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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Jeudi 18 décembre 2008 4 18 /12 /Déc /2008 23:51

Le marchand d'oiseaux

          - Hi hi hi… a interrompu le marchand d’oiseaux. Toute seule toi… c’est nouveau ça… avec tous ces êtres qui t’habitent ou plutôt qui viennent se poser en toi selon les saisons… Tu as sans doute oublié que les êtres oiseaux peuvent entrer et sortir de ton corps à volonté… Je te l’ai appris il me semble. Et d’ailleurs il suffit de te voir marcher pour deviner l’élan qui les porte et te donne cette allure de quelqu’un qui a charge de créatures en mouvance. Des petites créatures qui s’allument comme les flammes des bougies de l’autre côté des fenêtres de la nuit. Et que tu laisses s’envoler sur des chemins de papier. Le page pas sage d’hier a trouvé le passage vers la page aux mots doux d’aujourd’hui…

- Seul on l’est toujours… a continué le marchand d’oiseaux. Mais il suffit que ta solitude soit peuplée d’êtres au cœur vivant et pas de fantômes…

Il a ajouté ça en sortant de sous la table un petit coffret de bois grignoté aux entournures qui avait un air de famille avec la boîte à mémoire enterrée juste à côté de ta demeure couverte d’oiseaux. Quand il y en a. Il l’a posée juste devant lui avant de questionner à nouveau.

- Et puis il y a celui qui referme chaque soir ses ailes sur toi comme un berceau de lune et avec lequel tu traverses les forêts sans fin du sommeil pour rejoindre au petit matin les brouillard symphonies de l’enfance…

- Celui qui prend garde de ne pas te réveiller quand il enjambe ton corps abandonné que la clairière du lit tapisse d’une lueur de bruyères rose cendres…

- Celui qui part à la recherche d’un parfum de rire perdu ou d’un souvenir au goût de framboise oublié quelque part sous un buisson d’églantines blanches…

- Celui qui t’ouvre légère perlée de sueur et recouvre ton ventre de nénuphars… Est-ce qu’il n’a pas encore effacé la vieille reine à laquelle tu donnes des pouvoirs insensés à chaque fois que tu retournes dans le jardin ?

- Mais justement… à chaque départ d’oiseaux vers d’autres soleils il s’absente un peu… alors la bête et moi nous allons dans le jardin cueillir des créatures que personne n’a jamais pris le temps de regarder et qui errent parmi les roses ensanglantées du temps sans âme… Il y a en elles une grande douleur et…

- Elle est grave !… elle est grave !… a hululé avec les stridences d’un oiseau de nuit le perroquet bleu turquoise tandis que le perroquet aux plumes écarlates tournait tel un bolide aux vibrations de toupie affolée.

- Non mon petit… elle n’est pas grave… a répondu la marchand d’oiseaux tranquille les mains papillons couchées par dessus sa boîte grignotée aux angles. Elle croit seulement qu’elle peut porter la douleur du monde sur son dos. C’est une erreur de jeunesse… Et lui il a bien raison de s’absenter parfois comme les oiseaux… Sinon il attraperait la même maladie que toi…
             - Mais non !… je lui ai dit un peu brusquement parce qu’il ne comprenait pas. Mais non !… Pas porter la douleur du monde… l’écrire pour plus qu’elle revienne… La border avec des mots dans une grande rivière…

- Hi hi hi ! L’écrire… rien que ça… a ri doucement le marchand d’oiseaux. Mais ça fait depuis que je te connais que tu l’écris… C’est bon… tu peux céder la place… Et si tu bifurquais vers une brouillard symphonie… Quelque chose d’aérien pour commencer et qui ait un bon goût de pain chaud et de confiture de framboise à la fin… Qu’est-ce que tu en dis hein ?

- C’est qu’il faudrait déjà que j’en termine avec cette absence… Cette absence de… Cette absence qui n’a pas de sens… Qui n’a pas de visage… Qui n’a pas… Il faudrait que je comprenne… j’ai dit alors.

