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  • : Les cahiers des diables bleus
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  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Mardi 7 juillet 2009 2 07 /07 /2009 23:44

Le nain sale et les éléphants blancs fin

      Peu à peu la couverture de feuilles rouges nous réchauffait au creux de la brume qui se déposait comme un miroir de nuit entre lui et moi réunis sur le même banc et le reste du monde s’accommodant du froid de l’hiver que l’automne laissait faire.

      - Mais… de quoi parlez-vous ?… j’ai dit observant autour de nous les groupes se dispersant tandis que se refermait sur eux les portes de la nuit… je n’ai jamais su peindre et d’ailleurs…

      - Hum !… mon ami… peindre est aussi facile que de réussir cette soupe aux nouilles que nous avons partagée… et d’ailleurs vous possédez le meilleur pinceau chinois et des rouleaux de papier créole qui peuvent boire toute l’eau d’une baignoire sans danger… n’est-ce pas vrai ?

      - Oui… c’est mon ami africain qui me les a offerts juste avant de faire marche arrière vers l’entrée d’une galerie de mine où la nuit n’a plus de fin… enfin c’était ainsi qu’il parlait de… Mais je ne vois vraiment pas pourquoi le peintre Zao Wou-Ki qui a déjà réalisé des cartons aux nuances aussi subtiles que celles d’un bambou enfant pour la Manufacture des Gobelins aurait besoin…

      - Hum !… Eh bien justement… comme tous les vrais artistes Maïtre Zao aimerait retrouver en lui la présence des émotions qu’il ignore et qui l’ont un jour baigné telle l’eau des frêles lagons africains le lourds corps des éléphants blancs… Il m’a chargé de vous passer commande à vous et à aucun autre… l’automne et l’hiver… vous avez juste le temps…

      - Mais… c’est impossible je vous assure… je n’ai jamais su…

      Le petit homme a hoché la tête et j’ai vu sa barbiche frémir comme le faisait le maître Zao à chaque fois que j’essayais en vain de le ranger à l’intérieur de la longue boîte en carton tapissée de signes chinois d’écriture que mon ami africain m’avait offerte en même temps que le compagnon avec lequel il entretenait ce commerce d’eau et de poudres depuis des années.

      - Hum !… tout juste six mois n’oubliez pas… lorsque les feuilles auront poussé leur museau vert au bout des branches qui sont aujourd’hui déshabillées je serai sur ce trottoir à vous attendre… exactement sur ce trottoir… n’oubliez pas…

      C’est à ce moment précisément qu’une voiture de police son gyrophare bleu semblable à la veilleuse des hôpitaux qui me réveillait dans mon sommeil est passée à toute vitesse sur le Boulevard son klaxon coincé au creux de mes oreilles médusées. Je me retournais afin de la suivre du regard et quand je me suis détourné d’elle et de la rue obsédante d’une orchestration qui ne cesse jamais le petit homme avait disparu à mes yeux.

 

      Les songes nous délivrent de la peur d’être ivres de n’importe quoi. Je n’aime pas le vin quand il dévore en moi mes anges de détresse noirs et leurs becs argentés d’oiseaux de proie et que je les vois se transformer bien avant minuit sonné en bouteilles d’encre. Ces bouteilles d’encre dont le goulot pervers laissait s’écraser sur mes doigts une goutte après l’autre de cette encre noire ou bien violette lorsque c’était à moi que revenait la tâche effrayante et démesurée pour mon corps trop petit de remplir les encriers profonds comme d’immenses ciboires aux formes voluptueuses.

      Et que le maître sérieux tel un chasseur d’ivoire attendant dissimulé dans la savane aux herbes hautes et rouges le défilé des éléphants blancs auprès des baignoires de faïence planquées sous la boue ocre et rose des mares affirmait de sa voix qui me frappait de plein fouet :

       - Eh bien mon ami ! te voilà aussi sale qu’un fabriquant d’encre… 

 

      Je n’aime pas le vin quand il dévore en moi mes anges d’insouciance jaune tombés de la lune à l’époque des prunes quittant leurs pruniers peu de jours avant les premières heures de préaux et de cours d’écoles en salles de colles où j’allais encore mourir de n’être pas à la hauteur. Pas à la hauteur des craies de couleur écrasées contre le rectangle noir de jais toujours jaillissant hors de ma portée comme un ciel dont les poussières inaccessibles me retomberaient infiniment dans les yeux et sur les cheveux.

      Je n’aime pas le vin quand il me vole mes fins chevaux lucides et mes papiers créoles où je n’ai cessé de peindre pour eux des étendues liquides inachevées. Toute forme pouvait enfin s’y effacer sans honte de n’être qu’une course inutile… qu’un galop froissé… qu’un envol vers le nulle part des soirs que le maître Zao laissait se dissoudre dans la cavalcade des matins blancs d’oubli avec défense de quitter les draps doux des rizières triangles de mon lit pour rejoindre l’école aux hauts pupitres carnassiers tuant les flamands roses d’un claquement sec. Et imprévu.

