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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Jeudi 25 septembre 2008 4 25 /09 /Sep /2008 23:05

La Closerie des Lilas suite...

            Ce banc solitaire comme un saule qui ne voyagera pas était placé à l'écart afin que je ne distingue de ces lieux clos sur leur mystère que l'auréole turquoise et cerise des lampes à gaz fleurissant des terrasses vitrées de brume. Ou encore les lampions clignotant de tous leurs yeux et qui brouillaient les miens jusqu'à la brûlure. Je m'approchais assez près papillon de nuit pour imaginer le feu qui en dévorait d'autres. Je m'approchais d'assez loin pour ne rien connaître de mon propre feu pétillant dans la lumière sourde des squatts de la rue de l'Ouest.
            Et puis je repartais très fière de n'avoir pas cédé au désir d'entrer dans les dessous de la ville fourrure et de ses écrivains. Je repartais pour longtemps avant de revenir à nouveau comme attirée malgré moi dans un mouvement sinueux me cogner contre la paroi invisible de ce lieu aux lampes interdites.
          - La Closerie des Lilas… cela vous plairait ? aviez-vous demandé à l'autre bout d'une ligne où résonnait votre voix dont la douceur m'avait étonnée et troublée aussi. Je vous imaginais plus nerveuse comme il me semblait que devaient l'être également ces femmes dont vous me parliez avec enthousiasme et que je croyais enfant depuis mon ghetto bleu inaccessibles souveraines d'un paysage de velours de soie écarlate et de plumes d'aigrettes d'un gris bleuté tel le bord d'un étang au petit jour.
          Exclue de cet univers où tout doit être raffiné… élégant et remarquablement intelligent je m'étais habituée à d'autres mascarades. J'étais persuadée que chaque milieu disposait d'espaces cloisonnés fermés sur eux‑mêmes comme des caveaux. Seuls les êtres doués du pouvoir de métamorphose des bouffons ou de la souplesse des chats parvenaient à se mouvoir entre tous ces mondes.
          J’étais fidèle à des silhouettes égarées qui déambulaient comme des navires sans ivre sse toujours plus vers l'Ouest avant de s'échouer en rade à la table d'un vieux bistrot parisien où une femme qui n'avait pas d'âge servait de la bière et des chocolats moussant de lait frais. On pouvait s'y asseoir jusqu'aux heures approximatives quand rentrer chez soi devient pensable après avoir goûté avec effraction à ces petits-déjeuners nocturnes connus des artistes et des ouvriers qui marnent pendant que les autres dorment.
         Non. A la Closerie des Lilas je n'y venais pas. Je n'en poussais pas la porte. Je n'en écoutais pas le piano. Je l'ai dit je restais dehors au loin ou des fois très près pour entendre les rires et les bruits qui appartenaient à ce monde où on buvait du champagne vers seize heures.
          Moi c'était l'heure à laquelle je buvais mon café afin de tenter de me réveiller et me donner de l'inspiration. Mais cela bien sûr je ne vous le dirais pas. Car en dépit de la façon que vous aviez de m'écouter en inclinant un peu la tête de manière à ce que vos boucles d'oreilles accompagnent ce geste gracieux de leur reflet fauve il me semblait que vous ne pourriez pas le comprendre.
          J'avais d'ailleurs menti avant vous au sujet de cette vie-là à tous ces personnages très littéraires que je croisais souvent désormais dans le théâtre saugrenu auquel ils appartenaient avec nonchalance. Et dont je me demandais s'ils quittaient même les coulisses après le spectacle. Car il était leur façon de se mouvoir ou peut-être de s'émouvoir sous la couche de fond de teint rose et sucré qui les faisait se ressembler au point que seule leur voix me permettait de les reconnaître. Je leur mentais avec honte au départ ayant la conviction naïve qu'ils étaient des princes et avec délice à l'arrivée les sachant bien plus ordinaires que mon ami le joueur de guitare de la rue de l'Ouest.
          La Closerie des Lilas je ne savais même pas où ça se trouvait à l'époque de notre gueuse jeunesse qui ne manquait pas d'océans turquoise où plongeaient de gros soleils jaunes pris sur le vif de l'été à l'intérieur des bassines qu'on reconnaissait au premier coup d'œil pour avoir traîné dans tous les bordels et accueilli les plus adorables corps de filles croquées jusqu’aux recoins de chair cerise par Toulouse Lautrec qui boitillait d'un bistrot à l'autre ou par le père Renoir.
          Non je ne le savais pas avant d'avoir un soir de récente promenade en remontant du Jardin du Luxembourg où j'avais mangé en cachette et avec volupté une crêpe dont le beurre fondait sur mes doigts que je léchais ensuite pour mon plus délic ieux dîner remarqué par hasard un type black qui ouvrait des portières comme on ouvre des huîtres.
          Interdite j'avais observé ses gestes qui ressemblaient à une pantomime grotesque mais très bien exécutée avec un talent certain ajusté à celui des acteurs principaux. Ils passaient un bras autour de la taille d'une fourrure aux reflets argentés ou d'un tailleur finissant sur une jupe qu'on devinait fendue jusqu'en haut et de l'autre main tendaient les clefs. C'était un monde où les figurants avaient autant d'importance que les premiers rôles dans l'exhibition de leur savoir faire.
          Moi qui avais avec tant de constance et de volonté hargneuse résisté de bien des façons à ce que je pensais être la plus humiliante des situations humaines consistant à avoir d'une certaine manière à obéir je n'en revenais pas. Voilà des gens qui avaient mis en scène leur servage avec talent et paraissaient à l'aise en faisant rien de moins que le trottoir devant maîtres et carrosses. Je songeais en les regardant aux jeunes Blacks musiciens des squatts de la rue de l'Ouest qui pour échapper à des besognes abrutissantes sur des machines à décerveler se livraient à des trafics plus illicites. Mais à cette heure précoce il n'y avait sur le trottoir que des moineaux.
A suivre...

