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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Jeudi 19 mars 2009 4 19 /03 /Mars /2009 23:22

La locomotive arc-en-ciel
La Cité aux ordures… années 1960-70…

       A l’intérieur de la roulotte d’Ali les lampes à pétrole n’éclairent que faiblement un petit espace où on est accroupis autour de la table basse sur laquelle la théière bleue marine envoie ses jets de vapeur parfumée de menthe un peu partout. C’est bon et il fait chaud. Dans le creux de l’hiver il fait chaud. Et Loula la conteuse après avoir versé à chacun un verre plein de thé vert qui rend attentif aux sortilèges des mots… Loula raconte …

      Ecoute... écoute... je voudrais te raconter une histoire...
      Quatre vieux pommiers mâchouillés par le gui aux griffes lentes. Trois cerisiers bienveillants avec cerises de sang et une troupe de sapins vigilants qui ne montent la garde sur rien au bord d'une Cité de banlieue. Ça vous en bouche un coin. Entre deux des pommiers auxquels pas une sorcière n'a piqué de pommes suspendu aux fils de son hamac No No le bossu somnolant veille d'un œil. Et de l'autre il dort ou presque. C'est un terrain vague bien plus grand là où se trouve le territoire de No No le bossu que celui du ferrailleur d'à côté. Des locomotives y vieillissent au rebut et les jardins ouvriers entourent le tout.
      Mouchoirs de poche les jardins ouvriers ricochent sur le dos du fleuve noir autoroute. Mouchoirs de poche. Mouchoirs de poche tachés d'encre. Taches d'encre comme sur le cahier si Richard qu’on appelle aussi le Gitan essaie d'y faire quelque chose avec ses doigts. Alors il vaut mieux ne rien tenter du tout. Le maître le sait qui le préserve de la tentation par l'absence d'encre et d'encrier. Car l'encre est noire de suie et l'encrier profond comme chagrins d'enfance sans la moindre loupiote pour éclairer dedans.
      Chuff !... Chuff !... Chuff !...

      Ecoute... écoute bien...
      No No le bossu est un Black de naissance avec deux gouttes de lait mêlées au chocolat de sa peau. Souvent au fond de son hamac ronronnant confortable il imagine l'île sanguine où son père un grand Nègre à la peau presque bleue a rejoint sa mère à l'endroit précis où naissent les arcs-en-ciel. C'est le pays des génies généreux que les éclipses ne gênent pas vu que des éclats de soleil sont suspendus à chaque goutte d'eau. Le pays où personne ne doit marcher car les pieds pèsent. Et voilà pourquoi No No est sorti du ventre de sa mère avec une bosse dans le dos. Il aurait dû avoir des ailes à la place mais... Voilà pourquoi...
      Voilà pourquoi No No le bossu avait toujours eu envie d'habiter tout près de l'océan qu'il n'avait vu qu'une seule fois afin de retrouver l'île où sont conçus les arcs-en-ciel. Vous voyez qu'il s'agit d'un rêve tout à fait simple si on y réfléchit mais qui se complique à mesure que No No se met à tenter de l'améliorer justement. A tenter de lui faire un costume papier glacé comme en portent les pingouins sur la banquise acidulée. Un costume pour un arc-en-ciel... ? Nu il est le plus insolent des rêves de l'océan.
      On imagine que le père de No No un Nègre à la peau presque bleue avait fini par s'installer garde-barrière au fond d'une campagne où les arbres n'ont pas le temps de chômer. Ou d'abriter des sorcières aux mauvaises pensées. En ce temps-là il existait encore de drôles de métiers. Et de drôles de pays où ni les arbres ni les hommes ne terminent leur somme à force d'obéir à ce qu'y a écrit dans les livres des lendemains. Les livres déjà tricotés par ceux qui ont des hamacs hauts placés. Le père de No No ne risquait pas de faire le paresseux lui avec le chant des locomotives de l'aube à la nuit qu'il dirigeait de sa barrière magique tel un chef d'orchestre de sa baguette. No No ne l'avait jamais vu mais il imaginait... Le père de No No le bossu était imaginairement responsable d'un troupeau de locomotives déchaînées.
      Chuff !... Chuff !... Chuff !...

      La page du cahier s'étend sous ses doigts jusqu'à l'océan. Elle devient un territoire à l'intérieur duquel il n'a plus qu'à entrer en s'accroupissant et en se mettant à quatre pattes entr e les deux interlignes rouges. Il serait facile de creuser un trou sur le ballast pour enterrer le billes. Si la locomotive a pu parvenir à cet endroit avec son gros corps luisant comme les perles du collier alors lui aussi. Entre les interlignes rouges tellement épais que même de ses yeux complètement myopes il les voit se diriger vers l'extrémité de la page où il doit y avoir les petits remous parmi les galets on a écrit quelque chose. Deux ou trois mots peut-être dont les lettres énormes se bousculent inutiles.
A suivre... 

