Le marchand d'oiseaux
- Hi hi hi… a interrompu le marchand d’oiseaux. Toute seule toi… c’est nouveau ça… avec tous ces êtres qui t’habitent ou plutôt qui viennent
se poser en toi selon les saisons… Tu as sans doute oublié que les êtres oiseaux peuvent entrer et sortir de ton corps à volonté… Je te l’ai appris il me semble. Et d’ailleurs il suffit de te
voir marcher pour deviner l’élan qui les porte et te donne cette allure de quelqu’un qui a charge de créatures en mouvance. Des petites créatures qui s’allument comme les flammes des bougies de
l’autre côté des fenêtres de la nuit. Et que tu laisses s’envoler sur des chemins de papier. Le page pas sage d’hier a trouvé le passage vers la page aux mots doux d’aujourd’hui…
- Seul on l’est toujours… a continué le marchand d’oiseaux. Mais il suffit que ta solitude soit peuplée d’êtres au cœur vivant et pas de fantômes…
Il a ajouté ça en sortant de sous la table un petit coffret de bois grignoté aux entournures qui avait un air de famille avec la boîte à mémoire enterrée juste à côté de ta demeure couverte d’oiseaux. Quand il y en a. Il l’a posée juste devant lui avant de questionner à nouveau.
- Et puis il y a celui qui referme chaque soir ses ailes sur toi comme un berceau de lune et avec lequel tu traverses les forêts sans fin du sommeil pour rejoindre au petit matin les brouillard symphonies de l’enfance…
- Celui qui prend garde de ne pas te réveiller quand il enjambe ton corps abandonné que la clairière du lit tapisse d’une lueur de bruyères rose cendres…
- Celui qui part à la recherche d’un parfum de rire perdu ou d’un souvenir au goût de framboise oublié quelque part sous un buisson d’églantines blanches…
- Celui qui t’ouvre légère perlée de sueur et recouvre ton ventre de nénuphars… Est-ce qu’il n’a pas encore effacé la vieille reine à laquelle tu donnes des pouvoirs insensés à chaque fois que tu retournes dans le jardin ?
- Mais justement… à chaque départ d’oiseaux vers d’autres soleils il s’absente un peu… alors la bête et moi nous allons dans le jardin cueillir des créatures que personne n’a jamais pris le temps de regarder et qui errent parmi les roses ensanglantées du temps sans âme… Il y a en elles une grande douleur et…
- Elle est grave !… elle est grave !… a hululé avec les stridences d’un oiseau de nuit le perroquet bleu turquoise tandis que le perroquet aux plumes écarlates tournait tel un bolide aux vibrations de toupie affolée.
- Non mon petit… elle n’est pas grave… a répondu la marchand d’oiseaux tranquille les mains papillons couchées par dessus sa boîte
grignotée aux angles. Elle croit seulement qu’elle peut porter la douleur du monde sur son dos. C’est une erreur de jeunesse… Et lui il a bien raison de s’absenter parfois comme les oiseaux…
Sinon il attraperait la même maladie que toi…
- Mais non !… je lui ai dit un peu brusquement parce qu’il ne comprenait pas. Mais non !… Pas porter la douleur du monde… l’écrire pour plus qu’elle revienne… La border avec des mots
dans une grande rivière…
- Hi hi hi ! L’écrire… rien que ça… a ri doucement le marchand d’oiseaux. Mais ça fait depuis que je te connais que tu l’écris… C’est bon… tu peux céder la place… Et si tu bifurquais vers une brouillard symphonie… Quelque chose d’aérien pour commencer et qui ait un bon goût de pain chaud et de confiture de framboise à la fin… Qu’est-ce que tu en dis hein ?
- C’est qu’il faudrait déjà que j’en termine avec cette absence… Cette absence de… Cette absence qui n’a pas de sens… Qui n’a pas de visage… Qui n’a pas… Il faudrait que je comprenne… j’ai dit alors.
- Et si tu cessais de vouloir comprendre tout le temps le temps en échange cesserait de te poinçonner le cœur de ses petits trous solitudes. Ses trous d’hier qui te remontent à la surface en taupinières nostalgies. Tu sais bien qu’y a rien à comprendre… Y’a juste à accepter de ne plus ouvrir la porte du jardin afin que par les trous d’hier les parfums et le goût sur le bout de la langue chocolat puissent passer aussi…
C’est ça qu’il m’a répondu le marchand d’oiseaux et le perroquet vert pomme s’était arrêté de faire crier la barre de cuivre du comptoir. Et le perroquet aux plumes écarlates immobile comme un phare attendait la suite de l’histoire insensée.