 

      Non je n’aime pas le vin quand il écarte de moi le corps lisse et froid de maître Zao mon serviteur et que le songe si clair des éléphants blancs dans une savane rouge s’en va se noyer au fond de la baignoire de faïence. Et que les papiers créoles devenus inaccessibles à mon corps trop étroit se déposent en résidus de laine à peine cardée entre les doigts mouillés des bambous enfants semblables à l’écume mousseuse sur les berges d’un lagon d’Afrique.

      Non je n’aime pas le vin quand il me rapproche dangereusement de mon désir de devenir aussi grand qu’un éléphant blanc.

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Lundi 13 juillet 2009 1 13 /07 /2009 21:29

Par la queue des diables suite...

     Il y a quelques jours notre amie des Cahiers Françoise Bezombes m'a demandé s'il me restait des exemplaires de mon premier récit-conte Par la queue des diables que mon amie Marie Virolle qui anime la revue Algérie Littérature Action avait publié en épisodes avant que les Ed L'harmattan ne le reprennent car elle l'avait lu il y a douze ans et ça lui aurait fait plaisir de le relire...
     Comme chez L'Harmattan même au bout de douze ans les auteurs paient leurs bouquins très cher ça fait un bout que je ne suis pas allée me réaprovisionner... Alors voici de p'tits extraits de ce conte qui reste pour moi mon préféré vu que c'est avec lui que tout a commencé... 
      Celles et ceux qui ne le connaissent pas vont entrer dans le monde complètement ouf de Neïla une petite gamine des banlieues dans les années 60 qui rêve d'aller vivre dans le bidonville des Arabes et de s'envoler avec les oiseaux-grues vers le pays d'où ils sont venus un jour... Bonne lecture ! 

        
Chapitre 1 Roc
  
        Sûrement. il avait dû mal comprendre. Une belle bouillie, simplement,une chute de combien ? Il suffit de s'habituer à la folie des autres. On ne sait rien d'eux, on s'en fout, c'est comme ça qu'on vit, on se rassure, j'ai ma femme, mes gosses, juste un peu d'amertume sur les lèvres, une vague qui ne se déciderait pas...

Il a voulu revoir l'endroit où j'étais tombée, l'après-midi, il y avait que les poutrelles de béton et puis les grues. Ils ont apporté les sacs de ciment avant la nuit. Rétrospectivement, je le savais pas. je me suis mise à mort dans du matériau de construction, c'est absurde. J'ai traversé toutes les couches du temps d'un coup, c'était très poussiéreux... Je me suis enfermée vivante dans de futures murailles, pas nées, je te raconte ma mort parce que je me suis loupée...

Le tuyau me débite des tronçons de demains, sectionnés, des bretelles d'autoroute qui cisaillaient les dunes, jusqu'au bout de l'oasis taché d'encre que le grutier algérien me dessinait sur mes cahiers, hier. Batna, Touggourt, ou bien... je ne vois plus que le djin du feu qui me lapide... il faut que je retrouve comment ça a commencé pour écarter Neïla de la torture des lances des soldats de mon ventre.

Ça a commencé quand ils ont voulu me réparer, dans les débuts de ma vie, c'était déjà un sixième étage qu'on avait piqué aux nuages juste contre le bidonville des arabes. Moi, je faisais  es échaffaudages pour la voir, la grue, son incision étroite sur le vide. Je te parle de la grue car c'est le seul personnage avec lequel j'ai pu entretenir une conversation à l'époque. Des heures, des journées que je passais en haut de mes installations de chaises à la caresser dans l'intérieur de son petit habitacle, à imaginer comment je m'enroulerai dans la couverture pour m'endormir au creux du souffle du vent et de tous les tambours. Je m'oubliais et ça m'occupait bien.

En fait, ça a commencé par la faute de mon père et de cette idée qu'il a eue, sûrement que le diable l'avait tiré par la queue, cette idée de m'appeler Neïla. Les autres avaient essayé de l'arrêter dans cette voie de la malfaçon, ils lui avaient proposé des compromis, des noms qui engageaient à rien, qui laissaient des issues. Mais il avait rien cédé du tout, et ça avait fait moi, la

catastrophe, et mon histoire avec la grue.

Au départ, ils avaient pas mesuré l'ampleur, combien ils manigançaient n'importe quoi avec leurs mots. Je les entendais parler derrière mon dos, qu'il y avait bien de l'inquiétude à se faire, et que c'était pas normal que je cause avec une grue, alors qu'avec eux, pas un mot, rien. Comme je pensais encore à leur faire plaisir, je faisais des efforts pour m'intéresser à leurs préoccupations, leurs soucis domestiques. Pour prouver que j'étais pas si étrangère, que je comprenais leur langue, je demandais l'explication du mot “ grue ”, à ma mère dès que je pouvais la coincer contre la planche à repasser.

- Laisse-moi, tu me fatigues, tu me fais perdre le sens...

Je la laissais pas, elle voulait que je m'assimile, que je lui ressemble, alors elle pouvait pas me cacher une chose aussi importante, un mot clé, un mot de passe, puisqu'ils le répétaient tout le temps.

Un jour qu'il n'y avait plus de place entre le mur et la planche à repasser, elle m'envoya en riant fouiller dans le dictionnaire. Elle voulait que j'aie honte, alors je lui apportai le livre, comme ça on était vraiment pareilles, elle et moi, au pied du mur. Elle tourna les pages et elle me lut :

- La grue, c'est un oiseau de métal qui part en immigration à l'approche des froidures.