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Mercredi 11 mars 2009 3 11 /03 /Mars /2009 21:55

Not for sale suite...

          Wael il savait plus du tout… Il savait plus rien… Il savait juste que c’était l’hiver depuis des tas de jours maintenant et qu’il fallait qu’il descende direction du fleuve… qu’il se tire de là… L’hiver du froid et des brouillards qui tombent comme les oiseaux sur la peau du fleuve qui caille… L’hiver de sueurs figées des grumeaux blancs qui mangent en dessous des fringues et te trouent jusqu’aux rognons… Ptaff ! Ptaff !… Et l’hiver phosphore ça aussi il savait !… L’avait connu ah là là !… l’était pas plus haut qu’un poêle quand ça leur a pris la dinguerie comme si la misère ça n’suffisait pas…

Pouvait entrer tout entier dans la bouche de la cheminée de leur maison avant qu’ils la rasent et l’enterrent sous ses pierres c’était une manie… La cheminée qui le dévorait avec son froid et ses griffes de suie qui crevaient son cou… Une cheminée c’est pire s’y a pas du feu pour chauffer les arpions dedans c’est pire !… Sauf que pour se planquer quand on est p’tit et que dehors ils règlent des monceaux d’histoires du passé qu’ils ressortent avec la fourche du tas de fumier et que forcément ça va mal finir… alors là c’t’un endroit extra ! Mais y’avait longtemps qu’il savait Wael que c’est pas la maison qui te protège des autres s’ils sont fous… Non c’est pas la maison hein ?

Ce jour-ci… ça faisait plus d’une semaine qu’il se camouflait dessous les tôles empilées d’un des entrepôts à poulets qu’avait morflé d’une pluie de parpaings de fenêtres et de bouts de ferraille volants… Ziouh ! Ziouh !… Une des tours de la cité qu’était pourtant située de l’autre bord des barbelés de la frontière du ghetto qu’avait trinqué par erreur… une bavure quoi…

En même temps que ceux qui étaient partis en tourbillons comme des pétales de fleurs les maudites bestioles accumulées à l’intérieur des cages sur des kilomètres de bâtiments avaient été écrabouillées ou bien elles s’étaient échappées en troupeaux déments et hurleurs qui avaient recouvert les collines de gravats gris de leur édredon blanc et rouge neigeux… Raki iiiii ! Raki iiiiiii ! Cette idée qu’ils avaient eue de forcer les habitants des cités à élever ces milliers de volailles abruties et scotchées les unes aux autres dans leur petite boîte grillagée pouah !

Wael lui qu’était pourtant un familier des animaux et qui les préférait facile aux lascars de l’espèce des humains la pire qui ait jamais existé et qui se multipliaient pareil que les poulets Raki iiiii ! Raki iiiiiii ! était dans tous ses états dès qu’une de ces abominables bestiole le fixait de son œil aussi myope que celui d’une taupe et se mettait à trépigner et à se ruer avec des tourbillons tarés sur des objectifs qui n’existaient pas en hurlant de plus belle Raki iiiii ! Raki iiiiiii !

Qu’ils crèvent ces charognes… mais qu’ils crèvent alors ! il grognait Wael en balançant des coups de tatanes en direction des volatiles gris poussier et déplumés complet qui sautillaient et s’ébouriffaient en se poussant les uns les autres pareils à des peuples déchus en panique… 

Ce jour-ci… il avait décidé que c’était bon… il risquait de se faire la malle de son abri qui dégageait de ses trous des giclées de vapeur puantes… Tout autour de l’échafaudage de tôles prêtes à culbuter dessus sa peau et à l’enfouir y avait des monticules de bouillasse rouge gluante qu’il devait enfoncer ses jambes dedans pour aller à la recherche d’un peu de nourriture dans les logements dévastés et abandonnés par les habitants vu que tous les quinze étages branlaient fort et que personne s’occupait de rien… Après l’évacuation du ghetto par les militaires personne avait voulu voir ce qui s’était passé là-dedans sauf un écrivain étranger qu’avait raconté ça…