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Jeudi 18 septembre 2008 4 18 /09 /Sep /2008 23:23

La Closerie des Lilas
Aux jeunes des cités de banlieue

      Dehors. D'habitude je la regarde de dehors. Assise sur un banc. C'était un mercredi de décembre à peine avant Noël et un peu après dix-sept heures que vous aviez eu envie de me revoir à cet endroit-là. Je ne sais pas à quoi il correspondait dans votre histoire mais dans la mienne il avait des résonances particulières qui me faisaient un peu mal parfois et que j'écartais comme on éloigne un papillon de nuit d'une flamme. Il me faisait un peu mal comme tous les lieux auxquels pour cause de classe sociale on se dit qu'on a pas droit. On se le dit de mémoire.
       Sans doute avais-je tort de voir les choses ainsi car vous étiez d'une gentillesse et d'une grandeur à désarmer tous mes désarrois.
        En fait nous avions rendez-vous à dix-sept heures mais j'avais eu envie soudain d'arriver quelques minutes en retard pour marquer de mon désintérêt cet endroit que je ne connaissais que de l'extérieur comme beaucoup de bars un peu mondains de Paris avant. Je sais que vous aviez songé à la Closerie car il s'y croisaient des personnages qui littérairement croyaient compter. Vous pensiez peut-être ne sachant pas ma bizarrerie que je m'y retrouverais dans un milieu familier où je me sentirais bien. Et puis parce que c'était un joli bar avec piano à l’intérieur duquel on ne pouvait qu'avoir du plaisir à partager une première rencontre véritable. C'était sans doute un endroit dans les entrailles de la Cité comme une clairière au cœur d'une forêt.
        Mais la Closerie en dehors de toute imagerie dans laquelle je n'entrais pas n'était pour moi avant ce soir-là que l'extrême bout de la rue de l'Ouest. Le port extrême d'un voyage de longue course inavouablement convoité. Et c'était ainsi même s'il fallait encore descendre la rue de la Gaieté avec ses lupanars tristes au plumage rose qui tombait drôlement sur le haut du Cimetière Montparnasse. Et je gage que les macchabées devaient y trouver leur compte. Sûr que les deux rectangles rocheux que Brancusi avait fait s'embrasser avec malice auraient suffi à donner à ce cimetière planté juste à côté d'une rue pornographe un charme fou. En piétinant le long de ces hauts murs je pouvais encore me croire une simple passante venant de quitter un des anciens squatts de la rue de l'Ouest qui ne débouchait dans le bon sens que sur la mer.
        Et dans l'autre sur ces estuaires où les hommes croient capturer les femmes et la gloire au fond de leurs filets. Des Blacks superbes et fous jouant du sax ou de tout autre chose comme de jeunes dieux logeaient dans les squatts des années quatre-vingt et mon ami qui était un joueur de guitare n'avait jamais connu son père. Nous nous y approvisionnions le vendredi soir après une semaine d'abrutissage en illusions et en sarabandes vêtues d'incartades. 
        C'était ensuite la traversée de la rue Campagne Première qui s'essoufflait sur les boulevards saupoudrés de cafés rupins où l'on voyait en terrasse à certaines heures de la soirée des vieilles parées de chic et des vieux arrogants guettant le velours retroussé des trottoirs marquant les trois coups de l'entrée en scène.
        De ce côté-là ou de l'autre des boulevards nous n'allions pas. Car nous n'étions que des enfants de la banlieue vers de gris qui ne connaissions rien aux usages du Tout-Paris. Nous n'étions que des enfants aux semelles macadam. Le Tout-Paris nous aurait fait rire aux éclats si nous l'avions percuté sans le vouloir. Et puis nous l'aurions oublié aussitôt. Pour de la bière à bon marché et du blues déjà décadent. Oui. Nous étions les enfants d'un blues très dépassé. Mais ce que nous aimions ne s'usait pas. 
        Le nom de la Closerie m'était aussi familier que celui du poème en prose des pianos alanguis et des chats aux yeux verts de Baudelaire. Naïvement je croyais à une guinguette assise au milieu d'un jardin en broussailles où débouchait cette rue de Campagne et d'où on repartait avec des bouquets d'odeurs violets et grenats car j'imaginais tous ces gens de la littérature ressemblant au père Renoir ou à Brancusi justement.
        Je sais que vous n'auriez pas pu soupçonner une telle innocence de ma part mais j'avais l'excuse de la jeunesse et de la vie. La vie des enfants de banlieue qui rêve de détaler et de se repaître dans de grands champs de soucis oranges insouciants.
        Les enfants de banlieue qui ignorent tout de ces lieux  où on vit d'écriture et de prodigieuses mises en scène et où les clowns sont forcément vieux tristes et un peu mal à l'aise sous leur houppelande volée à des animaux qui ont une parure sauvage et ne se méfient pas.
        Bien sûr ils ont été jadis des gamins effr ontés les clowns et sans doute qu'ils auraient couru comme nous dans les terrains vagues et palabré des heures au pied des escaliers tagués d'animaux d'Afrique et de savanes écarlates inconnues s'ils avaient eu l'occasion de naître à l'intérieur de ces zones barbouillées d'un halo brumeux rouge sang qui nous protégeront jusqu'à la mort d'être des automates fiévreux avec la clé qu'on remonte dans le dos.
          Les enfants de la banlieue vers de gris ont leurs godasses drôlement grignotées par les cailloux aigus qu'on frotte et qui étincellent et par les éclats de verre de couleur que les fabriques de vitraux des cathédrales leur ont laissé et qui sont plus étincelants que des billes au cœur jaune citron.
        La Closerie était peut-être un de ces bateaux à roue remontant le Mississipi échoué dans ce coin sombre des boulevards à l'intérieur desquels se donnaient des fêtes qui effaçaient la misère du Sud. Vous ne pouviez soupçonner que si j'avais vécu et vous aussi autre part nous aurions appartenu moi à ce Sud flamboyant de pauvreté et vous à un Nord de soie rouge.
        Vous ne pouviez soupçonner que je m'étais débrouillée jusqu'ici pour ne rien connaître de la ville fourrure encanaillée dans son fourreau lamé argent d'où sortaient deux petits pieds minuscules chaussés de fins talons cramoisis très hauts avec lacets de cuir aux chevilles ni de ses écrivains.
        La Closerie n'était pour moi après qu'on ait rasé les squatts de la rue de l'Ouest et que j'aie mis les voiles pour une campagne qui imitait un peu celle de Colette mais avec beaucoup moins de talent et de distinction que deux mots que j'aimais entendre à la radio très tard dans la nui t. Et surtout celui de lilas.
        Si je revenais parfois dans la Cité où les écrivains n'écrivent plus sur des cahiers quadrillés en franchissant la barrière de l'Ouest et ses vents armés de genêts pour me ficher en plein cœur de ces quartiers qui vous laissent le choix c'était toujours de dehors que je la regardais. Il y avait non loin de ces lieux où pianotait le désir refusé un banc sur lequel ne s'asseyait aucun couple d'amants au foulard de soie. J'étais la seule à en avoir jouissance et l'errance m'y clouait comme à l'intérieur d'une barque de bois verte et rouge sur une petite rivière dont le courant ne se souciait pas de mon existence passagère.

