La locomotive
arc-en-ciel
La Cité aux ordures… années
1960-70…
A l’intérieur de la roulotte d’Ali les lampes à pétrole n’éclairent que faiblement un petit espace où on est accroupis
autour de la table basse sur laquelle la théière bleue marine envoie ses jets de vapeur parfumée de menthe un peu partout. C’est bon et il fait chaud. Dans le creux de l’hiver il fait chaud. Et
Loula la conteuse après avoir versé à chacun un verre plein de thé vert qui rend attentif aux sortilèges des mots… Loula raconte …
Ecoute... écoute... je voudrais te raconter une histoire...
Quatre vieux pommiers mâchouillés par le gui aux griffes lentes. Trois cerisiers bienveillants avec
cerises de sang et une troupe de sapins vigilants qui ne montent la garde sur rien au bord d'une Cité de banlieue. Ça vous en bouche un coin. Entre deux des pommiers auxquels pas une sorcière n'a
piqué de pommes suspendu aux fils de son hamac No No le bossu somnolant veille d'un œil. Et de l'autre il dort ou presque. C'est un terrain vague bien plus grand là où se trouve le territoire de
No No le bossu que celui du ferrailleur d'à côté. Des locomotives y vieillissent au rebut et les jardins ouvriers entourent le tout.
Mouchoirs de poche les jardins ouvriers ricochent sur le dos du fleuve noir autoroute. Mouchoirs de
poche. Mouchoirs de poche tachés d'encre. Taches d'encre comme sur le cahier si Richard qu’on appelle aussi le Gitan essaie d'y faire quelque chose avec ses doigts. Alors il vaut mieux ne rien
tenter du tout. Le maître le sait qui le préserve de la tentation par l'absence d'encre et d'encrier. Car l'encre est noire de suie et l'encrier profond comme chagrins d'enfance sans la moindre
loupiote pour éclairer dedans.
Chuff !... Chuff !... Chuff
!...
Ecoute... écoute bien...
No No le bossu est un
Black de naissance avec deux gouttes de lait mêlées au chocolat de sa peau. Souvent au fond de son hamac ronronnant confortable il imagine l'île sanguine où son père un grand Nègre à la peau
presque bleue a rejoint sa mère à l'endroit précis où naissent les arcs-en-ciel. C'est le pays des génies généreux que les éclipses ne gênent pas vu que des éclats de soleil sont suspendus à
chaque goutte d'eau. Le pays où personne ne doit marcher car les pieds pèsent. Et voilà pourquoi No No est sorti du ventre de sa mère avec une bosse dans le dos. Il aurait dû avoir des ailes à la
place mais... Voilà pourquoi...
Voilà pourquoi No No le bossu avait toujours eu
envie d'habiter tout près de l'océan qu'il n'avait vu qu'une seule fois afin de retrouver l'île où sont conçus les arcs-en-ciel. Vous voyez qu'il s'agit d'un rêve tout à fait simple si on y
réfléchit mais qui se complique à mesure que No No se met à tenter de l'améliorer justement. A tenter de lui faire un costume papier glacé comme en portent les pingouins sur la banquise acidulée.
Un costume pour un arc-en-ciel... ? Nu il est le plus insolent des rêves de l'océan.
On imagine que le père de No No un Nègre à la peau presque bleue avait fini par s'installer
garde-barrière au fond d'une campagne où les arbres n'ont pas le temps de chômer. Ou d'abriter des sorcières aux mauvaises pensées. En ce temps-là il existait encore de drôles de métiers. Et de
drôles de pays où ni les arbres ni les hommes ne terminent leur somme à force d'obéir à ce qu'y a écrit dans les livres des lendemains. Les livres déjà tricotés par ceux qui ont des hamacs hauts
placés. Le père de No No ne risquait pas de faire le paresseux lui avec le chant des locomotives de l'aube à la nuit qu'il dirigeait de sa barrière magique tel un chef d'orchestre de sa baguette.
No No ne l'avait jamais vu mais il imaginait... Le père de No No le bossu était imaginairement responsable d'un troupeau de locomotives déchaînées.
Chuff !... Chuff !... Chuff !...
La page du cahier s'étend sous ses doigts jusqu'à l'océan. Elle devient un territoire à l'intérieur duquel il n'a plus qu'à entrer en s'accroupissant et en se
mettant à quatre pattes entr
e les deux interlignes rouges. Il serait facile de
creuser un trou sur le ballast pour enterrer le billes. Si la locomotive a pu parvenir à cet endroit avec son gros corps luisant comme les perles du collier alors lui aussi. Entre les interlignes
rouges tellement épais que même de ses yeux complètement myopes il les voit se diriger vers l'extrémité de la page où il doit y avoir les petits remous parmi les galets on a écrit quelque chose.
Deux ou trois mots peut-être dont les lettres énormes se bousculent inutiles.
A suivre...
plein la panse Chomo hein ? Les
salauds !… ah ! les salauds !…
lement de traîne à l’intérieur de la sciure
fraîche.
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