- Et si tu cessais de vouloir comprendre tout le temps le temps en échange cesserait de te poinçonner le cœur de ses petits trous solitudes. Ses trous d’hier qui te remontent à la surface en taupinières nostalgies. Tu sais bien qu’y a rien à comprendre… Y’a juste à accepter de ne plus ouvrir la porte du jardin afin que par les trous d’hier les parfums et le goût sur le bout de la langue chocolat puissent passer aussi…

C’est ça qu’il m’a répondu le marchand d’oiseaux et le perroquet vert pomme s’était arrêté de faire crier la barre de cuivre du comptoir. Et le perroquet aux plumes écarlates immobile comme un phare attendait la suite de l’histoire insensée.

 

Alors il a ouvert ses mains pour que les papillons puissent retourner boire la lumière des bougies de l’autre côté de la fenêtre de nuit et il a retiré le couvercle de la boîte avec de grandes précautions. Ça a fait un petit bruit semblable à celui d’un ballon rouge qui se dégonfle. Dedans c’était très vide d’après ce que je pouvais voir sauf des bouts de papier découpés aux formes bizarres.

Il a sorti de là plusieurs silhouettes munies de cornes et de bosses qui avaient l’air de venir tout droit d’un cauchemar d’enfant. Et puis une autre enfin dont la traîne immense se tortillait si longue… si longue qu’elle frôlait la sciure fraîche à l’odeur de narcisses dans une prairie en pente. J’avais bien du mal à croire qu’elle ait pu tenir tout entière dans la boîte.

- Mais… ce sont les figurines que je vous ai données il y a des années… Comment ça se fait que vous les avez gardées tout ce temps-là ?

- C’est hier que je te les ai enlevées des mains… a répondu le marchand d’oiseaux. Le temps… tu sais bien que pour moi ça n’a pas de sens…

- C’était hier et aujourd’hui il est temps justement de mettre fin à leurs manigances. Tu ne crois pas ?…

Le perroquet aux plumes écarlates a hoché la tête à ma place et il a fait quelques pas en direction du marchand d’oiseaux et des formes de papier qui tremblaient entre ses doigts brillants comme des lampes.

- Rendez-les moi et j’irai les enterrer à l’intérieur de la boîte à mémoire. J’ai dit sans être bien sûre que c’était ça la bonne réponse. Mais il n’y avait personne pour me souffler.

- Non… Je préfère exécuter la cérémonie tout de suite a décidé le marchand d’oiseaux. Et il a secoué les bouts de papier maléfiques au-dessus du perroquet dont les plumes écarlates se redressaient avec majesté et qui agitait la tête de droite à gauche puis de gauche à droite comme s’il obéissait à un rituel mystérieux ou à la musique d’un tam-tam lointain.

- Vous ne me faites pas confiance ?… J’ai demandé parce que je savais qu’il était mon ami et qu’il avait aussi les pouvoirs de l’intercesseur.

- Hi hi hi… bien sûr que si je te fais confiance… Mais ce n’est pas toi qui décides du sort de ces êtres-là… Non ça n’est pas toi… Ce sont elles qui t’ont découpée à leur image pour les servir… Alors tu vois… ce genre de maléfice il n’y a que les oiseaux pour le défaire… Parce qu’ils ne pèsent pas les oiseaux… Ils ne portent pas sur eux les lourdes peaux du temps… Les oiseaux.

- D’un geste gracieux le perroquet aux plumes écarlates a saisi dans son bec les figurines de papier pendant que le marchand d’oiseaux avec un petit bond s’est rapproché du poêle dont il a grand ouvert le couvercle de fonte rougeoyant. Le perroquet s’est lové au creux des flammes comme à l’intérieur d’un ventre et seule la traîne d e papier si longue a tenté de résister à la danse harmonieuse et légère des créatures du feu. Le perroquet vert pomme qui observait la scène perché sur le comptoir patiné de lueurs oranges s’est mis à psalmodier en ricanant :

- Ils sont cuits !… Ils sont cuits !…

Alors j’ai entendu distinctement le bruit d’arme automatique de la boîte de soda qui s’éparpillait en bas du boulevard - ratata boum boum boum… croquée sec par le dentier en ferraille rouillée de la benne à ordures qui passait par là.