A suivre...

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Mardi 9 septembre 2008 2 09 /09 /Sep /2008 23:28

La petite ouistiti ou la vengeance des singes suite...

      L’œil comme on l’appelait était tout à fait du style de cette bonne sœur qui me regardait bourrée d’indifférence pareille qu’un bâton de dynamite de sa poudre devant mon désespoir de môme pas encore rôdée à la perversité de routine des adultes…

Devant l’œil inquisiteur du Cyclope femelle j’ai sorti de ma musette un paquet de feuillets où j’avais recopié pendant les heures d’étude pour la dixième fois pas moins à force j’arrivais à écrire très vite ce qui est bien utile l’évangile de St Mathieu c’était toujours celui‑là que je me tapais quand j’étais collée je pourrais en dire des bouts par cœur encore aujourd’hui l’aliénation que c’était… parce que j’occupais les cours de religion à dessiner des serpents des rats des chauve-souris des crapauds un bestiaire provocateur en somme…

Une forme de résistance passive que j’avais mise au point après la lecture interdite de Vipère au poing qui avait provoqué la nuit sous l’oreiller à la lampe de poche mes premières insomnies au milieu du dortoir soumis à l’œil violet de la veilleuse et favorisé l’évolution animale dont je vous causais…

Elle a pris le temps de lire les pages une par une je l’observais traquer méthodique et avisée la faute qui faisait se retrousser ses lèvres étroites comme une coupure au rasoir… entourer d’un trait rouge le mot coupable… fouiller chaque ligne chaque page et finalement me tendre le paquer de feuilles en annonçant d’une voix où perçait le mépris et la satisfaction :

- 3 pages…

Mon regard restait vide absent…

- Oui ma mère…

Elle savait moi aussi…

Y avait des filles qui croyaient lui faire la nique en utilisant du carbone pour avoir plusieurs exemplaires mais rien n’échappait à l’œil de cette Carabosse bossue du cœur et son corps frigide avait un tas de vengeances cruelles à sa disposition qui consistaient d’abord à nous priver des rares moments de liberté qui ponctuaient l’année de leur loupiote rouge qu’on guettait de loin…

