! ouaouf ! ouaouf ! je vous l’ai dit pour aboyer hurler gémir fiche le camp très loin au plus loin de l’enfance où on est broyé par ce qui vient des autres… Ouais j’ai jamais désiré que d’apprendre à aboyer… ouaouf ! ouaouf !
      Alors Calamity Jane les fiches de lecture Clic-clac ! clic- clac !… en sautant par‑dessus la lettre “ e ” Hop !… c’était facile… j’ai poussé la porte d’une librairie arabe dans une rue du 5ème peu importe le nom parce que j’avais rien à perdre et que l’Orient c’est une de mes traces d’enfance banlieue vous savez… retrouver Auber notre sixième et mes p’tits frangins d’Algérie… et j’ai pris en pleine figure des iris noirs qui m’ont définitif crevé le cœur et je me suis perdue au fond tout au fond de ma folie… ouaouf ! ouaouf !
      Alors Calamity Jane Clic-clac ! clic-clac !… en même temps que la première fiche de lecture sur le livre d’un écrivain d’Algérie que j’aime bien on se connaît de loin on se renifle au milieu de l’odeur des citronniers j’ai expédié à une revue qui démarrait que j’avais dénichée dans le rayon Maghreb de la Fnac c’était ma bibliothèque favorite par une jolie coïncidence poétique les premières pages de mon premier conte qui s’appelait Par la queue des diables ouaouf ! ouaouf !…  A suivre... 
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Mercredi 16 novembre 2005 3 16 /11 /Nov /2005 00:00


Journal d’une fille de banlieue
Une fille qui écrit sans papier

Gare du Nord Gare du Nord… toujours plus vers le Nord dans la banlieue sur Macadam city blues vous connaissez ?

Gare du Nord.
Y a des heures de la nuit où on les croise beaucoup moins les vigiles bleu-noir avec leurs chiens noir-noir d’ennui la tête dans leur muselière muselée comme à l’intérieur de la cagoule noire rebelle et guerrière des jeunes de la cité ou aussi la capuche du jogging et le bonnet qui tient bien les dread locks en dessous mais c’est pas vraiment le même désastre vu que les humains eux ils ont pas envie qu’on les traite comme des chiens justement.
Ouais… y’a des heures de la nuit rousse son vieux mégot fatigue au bec… et pourtant c’est la fête au-dedans de ses tripes macadam le samedi soir au long des trottoirs blues qui virent au rouge savane des histoires et des coups de poing sur l’épaule où on oublie les machines suceuses lâpeuses frotteuses astiqueuses qui zigzaguent entre les bandes de rats assis sur leur derrière museau fendu rose au vent froid de ce bout d’automne s’traînant par ici…
Ouais… y’a des heures où seuls les rats anthracite au poil hirsute en ont encore le goût de l’atmosphère de Macadam city blues et de sa Gare du Nord…

Gare du Nord vous connaissez ?

Y’a des nuits et des jours où on aimerait bien se tirer de là… S’arrimer à un immense rafiot aux voiles très mitées trouées et la prendre en pleines dents l’odeur âpre douce d’Océan et se faire corsaire avec des batailles d’écume et des extincteurs d’eau de mer à en plus finir nos feux qui couvent flammes géantes sous les braises de nos impuissances marines calcinées.
Ça crame drôlement par ces temps et c’est pas ce qu’on croit… alors on serait naufrageurs peut-être des navires bourrés de baskets rouges noires blanches et de souliers venus d’ailleurs qui n’valent pas un rond leurs semelles pneus de camions qui ont roulé leurs carrosses d’éléphants blancs tirés sur des sentiers de brousse empoussiérés rouges et sans fin…
Y’a des nuits et des jours où on n’croise vraiment que le regard fuyant fou de peur des rats qui se ruent sous les tas de fils tombés au pied des poteaux d’électricité pour se cacher s’dénicher un refuge une maison et là devant nos yeux ils meurent en hurlant et rouge leur sang pointillé au bout de leurs oreilles tandis que les trains qui s’en vont toujours quelque part font un bruit d’enfer. Traderidera…

Gare du Nord vous connaissez ?