- Eh bien ! a dit le marchand d’oiseaux en refermant la boîte grignotée aux angles un perroquet perché sur chacune de ses épaules.

- Eh bien ! … maintenant il est temps d’aller dormir…

- Dormir !… Dormir !… Dor-mir !… a répété le perroquet bleu turquoise le plus fort possible.

- Ah non !… pas dans l’oreille… pas dans l’oreille !

 



A suivre...

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Jeudi 11 décembre 2008 4 11 /12 /Déc /2008 22:41

 Le petit bout qui souffre rouge suite...  

      Ainsi a continué l’allumette qui parlait au kanoun :

         - Dialogue de comédie me diras-tu... mais il est vrai que tu ne me diras rien puisque les hommes d’ici t'ont rempli la bouche de cendres.
          Cendres des oiseaux plumés sang, cendres des petits ânes courageux et des gâteaux de miel cendres des poèmes à bout portant et des poètes, cendres des poings de ronces épinglés. Le bossu Azraël ne joue pas mon fils, il coupe court.

       - Le bossu s'en était retourné par la porte des coulisses et l'écureuil avait balayé d'un coup de queue les traces de poudre et les taches d'encre sur le seuil. Depuis le fou plus fou que sa folie ne touchait plus à ses qalams... il ne mangeait plus... ne rêvait plus... ne contait plus. Il attendait en fixant l'étroite lame du rasoir que le bossu lui avait laissée. Il attendait d'avoir la certitude et comme cette attente n'avait pas de fin à envisager ce qui l'angoissait beaucoup il s'est mis à me parler tout haut.

        - Une goutte d'essence-ciel... petite fée... je me souviens que lorsque j'avais à peine découvert les femmes et la fleur de tournesol de leur ventre fendue je me croyais le maître de ma force... le cavalier d'argent de ma jouissance. Ebloui par ce que je pensais être l'invincibilité de mon armure je n'ai pas vu qu'il ne s'agissait que d'une côte d'écailles aussi fragile que celle du lézard bleu. Quand je me suis retrouvé couvert de pollen seul au milieu du terrain vague de mes draps froissés il m'a semblé que j'avais perdu en elles un peu de moi-même. Mais, moi qui n'avais rien donné de ma vie comment aurais-je pu m'enrichir ?

         Non, il ne s'agit pas d'une goutte de lait à l'orée de mon sexe car elle te noierait...

      - Je me souviens des rues d'une ville et du soleil en poussières lorsque j'ajustai mon nez de clown la première fois. Je me souviens d'une enfant qui me regardait avec des yeux de nuit et deux paillettes d'or. Ce jour là je n'avais joué que pour elle. Son rire a entrouvert la demeure du lézard. Je me souviens de ses mains... Mais il y avait tant d'autres mains à devenir miroirs. Je n'avais qu'à claquer des doigts... Quand j'ai retiré mon nez de clown et que je me suis retrouvé couvert de poussière seul au milieu de mon décor d'habitude il m'a semblé que j'allais perdre sans elle un peu de moi-même. Mais moi qui n'avais rien donné de mon coeur comment aurais-je pu m'émouvoir ?

      Non, il ne s'agit pas d'une goutte d'eau amère et neige de mes yeux... car tu t'y noierais...

     - Je me souviens d'une terre de froid et d'olives et d'un arbre debout. Du vieil homme qui mangeait les plumes des oiseaux plus haut que le soleil.
       Je me souviens de lui et de ses mains d'histoires ouvertes pour recevoir… ouvertes pour donner. Quand je me suis retrouvé seul couvert d'hirondelles dans la cité aux ordures j'ai su que je n'avais rien perdu de lui puisqu'il m'avait planté un petit bout de souffre au coeur.

      - Alors mon fils… comme je te vois… disait l’allumette au kanoun… le fou a ouvert sa chemise. Et avec le rasoir coupe-choux il a pratiqué une petite ouverture à l'endroit du pas revenir. Cela a bien fait une sorte d'étoile… Mais comme sa chemise était rouge on n'y a vu que du feu.

 

      La vieille Nur, assise auprès du kanoun, derrière la palissade de la cité aux ordures mesurait le poids des braises dans nos prunelles.

