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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Lundi 3 novembre 2008 1 03 /11 /Nov /2008 23:11

            Le petit bout qui souffre rouge        

       Assis au carrefour des ruelles d’ombre de la cité aux ordures, nous, les enfants de nullepart, nous écoutions la vieille Nur. Chaque nuit de lune pleine, Nur portait le petit braséro d’argile en ce lieu où les terrains vagues formaient clairière. Clairière sous les pieds de l’herbe qui marche. Nur l’appelait l’herbe au tam-tam. Une fois allumées les brindilles et les pommes de pin Nur tendait la main dans l’ocre rose qui pétillait. La paume ouverte vers la lune pleine elle nous dessinait la colline aux oliviers et cerisiers où les typies faisaient claquer leurs voiles claires. A l’intérieur des typies de la nacelle de toiles et de peaux cousues il n’y avait que des tapis de laine. Au centre l’oeil de la petite pierre du feu brillait. Vif. Solitaire. Pendant que Nur la grand-mère indienne qui avait fait tout le chemin depuis les Quartiers de Pauvreté et au delà, contait…
      - Ecoute sorcier, écoute toi l’ami de Tam-tam rouge l’Indien… Nur s’adressait au feu, tout allumé dans le récipient de terre de la tente, le kanoun.
      - Ecoute sorcier… toi qui te crois le Maître de ce monde et de Guerre. Toi le grand sexe de ce monde, le grand couteau. Toi, la vaste écuelle recueillant le sang des ruisseaux et la grosse langue rapeuse léchant l’entre-jambe et la nuque. Toi, le grand ricanement des fusils dans l’herbage à l’instant du renouvellement de l’été, écoute…
      - Je vais te conter l’histoire que je contais déjà aux enfants d’un pays au delà de ce pays… Au delà de ce temps, nous vivions sur la colline des oliviers et cerisiers. Oliviers et cerisiers au coeur des vents. Je vais te raconter l’histoire du petit bout qui souffre-rouge… autrement dit, si tu préfères mon fils… l’histoire de… l’allumette…

      Nur la vieille indienne continuait à parler au feu sous le regard des enfants de la cité aux ordures.
      - Ainsi… disait-elle, ainsi s’adressait l’allumette au feu du kanoun :
      - ... Qu'est ce qui m'arrive? Qu'est-ce qui m'arrive encore... mon fils… tu te rends compte. Toi qui as la chance de tes pierres rondes boursouflées de l'odeur soleil qu'ils peuvent pas emporter... les hommes grands. Sinon mon fils… ils le feraient. Ils s'occuperaient pas de l'incendie du pas revenir… Et des trous qui poussent dans le burnous d'automne...
      - S'ils pouvaient… toi tu te serais retrouvé coincé rabougri circoncis dans un tuyau de plomb branché droit au tas d'ordures qui bout... Ça cuit partout ici les ordures mon fils. Et ça sent...
      - Qu'est ce qui m'arrive mon fils le kanoun... Tu aurais la grimace ici. Des pattes de suie plein ta figure. Ta honte, mon fils... Toi qui te croyais le roi de la demeure qui parle. Quand elle contait la vieille très vieille et les autres à tes genoux. Tu te gonflais, gonflais... C'est tout dans ta bouche qu'il était venu se coucher la fleur soleil… rouge petit roi. Une nuit entière tu étais le monarque des papillons bleus. Sur la colline des oliviers et cerisiers.
      - Ta honte mon fils… un voile de fumée jusqu'à tes yeux. Voilà ce qu’ils t’auraient fait, les hommes d’ici. Tes yeux de khol ils les auraient griffés des papiers chiffons gras. Huile de vidange. Boules de rats morts... tout ça tout ça mon fils… Ils brûlent tout et ils se chauffent avec le feu qui pue.
 
