Le nain sale et les éléphants blancs fin
Peu à peu la
couverture de feuilles rouges nous réchauffait au creux de la brume qui se déposait comme un miroir de nuit entre lui et moi réunis sur le même banc et le reste du monde s’accommodant du froid de
l’hiver que l’automne laissait faire.
- Mais… de quoi parlez-vous ?… j’ai dit observant autour de nous les groupes se dispersant tandis que se refermait sur eux les portes de la nuit… je n’ai jamais su peindre et d’ailleurs…
- Hum !… mon ami… peindre est aussi facile que de réussir cette soupe aux nouilles que nous avons partagée… et d’ailleurs vous possédez le meilleur pinceau chinois et des rouleaux de papier créole qui peuvent boire toute l’eau d’une baignoire sans danger… n’est-ce pas vrai ?
- Oui… c’est mon ami africain qui me les a offerts juste avant de faire marche arrière vers l’entrée d’une galerie de mine où la nuit n’a plus de fin… enfin c’était ainsi qu’il parlait de… Mais je ne vois vraiment pas pourquoi le peintre Zao Wou-Ki qui a déjà réalisé des cartons aux nuances aussi subtiles que celles d’un bambou enfant pour la Manufacture des Gobelins aurait besoin…
- Hum !… Eh bien justement… comme tous les vrais artistes Maïtre Zao aimerait retrouver en lui la présence des émotions qu’il ignore et qui l’ont un jour baigné telle l’eau des frêles lagons africains le lourds corps des éléphants blancs… Il m’a chargé de vous passer commande à vous et à aucun autre… l’automne et l’hiver… vous avez juste le temps…
- Mais… c’est impossible je vous assure… je n’ai jamais su…
Le petit homme a hoché la tête et j’ai vu sa barbiche frémir comme le faisait le maître Zao à chaque fois que j’essayais en vain de le ranger à l’intérieur de la longue boîte en carton tapissée de signes chinois d’écriture que mon ami africain m’avait offerte en même temps que le compagnon avec lequel il entretenait ce commerce d’eau et de poudres depuis des années.
- Hum !… tout juste six mois n’oubliez pas… lorsque les feuilles auront poussé leur museau vert au bout des branches qui sont aujourd’hui déshabillées je serai sur ce trottoir à vous attendre… exactement sur ce trottoir… n’oubliez pas…
C’est à ce moment précisément qu’une voiture de police son gyrophare bleu semblable à la veilleuse des hôpitaux qui me réveillait dans mon sommeil est passée à toute vitesse sur le Boulevard son klaxon coincé au creux de mes oreilles médusées. Je me retournais afin de la suivre du regard et quand je me suis détourné d’elle et de la rue obsédante d’une orchestration qui ne cesse jamais le petit homme avait disparu à mes yeux.
Les songes nous délivrent de la peur d’être ivres de n’importe quoi. Je n’aime pas le vin quand il dévore en moi mes anges de détresse noirs et leurs becs argentés d’oiseaux de proie et que je les vois se transformer bien avant minuit sonné en bouteilles d’encre. Ces bouteilles d’encre dont le goulot pervers laissait s’écraser sur mes doigts une goutte après l’autre de cette encre noire ou bien violette lorsque c’était à moi que revenait la tâche effrayante et démesurée pour mon corps trop petit de remplir les encriers profonds comme d’immenses ciboires aux formes voluptueuses.
Et que le maître sérieux tel un chasseur d’ivoire attendant dissimulé dans la savane aux herbes hautes et rouges le défilé des éléphants blancs auprès des baignoires de faïence planquées sous la boue ocre et rose des mares affirmait de sa voix qui me frappait de plein fouet :
- Eh bien mon ami ! te voilà aussi sale qu’un fabriquant d’encre…
Je n’aime pas le vin quand il dévore en moi mes anges d’insouciance jaune tombés de la lune à l’époque des prunes quittant leurs pruniers peu de jours avant les premières heures de préaux et de cours d’écoles en salles de colles où j’allais encore mourir de n’être pas à la hauteur. Pas à la hauteur des craies de couleur écrasées contre le rectangle noir de jais toujours jaillissant hors de ma portée comme un ciel dont les poussières inaccessibles me retomberaient infiniment dans les yeux et sur les cheveux.
Je n’aime pas le vin quand il me vole mes fins chevaux lucides et mes papiers créoles où je n’ai cessé
de peindre pour eux des étendues liquides inachevées. Toute forme pouvait enfin s’y effacer sans honte de n’être qu’une course inutile… qu’un galop froissé… qu’un envol vers le nulle part des
soirs que le maître Zao laissait se dissoudre dans la cavalcade des matins blancs d’oubli avec défense de quitter les draps doux des rizières triangles de mon lit pour rejoindre l’école aux hauts
pupitres carnassiers tuant les flamands roses d’un claquement sec. Et imprévu.
Non je n’aime pas le vin quand il écarte de moi le corps lisse et froid de maître Zao mon serviteur et que le songe si clair des éléphants blancs dans une savane rouge s’en va se noyer au fond de la baignoire de faïence. Et que les papiers créoles devenus inaccessibles à mon corps trop étroit se déposent en résidus de laine à peine cardée entre les doigts mouillés des bambous enfants semblables à l’écume mousseuse sur les berges d’un lagon d’Afrique.
Non je n’aime pas le vin quand il me rapproche dangereusement de mon désir de devenir aussi grand qu’un
éléphant blanc.
nir, gigotant, éperdus,
dérisoires.
nd que la voie soit libre.
…
it dieu contenu à l'intérieur qu'ils ne viennent pas… Je n'voulais pas les connaître leurs
histoires… Pas plus que la mienne. Moins j'en savais sur moi-même mieux je dormais en boule dans le Blues Bunker et parfois parmi les autres animaux vautrés sur les cartons.
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