     - Bientôt… elle disait bientôt… vous retournerez… Mais vous aurez notre mémoire toute notre mémoire dans vos oreilles-coquillages. Dans vos cheveux d’aulnes. Dans vos rires de martins-pêcheurs. Et l’hibou viendra se percher sur le bord de vos verres. C’est avec lui que vous pourrez dialoguer car il connaît toutes les langues cachées de ce monde. C’est par l’hibou blanc que vous entendrez les conteries de Tam-tam rouge l’Indien et tout ce qui reste au fond du pot.

     Alors la vieille Nur a posé la pierre à histoires au milieu des braises du kanoun. Et elle l’en a recouvert.

     - Ainsi… continuait-elle, ainsi parlait l’allumette au kanoun :

     -  ... Qu'est-ce qui m'arrive mon fils ?… Qu'est-ce qui m'arrive... Voilà que je ne suis plus et que je suis encore. Comme le pendule du temps je sens qu'il entre en moi un éclair d'astre mouvant. Une coulée de verre qui me lave. Le frisson des ailes calcinées me transperce... me déchire... Plus légère pfuit... Je tremble d'impatience. Enfin je me fige dans la transparence de l'air froid. 

      - Dans le creux de la paume du bouffon mon fils… il y avait la lune bleue de mer et je l'ai bue. Il y avait l'étoile des grenades qui dort et le khalkhal du puits d'eau. Il y avait toi mon fils le kanoun. Et j'ai bu tout cela. Dans le creux de ses mains il y avait ses yeux. Et j'ai bu ses yeux… Car il n'y a rien que la lumière ne puisse boire.

      - Petite fée… m’a dit le fou… te voici telle que je t'ai voulue dans le plus secret de mes chagrins. Et du bout de ses doigts il m'a posée dans le rayon de lune de la lucarne. Le rayon est devenu rouge indécent et jongleur. Et toute la pièce s'est habillée de lueurs rouges où marchait le battement lointain d'un tambour. Allume-toi... Allume-toi... Tam-tam rouge... tam-tam rouge…

      -  Te voici taillée pour moi dans la pierre de mémoire… a continué le fou. Tu es comme ma nostalgie. Le rubis de notre hiver. La valeur impansable de l'éphémère qui tourne autour de la lampe... ce que l’on donne et qui ne saurait nous apauvrir.

    - C'est ainsi… a conclu la vieille Nur… c’est ainsi… que dans la soupente du tout à l'étoile sur le rouleau de papier frappé de stupeur au beau milieu du nez de clown clignotant l'alarme du qalam de l’encrier et de la poudre-rie du coffre au mektub la petite allumette est devenue pour les enfants de nulle-part l'amulette du rêve avenir... Allume-toi... Allume-toi...

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Lundi 8 décembre 2008 1 08 /12 /Déc /2008 23:08

Le marchand d'oiseaux suite...

      Lorsque j’ai rencontré le marchand d’oiseaux je courais en tous sens à l’intérieur de la ville ardente. J’étais une enfant qu’une bête aux yeux brûlants habitait de son corps malhabile et encombrant. Là où vivait le marchand d’oiseaux au bord du fleuve n’importe quoi pouvait arriver. Et c’était cela qui me donnait envie d’y retourner sans cesse.

La bête et elle ont vu se précipiter vers elles un nuage de perroquets grenades et vert pomme et de mésanges charbonnières puis elles ont senti que le vent s’engouffrait entre les lourdes peaux qui les recouvraient.

- De lourdes peaux ?… Mais tu avais dit des pétales de roses a questionné le marchand d’oiseaux.

- La peau des roses du jardin solitaire est aussi lourde que celle du temps sans amour a murmuré la bête à mon oreille tout bas. C’est vrai que j’ai bien besoin qu’on me souffle les réponses parfois.

Alors le vent portait à ma bouche les mots chahutés avec les petits cris de mon corps à l’intérieur de la boîte de soda qui roulait déjà depuis dix ans au moins et ça n’en finissait pas – ratata boum boum boum…

- Ils veulent m’enfermer dans le château… le château d’Ab-sens… M’enfermer !…

- M’enfermer !… M’enfermer !… a repris à l’unisson le perroquet vert pomme en fourrant carrément d’horreur sa tête dans l’oreille du vieux bonhomme.