      A l’horizon de l’histoire et des tours le nuage de fumée noire des feux de pneus comme le corbeau gras et pesant sur l’air faisait sortir la Nuit du temple de la mémère Ordure. Nuit la noire comme la nommait la vieille Nur sur nous qui rêvions aux typies de la colline des oliviers. Nous les enfants de nullepart.
      Et ainsi continuait l’allumette qui parlait au kanoun :
      - Si tu avais fait le voyage mon fils… Si tu avais fait le voyage comme nous… Tes yeux aussi ils te les auraient mis dans le tuyau… Enfoncés bille à bille pfuit... C'est le pays des tuyaux ici… Tuyaux qui avalent les bouts de crayons mangés des fonctionnaires. Tuyaux qui soufflent des odeurs qu'on cache sous les marmites d'explosions à nourriture. Tuyaux qui vidangent les peines graves dans les fausses aisances...
      - L'oeil du hibou mon fils… Celui de ta mère la lune. Toi le kanoun sorcier… Maître des mille djenouns qui tapent, tapent... dans ta gorge ogresse suceuse d'ailes et qui tournent tournent... la farandole des étincelles. L'oeil du hibou il te serait crevé de rage face à l'imperturbable ronde des feux de signalisation.  
      - Mon fils tu sais… c'est pire disait l’allumette. Mais pourtant il y a comme un miracle d'artifice qui m'a prêté un costume entrouvert. Si tu me voyais mon fils… mes cheveux noirs sont mouillés de charbon. Tu sais que c'est la fin pour nous quand il pleut des cendres sur nos têtes. Hors d'usage qu’on est tout à coup nous autres.
      - A peine ils nous grattent qu’un serpent doré s’empare de nous mon fils… Un serment de fumée s’évade du tison jouisseur de leurs lèvres. Baiser qui tète des parfums amers. Leur clope éclaire des des-astres d'hiver avant de s'évanouir. C'est le serpent qui nous habille d'habitude. Puis c’est le caniveau. Poubelle à étoiles d'encriers.
      - Mais qu'est-ce qui m'arrive mon fils... Voilà que je sommeille cette fois sur un trottoir de papier. Une main m’a glissée à l’intérieur d’un manuscrit d’où un signe d’encre qui marche s’enroule tragiquement autour de ma taille. La main du bouffon, cette main dont on rêve mais à laquelle on n’croit pas une main de clownerie s’est saisie de moi. Et me voici vêtue du costume de soie laqué d’ombre dans l’histoire qu'il m'invente chaque soir, celui qui conte nos vies de choses à nous. L’histoire qu’écrit le bouffon quand il rentre depuis la fête à tuer la douleur qui craque est tracée à l’intérieur de ce gros livre...
      -  Moi qui n'ai jamais su lire et encore moins écrire j’habite au cœur d’un château de conterie. Je suis reine noire moi fille des incendies de fougères pfuitt… Le bouffon m'a retiré ma peine avec ses doigts de silence et les mots qu'aucune vieille très vieille ne connaît me font peu à peu chemise. Quand je saurai l’entendre mon fils… Quand je saurai l’entendre dire l’histoire de nos vies brèves… pfuitt… Baiser d’écume… Les torchères seront échevelées et nous aurons sous nos pieds de bois des diamants.
 






A suivre...

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Mardi 28 octobre 2008 2 28 /10 /Oct /2008 23:21

La Closerie des Lilas suite...