Avec moi impossible pour elle d’en rajouter je ne quittais le stalag qu’à Noël Pâques et au début de l’été et c’était plutôt souvent que je restais alors qu’elle se tirait je ne sais où… La p’tite ouistiti guettait derrière mon dos et dès qu’elle était plus là le stalag pensionnat était à nous… J’étais à la garde de trois vieilles bonnes sœurs à moitié branques et aveugles chargées de me cuire mes repas que je prenais de manière surréaliste inimaginablement et royalement seule dans le réfectoire où je trouvais à chaque fois pareil mon assiette et mon verre une portion rabougrie saucisse purée un morceau de pain un broc d’eau et un fruit…

Tout ça était posé sur une des tables la plus proche de la porte et je m’asseyais à un bout du banc face à un crucifix de bois noir qui faisait un trou semblable à un éclat de grenade dans le mur en haut au fond et à qui je tirais la langue de plaisir vu que pour une fois je n’avais pas en plus à réciter le bénédicité… à grogner hypocrite merci pour ce repas patati patata…

Une fois fini mon déjeuner ce qui même en flânant beaucoup me prenait dix minutes maxi mais ça n’avait pas d’importance je portais la vaisselle sale à l’arrière-cuisine au bout d’un défilé de couloirs puisque toutes les portes d’accès à la cuisine ouvertes d’ordinaire étaient fermées à clef… N’aurait plus manqué que je puisse rafler des barres de chocolat noir moisi de la confiture de mirabelles guêpées à mort ou des bouts de sucre mitraillés de chiures de mouches !

Je plongeais le tout dans l’eau grasse et sale qui n’attendait plus que moi je frottais un peu un geste machinal la vaisselle on avait l’habitude… aujourd’hui c’était rien y avait que trois assiettes dans le bac trois couverts trois verres… J’expédiais vite fait lavage rinçage essuyage torchon mouillé rangeage sur la pile dans les bacs plastique dans les casiers à verres… vidage retournage du broc… vidage rinçage des bacs et voilà terminé… fermage de la porte ouf ! Dehors ailleurs au creux animal de la petite forêt mes mains mes pieds nus dans la fraîcheur rassurante des feuilles…

 

En attendant L’œil inspectait fouillait les pages de mon cahier de texte vérifier si j’avais assez de quoi m’occuper pour ce dimanche… l’oisiveté ça me menait à dessiner des serpents des rats des animaux infernaux… elle me répétait :

- Vous finirez par vous lasser… elle ne se doutait pas…

En plus des corvées habituelles le programme se composait d’un thème et d’une version latine une explication de texte Victor Hugo un extrait des Misérables la carte de l’agriculture de la Hollande à dessiner et mes 3 pages de St Mathieu à recopier une fois de plus… ça pouvait aller…

- Et tâchez de vous tenir tranquille si vous ne voulez pas être collée à nouveau samedi prochain… recommandation superflue elle avait déjà préparé de quoi me faire suer toute la matinée du samedi cette sorcière…

- Oui ma mère…

- Vous pouvez descendre au réfectoire… dépêchez-vous tâchez de ne pas arriver après le bénédicité…

- Oui ma mère… merci ma mère…

Y a pas une époque où je me souviens avoir marmonné plus de mots de ce style d’une voix sucrée et poisseuse de ressentiments et en même temps avec tant d’énormes rires en dedans à pouffer sitôt que je n’étais plus dans le rayon inquisiteur du Cyclope…

Tout juste si on ne sortait pas de son bureau en marche arrière… elle était la maîtresse régnante la reine mère du stalag pensionnat et elle avait cent façons de nous terroriser de faire de nous des petites esclaves soumises et sournoises forcées de s’abaisser s’aplatir mentir face à son pouvoir de nuire qu’on croyait immense et qui en réalité existait pas mais nous on en savait rien…

J’avais rejoint le couloir sombre à cause du plancher noirci des hauts murs peints couleur chiasse de rats malgré deux fenêtres avec grilles qui prenaient tout l’étage à chaque extrémité où à cette un samedi y aurait dû y avoir personne… Les filles et les bonnes-sœurs se préparaient à manger et à sortir le plus vite c’était le mieux le week-end était déjà bien entamé et tout ce qui pouvait quitter le navire foutait le camp dare dare…

Je me décidais à foncer me remplir l’estomac vu que le jour de sortie c’était patates sautées à volonté pour la raison que nos vieux radinaient s’ils avaient vu et reniflé ce qu’on se tapait comme menu à leur santé ils auraient un peu tiqué probable… quand je suis tombée pile et j’ai dû freiner d’urgence pour ne pas rentrer en plein dedans le groupe des trois péqueneaux  qui radinait en sens inverse…

Tiens je les avais complètement oubliés ceux-là concentrée que j’étais sur le rôle à exécuter sans fautes pendant que la malfaisante me tenait en joue et dans l’obscurité du couloir impossible de mater leurs figures… ce que ça m’a eu l’air c’est que c’était des paysans du coin comme on en croisait à chacune des marches obligées promenades de santé qui duraient des heures… D’autant plus qu’il gelait dans nos godasses les samedis et dimanches de petite sortie avec les pionnes qui nous talonnaient et les villageois qui nous surveillaient soulevant sur notre passage les rideaux jaunes pisseux de leurs existences quasi-animales…