Alors il a ouvert ses mains pour que les papillons puissent retourner boire la lumière des bougies de l’autre côté de la fenêtre de nuit et il a retiré le couvercle de la boîte avec de grandes précautions. Ça a fait un petit bruit semblable à celui d’un ballon rouge qui se dégonfle. Dedans c’était très vide d’après ce que je pouvais voir sauf des bouts de papier découpés aux formes bizarres.
Il a sorti de là plusieurs silhouettes munies de cornes et de bosses qui avaient l’air de venir tout droit d’un cauchemar d’enfant. Et puis une autre enfin dont la traîne immense se tortillait si longue… si longue qu’elle frôlait la sciure fraîche à l’odeur de narcisses dans une prairie en pente. J’avais bien du mal à croire qu’elle ait pu tenir tout entière dans la boîte.
- Mais… ce sont les figurines que je vous ai données il y a des années… Comment ça se fait que vous les avez gardées tout ce temps-là ?
- C’est hier que je te les ai enlevées des mains… a répondu le marchand d’oiseaux. Le temps… tu sais bien que pour moi ça n’a pas de sens…
- C’était hier et aujourd’hui il est temps justement de mettre fin à leurs manigances. Tu ne crois pas ?…
Le perroquet aux plumes écarlates a hoché la tête à ma place et il a fait quelques pas en direction du marchand d’oiseaux et des formes de papier qui tremblaient entre ses doigts brillants comme des lampes.
- Rendez-les moi et j’irai les enterrer à l’intérieur de la boîte à mémoire. J’ai dit sans être bien sûre que c’était ça la bonne réponse. Mais il n’y avait personne pour me souffler.
- Non… Je préfère exécuter la cérémonie tout de suite a décidé le marchand d’oiseaux. Et il a secoué les bouts de papier maléfiques au-dessus du perroquet dont les plumes écarlates se redressaient avec majesté et qui agitait la tête de droite à gauche puis de gauche à droite comme s’il obéissait à un rituel mystérieux ou à la musique d’un tam-tam lointain.
- Vous ne me faites pas confiance ?… J’ai demandé parce que je savais qu’il était mon ami et qu’il avait aussi les pouvoirs de l’intercesseur.
- Hi hi hi… bien sûr que si je te fais confiance… Mais ce n’est pas toi qui décides du sort de ces êtres-là… Non ça n’est pas toi… Ce sont elles qui t’ont découpée à leur image pour les servir… Alors tu vois… ce genre de maléfice il n’y a que les oiseaux pour le défaire… Parce qu’ils ne pèsent pas les oiseaux… Ils ne portent pas sur eux les lourdes peaux du temps… Les oiseaux.
- D’un geste gracieux le perroquet aux plumes écarlates a saisi dans son bec les figurines de papier pendant que le marchand d’oiseaux
avec un petit bond s’est rapproché du poêle dont il a grand ouvert le couvercle de fonte rougeoyant. Le perroquet s’est lové au creux des flammes comme à l’intérieur d’un ventre et seule la
traîne d
e papier si longue a tenté de résister à la danse harmonieuse et légère des
créatures du feu. Le perroquet vert pomme qui observait la scène perché sur le comptoir patiné de lueurs oranges s’est mis à psalmodier en ricanant :
- Ils sont cuits !… Ils sont cuits !…
Alors j’ai entendu distinctement le bruit d’arme automatique de la boîte de soda qui s’éparpillait en bas du boulevard - ratata boum boum boum… croquée sec par le dentier en ferraille rouillée de la benne à ordures qui passait par là.
- Eh bien ! a dit le marchand d’oiseaux en refermant la boîte grignotée aux angles un perroquet perché sur chacune de ses épaules.
- Eh bien ! … maintenant il est temps d’aller dormir…
- Dormir !… Dormir !… Dor-mir !… a répété le perroquet bleu turquoise le plus fort possible.
- Ah non !… pas dans l’oreille… pas dans l’oreille !
A suivre...
Non, il ne s'agit pas d'une goutte d'eau
amère et neige de mes yeux... car tu t'y noierais...
percussion aux tons les plus aigus.
Celle qui ne fait pas
de cendres. Allume-toi… allume-toi... que je lui dirais... Et pendant que mon grand-père contait, j’oubliais qu’il neigeait du sel sur les doigts des vieux immigrés, me murmurait le fou plus fou
que sa folie.
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