Quand donc elle est arrivée là Marion avec le chien Sentinelle dans ses pas et la musette militaire où elle a dessiné des choses que la pluie à bien léchées depuis et juste dedans les affaires que le SAMSOC lui a refilé elle sait plus trop… Mais maintenant y a la couverture orange avec des losanges vert pomme qu’elle a troqué chez les récupérateurs contre un peu d’la monnaie que la fille du train a mis au creux d’sa main…
Y’a la couverture pour le chien Sentinelle et pour elle dans l’courant d’l’hiver qui a pas l’air d’une saison mais d’un coup de neige d’extincteur dans le dos… Y’a la couverture et ça c’est chouette !…
Y’a la couverture orange et les losanges vert pomme pour une fois qu’elle peut avoir une affaire avec d’la couleur qui lui va c’est miracle et pas cher encore…
Y’a la couverture et puis y’a autre chose que Marion a pas su expliquer au chien Sentinelle son confident qui comprend sans les mots.

Gare du Nord vous connaissez ?

- T’es journaliste alors ?… Ses yeux de ce bleu-là qui te submerge et que tu n’peux rien contre… du bleu pirouettes galipettes au milieu des fleurs de lin et des lavandes petites mais le parfum grand comme l’odeur des lessives des lavandières qui te prend toute la peau et te la retourne… un parfum de rivière et de terre frottée par le soleil du même coup…
Ses yeux ils me faisaient basculer dans les remous d’Océan hier… ses yeux d’enfance pas encore brûlée au petit feu de l’agonie de vivre… dedans y avait tout… il y a longtemps… quelque part…
- Ouais… si tu veux… j’écris pour des revues… la vie des gens quoi… enfin quand ils veulent bien me raconter… Et puis sur des livres aussi… enfin tu vois…
- Ah ! sur des livres… Elle a fait la moue comme quelqu’un qui a le sentiment d’une chose drôlement ennuyeuse et elle l’a chassée en éclatant de rire devant l’air agacé du type de la guitoune d’où le parfum café ne sortait plus que par petits morceaux cassés qui venait voir quand on allait finir par dégager de là et lui laisser la place au milieu des sacs poubelles plastique bleu remplis de toutes les odeurs de sa vie.
- Ouais des livres… mais ce que j’aime bien c’est écrire des histoires…
On marchait sous la lueur noir-mauve de la verrière avec au-dessus très loin les champs de lin obscurs des étoiles qui éclairaient un peu et je songeais en la regardant comme ça pendant qu’elle réfléchissait à des choses à elle que si j’avais eu une fille j’aurais voulu qu’elle soit comme elle et que ça m’aurait mis des tas de soleils bleus ébouriffés dans ma vie.

Gare du Nord.

Les rats ils pointent leur museau rose fendu de sous les rails où ils crèchent à cette heure justement… Les rats anthracite partout où on vit on les retrouve discrets silencieux au cœur de la nuit rouge de la savane ils savent avant nous ce qui se trâme et ils secouent la cendre orangée des cauchemars anciens pour venir à la rescousse sur Macadam city blues.

Gare du Nord vous connaissez ?

Brutale elle s’est arrêtée juste avant qu’on soit embarquées par le courant d’air qui emporte les musiciens et leurs petits singes faisant la manche dans une casquette black pailletée de rouge rouge pour pas que les vigiles les chassent vers les porches sombres où ils disparaissent comme derrière des rideaux de scène.
- Eh ! ma jolie… par là c’est plus mon quartier… j’m’aventure pas quand j’connais pas… de l’autre côté y m’laissent alors j’vais retrouver Sentinelle… Faut qu’on s’chauffe un peu les pattes à l’électrique avant qu’y n’ferment…
Je la regardais… jeune tellement jeune… seize ans pas plus… quand j’étais ado comme elle dans les années… 70… faut dire que ça fait un moment… les copines erraient à la recherche d’une piaule où dormir un soir après avoir quitté la maison vu qu’on n’les y retenait pas… Quand j’étais ado comme elle… y’avait… 30 ans au moins… c’était tout pareil aujourd’hui alors ?…
Où donc le wagon rempli de rêves nous a-t-il filé entre les doigts ? Ouais… où donc ?…
Ses yeux bleus de lin me fixaient encore une fois avant de disparaître dans la nuit alors j’ai dit très vite les mots qui me passaient par la tête même si c’étaient des mots pour rien…
- Eh Marion ! toi aussi tu devrais la raconter ton histoire… L’écrire à la craie de couleur sur les trottoirs… Pas besoin de papier Marion !… Regarde les murs des entrepôts le long des rails…
Elle m’a fait un grand signe de la main en se retournant vu qu’elle était déjà loin parmi les gens qui avaient des allures de gros animaux endormis et elle a crié pour que j’entende malgré le bruit de la machine suceuse qui avalait tout…
- Eh ! merci pour la couverture ma jolie…