Et puis, comme ça suffisait pas à son imposture, elle ajouta :

-Voilà, t'es au courant, le livre il le dit, un matin, y aura plus rien du tout. Elle sera envolée, partie chez les Arabes, ta grue, allez hop ! tu me fais assez de soucis d'être pas comme les autres...

Pas comme les autres... pas comme les autres... et la grue qui est un oiseau arabe... et le liquide goutte à goutte de mon temps dans mes veines... le vent soufflait beaucoup trop fort, c'est un accident du travail... pas comme les autres, il est retourné en Arabie...


           C'est une main chaude et apaisante qui me secoue, et en même temps, une humidité de rosée et de miel m'humecte les lèvres. Ils ont dû augmenter la dose du produit qui cimente les déchirures du mal, parce que je suis partie dans mes délires. Le type qui est presque un ange travesti me raconte, c'est son tour, que je voulais arracher le tuyau pour m'envoler, et que j'arrêtais pas de crier que c'était à cause de la mauvaise conscience, là il est vraiment dans le coup, ça le concerne pas qu'un peu, lui non plus, il veut pas qu'elle s'envole avec les grues, Neïla...

La mauvaise conscience, je peux en parler, y a que ça qui fait marcher le monde.Ils peuvent pas se diriger sans elle. Dès le départ, j'y ai eu droit. A quoi il avait pensé mon père, en me donnant un prénom comme ça, sans me refiler avec, le minimum des racines et du mode d'emploi ?

Il avait pas réfléchi que par sa fantaisie, on allait me reprocher ce que j'étais, et puis ce que j'étais pas, que j'avais trop de personnalité, que c'était Interdit de me prendre pour un oiseau, Interdit de hurler devant le miroir, que ça leur faisait la mauvaise conscience qu'ils me récupèrent chez les Arabes du bidonville où j'écoutais le mandore avec mon sac pour partir. Faut toujours qu'on aie la mauvaise conscience de nos pères sur le dos, c'est parce qu'on expie pour eux, qu'ils veulent pas qu'on crève la peau des étoiles. Qui est-ce qui ferait le sale boulot, après...

Je l'ai entendu mille fois ensuite le discours, le même, quels que soient les hommes, il m'a suivi comme une litanie. Il a fallu qu'ils me réparent à tout prix. Ils se trimballent dans le constant va-et-vient qui les conduit à faire ça sur tous ceux qu'ils n'ont pas réussi à encarter. Ceux dont ils n'ont pas empoisonné l'intérieur de la tête à l'aide de quelque parti, de petites révoltes programmées à l'avance, dont il a été prévu par les responsables figurant la Xième génération des clowns, qu'elles cesseront à un certain moment, lorsque les autres se seront assez vidés de leur colère. Après qu'ils auront grouillé en tas d'un point à un autre, toujours cette oscillation du chat perdu qui mesure le temps de leur mise à mort. Après qu'ils auront grouillé du vide rouge de leur vie à la plénitude noire des lendemains qui désenchantent l'appel du renard pris au piège.

Après, ils les gaveront de pilules à pas souffrir, eux à l'ardeur inquiète, eux qui se sont conçus plus fragiles que le jade de la vague. Enfin, ils les amèneront délicatement sur le rebord d'un dérapage inéluctable, mais juste sur le bord tendu de la solitude de soie inavouable des fous. Sur le bord où ils auront la joie impeccable et la grandeur d'âme de les rete nir, gigotant, éperdus, dérisoires.

C'est pour pas qu'ils se moquent, c'est pour pas leur ressembler, jamais, que j'ai coincé la porte de l'ascenseur... quand mon ami le grutier algérien il a été victime aussi du vent de sable, et que tous les mots se sont mis à tourbillonner dans la crinière de pluie du cheval noir. Pas comme les autres... cardamone et basilic... Interdit de parler arabe... u es une fille... Interdit... ton corps‑oiseau...

Alors, le sac de temps est devenu beaucoup trop lourd à porter en remontant les ruelles pourries de petites lueurs mauves. J'en avais tant et tant capturé pour que tu n'aies plus à le chercher. C'était du temps volé à l'ignorance des cerisiers en fleurs, et tu n'en n'as pas voulu parce que tu as eu peur d'une plaie ouverte...


A suivre...
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Jeudi 23 juillet 2009 4 23 /07 /2009 23:38

      Cet été vous aurez droit à des extraits de récits qui sont de futurs bouquins mais le diable sait quand je les achèverai... Alors profitez-en car d'ordinaire les scribouillards ne montrent pas ce qu'ils écrivent avant de le publier par superstition... moi c'est le contraire...
      Voici donc un extrait de mon prochain livre que j'ai commencé à écrire il y a pas loin de cinq piges...