          Comment vous dire qu'il existe des enfances macadam où seul le blues nous sauvait du néant de la bêtise et de l'effroi marteau piquant nos crânes de moineaux voyageurs ?
          Des enfances de banlieue rayonnant de mille incendies d'or mat et de braises rallumant à l'aube après les heures de nuit inscrites au creux des paumes la désespérance de ceux qui n'ont jamais connu de printemps frais aux parfums de lilas dans des barques légères ni les jupes claires volant aux tables  des guinguettes.
          Alors touchant avec inquiétude le bout de mon nez je murmurais fièrement le mensonge habituel parce que le lieu ne permettait pas un instant d'imaginer une pointeuse poinçonnant nos vies de mille petits trous par lesquels l'huile noire du temps s'écoulait. J'affirmais en fixant la ligne grise des eaux entre vos paupières que je vivais tant bien que mal de mon écriture et parce qu'il vous semblait que mes journées étaient à moi tout entières vous avez cru pensable cette imposture.
         Comme tous ceux qui n'ont jamais connu l'errance macadam vous ne pouviez soupçonner la perversité et l'habileté de ses travestissements et de ses mascarades. Ni la détresse de ses déconvenues.
            A peine avais-je achevé ma phrase qu'un de ces écrivains qui n'écrivent plus sur des cahiers quadrillés depuis longtemps est entré et peut-être l'aviez-vous un peu connu jadis. Vous avez prononcé son nom avec le même plaisir que j'avais pris à me lécher les doigts après la crêpe de mon dîner en le suivant des yeux.
            C'est au moment où il s'asseyait à quelques tables de nous que d'un geste maladroit mais théâtral à sa façon j'ai renversé le contenu de ma coupe de champagne à peine entamée dans un bruit aussi joyeux que celui que fait une pierre lancée par une fronde frappant une vitre en étoile.
          Vous avez poussé un léger cri presque animal tandis que je regardais paisiblement le champagne se répandre en une petite rivière dorée me disant intérieurement dans une trouble jouissance que n'importe lequel des ouvriers de chez Renault n'aurait pas fait mieux pris par le feu de l'histoire qu'il mimait pour son copain. Mais je savais que je n'appartenais pas à ce monde-là non plus. J'avais remis la coupe qui ne s'était pas brisée à sa place en songeant que j'aurais bien préféré que ce soit mon nez qui ait trinqué comme cela est écrit dans le récit.
          Aussitôt prise d'une panique enfantine je cherchais à éponger ce flot dont personne autour de moi ne se souciait car quoi de plus banal que de renverser une coupe de champagne sur une assiette d’olives vertes et de chips vers dix-huit heures à la Closerie des Lilas. Alors bien sûr je n'étais pas parvenue à trouver le moindre mouchoir dans mes poches et j'avais dû prendre l'air égaré d'un gamin à qui l'on vient de voler l'argent pour les commissions.
          Vous m'observiez sans comprendre qu'elle était l'origine du désastre et quelle jonglerie invisible avait eu lieu entre nous. Doucement vous avez posé une main sur la mienne et la chaleur de vos doigts enserrant les miens m'a fait venir à la bouche le goût rassurant et libertin du chocolat mousseux que je dégustais dans cette heure détestable de l'aube où les pauvres diables ont coutume de perdre la tête.
          
- Voyons… tout va bien… avez-vous dit en caressant le dos de ma main sans appuyer avec de petits gestes élastiques du bout des ongles comme on caresse un chat effrayé.
          A cet instant un jeune serveur noir qui m'a fait penser à un tambourineur d'Afrique en raison de la finesse et de l'agilité de ses doigts s'est arrêté à nos côtés pour demander si les chips mouillées c'était exprès car beaucoup de gens les préfèrent ainsi. Comme pour ajouter à l'imposture. Alors tandis qu'il remplaçait l'assiette avec grâce et indifférence vous avez commandé deux autres coupes de champagne.
          D'un mouvement machinal mon index a effleuré la petite plaque de cuivre à l'angle de la table dont le nom m'était inconnu et j'ai pensé de toutes les forces de mon désir rebelle à l'ange Heurtebise qui ne pouvait pas m'avoir trahie à ce point. N'étions-nous pas l'un et l'autre faits du même tissu frappé de courants d’air ?
          En m'acharnant sur ce rectangle de métal qui ne me délivrait aucune étincelle j'imaginais ce qu'aurait dit de ma mésaventure mon ami le joueur de guitare et son rire aussi volage que les bulles de champagne pétillant comme la lumière radieuse d'un après-midi d'été. Si vous l'aviez croisé un jour à la sortie d'une des bouches du métro vous auriez entendu s'appeler les tambours d'Afrique en plein milieu du trottoir macadam.
          Est-ce que la palpable différence entre les deux mondes n'était pas contenue dans ce geste inattendu que je n'avais su transformer par une mimique de comédie en une audacieuse pantomime ? Oui. La différence entre les a rtistes qui fréquentaient la Closerie et les squatteurs de la rue de l'Ouest n'était-elle pas une simple question de pesanteur ?
          Nous ne pesions pas lourd dans la balance de ce monde-ci où tout était régi par de rigoureuses manigances orchestrant le spectacle d'un bout à l'autre. Nous qui passions notre temps à métamorphoser notre drame en mille pirouettes illusionnistes. Alors ce renversement de la gravité n'était peut-être qu'un signe d'insouciance fait à mes amis aux semelles macadam par-delà le temps où nous nous étions perdus de vue.