 



Gare du Nord vous connaissez ?
Une fille qui écrit sur Macadam black goudron ça vous dit quelque chose… quai 36 ou bien comme ça vous l’avez p’t’être vue y’a de ça… quelques temps quand vous rentriez de vos heures de nuit… sacs poubelles serpillières balais et seaux… Pfuitt… Pfuitt… juste une petite coulée d’eau savonneuse pas plus… les doigts frottés rincés usés…
D’abord il avait fallu faucher les craies de couleur à la papeterie du Faubourg… des craies de couleur bien entendu… des craies de couleur pour des mots de couleur pas moins !
Des mots de couleur sur Macadam black très black alors… mais Marion les mots ça lui disait pas et aux gens qui essuyaient leurs pieds sur la peau de Macadam black non plus… On leur en avait tant mis des mots sur les papiers qui promettaient des choses… des choses de vents et de poussières…
Sauf deux qu’elle aimait bien par’que c’était joli et que ça faisait de l’imagination… elle les avait vu écrits en gras dans un journal après un très énorme incendie de voitures quelque part vous comprenez ?
Alors elle avait commencé avec ça vu que c’était leur histoire à Sentinelle et à elle aussi… une histoire de feu en dedans et de froid tout blanc pour finir…
Neige carbonique…
Elle l’avait écrit partout sur les quais de la Gare du Nord Marion avec les craies de couleur et la neige qui éteint les incendies dans le cœur des gens avait pris la couleur rouge de la savane rouge et sang pour finir…
Neige carbonique…
Effacer le feu… effacer la vie… effacer les gens… mais rouge alors la neige elle peut plus rien effacer du tout vous comprenez ?

C’est comme ça sûrement que ça lui est venu à Marion l’envie d’une chose qui va beaucoup plus loin que les mots… les mots pour rien… l’envie des images qu’on dessine rouge rouge et sang sur les murs de papier…
L’envie des images et des bombes vous comprenez ?

Gare du Nord Gare du Nord… toujours plus vers le Nord dans la banlieue sur Macadam city blues…

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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Mercredi 16 novembre 2005 3 16 /11 /Nov /2005 00:00
 
 
Journal d’une fille de banlieue
Une fille qui écrit sans papier
 
      Gare du Nord Gare du Nord… toujours plus vers le Nord dans la banlieue sur Macadam city blues vous connaissez ?
 