Le block trois l’Afrique

 

La Cité des Blocks… années 1970…

 

      Ecoute… écoute…

      Les enfants des Blocks qui fracassent de bas en haut leur course le long des escaliers où la spirale ne s’en va pas vers le ciel sont pris dans les tas de pneus brûlés et de caddies remplis de chiffons gras qui s'égouttent sur eux. Ça c’est Morgane moi qui le sais…
      Les enfants d'out ne s'en sortiront pas. Ils ont aucune chance que ça prenne ici une tournure de quelque chose qui ressemble à quelque chose. A n'importe quoi ça serait mieux que le goudron séché où on n'peut même pas mettre des tortues sur la ligne de départ. Parce que d'abord il y a pas de ligne pour eux… rien que des points de suspension… et pas de départ non plus…
      Celui qui dépare dans la ronde café des petits négros… rastas et arab' de la Cité des angles droits c'est celui qui escalade pas matinal dans les neuf heures de chien la branlante ferraille de cage qui nous rampe dessus. C'est pour tout ça que je les aime tant… leur frimousse cacao me dévore le rictus des vieux de la marche à suivre.
      Les enfants du mois d'out ne sortiront pas du décor qui colmate leur brouillon de vie… c'est pour ça qu'ils font cramer les boîtes aux lettres. Et pas que les boîtes aux lettres d'ailleurs… S'ils reformaient la ronde de la place du village... quel village ?… en  chipant les feuilles de papier blanc timbrées de là d’où leurs vieux ne parlent pas. Leurs vieux courbés et pas à la hauteur leur parlent de rien…
      Le courrier que le facteur jette sur les marches ils en font des aéroplanes. Le décor c'est comme ça qu'il se bricole bien plus vrai que l'autre. Celui qu'ils connaissent pas… Il retourne d'où il vient et eux ils partent avec lui sur le dos des avions de papier… Si un matin les halls étaient remplis de sable on pourrait croire que le décor s'est décidé à s'installer sa demeure ici avec un soleil factice au bout d'une ficelle. Kee-Bock le boiteux est là au milieu de leurs jeux mais ils ne le voient pas. Ils le voient pas et Morgane moi je le vois…
      Moi je suis comme eux depuis que je suis arrivée falsifiée et sans notice. Au sorcier du mois d'out on ne lui a rien demandé du tout. Ni les mômes black-café ni moi non plus… Il a fourré son nez dans nos bassines de confiture… il a léché l'écume du sucre de l'été et il m'a faite avec ses doigts poisseux. Pour pouvoir exister encore un peu avec ses parfums d'arrogances mûres qui coulent le long de ma gorge il m'a faite. Il m'a faite à l'image de leurs défaites… le sorcier… Morgane est une fille black… Je suis son désir de ne pas se rendre… sa corde au cou détachée juste… sa goutte de sperme volée aux pendus… sa mandragore… Je suis sa dernière carte… son gant jeté en pleine figure des rois… son affront.
      Y'avait un jour de trop sur le cadran solaire qui garde les portes… les portes autour desquelles y a pas de maison. Je me suis contentée de ça… autant de portes que de vent alors je me suis installée à l'intérieur de la maison des songes. Est-ce que je suis bien née ?… demande l'escargot de ma langue à la coquille de mon corps.
      De la Cité des Blocks on n's'en va pas facile. Y a des ordres et des contre-ordres intimement vidés dans le sac à puces de nos vieux survivants de la tour trois… bâtiment des fourmis… couloir… entre-pont… ascenseur… porte… tout pêle-mêle… alors comment s'y retrouver ? Au secours… au secours… monsieur Antonin… P'tit nègre ne surveille plus le bourdonnement des aéroplanes.

 

      En attendant la ronde des mômes café amer s’est munie d'une clef à molette. Ils frappent en cadence la colonne vertébrale du Block qui se déhanche. Au son du rythme des enfants d'Afrique les immeubles sont saisis d'un tangage auquel on n’peut pas résister… Sur leurs pieds béton les immeubles dansent…

      Ils tambourinent contre les portes de métal soudées au corps de l'animal. La bestiole aux écailles se redresse dans un spasme comme si elle allait accoucher de nous. Tous les ascenseurs entrent dans la panne et suspendent leur volte-face au niveau ciel. Ça se réveille au creux de mes reins la cadence qui va et qui vient… une envie de me plonger dans le sexe de la mer. Tout en bas le sax qui gémit les accompagne.

      Comme monsieur Antonin à chacun de ses pas avec sa canne sur la rampe ils frappent… frappent... boum… boum… rataboum !... Boum… boum… rataboum !... sur moi ils frappent et tout s'écarlate en brins d'enfer. Je ne dormirai plus. Il est trop tard pour l'ours blanc qui me compte les roses de mes déconvenues. Mais seulement jusqu'à dix parce qu'après... boum… boum… boum !... on peut entrer chez toi ?

      Ils ont le privilège des roule-ta-boule… ils sont chez eux partout même si c'est un bocal avec une fille-poisson à moitié nue. Je nage entre deux eaux douces. Je glisse lisse sous leurs doigts qui jouent à me toucher… entre leurs cils qui me défont les coutures. Recroquevillée sur la chaise à l'abri du sol détergent qui suce les pieds jusqu'au lèvres j'avale le café d'un jour de plus bouilli sans le goût si loin de la cardamome que Zahra m'a volé. Bouillie de jours qu'on voulait explosifs comme les marmites d'étoiles de mer. Elles s'accrochaient dans les filets quand mon grand-père les raportait sur la plage il y a longtemps. Mon sable à moi… ma marée haute… Mon grand-père il parlait au cheval pour l'arrêter… il ne s'arrêtait pas. C'était un cheval d'anarchie.