- C’est de pire en pire… a soupiré le marchand d’oiseaux en se bouchant d’un doigt l’oreille droite au cas où…

- T’enfermer… Hi hi hi !… Mais la prison est en toi-même… m’a répondu le marchand d’oiseaux. Et absence n’est rien si ce n’est absence d’amour…

C’est seulement bien des années plus tard lorsque nous nous sommes retrouvés au bistrot du “ Chien qui fume ” qu’elle m’est arrivée avec tout son sens et ses mots dans l’ordre comme il faut. La réponse. Car lorsque j’étais enfant le marchand d’oiseaux me parlait comme parlent les oiseaux évidemment. Et les mots craquaient en étincelles de ses lèvres aux miennes. Les mots du marchand d’oiseaux avaient une odeur chocolat et un parfum de cannelle par derrière. Je ne cherchais pas ce qu’ils voulaient dire car il me suffisait de les ramasser comme des narcisses à pleines poignées le long d’une prairie en pente au printemps.

 

Lorsque je suis entrée dans le café “ Au chien qui fume ” ce matin-là il était assis au beau milieu avec le perroquet mâle vert pomme ou bleu turquoise d’un côté et le perroquet femelle aux plumes écarlates de l’autre.

Aussitôt nous nous sommes reconnus et il a rit en constatant que je portais toujours sur moi le cahier à spirale où j’écrivais les histoires que la bête alimentait de son imagination ravie aux roses et ne s’offrant pas à tout le monde.

En me voyant arriver le perroquet vert pomme a incliné sa tête où les plumes formaient une couronne de petit roi et il a commencé sur le ton sourd d’un tam-tam d’Afrique à tambouriner et à se balancer une patte après l’autre :

- Chocolat !… Chocolat !… Cho-co-lat !… tandis que le perroquet aux plumes écarlates qui picorait jusque-là les miettes de brioche éparpillées sur la table rouge vermillon me regardait alors fixement de ses petits yeux curieux. Il semblait si absorbé dans sa contemplation qu’il gardait une de ses pattes levée comme s’il allait soudain bondir à cloche-pied au gré d’une invisible marelle. Et effectivement au bout de quelques secondes il s’est mis à sautiller et à tourner en rond sur le rythme d’une danse silencieuse. On aurait dit qu’il venait d’avaler un verre de rhum. Un verre de rhum au moins !


             - Chocolat !… Chocolat !… scandait le perroquet bleu turquoise. Il chantait frénétique de plus belle et d’un seul coup à pris son vol pour aller se percher sur la barre de cuivre du comptoir qu’avec son bec il a utilisée à la manière d’un instrument de percussion aux tons les plus aigus.

- Eh bien ! Eh bien ! s’est exclamé le marchand d’oiseaux en frappant dans ses mains qui ressemblaient à deux grands papillons de nuit.

- C’est pas fini ce bazar !…

Et en s’adressant à moi avec un air un peu grognon :

- Qu’est-ce que tu as encore dans tes poches toi qui leur fait cet effet-là ?

J’ai vidé de mes poches quelques poignées de pétales de roses rouge sang que la bête et moi nous cachions à l’intérieur des livres les plus épais de la bibliothèque du château.

- Alors… tu vas toujours dans le jardin de la reine pour te faire du mal ? a questionné le marchand d’oiseaux en jetant les pétales de roses rouge sang à l’intérieur du petit poêle qui s’est mis à gémir triste et résigné. Dans le jardin et dans le château aussi… je suppose…

- Oh !… je n’y vais que quelques fois… lorsque je suis toute seule et que… Mais ça n’est pas grave…

- Pas grave !… Pas grave !… a tambouriné le perroquet vert pomme sur sa barre de cuivre...
A suivre... 
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Jeudi 27 novembre 2008 4 27 /11 /Nov /2008 23:15

         Le petit bout qui souffre rouge suite...  