A suivre...

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Samedi 18 octobre 2008 6 18 /10 /Oct /2008 11:32

La Closerie des Lilas suite...

             Qu'aurais-je pu vous dire ?
              Que lorsque je revenais à pied dans le froissement des sous-vêtements mauves de l'aube c'était toujours avant que les bistrots n'allument par l'odeur imaginée de terribles passions au creux de mon estomac. Et que je ne pensais alors qu'à une grande tasse de chocolat mousseux avec autant de pain que j'en aurais le désir car j'avais la chance honteuse de na pas être une artiste du point de vue de l'estomac justement.
               Tous les autres désastres je les connaissais et j'en faisais mon affaire. Mais comment choisir entre les baisemains et la servitude consistant à ouvrir des portières comme on ouvre des huîtres et la misère crasseuse qui ne laisse souvent pas le moindre galetas au poète ?
          Ecrire aujourd'hui c'est peut-être encore bien pire que du temps d'Antonin Artaud montant manger la soupe chez des amis.
           Ah ! oui c'est tout à fait ça que j'aurais aimé vous dire… 
           Monsieur Antonin… c'est ainsi que je l'appelais lorsque je me représentais sa démarche sautillante et l'ampleur de son long corps sombre vêtu comme on l'est au théâtre longeant les murailles interminables de l'asile où il s'était fait prendre au piège et dont il perdait les clés pour avoir la jouissance galopine de faire le mur.
           Monsieur Antonin… Je le voyais… là… juste à côté de la rue de l'Ouest… effarant de vertu et de hurlements me désignant de sa canne et puis lorsque j'approchais mise en confiance par sa drôlerie dans l'allure et les tournures de son habit me prenant le bras et m'emportant vers des chemins de traverse connus de lui seul et de ses soleils monstrueux.
          C'est ça… Je n'avais pas choisi. J'avais machinalement planté mes pieds dans les chemins de traverse. Mes pieds macadam.
           Fallait-il tenter de vous parler de ces lieux d'où nous venions avant d'avoir remonté à la rame le cours tumultueux de la rue de l'Ouest avec sa déferlante de blues et ses jeunes Blacks indociles ? Le fallait-il ?
            Car en dépit de votre beauté qui reflétait un cœur pur et de l'encre grise du lavis qu'Hokusai avait fait à vos yeux j'étais sûre que ce type se baissant et se relevant d'un mouvement d'automate pour saisir les clefs vous ne le verriez pas de la façon dont je le voyais. Ni lui ni aucun de ses semblables vous ne les verriez ainsi vous qui aviez pourtant noué avec l'Afrique une tendre dépendance amoureuse à laquelle vous ne cessiez d'être fidèle. Jusqu'à vous arrêter à l'entrée d'une des bouches dévoreuses du métro fascinée par un jeune africain en boubou blanc qui vous avait prise pour une autre.
           Comment aurais-je pu vous dire le choix des doigts gelés griffés de coupures et de la marche matinale l'écharpe rouge liant les lèvres pour éviter de crier de froid en courant presque alors que cette quarantaine à laquelle je ne croyais pas m'arrivait de plein fouet en sens inverse ?
            Oui. Comment vous dire que j'avais toujours peint ou écrit dans des lieux qui ne se prêtaient à rien d'autre qu'aux bourrasques ? Comment vous dire que j'abandonnais au lon g des rues étrangères à l'heure du crépuscule des toiles où rayonnaient des sexes de femmes telles des grenades et des carnets inachevés ?
           Et que s'attroupaient parfois autour de cette jungle de couleurs sans nom offerte aux semelles macadam des gens qui regardaient comme s'ils avaient été dans un musée silencieux et graves.
          Pourquoi restais-je en dehors de moi-même compagne d'un banc vert à quelques pas de la rumeur des verres s'entrechoquant ? Et des plaques de cuivre où des noms étaient écrits ainsi qu’on le fait sur les colliers des chiens. Peut-être était-ce à cause de mon ami le joueur de guitare dont le père était africain et que j'avais retrouvé un matin après trois jours de recherches insensées aux urgences de l'Hôtel Dieu avec pour nom "inconnu".
           Il me semble que nous avons toujours été des inconnus tentant désespérément de créer un monde à la lisière de celui qui marchait sur nous en nous perforant de ses talons hauts et sur nos créatures de papier qui faisaient crisser de joie les trottoirs.