      Ils touchent mes chevilles et ils les encerclent. Touchent mes épaules s'ils peuvent en se hissant à mes voilures… mon cou dans la foulée de mes cheveux. Sami le plus grand sert le café dans des assiettes qu'ils lapent comme des chats. Je ne cherche pas à surprendre les dessous du rituel qui consiste aussi à semer des flocons de gâteau par-dessus pour le manger tout pareil. Ça me regarde pas. C'est leur monde d'enfance qui me tourne le dos. Leurs yeux me retirent sans hésiter le peu qu'il me reste de fringues. Sami observe gravement le bout de mes seins. C'est la première fois qu'il ne rit pas en conduisant la marmaille à l'attaque des portes métalliques qui protègent les armoires à nourriture.

      Depuis le temps que ça dure les bonnes femmes à double tour ont pris l'habitude de n'ouvrir à personne. Miaou... miaaaou... les gamins chocolat s'en donnent à cœur gros devant les portes closes. C'est le mois des chats toute la nuit ils écoutent et puis ils imitent. Rien de plus facile. Miaouou... miaou... Ça atteint le seuil du non-retour dans les espaces à haute tension où la chaleur les suspend sur sa corde à linge. C'est plus insupportable pour les habitants-sardines qui font corps avec le squelette calciné des chars toujours en guerre sous leur camouflage qu'un orchestre de violons qui joue faux par le conduit du vide-ordures. Ils tiennent bon dans la transe importée des gestes qu'ils inventent. Ils frappent sur des gamelles munis des cuillères qui ont visité tous les étages avant qu'on se décide à manger aussi avec les doigts. Boum… boum... rataboum !... Sous son paillasson Kee-Bock le crapaud atte nd que la voie soit libre.

      Qu'est-ce qui nous reste de la vie en dehors d'eux ? Est-ce qu'on n’pourrait pas plonger nos mains au fond de nos ventres et en sortir tout ce qui brûle ?
        Des pleines poignées de braise pour le kanoun qui reviendrait de loin… des pleines poignées de rire dans la figure de cire des aveugles.
         Des pleines poignées d'enfants qui cassent les garde-fous de nos étreintes-vertiges. De pleines poignées de mains que j'aimerais… qui arrachent le panneau planté entre nous : défense d'entrer dans notre royaume !
A suivre...

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Vendredi 31 juillet 2009 5 31 /07 /2009 22:57

       Comme promis à Quichottine il y a quelques jours lors de la publication d'un extrait du "Block Trois l'Afrique" voici une des suites de cette histoire qui lui rappellera encore des souvenirs je suppose...  Et si vous êtes sages c'est possible que malgré les vacances bien méritées je fasse une petite incursion sur notre blog durant le mois d'août pour vous refiler un autre passage de ce bouquin à venir...
      Alors bonnes vacances à toutes et à tous... profitez-en et faites les oufs il sera toujours bien temps de revenir à la raison... A bientôt
parmi les Cahiers des Diables bleus...

Zoulika la négresse

La Cité aux ordures… années 1960-70…

 

      Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…

 

      A peine débarqués il a fallu s'enfoncer dans les boyaux des rues zig-zag des enfilades de tôle ondulée qui délimitaient une zone industrielle abandonnée genre décor de théâtre mais c’est vraiment là que tu vis… De plus en plus ils marchaient et de plus en plus la poussière grise un peu partout… Des tas pas très gros comme des taupinières si on veut… Et puis d'un seul coup après la dernière tôle qui délivrait un immense désert blanc de craie l'odeur a fondu sur eu…. A angle droit… Avec ses griffes longues et tenaces qui mordent partout et des petits champignons de fumée noire à l'autre bout d'où ça semblait venir… Apparemment y fallait encore traverser tout c't'espace vide pour découvrir entre un gros tas de poussière et un champignon d'odeur moite la Cité d'urgence…
      La Medina des Arabes réservée à ceux qui arrivent direct pour s'embaucher dans l'usine des copeaux ou des choux… Zoulika en tête de la tribu elle cherche sans le trouver le regard de Yahya qui fixe le sol tout blanc… Doucement comme il est Yahya il s'est baissé pour toucher avec ses mains…
      Et il a remué la tête de droite et de gauche à la manière de celui qui n'comprend pas… Alors Zoulika dont le cœur battait comme une grenade très mûre a pigé pourquoi sa vieille négresse arabe de mère lui répétait souvent que ses orteils étaient des racines sans terre et que ça voulait bien dire quelque chose…
      - Notre royaume… elle a songé à tous les rêves qu'ils avaient faits en partant de là‑bas…Et puis en caressant son ventre rond elle a imaginé le môme qui allait grandir entre une cimenterie désaffectée aux taupinières de cailloux blancs et la décharge des ordures… Plus tout c'qu'on n'sait pas !…
      Et alors fallait pas venir… qu'elle s'est dit en haussant les épaules… Mektub !…
      Elle a été une des premières Zoulika à gravir le petit sentier où sont plantés comme des bananiers sans feuilles des sortes de bidules en bois avec tout au bout des godasses usagées… des vêtements grignotés par le vent et des lambeaux d’affiches où on voit des jambes de femmes nues et des chaussures rouges à talons aiguilles…
      Un peu étonnée d’abord par ce chemin qui semblait balisé pour eux  par les choses que le vent du Sud qui soufflait du ventre des voitures sur la voie express emportait… les choses des poubelles…
      M’mâ Zoulika… on l'appelait pas encore M’mâ… a emmené la tribu vers son destin… A l'arrière plan du vilain décor des baraquements badigeonnés de tags et d’inscriptions géantes sous les échelles métalliques qui les parcourent de haut en bas… Alors comme c'était dur d'y croire elle a demandé en arabe à un type sorti du blanc… un qui avait le faciès et qui portait le sac de ciment sur l’épaule… si c’est bien par là la Cité des Arabes…
      - Tu viens d'où ? qu'il a répondu pareil avec le salut pour tous et dans la langue qui a les sonorités du Sud… Le Sud de là-bas… Rauque… sèche comme le sable dans la bouche et les grand palmiers…
      Mais Zoulika elle ne venait de nulle part… Elle a compris en quelques secondes qui glissent entre les doigts qu'il ne fallait plus se retourner… Jamais plus… Ici il y aura les fils… Et les fils des fils… Et en posant sa main sur le cœur-grenade pour saluer elle est repartie vers l'odeur du monde nouveau… Mektub !

      Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…

       - Tout ça c’est l’affaire de M’mâ Zoulika !…

      C’est ce qu’elle dit Zoulika en se tapant les cuisses en cadence entortillée des mamelles jusqu’au nombril dans le fichu rouge qui a porté ses sept fils et ses sept filles… Sur n’importe quelle autre femme il ferait guenille mais pas sur Zoulika…

      Non pas sur elle… Zoulika malgré ses rondeurs et pas mal de soucis en plus elle possède une aisance naturelle que l’Afrique a déposée sur elle comme la rosée.

      Les pieds nus à l'intérieur des sandales… les pans de tissu orange de sa jupe où courent des éléphants relevés un peu au-dessus des genoux laissent voir des scarifications plus claires à la manière de cailloux polis en creux… elle balance ses lourdes hanches sur le rythme d’un tambour que personne n’entend… Sauf elle.

      C’est sûr qu’elle l’entend sinon elle pourrait pas tenir comme ça à se dandiner aussi longtemps dans la puanteur des cageots de tomates trop mûres… des tas d’oranges… des mangues ouvertes et des citrouilles éclatées comme des ventres qui sèment leurs graines de sous blancs…

      A chaque fin de marché quand ça commence à sentir Zoulika… la reine des baraquements de la Cité-ghetto… la Medina arabe… Zoulika entre dans la danse…

      Contrairement à ce qu’on croit à la voir marcher en sautillant sur ses replis de peau noire que les éléphants du boubou ont du mal à contenir les pieds de Zoulika lorsqu’il le faut sont plus légers que les pattes de la pluie…

      Elle dirige de main de maîtresse la récupération des fruits jamais assez avariés… des légumes tout épluchés et même parfois de la viande comestible parfaite que les marchands de l’outre à mangeaille laissent sur place…

      Et qui doivent être détruits… L’outre à mangeaille un des gigantesques entrepôts où viennent se fournir en nourriture les habitants de la Cité aux ordures étire ses pattes en tous sens à la manière d'une grosse araignée

      Dans la partie la plus proche de la Medina ça ressemble à un vrai souk d'odeurs et de couleurs trop fortes avec les langues qui s’emmêlent… C'est là que M’mâ Zoulika elle a établi son commerce si on peut dire… Ça a pas été sans mal si on y pense bien… Et d’abord il a fallu avoir l’idée…

      Et puis heureusement que M’mâ dispose d’une famille nombreuse et des tas d’amis pour procéder au ramassage… Sans parler bien sûr de son rôle à elle M’mâ… à l’intérieur de la Medina… son rôle de mère nourricière et de prêtresse des cérémonies du passage d'un côté à l'autre…

      Y a pas vraiment de lien entre ceux du dehors qui habitent les Blocks béton frais qu'on vient de planter là comme des arbres chauves et ceux du dedans de la réserve entourée de barrières en bois poisseuses de résine encore et habitées d'insectes… Ils se retrouvent à l'usine et ensuite leurs chemins se hérissent à nouveau d'indifférence.

      C’est sur les reins et le dos généreux de négresse de M’mâ aussi solide que l’arbre qui donne les enfants dans le pays de son père que repose l’alimentation d’une bonne part des familles blacks et arabes de la Medina…

      Sur ses reins et sur son dos qui ont porté dans le fichu rouge ses sept garçons et ses sept filles contre le boubou aux éléphants… Parce qu'il ne faut pas croire que de faire l'ouvrier dans les quartiers de pauvreté… dits les faubourgs… ça nourrit le monde…

      Ça permet tout juste d'obtenir une baraque d'urgence dans l'enceinte de la Medina… encore un nom qui contourne celui moins compliqué de Bidon-City… mais sans le petit jardin autour ni les lapins que possèdent les habitants des maisons ouvrières… 

      - Ça c’est l’affaire de M’ma Zoulika !… Ouallah !…

 