 

    - Bientôt… bientôt… disait la vieille Nur accroupie derrière la palissade de la cité, aux enfants de nulle part bientôt… il vous faudra retourner vers les Quartiers de Pauvreté. Elle nous disait celà parce que nous avions emprunté le chemin des rêves le chemin de l’herbe qui marche l’herbe au tam-tam, et qu’il allait falloir revenir.

    Bientôt… vous retrouverez l’huile noire de la cité aux ordures le royaume de la grosse mémère perchée sur son trône, et ses gardiens et ses troupeaux de porcs gras. C’est pour ça qu’il vous appartient d’inventer votre langue. Vous n’aurez pas d’autre refuge. Pas d’autre campement… Les hommes grands vous chasseront de la terre. Vous chasseront… Mais pas de nos rêves. Et nous, au cœur de la cité froide, nous nous serrions contre elle.

    - C’est ainsi… disait la vieille Nur, c’est ainsi que l’allumette        s’adressait au kanoun :                                         

   - ... Qu'est-ce qui m'arrive mon fils ?… Qu'est-ce qui m'arrive... Cette histoire est trop belle pour moi il me semble. Mon fou est devenu plus fou que sa folie. Chaque soir quand il rentrait, le bouffon plus fou que fou me sortait du rouleau de papier. Et il me soufflait dans le cou des mots à m'en faire perdre la tête. Pfuit... allume-toi… allume-toi...

     - Ecoute… il me disait… petite fée... écoute… Tu as été la première flamme de ma vie de clown. Le clown est un nomade. Un va-nu-pieds qui n'a que sa langue d'oreille et ses doigts de semoule pour maison. Tu as brûlé tellement fort que le follet s'est assis sur mon coeur..et qu’il y mène une sarabande d’enfer.

    - L'autre soir… il me disait… - la solitude du clown est terrible - en t'allumant tu as renouvelé en moi une ancienne cérémonie. Tu as réveillé le souvenir du maître du foyer. Mon grand-père était le conteur du ksar auquel revenait le rôle d’allumer le kanoun. Je voyais sa silhouette grave de vieillard courbé lorsque jaillissait des écorces sèches et des brindilles la lueur magique qui irradiait son oeil noir. Mon frère et moi nous l'appelions : le mangeur de soleils... Il rassemblait de ses mains qui n'étaient pas des mains d'homme les braises. Et il nous les gardait. Les rêves se nourrissent d'étincelles.

    - Il suffisait d'un bout de bois et du souffle de l'allumeur de paroles pour que le kanoun devienne la torche douloureuse et rebelle de l'oiseau qui ne meurt jamais. Moi aussi… me disait le vieil homme… moi aussi je pensais qu’un jour j'apprivoiserais la fiancée du feu. Celle qui ne fait pas de cendres. Allume-toi… allume-toi... que je lui dirais... Et pendant que mon grand-père contait, j’oubliais qu’il neigeait du sel sur les doigts des vieux immigrés, me murmurait le fou plus fou que sa folie.

    - C'est toi petite fée qui détiens le pouvoir d'entrebailler la porte du pays des origines. Tu es mon talisman... La clef des serrures d'oreilles closes et du temps pis qui nous évente. Si tu me donnes le temps qui coule dans les larmes de cire j'inventerai le mot qui te fera grelot de lumière. Tatouage délicieux de nos promesses. Nous veillerons ensemble sur la parole des fous planquée dans la poudre rouge du coffre... Si tu veux je t'imaginerai un costume qui ne craindra pas l'humidité souillant l'écorce de nos souvenirs. Un costume laqué de soie sombre et d’encre, un costume d’encre qui te gardera de l’oubli.

 

    Ecoute sorcier, écoute… toi, l’ami de Tam-tam rouge l’Indien, disait la vieille Nur au petit kanoun devant nos yeux graves devinant un désarroi à venir, écoute bien le secret que le fou a confié à l’allumette comme son grand-père le lui avait conté déjà, lui qui la tenait d’un autre feu pétillant sous une autre maison de toile et de papier.