Sauf que ces trois-là m’avaient l’air de ces sortes de conspirateurs comme y en a des quantités partout où des gens en contraignent d’autres à vivre sous leur domination… Le stalag pensionnat c’est un endroit qui favorise les comportements dégueulasses et ces trois-là qui arrivaient style les rois mages ne venaient pas les mains vides refiler à la vieille carabosse des cadeaux que j’avais pas de mal à imaginer…

J’ai pas mis longtemps à décider le sacrifice des patates sautées ce qui était abominable alors que nos ventres miaulaient après la nourriture d’un bout à l’autre de l’année qu’on se serait livrées un combat à mort pour un bout de baguette du goûter et une demi barre de chocolat noir momifiée poussière et j’ai fait demi-tour retourné sur mes pas godasses à la main pas que cette cochonnerie de parquet ciré me dénonce… Mais la curiosité de l’âme des gens était plus forte déjà… ouais la p’tite ouistiti avait d’autres idées en tête qu’un vulgaire plat de patates… on allait bien rigoler… 
 A suivre...             

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Vendredi 5 septembre 2008 5 05 /09 /Sep /2008 17:47

Maille à l'endroit... maille à l'envers... fin

Ce texte est dédié à mon ami Jean Pélégri écrivain et poète d'Algérie qui nous a quittés il y a bientôt 5 ans... le 24 septembre 2003... Jean merci...


 Mozart par Greuze 1763-64             


    Vlim vloum !…
     Ecoutez… écoutez bien…
    Mozart se pointe souvent sur le quai aux heures de pointe sans perruque et mal rasé et ça fait drôlement mal au ventre de voir comment l’imposture du temps mité a arrangé sa musique magique. Des tas de types pauvres cavalent sur les pavés blancs et noirs en faisant croire qu’ils sont Mozart et les jolis grelots du tambourin de Papageno prennent des allures de chaîne industrielle d’où sortent à la pelle des flûtes métalliques désenchantées.

    Vlim vloum !… C’est la balade du métropolitain. C’est à peu près à la troisième station qu’il est entré les cheveux déjà un peu grisonnants et pas très joli de sa personne trop enrobée à mon gré avec son accordéon qui reposait contre son ventre rond.
    Ah non ! j’ai pensé en me disant que cette journée allait s’achever n’importe comment et que je finirais par passer ma colère d’auteure bredouille et révoltée devant une assiette remplie d’escargots morts et ne pouvant plus baver sur personne…
    Il est entré avec lenteur et sans saluer et sans sourire il a commencé à jouer la tête inclinée vers son accordéon et les doigts glissant légers comme pour des caresses. Nous c’est-à-dire tous les autres autour de lui à part l’accordéon ça n’avait pas l’air de l’intéresser. On aurait dit qu’il venait de reprendre avec lui une conversation en confidence interrompue un instant auparavant… C’était La petite musique de nuit ma préférée parmi toutes celles qui m’ont bercée dans mes tendresses amoureuses et j’ai toujours eu l’impression que ses doigts amants la pianotaient légère sur mon corps offert…
    Je ne l’avais jamais ressentie se couler ainsi en moi avec la présence charnelle et si proche de l’être qui la créait à cet instant arrêté là rien que pour moi.
    Je savais que c’était lui et pourtant j’avais bien du mal à y croire tant je m’étais fait une autre image de son personnage à travers toutes celles que j’avais si souvent regardées dans les livres et d’autres que les mises en scène les plus osées avaient inventées pour nous faire rêver. Il a joué ainsi la tête inclinée vers son accordéon les yeux sans doute fermés sur un monde qui n’avait déjà plus rien à voir avec celui où nous nous étions perdus depuis longtemps durant les trois quarts du trajet puis soudain il s’est arrêté.
    Alors j’ai bondi de mon siège les mains tendues vers lui pensant qu’il allait descendre avant que je n’aie le temps de lui dire… Je ne voulais pas le perdre lui aussi… Ça non alors !
    Il a tourné la tête vers moi et il a souri comme s’il était venu là tout exprès et qu’il m’attendait afin que nous fassions ensemble le voyage que j’avais imaginé depuis que j’avais écouté pour la première fois La flûte enchantée quand j’avais vingt ans et que je me croyais poète…
    - Vous jouez… vous jouez… j’ai murmuré en sachant que les mots ne pouvaient rien pour moi dans ce cas précis.
    - … divinement… il a ajouté avec ce rire que les clochettes que je connaissais ont accompagné et fait rebondir jusqu’à l’autre bout de la rame et revenir vers nous comme si nous étions seuls et que personne d’autre que moi n’ait deviné qui il était…