A suivre...

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Mardi 7 octobre 2008 2 07 /10 /Oct /2008 22:59

Dites-leur de me laisser passer suite...

          Mais ce qui rajoute encore au plaisir du secret des mots dans un livre de nouvelles est qu'on se prend à chercher, sans chercher vraiment, celle qui pour nous figure le coeur. Aussi le lieu où siègent le tambour et son officiant pour mon goût dans ce texte, est celui dont je ne vous dirai rien précisément. Parce que chacun doit chercher lui-même l'emplacement de sa propre cérémonie. Rien, si ce n'est qu'il se déploie à mes yeux tout entier dans le mot “ soleil ”.

Abdelkader Djemaï a choisi pour cette nouvelle qui me touche particulièrement en raison de tant d'or caché, le titre volontairement contradictoire de “ La Nuit de l'Eclipse ”. Titre d'autant plus étrange si l'on songe que cette “ éclipse solaire, la dernière du millénaire, attendue dans une sorte d'excitation inquiète pour le mercredi 11 août ”, est associée dans le texte, au seul peintre qui ait connu la grâce de poser sur la modeste surface de ses toiles le soleil lui-même. Et que ce peintre-là est bien le même qui a apprivoisé la magique mouvance des atomes dans sa Nuit étoilée, et est mourt en s'écoulant doucement par un grand trou noir qu'il s'était fait dans la poitrine, poursuivi par ceux qu'il nommait “ les anthropophages ”, au coeur de l'été, le 29 juillet 1890.

“ Identité Je voulais être SOLEIL J'ai joué avec les mots J'ai trouvé L'ISOLE. ” écrit Daniel Maximin, cité par Christiane Chaulet-Achour dans son récent livre La trilogie caribéenne de Daniel Maximin. Isolé comme soleil l'est le créateur dans son geste qui le résume et le fait éclater. Le fait mourir mais mourir modestement au grand carnaval des mots. Pour parler du livre d'A. Djemaï je voudrais emprunter encore cette citation à C. Chaulet-Achour, tirée de l'essai que je viens de citer : “ Aussi la seule manière de parler efficacement du passé, sans se faire piéger par lui, c'est d'adopter une écriture carnavalesque pour échapper au culte et garder sa lucidité en exerçant son pouvoir de dérision. ” 

Je crois qu'en effet la langue de la dérision qui nous fait légers et celle de la sensualité qui nous relie avec notre “ animalité ”, avec notre “ jardin originel ”, sont celles qui nous permettent le mieux de nous ébattre au-dessus des champs de bataille, passé présent confondus, et d'écrire notre soleil au centre de notre nuit.