    Ainsi a continué l’allumette qui parlait au kanoun :

        -  C'est à ce moment mon fils... à ce moment précis où mon fou allait se mettre à écrire que la porte de la mansarde avec tout à l’étoile s'ouvrit laissant le passage à un tourbillon de bogues de châtaignes vides de pignes de pin et de ce farfelu d'écureuil accompagné du bossu AZRAEL. Comme je te vois mon fils avec toute sa laideur tatoué de la tête jusqu'aux chevilles et masqué de cuir noir le bossu celui qui voit à travers l'impertinence des décors, est de tous les spectacles.

    - C'est lui qui dérègle les projecteurs démasque les poignées de mains propres dérange la parure factice des courtisans. Il fourre la tête dans les tuyaux de basse-cour et y jette sans pitié un sac de poivre. De la sorte il reçoit bien des éclaboussures d'âmes. Il est au courant d'air comme nous et lorsqu'il vient mon fils c'est presque toujours pour mettre le point final à l'histoire... Le fou de ma folie n'en n'a pas paru surpris ni effrayé bien au contraire il lui a offert les mèches de toutes les chandelles de la soupente.

Le bossu Azraël a bu d'un trait leur souffle court. Puis il s'est assis au milieu des encriers.

    - Ecoute fils cela fait longtemps que je t'observe et que je te vois chercher ton roi... ta folie méritait mieux qu'un roi car les rois de ce pays ne sont que des passe-partout. Le petit bout de souffre-rouge est un joyau d'illusion de ceux qui brillent au cou des gueux des baladins ou des oiseaux. Comment le retenir petite braise épanouie au creux de ta nuit sans mettre le feu aux feuilles mortes et aux pages de ton manuscrit ? Comment l’écrire sans qu’il ne meure ou qu'il ne dévore malicieusement le bout de tes doigts, le bout de ton coeur... Allume-toi... allume-toi... C'est très simple fils…sacrifie-lui une seule goutte de ce que tu as de plus cher en toi... mais n'oublie pas, si tu mens et que tu ne lui donnes pas une goutte d'essence-ciel il se noiera et tu n'auras qu'un goût de cendre dans la bouche... Allez fils le bossu te salue bien... Et ce faisant il posa avant de s’enfuir pfuitt… l’étroite lame d’un rasoir coupe-choux sur la page blanche du manuscrit.

 A suivre...

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Mardi 25 novembre 2008 2 25 /11 /Nov /2008 22:56

Le marchand d'oiseaux suite...

 

Aujourd’hui en poussant la porte du bistrot “ Au chien qui fume ” qui s’écaille rouge et sans bruit bien que je n’aie pas de mots aux lèvres je me sentais bien. J’imaginais l’histoire s’écrivant comme le goût du chocolat au bout de ma langue que je te donnerais parfum chuchotant à tes narines presque endormies dans notre théâtre ébloui.

Sur l’épaule droite du marchand d’oiseaux le perroquet femelle tenait dans son bec une petite figurine de papier journal découpé que ses longues plumes écarlates faisaient frissonner. Je les regardais tous installés ainsi j’avais l’impression qu’ils t’attendaient pour commencer la représentation.

 

Chaque dimanche matin quand tu rentres de l’usine tu me demandes en guettant le petit-déjeuner dont tu ne sacrifierais le rite à aucun autre de poser le bout de mes doigts sur tes paupières violettes.

- C’est bon… C’est frais comme un bouquet de cerisiers de Mai…

Toujours c’était comme ça que tu me parlais et moi je t’écoutais en frissonnant à la manière de la figurine de papier découpée du perroquet aux plumes écarlates.

 

Les créatures de papier que j’inventais avant de connaître le marchand d’oiseaux occupaient la place laissée libre par les vivants voyageurs en d’autres territoires que celui de mon jardin de rosiers sauvages. Accroupi entre les buissons d’églantiers neigeant sur le chemin qui menait à lui tu me regardais passer le visage griffé d’avoir trop voulu embrasser les roses. Mais ça n’était pas grave… Pas grave du tout…

Tu me voyais légère avec ces pétales papillons partout et tu mourais d’envie de déposer de petits baisers à mes genoux. A l’époque tu ne savais pas que je m’amusais à découper des créatures de papier aux faces hideuses et aux corps bossus dans lesquelles je me mirais longuement.