Mozart composant Ernest Meissonnier XIXème siècle   

    Vlim vloum !…
    Jusqu’à ce que la rame du métropolitain s’arrête avec un petit hoquet satisfait à la dernière station Porte de Montreuil j’ai pu chercher quelle était la couleur de ses yeux gris clairs après qu’il ait replié son accordéon vu qu’il me regardait d’un air tendre et amusé un peu protecteur ce qui était bien normal étant donné toute la vie qu’il avait déjà parcourue.
    Il ne fallait surtout pas que je le perde lui aussi… et je m’obstinais à fixer le moindre de ses traits dans ma mémoire fraîche. Au moment où les portes se sont ouvertes il m’a pris la main d’un geste frôleur d’oiseau de nuit très sûr de lui et il m’a dit d’un air malicieux :
    - Vous venez… on va rejoindre les autres…
    Rejoindre les autres… j’ai pensé pendant qu’il m’entraînait à sa suite d’un pas qui dansait un peu à droite un peu à gauche comme s’il entendait tout le temps une petite musique qui carillonnait ses clochettes à l’intérieur de sa tête… J’ai pensé aussi qu’il était très alerte malgré sa personne trop grosse à mon gré car il filait sans hésiter on aurait dit un écureuil par petits bonds le long des couloirs et je ne savais pas où il allait mais lui le savait…
    On a traversé des rues souterraines et le macadam black est venu à notre rencontre dans des virages brûlant sous nos chaussures… On a pris plusieurs fois des bifurcations mystérieuses et descendu des escaliers comme si on s’enfonçait au creux d’un monde de plus en plus incertain… Et soudain il s’est arrêté devant une porte peinte en bleu turquoise en plein milieu d’un mur blanc… Il a frappé quelques coups sans insister et de l’autre côté quelqu’un a ouvert …
   Vlim vloum…
    De l’autre côté c’était un espace aussi vaste qu’un hall de gare avec des couleurs de champ printanier et de petites lampes à filament incandescent posées par terre ci et là… Un air chaud et parfumé comme celui d’un matin d’été est venu à notre rencontre et je distinguais dans la lumière ocre qui flânait au ras du sol les silhouettes de centaines de chats gris de fumée assis en rond tandis qu’un petit singe à la casquette violette nous regardait avancer.
    - Voilà… m’a dit alors Mozart en me lâchant la main doucement… allez-y… ils vous attendent…
    Je me suis retournée vers lui d’un mouvement panique en quête de ses yeux gris mais il m’a rassurée en ajoutant dans un petit rire :
    - Ne vous inquiétez pas… je vous suis… ma chère…
  
Papageno dans La flute enchantée   

    De l’autre côté du cercle des chats crépitait un feu de cageots qui formait un halo orange à l’intérieur duquel ils étaient tous assis excepté Papageno sous son plumage bleu turquoise et vert pomme qui agitait comme d’habitude ses clochettes afin qu’on oublie pas que c’était lui le bavard de l’histoire.
    Mozart avait raison ils étaient tous là et le premier qui a quitté le cercle orange pour venir à ma rencontre ça a été Melchior que j’ai reconnu aussitôt bien qu’il ait eu maintenant les mains nues. Nues et noires avec de fines entailles à l’intérieur des paumes.
    Ils étaient tous là… Iris la femme de ménage de la tour Arc-en-Ciel… le bonhomme au journal en lambeaux… la jeune fille aux yeux bleu faïence explosé avec son sax étincelant… Melchior et ses dread locks dressées comme des doigts… Mozart… Papageno… les chats gris de fumée installés sur leur queue… le petit singe acheté dans un magasin de ciboires et de pendules… le courant d’air des gares… et moi…
    Ils étaient tous là et ils me fixaient avec l’air grave de ceux pour qui la vie ne tient qu’au fil d’une histoire.
    Ils étaient tous là et soudain j’ai senti une main se poser sur mon épaule et j’ai entendu… oui je vous jure que j’ai entendu la voix de mon vieil ami écrivain qui me disait d’un ton amusé :
    - Allez… maintenant il faut commencer… vous ne pouvez pas les décevoir n’est-ce pas ?…
    Alors rien que pour lui je me suis assise au centre du cercle orange et j’ai ouvert l’histoire en tapant dans mes mains deux fois juste comme ç a :
    Vlim vloum !…
    Ecoutez braves gens… écoutez bien… c’est la balade du métropolitain…

    Quand je me suis réveillée très tard le lendemain vers trois heures de l’après-midi j’ai retrouvé partout autour de mon lit une centaine de feuillets noircis et un peu à l’écart posée sur une page qui semblait avoir échappé à l’aventure la tache rouge d’une écharpe…
    Encore bercée par la petite musique du sommeil j’ai pris le feuillet blanc plié en deux et à l’intérieur j’ai vu qu’une main qui tremblait légèrement avait dessiné la coquille spirale d’un escargot. De l’autre côté il était écrit d’une écriture qui ressemblait à la mienne un seul mot aussi simple et aussi tendre que la vie : “ Merci ”.



Jean Pélégri et moi à la Maison des Ecrivains en 2001 pour une soirée à partir du livre d'entretiens publié par les Ed. Marsa Jean Pélégri l'Algérien
 Le scribe du caillou 

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Jeudi 4 septembre 2008 4 04 /09 /Sep /2008 23:18

La petite ouistiti ou la vengeance des singes suite...