Par ces mots s'ouvre le livre :

 

“ Ressemblant à un morceau de bois mort, le plus vieux des villageois avait dit, d'un ton presque laconique, que le jeune postier ‑ il devait avoir vingt­‑six ans ‑ était arrivé dans cette région de pierres, d'arbustes et de fournaise par l'autocar de huit heures. Ce matin-là, sous le soleil déjà redoutable, il avait longé la grande rue pour rejoindre la petite agence où il allait désormais vivre et travailler. ”

( “ La guêpe ” )

           Dès le départ les deux mots-clefs sont lancés : “ soleil ” et “ mort ” qui pourrait s'écrire : soleil est mort. Mort de ne plus pouvoir être vu, être contemplé comme dieu ou déesse de vie auquel on dressait de petites statuettes reconnaissantes, des temples géants, des pyramides et des sculptures d'animaux totem. Soleil puissance féconde, ignorée par des êtres avides de leur propre soleil, de leur glorieuse et démente démesure n'ayant d'égale que leur dangereuse médiocrité. Que ne sommes-nous encore en train de vouer un culte primitif au soleil comme matrice généreuse au lieu de regarder le monde à la manière de ce jeune garçon, comme un fruit coupé en deux : “ une précaution qui lui permettait de couper, tel un citron, les murs, les objets et les personnes jusqu'à cette hauteur précise et rassurante… ”

      Ou comme ce géant fou aux chevilles grossissant d'un seul coup dans la nuit, “ des pieds horribles qu'il retirait en tremblant avant qu'ils ne débordent de la bassine, ne se mettent à grimper le long des cloisons et à courir sur le plafond ”, qui marche sur la ville morte, ne pouvant plus rien voir d'autre que sa silhouette monstrueuse.

Soleil est mort donc, mais pas pour tout le monde car qui pourrait empêcher le peintre ou l'écrivain de continuer à fleurir l'autel de ce petit dieu soleil et vie comme l'acte créateur lui-même ? Acte qui n'a de sens que dans ce qu'il se partage, dans ce qu'il est notre commune mesure. L'art est notre “ soleil fraternel ”. L'astre descendu de son trône. Il appartient à chacun et n'appartient pas. Et celui qui prend la responsabilité d'offrir son œuvre comme soleil possible au regard des autres est forcément amant de la plus grande liberté et gourmand insatiable de la vie.

Aucun effort à fournir pour écarter la mort de sa trajectoire, il l'ignore, elle n'existe pas, elle ne le concerne pas. Dévoreur de lumière il se balade, clochard céleste dans ces cités nouvelles où d'immenses monuments aux morts lui servent d'écritoire. Facétieux et rusé en diable, il retourne le sort et utilise un innocent panier de prunes “ suaves, parfumées et juteuses ” pour faire exploser en mille morceaux “ l'ingénieur en informatique et l'heureux papa d'une famille honnête et pieuse ” s'apprêtant à “ se rendre au marché pour y déposer tranquillement le panier en osier dans lequel palpitait, comme le ventre d'une bête redoutable et sanguinaire, une bombe artisanale recouverte d'une feuille de journal ”.

Prenant tout à revers il fait parler les morts, ou plutôt il prête voix au “ trou de silence ” par lequel la mort est entrée dans la tête “ côté jardin ” de l'écrivain de théâtre. Voix qui va prendre la suite de celle du “ grand trou noir de l'écriture ”. Il n'est pas seulement celui qui joue comme un chat à donner des coups de patte aux mots, il met aussi le doigt sur leur falsification. Le point de départ de toute erreur de vie est peut-être de ne pas voir que tout a un double sens. Et que le désir de “ passer de l'autre côté ” peut ne pas être seulement l'expression d'un libre choix.

 

“ J'aurais voulu aussi me mettre dans la peau de la limace ou de la tortue qui vit dans la montagne et qui, malgré sa lenteur, finira par passer de l'autre côté. J'aurais souhaité aussi être un lièvre, un hérisson pour franchir librement la frontière qui court entre les buissons, les plantes sauvages et les arbres. ”

( “ Dites-leur de me laisser passer ” )

 

L'homme qui se dit qu'il ne dispose d'aucune liberté s'il ne peut même pas, comme un mouton destiné à l'abattoir, franchir une frontière, n'est-il pas lui-même réellement en train de courir à “ l'abattoir ” ? Car en même temps que nous l'entendons crier son désir de passer outre ‑  d'outrepasser ‑  nous ne pouvons pas ne pas nous dire que ce qui le mène c'est “ aussi ”ce qui le refoule ‑ ce qu'il refoule de lui ‑ le besoin inconscient d'être accepté, reçu chez ceux qui furent ses anciens maîtres. Nous pouvons tout sauf ce que nous donnons de pouvoir aux autres de nous interdire de pouvoir.