      Zoulika se tape de plus en plus vite sur les cuisses en faisant basculer son derrière contre les sacs en plastique super marché bourrés de trouvailles… Zohra une gamine de quinze ans au front tatoué d'une étincelle bleue les empile avec un va-et-vient lent comme une petite vague… Une petite vague chaude sur trottoir dégoûtant…

      Dans la chaleur de fines gouttes de sueur viennent se charger d'ombre sur ses paupières… Délicates elles ressemblent à des ailes de papillons les mains passées au henné de Zohra qui plongent à l'intérieur des déchets poisseux et grouillants d'un tas de bestioles concurrentes pour faire le tri… Y a pas de temps à perdre… à côté d'elle M’mâ a déjà dressé une pile énorme de cageots où elle va entasser les choses qu'on mange débarrassées de leurs habitants avec la précision d'un désordre organisé…

      C'est comme ça que les fonctionnaires de la Cité qui passent à l'heure où ça cuit au point qu'il monte au-dessus des collines de déchets une vapeur orange pointillée de grésillements qui chevauchent les bennes dévoreuses évitent de toucher à la citadelle anarchique des cageots de Zoulika la sorcière…

      On n'sait jamais ! Vaut mieux se méfier de cette négresse arabe qui a peur de personne et qui a déjà à plusieurs reprises ridiculisé et maudit le directeur de l'outre à mangeailles… Ta fille et la fille de ta fille… quelles aient le ventre pourri par toute la nourriture que tu t'empiffres !

       Malgré ses gardes-chiens au museau aiguisé le type s'est réfugié au milieu des soutiens gorges en soie rouge pour contrer la débine qui lui tombait dessus devant tout le monde. C'est le premier rayon près de la porte qui attire les mômes du bidonville qui viennent se scotcher comme des fourmis volantes sur le verre…

      - Ouallah !… Ça va pas… mais ça va pas di tout !…

      -  Zohra ma fille… pourquoi vous allez pas plus vite à ramasser li légumes ? Y a les autres qui vont emporter tout dans les estomacs de la mémère Ordures…

      - Zohra ma fille ou elle est encore passée ta sœur ? Kenza… Kenza… Ah ça va pas… ça va pas di tout !…



A suivre...

- Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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Vendredi 11 septembre 2009 5 11 /09 /2009 22:52

Encore un petit bout de l'histoire de nos enfances dans les cités de banlieue que vous pouvez ajouter aux précédents si ça vous chante... Et vous finirez à force par en connaître quelques un des personnages de cette histoire...
Asikel l'homme silence...
              
               Ecoute… écoute…

Il ne va sûrement pas tarder… Asikel… Je parle tout haut en me faufilant à l'intérieur de l'étroit couloir où les lumignons que j'enflamme un à un jettent du jaune soufré à mes pieds. Le noir de l'encre tient bon. Ici comme ailleurs. A chaque fois que je craque une allumette éclate le tintement des khal khal d'argent des femmes. Je sais qu'elles n'ont pas dansé le jour de la naissance du fils d'Asikel l'homme silence. Le jour du grand cri. Le jour du refus… Qu'est-ce que tu sais ?… elle dit la vieille Nur en haussant les épaules…

Ce jour-là les femmes n'ont pas dansé… Pas de danger… c'était un sale jour… Un sale jour comme les autres jours de la Cité aux ordures… Quelle idée d'arriver dans un tel grabuge ! A force de vivre dispersé on s'imagine pas… Bien sûr qu'elles dansaient pas… ç'aurait été une danse de mort… Mais moi j’étais délivré par le balancement du chant des femmes. Un autre chant que d'habitude… Negros… un chant de révolte dans le corps des femmes… y'a longtemps…

- Esclaves… chantonnait Nur. Marchands d'esclaves... Vieille folle. Elle me farcissait la tête de ses histoires à moitié-mots à moitié-signes. Ses appels ventriloques. Appels radars des peuples des limites aux signaux de chauves-souris. Ce qu'ils avaient accumulé comme histoires… c'était pas croyable ! Me fallait toujours les écouter… Nur ne comprenait pas que j'aie envie de jouer aussi…

Et puis s’il n’y avait eu qu’eux… Mais Nur avait trouvé parmi les habitants des maisons ouvrières avec les petits jardins un vieil ouvrier qui sait toutes les histoires de la Medina des Arabes… Yvon le camarade il s’appelle celui qui a pris le chemin de la maison de l’arbre…

Les mômes du quartier ça les faisait bien rire alors… Même devenus grands ils me lâchaient pas. “Le fou ! eh le fou !…” Eux ils avaient décroché le C.A.P. pour la mécanique ou les industries lourdes… la gloire !… Drôlement lourdes… ouais… C'est pour ça qu'ils étaient venus leurs pères ? On sait pas et puis… Tu vas pas nous le dire toi… Y sont venus parce que là-bas on crève ! Allez dégage… T'es qu'un mariol… Ils avaient pas à me le répéter je le savais par cœur… Maboul... le fou !… Bouche-les-trous !… bouche-les-trous !… ils hurlaient en se mettant les doigts dans les oreilles. Les noms… pour le dire ça me manquait pas…