      La petite ouistiti avec ses membres trop longs et sa passion pour les cachettes à l’intérieur de l’épaisse toison verte pareille à la pelure de plumes des perroquets d’Afrique où les grands fromagers font une ombre bonne pour les rêves il faut dire qu’elle m’est venue de loin comme je vous le racontais… La petite ouistiti et ses grimaces un peu du style de celles des automates qu’on remonte figées sur sa frimousse et ses mouvements mécaniques arrêtés qui déboulaient invariable en un rire dont personne pas une des femelles tournoyant sous leurs voiles noirs ne connaissait le désarroi…

Je me souviens très bien de la façon dont ça s’était passé notre rencontre à toutes les deux la petite ouistiti et moi… deux créatures qui venaient de naître au début du monde avec les premiers gestes pour se protéger du froid et de la mort à l’intérieur de la caverne obscure notre demeure de fortune là où on nous avait retiré la maison de naissance et ses cent mille fenêtres parfumées…

On l’avait remplacée la maison au milieu de cette cour d’école et de son préau qui ressemblait vraiment à l’abattoir à cochons de l’autre côté de la rue par un banc où il fallait s’asseoir quand l’heure de la soirée arrivait et que les lampes barbouillaient d’or les carreaux…

S’asseoir et attendre je me souviens et il n’y avait personne à qui parler car les paroles dessous les voiles noirs étaient des murmures destinés à des statues qui verrouillaient le temps…

S’asseoir et ne rien faire ne rien dire exister le moins possible s’habiller d’un joli costume d’absence qui avait la même couleur que la blouse bleue les chaussettes blanches et les chaussures montantes moches mais solides… et attendre alignées sur le banc comme des oignons dans leur caisse…

Ça faisait la journée entière qu’on était là ensemble comme les cochons de l’abattoir de l’autre côté de la rue et forcé on avait plus rien à partager à cette heure-là celle de la mise à mort… De petites mômes de trois ans dans une école de la banlieue ouvrière des années 60 où tout était aussi sombre que les cabinets et blafard et nu comme une lame de couteau… des blouses roses pour les externes des blouses bleues pour les demi-pension il suffisait d’attendre…

La fois où on s’est rencontrées la petite ouistiti et moi y avait plus personne j’étais assise au centre du banc qu’on avait traîné face à la porte d’ombre qui devenait pour moi à mesure que la nuit lui refilait son masque vernis de réglisse la porte de l’enfer… J’étais vraiment d’une manière pas croyable et sordide abandonnée à ma solitude… Et les chauve-souris et les chouettes blanches venaient voir de temps en temps ce qu’il restait de moi et leur sifflement qui transperçait la peau givrée du silence me remplissait de reconnaissance…

J’étais un pantin de chiffons on avait lâché toutes mes ficelles ceux qui décidaient là au-dessus les monstres… je me recroquevillais pendouillais morniflais ma terreur au fond de ma gorge avec le sel de mes larmes pendant que de l’autre côté de la rue le dernier cochon criait sa mort et sa peur… Sa peur de ce qui se préparait sur son dos qui était la même que celle des bombes des incendies des tanks dernier cri des avions cracheurs de phosphore et des milliers de papillons de papier glacé où il était écrit qu’on avait pas fini de s’occuper de nous… La peur du cochon qui lui crevait les entrailles c’était celle des hommes pareil… tout pareil…
          
           Le cochon et moi on était un bloc de chair luisante on faisait corps dans notre terreur commune de ce qu’on ne comprenait pas et de temps en temps une bonne sœur venait se renseigner si ça n’était pas bientôt fini…

Venait voir si mon paternel qui devait comme tous les soirs parce qu’il avait ce rôle de père à jouer et qu’il s’appliquait allait enfin récupérer le paquet vivant déposé le matin emballé au creux de son silence endormi allait enfin se pointer oui ou non… C’était à 18 heures 30 qu’il était convenu qu’il radine l’animal pour qu’on soit à la tanière familiale vers les 19… fallait pas louper l’horaire sinon après il digérait plus c’était la tragédie qui nous guettait… pendant que l’horloge immense du faubourg suspendue à son soleil rouge comme une montgolfière qui la tirait de l’autre bout de la terre carillonnait un angélus pour coquelicots des terrains vagues…

Mais ce soir le paternel avait déjà une heure d’imposture et les secondes arrêtaient pas de s’additionner tandis que la bonne sœur avait fait trois passages dans son suaire noir qui me terrifiait parce que c’était la nuit et que rien de pire ne pouvait m’arriver que d’être livrée à cette femelle nocturne loin de ma maison qui n’était pas ma maison vu que je n’avais aucun moyen d’y retourner…

Elle me regardait de ses petits yeux de bourreau comme on constate un désastre de loin… elle m’approchait pas… je la dégouttais trop… elle farfouillait sa manche pour en sortir sa montre pensant que le cochon de l’autre côté poussait encore deux ou trois hurlements rauques… elle se demandait s’il allait bientôt se pointer c’était pas possible qu’il m’ait oubliée et qu’on allait devoir me garder là à dormir… tu parles d’une épouvante… elle imaginait la cérémonie…

- Allons ne vous en faites pas… votre papa va arriver…

Il y avait tellement d’indifférence dans sa voix que je préférais le sifflement des chauve-souris et des chouettes blanches et même les couinements affolés et misérables du cochon de l’autre côté de la rue…