Soleil est mort parce que l'homme se voile la face de honte. Car seuls peut-être les poètes et les gueux le considèrent-ils encore comme leur unique prophétie, celle qui fait de l'homme un être rayonnant de sa liberté. Un des héros du texte, Diogène-clochard, exprime bien qu'il est le centre de ses préoccupations :

 

“En voyant l'affiche qui le fit saliver, l'estomac de l'homme aux cartons se creusa encore plus. C'est à ce moment-là qu'il s'aperçut que le panneau lui cachait aussi le soleil.”

( “ L'Affiche ” )











A suivre...

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Lundi 6 octobre 2008 1 06 /10 /Oct /2008 23:21

La Closerie des Lilas suite...

          Il me semblait que nous les enfants des banlieues vers de grisées nous n'avions pour amis parmi les poètes et les artistes que les créatures fantasques et les fous qui gardaient avec la réalité d'une société que nous trouvions très vieillotte des relations illusoires de pacotille. Je trouvais au sculpteur Brancusi que j'avais découvert grâce à mon ami le joueur de guitare familier de l'atelier et des petits jardins aux cabanes étonnantes de l'Impasse Ronsin un charme dû à ses rondins de plâtre sur lesquels il faisait dîner les invités les plus distingués.
          J'imaginais bien ces gens en complets noirs d'un certain chic sortant de là maquillés de terre ocre de poussière blanche et sans doute d'un peu de boue récoltée dans les recoins obscurs des jardins roussis par l'automne à la chemise retroussée et abritant de fantomatiques statues couvertes de givre que seule la lune venait couvrir d'un léger vêtement aux paillettes argentées.
          Oui. Brancusi et ses sculptures étranges et provocantes aurait pu sans soucis appartenir à notre monde en marge des feux des projecteurs… notre phare-ouest éclairé uniquement la nuit par d'énormes réverbères qui nous empêchaient de dormir et rendaient l'obscur des parkings luisant de glace noire. Nous y étions les petits dieux païens des temps modernes avec pour armes les bombes aérosol dont les couleurs brutales épuisaient celles de peintres captifs à l'intérieur des ateliers de la Grande Chaumière sous la lueur rose cendre de la verrière.
          La Closerie des Lilas… oui j'en poussais la porte cet après-midi-là un peu après dix-sept heures en pensant je ne sais pourquoi à Boris Vian et à un de ses poèmes que j'aimais le plus et qui s'intitulait "Vous mariez pas les filles". Je l'aimais parce qu'il me faisait rire de ce désarroi quotidien qu'était pour nous autres funambules la vie avec les pieds sur terre. Et à cause de mon ami le joueur de guitare qui ne partageait son lit qu'avec elle.
          J'avais un grand plaisir à vous revoir parce qu'en me parlant de Marguerite Duras que je n'avais jamais lue et de la revue dans laquelle vous écriviez à l'époque à côté du banc vert un peu mousseux fidèle à mes déconvenues vous m'aviez donné accès simplement à ce que j'avais longtemps cru être un temple. Et parce que votre visage était beau. Parce que vous n'aviez pas d'âge pour moi tout en étant sans doute de l'âge des femmes que j'aimais aussi car elles abordaient la soixantaine telles de grandes déesses oiseaux. Des oiseaux femmes légères et parfumées.
          Pourtant je pensais bien que vous me poseriez la question tant redoutée après laquelle il me faudrait me résoudre à mentir à nouveau sous le frémissement complice de votre regard gris comme une des encres lavées d'Hokusai. Mentir à la moiteur douce du lieu semblable à une serre d'êtres rares. Mentir au piano qui s'en moquait et ne jouait que pour lui-même et pour un homme en costume très ordinaire qui arrivait seulement vers sept heures l orsqu'on commençait à être aussi serrés les uns contre les autres que dans l'autobus qui descendait la rue de l'Ouest et que je n'empruntais pas. Mentir au garçon qui apportait machinalement une assiette de petites olives vertes dans lesquelles je croquais joyeusement en les saisissant avec mes doigts.