Le soir quand ça tombait rouge dans le foulard noir du Ghetto on était nombreux à y aller sous le typpie de la vieille Nur. A y aller… Les histoires qu'elle racontait c'étaient aussi les nôtres. On pouvait habiter dedans ensemble pour une fois… Les mômes du quartier elle n'avait pas besoin de venir les ramasser au centre de leurs jeux guerriers qui avaient fait fuir les bestioles de Blues Bunker de l'autre côté du canal. Leurs doigts noirs et huileux voyageaient à l'intérieur des carapaces éventrées des bagnoles larguées de nuit au fond des terrains vagues pour chiper les roulements qu'ils refourguaient dans leurs machines infernales. Leurs carrosses ficelés des morceaux de tôles rousses et enguirlandées des copeaux de l'usine. Parfois même ils récupéraient des bandes de fourrures ou de peaux quand ils allaient traîner du côté du quartier des tailleurs dont ils tapissaient avec de gros clous plats qu'ils enfonçaient à l'aide de pierres une guimbarde juchée sur des roues de landau.

Ils étaient attirés autant que moi dans ce crépuscule de ferraille sèche par les signaux du kanoun dansant comme des diables et l'odeur des beignets aux fleurs d'oranger sucrés de miel qui crevait la surface des vapeurs d'essence écœurantes. Oh attirés !… Par le fait Nur connaissait des histoires que leurs vieux auraient pu leur dire aussi bien… mais ils disaient rien… vu qu'ils en venaient tous d'un pays d'Indiens où on sait que les histoires elles sont là pour nous faire vivre et nous inventer du présent comme on a envie. C'étaient jamais des choses lourdes enfermées à l'intérieur des sacs du passé très passé qu'elle racontait la vieille Nur… Non jamais… Le passé elle n'aimait pas… elle arrêtait pas de me le répéter… ça n'sert à rien de remuer ces choses-là… Elle c'était au futur antérieur qu'elles se tramaient ses conteries sans réserves avec conserveries de vieilleries et coutumes qui font malaise de cages et serrures…

Sur le triangle d'herbes comme sur une île le typpie était un phare. Plein Ouest il clignait de l'œil en direction de nos esquifs miteux. C'est à ce moment-là sans doute que je n'étais plus maintenu à l'écart par le rire des autres. Par la cérémonie des histoires Nura nous unissait au chant du Ghetto. Nous unissait… D'où qu'on vienne emballés sans l'avoir demandé au creux de nos noms préfabriqués les Sioux bretons et leurs korrigans rusés… ceux du Larzac et des grands plateaux pierreux et leurs lou veteux… les Apaches café-crème et leurs djenoun… les Navajos blacks et leurs dieux arbres et fleuves de terre rouge… et tous les autres Indiens pour qui la terre sans le jardin dessus n'était plus qu'un vague repère sur carte de géographie clouée au mur debout et pas sous les pieds y allaient afin de chercher la source des histoires. Lorsque la vieille Nur racontait elle nous unissait à la grande mélopée de Blues Bunker qui pétillait comme un feu d'oranges sur une piste du bout du monde.

 

 Ecoute… écoute…

 

Le premier qui a osé me demander si je pouvais écrire son nom tout seul… pour rien… son nom… son nom semblable à un palmier au milieu de la feuille… ça a été un de ceux que je croise chez l'épicier arabe justement. Et qui fait comme s'il me voyait pas. Mais peut-être que du côté des hommes de la nuit on n'se voit pas… On s'imagine…

Ce qui l'a attiré c'est sûrement la couleur du petit tapis où j'ai installé ma boutique. Rouge pareil à la gorge des oiseaux. Dessus j'ai posé l'écritoire  avec l'encrier blanc et le porte-plume taché d'encre. Les rouleaux de papier dont le plus grand ne dépasse pas la taille de ma main attachés par un lien de cuir.

La vieille Nur m'avait expliqué que c'est comme ça qu'il fallait s'y prendre. Noter une histoire sur chaque rouleau. Et rassembler toutes les histoires à l'intérieur du gros cahier.

Moi au début je serrais entre mes doigts le totem d'argile en suppliant le pet it dieu contenu à l'intérieur qu'ils ne viennent pas… Je n'voulais pas les connaître leurs histoires… Pas plus que la mienne. Moins j'en savais sur moi-même mieux je dormais en boule dans le Blues Bunker et parfois parmi les autres animaux vautrés sur les cartons. 

- Tu écris l'histoire de chacun sur un rouleau avec son nom et celui du bled d'où il vient jusqu'à ce qu'il s'arrête de parler… elle avait dit la vieille Nur. Comme ça la fois où il reviendra tu reprendras là où il s'était arrêté… tu comprends ?

Si je comprends… Voilà le rôle qu'elle veut me faire jouer…

- Mais Nura… s'ils ne savent pas leur nom… J'ai tenté de me décharger de mon privilège… C'était pour ça que la vieille rusée m'avait sorti du chenil. Elle aussi comme mon père… ils allaient pas me laisser tranquille… Jamais je ne pourrais être pareil aux autres alors ?

- Eh bien fils… tu dessineras une marque qui les désigne semblable à celle qui est sur le rouleau d'agate que tu portes autour de ton cou…


A suivre...

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