Ce qu’elle ne savait pas c’est que comme pour le cochon sans doute qui dans sa litière de paille rouge ne voulait pas se décider à cesser de résister au destin qui l’emportait tout était contre moi dans cette histoire la première de ma vie où je devais me frotter à la peau écaillée de gel de la mort et il n’y avait pas de mots pour ça…

Ce qu’elle ne savait pas c’est que la veille de ce jour qui était ma première nuit on m’avait prévenue que si je continuais dans mon obstination d’enfant pleine de caprices et de contradictions à ne pas vouloir dormir… je bondissais du lit pour regarder la lune et c’est là qu’on me trouvait accroupie dans mes rêves sommeillant sur mes pieds nus devant la fenêtre parfumée… si je continuais on me mettrait à dormir chez les sœurs… Et le cochon lui de l’autre côté de la rue qui grognait dans sa sueur de peur salée qui hurlait on l’avait bien prévenu aussi… s’il continuait à grossir à bâfrer à faire du lard bêtement alors à son tour on lui ferait sa fête couic !…

Ouais… il avait reçu l’avertissem ent le cochon et il n’avait pas pu s’empêcher de jouer son rôle comme moi je jouais le mien et c’était d’aller chercher la lune pardi !… Il y avait que les adultes et les gens vraiment très étrangers à la vie pour ne pas piger qu’on ne peut rien contre ce genre d’intuition-là… Le cochon c’était la nature qui l’avait mis à cette place comme elle y mettait les roses à jouer leur rôle d’enchanteuses des sens et peut-être que moi c’était la même chose…   

 Et maintenant le cochon tout comme moi il entendait la voix mielleuse du type au large tablier bleu qui couvrait son estomac rebondi et qui avait planqué son couteau d’égorgeur derrière son dos pour éviter qu’il ait le stress et que son sang soit tourné d’avance lui dire qu’il fallait pas qu’il ait peur… que ça allait s’arranger… qu’on ne lui voulait que du bien… et plus il l’entendait la voix plus il savait que c’était celle de la bombe au phosphore de l’incendie et du bourreau… couic !…

 

Au moment où je n’entendais plus que des petits gémissements affaiblis pareils à ceux d’un mioche qui chouine dans son sommeil je décidais que j’allais sauter du banc et foncer contre cette porte d’ombre la secouer la pulvériser et une fois dans la rue je verrai si je n’étais pas capable de retourner à la maison vu qu’on me faisait apprendre le chemin chaque matin par cœur au cas où il arrive un événement… oui on verrait bien…

Je me souviens que juste à ce moment-là une fois pris la décision la peur qui avait ratatiné le pantin de chiffon s’était réduit à une grosse boule de peine dans mon gosier qui m’étouffait encore mais y avait une sorte d’espoir allumé au-dessus de la porte de l’autre côté de la rue direction de l’abattoir à cochons et en tournant la tête par hasard sur ma droite j’ai vu assise à côté de moi la petite ouistiti qui se marrait tranquille un doigt d’une de ses mains fine et agile enfoncé dans son nez et l’autre farfouillant au creux de son poil brun et rouquin elle se grattait elle avait des puces c’est probable !

J’n’ai pas tout de suite pigé pourquoi cette bestiole qui ne m’avait jamais fait signe avant depuis que je m’ennuyais chez les sœurs avait choisi cette soirée de l’enfer afin de me mettre la paluche dessus mais c’est pas des questions qu’on se pose quand on a trois ans et qu’on est abandonnée sur un banc dans une école de la banlieue ouvrière par sa famille au bord de la nuit parmi des créatures voilées de noir qui apportent avec elles des pommes et des tas de fruits empoisonnés couverts de rosée velours pour mieux vous tromper exactement ce qui était arrivé au cochon de l’autre côté…

Le cochon lui c’était trop tard pour lui on n’l’entendait plus et probable que personne ne lui était venu en aide pour lui souffler la suite de son histoire mais moi j’avais d’un coup la sensation que sur le banc devant la porte de l’enfer on était deux et ça changeait tout… cette p etite ouistiti elle avait une allure qui n’ressemblait pas un poil à celle des êtres qui m’entouraient m’engluaient me pressuraient à la maison et dans cette salle d’école noiraude et blafarde… voilà je me suis dit en reniflant le sel de mes larmes et en me léchant les lèvres… voilà quelqu’un qui va me sortir de là… Et comme sa façon de se marrer et de grimacer en enfonçant un doigt dans son nez me plaisait énormément je me suis mise à l’imiter…

C’est quelques minutes plus tard que la porte d’ombre s’est ouverte et que mon paternel s’est pointé essoufflé et tout suant pareil que s’il avait le diable dans son pantalon culpabilisé à mort de ce retard qui était une sorte de bombe à sa façon et il en avait conscience alors il n’a pas compris pourquoi je le regardais arriver en rigolant et en grimaçant des mimiques d’abomination… Je crois que c’est à partir de cette soirée que ma vie nocturne a vraiment commencé et que la petite ouistiti et moi on n’avait plus qu’un projet qui était de grandir pour avoir la liberté enfin d’aller chercher la lune… 
 

A suivre... 
 

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