          En passant cet étrange tourniquet tamis vertical j'avais repéré aussitôt votre visage. Ce n'était pas encore l'heure où les écrivains rejoignent chacun leur table ou celle d'un illustre prédécesseur étiquetée d'une petite plaque de cuivre telle qu'on en pose sur le collier des chiens pour ne pas les perdre.
          Mon blouson de cuir de journaliste qui était assez vaste pour autoriser plusieurs pull-overs m'a paru alors un peu lourd comme si une certaine pesanteur s'était sournoisement perchée sur mes épaules. Mais je me suis réconfortée aussi vite en songeant qu'aux artistes toute dégaine est permise même et surtout en certains endroits de la rive gauche.
          La question n'a pas jailli de vos lèvres tout de suite car le champagne aidant vous aviez oublié que vous ne saviez rien de moi ou si peu. Vous ne pouviez soupçonner combien ma présence en face de vous à cette table de la Closerie était incongrue voire insensée autant que l'aurait été celle d'un crocodile dans le lit d'une courtisane.
          En m'égarant au gré de l'encre grise du lavis qu'Hokusai avait fait à vos yeux et à vos boucles cendrées je cessais d'être constamment sur mes gardes comme il convient lorsqu'on sort de son territoire pour entrer dans celui des autres. J'étais émue par l'ingénuité avec laquelle vous me parliez de vous pendant que le dictaphone absorbait pêle-mêle nos voix et les sonorités barbares de ce bar mondain dans lequel entraient des gens qui étaient pour moi des ombres sans visage.
          - Et quel métier faites-vous en dehors de l'écriture ?
         Au moment où vous formuliez la question qui demeurait posée devant moi comme une chose épluchée à vif qu'on ne sait par quel bout prendre je pensais curieusement à la phrase que l'ange Heurtebise répétait avec obstination à Cocteau dans l'ascenseur le menant chez Picasso : "Mon nom est sur la plaque… Mon nom est sur la plaque…"
          Je cherchais désespérément des yeux da ns le miroir géant s'étirant derrière vous une inscription venant à mon secours et n'en dénichant aucune je me suis résolue à proférer des paroles qui certainement allaient me rendre aussi ridicule que Pinocchio tentant de masquer ce nez qui n'arrêtait plus de grandir.
          Qu'aurais-je pu vous dire ?
          Qu'à la nuit largement tombée j'allais accomplir une besogne si absurde que je me refusais à la nommer car elle ne comportait aucune gloire ainsi que c'était le cas pour mes amis blacks d'il y a vingt ans déchargeant de lourdes plaques de plâtre d'un four incandescent.
          A l'époque de notre gueuse jeunesse nous n'imaginions pas pour nous de destin autre que l'errance accompagnant ce qui aurait pu s'appeler mise au monde d'un monde plus doux comme la voix de Nina Simone quand elle descendait dans les graves mais nous n'y pensions pas.
            A l'époque de notre gueuse jeunesse dans les cités de banlieue je ne pouvais pas croire qu'un jour je boirais tranquille et attablée là où un des poètes  que j'aimais avait écrit à son frère de sang perdu quelque part aux rebords de l'enfance qui nous garde des froidures avec son manteau d'insouciance ces mots incroyables : "… venez chère âme… on vous espère… on vous attend…"
          Ces mots qui me blessaient l'intérieur des paumes quand je les regardais tailladées et fraîchement couvertes d'écailles de couleur sanguine séchées après avoir travaillé toute la nuit à vider des cartons de papier sur des tapis roulants de caoutchouc noir.
A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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