      Gare du Nord.
      Y a des heures de la nuit où on les croise beaucoup moins les vigiles bleu-noir avec leurs chiens noir-noir d’ennui la tête dans leur muselière muselée comme à l’intérieur de la cagoule noire rebelle et guerrière des jeunes de la cité ou aussi la capuche du jogging et le bonnet qui tient bien les dread locks en dessous mais c’est pas vraiment le même désastre vu que les humains eux ils ont pas envie qu’on les traite comme des chiens justement.
      Ouais… y’a des heures de la nuit rousse son vieux mégot fatigue au bec… et pourtant c’est la fête au-dedans de ses tripes macadam le samedi soir au long des trottoirs blues qui virent au rouge savane des histoires et des coups de poing sur l’épaule où on oublie les machines suceuses lâpeuses frotteuses astiqueuses qui zigzaguent entre les bandes de rats assis sur leur derrière museau fendu rose au vent froid de ce bout d’automne s’traînant par ici…
      Ouais… y’a des heures où seuls les rats anthracite au poil hirsute en ont encore le goût de l’atmosphère de Macadam city blues et de sa Gare du Nord…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Y’a des nuits et des jours où on aimerait bien se tirer de là… S’arrimer à un immense rafiot aux voiles très mitées trouées et la prendre en pleines dents l’odeur âpre douce d’Océan et se faire corsaire avec des batailles d’écume et des extincteurs d’eau de mer à en plus finir nos feux qui couvent flammes géantes sous les braises de nos impuissances marines calcinées.
      Ça crame drôlement par ces temps et c’est pas ce qu’on croit… alors on serait naufrageurs peut-être des navires bourrés de baskets rouges noires blanches et de souliers venus d’ailleurs qui n’valent pas un rond leurs semelles pneus de camions qui ont roulé leurs carrosses d’éléphants blancs tirés sur des sentiers de brousse empoussiérés rouges et sans fin…
      Y’a des nuits et des jours où on n’croise vraiment que le regard fuyant fou de peur des rats qui se ruent sous les tas de fils tombés au pied des poteaux d’électricité pour se cacher s’dénicher un refuge une maison et là devant nos yeux ils meurent en hurlant et rouge leur sang pointillé au bout de leurs oreilles tandis que les trains qui s’en vont toujours quelque part font un bruit d’enfer. Traderidera…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Quand donc elle est arrivée là Marion avec le chien Sentinelle dans ses pas et la musette militaire où elle a dessiné des choses que la pluie à bien léchées depuis et juste dedans les affaires que le SAMSOC lui a refilé elle sait plus trop… Mais maintenant y a la couverture orange avec des losanges vert pomme qu’elle a troqué chez les récupérateurs contre un peu d’la monnaie que la fille du train a mis au creux d’sa main…
      Y’a la couverture pour le chien Sentinelle et pour elle dans l’courant d’l’hiver qui a pas l’air d’une saison mais d’un coup de neige d’extincteur dans le dos… Y’a la couverture et ça c’est chouette !…
Y’a la couverture orange et les losanges vert pomme pour une fois qu’elle peut avoir une affaire avec d’la couleur qui lui va c’est miracle et pas cher encore…
      Y’a la couverture et puis y’a autre chose que Marion a pas su expliquer au chien Sentinelle son confident qui comprend sans les mots.
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
       - T’es journaliste alors ?… Ses yeux de ce bleu-là qui te submerge et que tu n’peux rien contre… du bleu pirouettes galipettes au milieu des fleurs de lin et des lavandes petites mais le parfum grand comme l’odeur des lessives des lavandières qui te prend toute la peau et te la retourne… un parfum de rivière et de terre frottée par le soleil du même coup…
      Ses yeux ils me faisaient basculer dans les remous d’Océan hier… ses yeux d’enfance pas encore brûlée au petit feu de l’agonie de vivre… dedans y avait tout… il y a longtemps… quelque part…
      - Ouais… si tu veux… j’écris pour des revues… la vie des gens quoi… enfin quand ils veulent bien me raconter… Et puis sur des livres aussi… enfin tu vois…
      - Ah ! sur des livres… Elle a fait la moue comme quelqu’un qui a le sentiment d’une chose drôlement ennuyeuse et elle l’a chassée en éclatant de rire devant l’air agacé du type de la guitoune d’où le parfum café ne sortait plus que par petits morceaux cassés qui venait voir quand on allait finir par dégager de là et lui laisser la place au milieu des sacs poubelles plastique bleu remplis de toutes les odeurs de sa vie.
      - Ouais des livres… mais ce que j’aime bien c’est écrire des histoires…
      On marchait sous la lueur noir-mauve de la verrière avec au-dessus très loin les champs de lin obscurs des étoiles qui éclairaient un peu et je songeais en la regardant comme ça pendant qu’elle réfléchissait à des choses à elle que si j’avais eu une fille j’aurais voulu qu’elle soit comme elle et que ça m’aurait mis des tas de soleils bleus ébouriffés dans ma vie.
 
      Gare du Nord.
 