- Dis-moi mon cher miroir… dis-moi qui est la plus laide ?… Hi hi hi !

C’était un rite cruel que la bête accompagnait en baissant les yeux.

Tu me voyais légère toi qui te trouvais si pesant et tu voulais… Oh ! comme tu voulais pousser la porte rouge de mon jardin solitaire car tu le devinais semblable au tien.

Tu me voyais légère et tu me désirais fée alors que j’étais déjà en disgrâce sans mégère Carabosse pour me prédire un avenir honteux.

- Honteux !… Honteux !… hurlait encore plus fort le perroquet vert pomme sur l’épaule gauche que ces mots idiots amusaient.

- Pas dans l’oreille !… lui répétait le marchand d’oiseaux en lui chatouillant le dos avec son bout de mégot sec.

Aucun doute… C’était bien à eux trois un théâtre ambulant.

Disgraciée je l’étais au nom de la troublante énigme d’un regard qui ne sait pas qu’il voit en chacun la bête dispersant des pétales de sang au-dessus d’un monde en exil. En exil du jardin aux roses sauvages sans façon couchées sur mon corps nu frissonnant de chaleur.

Un monde de boîtes de soda roulant vers son abîme abîmant au passage le cycle des saisons polisson et volage. Boum ratata boum boum…

Oui… la bête et moi nous sommes entrées en disgrâce avec la même aisance printanière dans un jardin dont on n’attendait rien. Le corps à l’abandon que faire de tant d’amour alors sinon des roses multipliées par autant de mains de magiciens dormant dans les landes de pluie ?

 

Lorsque tu relèves la tête que tu as couchée lourde sur tes bras repliés tu entrouvres tes paupières au bout de mes doigts en fente de chat dorée. La buée qui monte rouquine du chocolat tend entre nous un voile qui ressemble au souffle paisible du renard assis devant son terrier au petit matin hésitant. Soit réglisse soit roudoudous rose cendre et framboise. Alors j’entre d’un pas d’oiseau qui ne pèse pas plus qu’un frisson de papier dans l’eau de tes pupilles où je rejoins à chaque fois un lit de nénuphars engloutis. Les nénuphars n’ont pas d’épines pour me griffer le visage. Les nénuphars sont tes rêves marins que tu m’offres pour me vêtir.

Car il n’est pas question que je monte nue sur la scène de notre théâtre dans le bistrot “ Au chien qui fume ”. Et même si nous sommes seuls le dimanche à cette heure d’ouverture et de sciure fraîche sous les tables comme deux enfants échappés d’une cour d’école maussade avec des billes jaune citron plein les poches tu as peur qu’ils me voient. Et que leurs regards se vautrent sur moi telles des ombres noires et me ramènent jusqu’à la porte du jardin.

S’ils m’habillent de leur pesanteur comment pourrai-je encore te parler du marchand d’oiseaux qui sautillait léger entre les tapis oranges et bleus où sommeillaient les dresseurs de chiens et les montreurs d’ours au bord du fleuve ?

C’est là qu’elle l’avait rencontré il y a très longtemps lorsqu’elle croyait encore que les fleurs carnivores ça peut manger les oiseaux vivants.

Au bord du fleuve il y avait les bar aques peintes en rouge aussi qui s’écaillaient et où d’autres pages qu’elle qui ne se savaient pas au service d’un roi tout comme jadis les jongleurs au pied des tables du château n’étaient que de passage entre les murs si lourds de la ville.

            - Porter la traîne de la reine c’est un rôle séduisant tu ne penses pas ? Lui aurait certainement demandé le marchand d’oiseaux en ce temps-là.

- Séduisant !… Séduisant !… s’écrie le perroquet bleu turquoise sur l’épaule gauche en picorant les brins de tabac du mégot éventré.

- Ah non ! pas dans l’oreille… tu vas finir par me rendre sourd…

- Et comment s’appelle cette reine ?… Hi hi hi… interroge le marchand d’oiseaux assis juste à côté de moi.

- Absence… Elle s’appelait Absence et son lait délicieux m’a retiré la jouissance des autres goûts qui chatouillent le museau de la vie…

Mais ça n’est pas grave évidemment.

 

A suivre...

 

 

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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