La Closerie des Lilas
suite...
Ce banc solitaire comme un saule qui ne voyagera pas était placé à l'écart afin que je ne distingue de ces lieux clos sur leur
mystère que l'auréole turquoise et cerise des lampes à gaz fleurissant des terrasses vitrées de brume. Ou encore les lampions clignotant de tous leurs yeux et qui brouillaient les miens jusqu'à
la brûlure. Je m'approchais assez près papillon de nuit pour imaginer le feu qui en dévorait d'autres. Je m'approchais d'assez loin pour ne rien connaître de mon propre feu pétillant dans la
lumière sourde des squatts de la rue de l'Ouest.
Et puis je repartais très fière de n'avoir pas cédé au désir d'entrer dans les dessous de la ville fourrure
et de ses écrivains. Je repartais pour longtemps avant de revenir à nouveau comme attirée malgré moi dans un mouvement sinueux me cogner contre la paroi invisible de ce lieu aux lampes
interdites.
- La Closerie des Lilas…
cela vous plairait ? aviez-vous demandé à l'autre bout d'une ligne où résonnait votre voix dont la douceur m'avait étonnée et troublée aussi. Je vous imaginais plus nerveuse comme il me semblait
que devaient l'être également ces femmes dont vous me parliez avec enthousiasme et que je croyais enfant depuis mon ghetto bleu inaccessibles souveraines d'un paysage de velours de soie écarlate
et de plumes d'aigrettes d'un gris bleuté tel le bord d'un étang au petit jour.
Exclue de cet univers où tout doit être raffiné… élégant et remarquablement intelligent je m'étais habituée à d'autres
mascarades. J'étais persuadée que chaque milieu disposait d'espaces cloisonnés fermés sur eux‑mêmes comme des caveaux. Seuls les êtres doués du pouvoir de métamorphose des bouffons ou de la
souplesse des chats parvenaient à se mouvoir entre tous ces mondes.
J’étais fidèle à des silhouettes égarées qui déambulaient comme des navires sans ivre
sse toujours plus vers
l'Ouest avant de s'échouer en rade à la table d'un vieux bistrot parisien où une femme qui n'avait pas d'âge servait de la bière et des chocolats moussant de lait frais. On pouvait s'y asseoir
jusqu'aux heures approximatives quand rentrer chez soi devient pensable après avoir goûté avec effraction à ces petits-déjeuners nocturnes connus des artistes et des ouvriers qui marnent pendant
que les autres dorment.
Non. A la
Closerie des Lilas je n'y venais pas. Je n'en poussais pas la porte. Je n'en écoutais pas le piano. Je l'ai dit je restais dehors au loin ou des fois très près pour entendre les rires et les
bruits qui appartenaient à ce monde où on buvait du champagne vers seize heures.
Moi c'était l'heure à laquelle je buvais mon café afin de tenter de me réveiller et me donner de l'inspiration. Mais cela
bien sûr je ne vous le dirais pas. Car en dépit de la façon que vous aviez de m'écouter en inclinant un peu la tête de manière à ce que vos boucles d'oreilles accompagnent ce geste gracieux de
leur reflet fauve il me semblait que vous ne pourriez pas le comprendre.
J'avais d'ailleurs menti avant vous au sujet de cette vie-là à tous ces personnages très littéraires que je croisais
souvent désormais dans le théâtre saugrenu auquel ils appartenaient avec nonchalance. Et dont je me demandais s'ils quittaient même les coulisses après le spectacle. Car il était leur façon de se
mouvoir ou peut-être de s'émouvoir sous la couche de fond de teint rose et sucré qui les faisait se ressembler au point que seule leur voix me permettait de les reconnaître. Je leur mentais avec
honte au départ ayant la conviction naïve qu'ils étaient des princes et avec délice à l'arrivée les sachant bien plus ordinaires que mon ami le joueur de guitare de la rue de
l'Ouest.
La Closerie des Lilas je ne
savais même pas où ça se trouvait à l'époque de notre gueuse jeunesse qui ne manquait pas d'océans turquoise où plongeaient de gros soleils jaunes pris sur le vif de l'été à l'intérieur des
bassines qu'on reconnaissait au premier coup d'œil pour avoir traîné dans tous les bordels et accueilli les plus adorables corps de filles croquées jusqu’aux recoins de chair cerise par Toulouse
Lautrec qui boitillait d'un bistrot à l'autre ou par le père Renoir.
Non
je ne le savais pas avant d'avoir un soir de récente promenade en remontant du Jardin du Luxembourg où j'avais mangé en cachette et avec volupté une crêpe dont le beurre fondait sur mes doigts
que je léchais ensuite pour mon plus délic
ieux dîner remarqué par hasard un type black qui ouvrait des portières comme on ouvre des huîtres.
Interdite j'avais observé ses gestes qui ressemblaient à une pantomime grotesque mais très bien
exécutée avec un talent certain ajusté à celui des acteurs principaux. Ils passaient un bras autour de la taille d'une fourrure aux reflets argentés ou d'un tailleur finissant sur une jupe qu'on
devinait fendue jusqu'en haut et de l'autre main tendaient les clefs. C'était un monde où les figurants avaient autant d'importance que les premiers rôles dans l'exhibition de leur savoir
faire.
Moi qui avais avec tant de constance et de volonté hargneuse
résisté de bien des façons à ce que je pensais être la plus humiliante des situations humaines consistant à avoir d'une certaine manière à obéir je n'en revenais pas. Voilà des gens qui avaient
mis en scène leur servage avec talent et paraissaient à l'aise en faisant rien de moins que le trottoir devant maîtres et carrosses. Je songeais en les regardant aux jeunes Blacks musiciens des
squatts de la rue de l'Ouest qui pour échapper à des besognes abrutissantes sur des machines à décerveler se livraient à des trafics plus illicites. Mais à cette heure précoce il n'y avait sur le
trottoir que des moineaux.
A suivre...
ontés les clowns et sans doute qu'ils
auraient couru comme nous dans les terrains vagues et palabré des heures au pied des escaliers tagués d'animaux d'Afrique et de savanes écarlates inconnues s'ils avaient eu l'occasion de naître à
l'intérieur de ces zones barbouillées d'un halo brumeux rouge sang qui nous protégeront jusqu'à la mort d'être des automates fiévreux avec la clé qu'on remonte dans le
dos.
t. Et surtout celui de lilas.
a :
ent le cochon et il n’avait pas pu s’empêcher de jouer son rôle comme moi je jouais le
mien et c’était d’aller chercher la lune pardi !… Il y avait que les adultes et les gens vraiment très étrangers à la vie pour ne pas piger qu’on ne peut rien contre ce genre d’intuition-là…
Le cochon c’était la nature qui l’avait mis à cette place comme elle y mettait les roses à jouer leur rôle d’enchanteuses des sens et peut-être que moi c’était la même chose…
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