      Les rats ils pointent leur museau rose fendu de sous les rails où ils crèchent à cette heure justement… Les rats anthracite partout où on vit on les retrouve discrets silencieux au cœur de la nuit rouge de la savane ils savent avant nous ce qui se trâme et ils secouent la cendre orangée des cauchemars anciens pour venir à la rescousse sur Macadam city blues.
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Brutale elle s’est arrêtée juste avant qu’on soit embarquées par le courant d’air qui emporte les musiciens et leurs petits singes faisant la manche dans une casquette black pailletée de rouge rouge pour pas que les vigiles les chassent vers les porches sombres où ils disparaissent comme derrière des rideaux de scène.
      - Eh ! ma jolie… par là c’est plus mon quartier… j’m’aventure pas quand j’connais pas… de l’autre côté y m’laissent alors j’vais retrouver Sentinelle… Faut qu’on s’chauffe un peu les pattes à l’électrique avant qu’y n’ferment…
      Je la regardais… jeune tellement jeune… seize ans pas plus… quand j’étais ado comme elle dans les années… 70… faut dire que ça fait un moment… les copines erraient à la recherche d’une piaule où dormir un soir après avoir quitté la maison vu qu’on n’les y retenait pas… Quand j’étais ado comme elle… y’avait… 30 ans au moins… c’était tout pareil aujourd’hui alors ?…
      Où donc le wagon rempli de rêves nous a-t-il filé entre les doigts ? Ouais… où donc ?…
      Ses yeux bleus de lin me fixaient encore une fois avant de disparaître dans la nuit alors j’ai dit très vite les mots qui me passaient par la tête même si c’étaient des mots pour rien…
      - Eh Marion ! toi aussi tu devrais la raconter ton histoire… L’écrire à la craie de couleur sur les trottoirs… Pas besoin de papier Marion !…       Regarde les murs des entrepôts le long des rails…
      Elle m’a fait un grand signe de la main en se retournant vu qu’elle était déjà loin parmi les gens qui avaient des allures de gros animaux endormis et elle a crié pour que j’entende malgré le bruit de la machine suceuse qui avalait tout…
      - Eh ! merci pour la couverture ma jolie…
       Gare du Nord vous connaissez ?
      Une fille qui écrit sur Macadam black goudron ça vous dit quelque chose… quai 36 ou bien comme ça vous l’avez p’t’être vue y’a de ça… quelques temps quand vous rentriez de vos heures de nuit… sacs poubelles serpillières balais et seaux… Pfuitt… Pfuitt… juste une petite coulée d’eau savonneuse pas plus… les doigts frottés rincés usés…
      D’abord il avait fallu faucher les craies de couleur à la papeterie du Faubourg… des craies de couleur bien entendu… des craies de couleur pour des mots de couleur pas moins !
      Des mots de couleur sur Macadam black très black alors… mais Marion les mots ça lui disait pas et aux gens qui essuyaient leurs pieds sur la peau de Macadam black non plus… On leur en avait tant mis des mots sur les papiers qui promettaient des choses… des choses de vents et de poussières…
      Sauf deux qu’elle aimait bien par’que c’était joli et que ça faisait de l’imagination… elle les avait vu écrits en gras dans un journal après un très énorme incendie de voitures quelque part vous comprenez ?
      Alors elle avait commencé avec ça vu que c’était leur histoire à Sentinelle et à elle aussi… une histoire de feu en dedans et de froid tout blanc pour finir…
      Neige carbonique…
      Elle l’avait écrit partout sur les quais de la Gare du Nord Marion avec les craies de couleur et la neige qui éteint les incendies dans le cœur des gens avait pris la couleur rouge de la savane rouge et sang pour finir…
      Neige carbonique…
      Effacer le feu… effacer la vie… effacer les gens… mais rouge alors la neige elle peut plus rien effacer du tout vous comprenez ?
 
      C’est comme ça sûrement que ça lui est venu à Marion l’envie d’une chose qui va beaucoup plus loin que les mots… les mots pour rien… l’envie des images qu’on dessine rouge rouge et sang sur les murs de papier…
      L’envie des images et des bombes vous comprenez ?
 
      Gare du Nord Gare du Nord… toujours plus vers le Nord dans la banlieue sur Macadam city blues…
 
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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