Les gens des cités qui étaient à côté avaient la honte et ils se terraient chez eux sauf pour les courses de nourriture… L’écrivain lui il avait regardé et il avait même couvert le corps d’une vieille femme avec un bout de tissu qui pendait comme un rideau noir… Et il avait déposé au creux d’une de ses mains ouvertes un petit chapelet de perles de bois sombres qu’il avait trouvé à quelques pas mais Wael n’était pas sorti de son trou pour lui parler…


           Fallait pas qu’il prenne de risque car si tu te sors de ce genre d’affaire avec ta peau sur tes os tu as des tas de trucs dans les greniers de ta mémoire et tu la boucles !… Pas comme les abrutis rabâcheurs de poulets qui se la donnaient à fond  Raki iiiii ! Raki iiiiiii ! et jaillissaient plumes hérissées semblables à des guerriers le bec batailleur… se ruaient sur l’un d’entre eux plus faiblard et le mettaient en bouillie Raki iiiii ! Raki iiiiiii !

Ça lui donnait envie de gerber de les voir sûr qu’il était que s’il avait le malheur de tomber entre leurs pattes ça serait sa fête !… D’ailleurs c’était pour ça aussi qu’il attendait la nuit qu’on y voie plus rien et il descendrait vers le fleuve vu que la seule chance pour les types comme lui… les rescapés du ghetto ouvrier c’était de trouver un passeur avec sa barque et de traverser en payant ce que l’autre demandait pour rejoindre la rive en face où il faudrait encore pas se faire repérer…

Mais les vieux passeurs qui faisaient ça depuis des années que le ghetto avait enfermé ses habitants à l’intérieur de ses ruelles et que soudain ils s’étaient retrouvés prisonnés en somme… Ouais les vieux passeurs avaient leurs réseaux les bons et du moment que tu pouvais filer la monnaie… Ouais c’est sûr y en avait bien un qu’allait se tirer de là ! Les bourgeois auraient pas sa peau tannée comme paillasson cette fois encore…

Y avait bien par moments la pensée de Chomo son camarade qui lui faisait un petit craquement dans la poitrine mais il se disait de suite pour éviter les remords qui lui rapportaient pas de bonne solution que Chomo lui il craignait pas… Eh non ! qu’il craignait pas le Chomo vu que c’est du côté des autres qu’il se trouvait par sa naissance et par celle de ses vieux même s’il y pouvait rien mais rien du tout du tout alors !…

Chomo il avait un p’tit commerce de tailleur… oh ! pas grand-chose faut pas imaginer… juste une boutique noirâtre qui sentait le cuir et la laine rance dans un des quartiers de la ville où sa famille avait toujours vécu et les autres familles comme la sienne… Des gens qui étaient venus d’un pays de pauvreté comme la famille de Wael mais eux ils avaient réussi à se faire un trou là-d’dans… et voilà tout… Wael s’expliquait pas trop mais ce qu’il savait c’est que ses vieux étaient comme les poulets dans leurs cages Raki iiiii ! Raki iiiiiii ! et que lui il avait pas envie de s’y coller…

Wael et Chomo s’étaient fréquentés d’une manière bizarre vu qu’il était pas question que les mômes du ghetto ouvrier aillent à l’aventure dans les quartiers du centre de la ville déjà que pour franchir les portes… Ouh là là ! c’était des queues qui duraient d’un sens et puis après de l’autre… c’était terrible et tout le monde à l’intérieur du ghetto vivait comme ça… D’ailleurs la plupart des habitants du ghetto ils ne sortaient que pour aller trimer et pas autrement. C’était pas autorisé qu’ils s’éloignent et surtout pas qu’ils aillent en vadrouille du côté du fleuve où les campements sauvages avaient pas fini de grandir chaque jour forcément…

Sauf que Wael avec son père qui faisait le métier de jardinier et qu’il accompagnait sur ses épaules quand il aurait dû être à la communale il connaissait les p’tits chemins par où on pouvait descendre au bord du fleuve et plus tard il profitait pour s’échapper de la maison ouvrière le plus souvent et ne revenir la faim au ventre que trois ou quatre jours après…

Le fleuve c’était le refuge favori des mômes du ghetto qui construisaient des cabanes de roseaux et jouaient à former des bandes comme les oiseaux sauvages qui nichaient là se battaient se pouillaient grave. Ils disputaient aux grands cormorans noirs qui avaient squatté les péniches en ruine leurs pontons grouillants d’ordures en couches épaisses traversées par des rats qui couinaient quand ils les chassaient à coups de pierres… Croui… Croui… Croui… Chomo ne descendait pas au bord du fleuve mais son chemin croisait celui des gamins du ghetto quand il s’en revenait de porter les costumes et les robes montés par son père aux clients qui créchaient pas très loin des faubourgs des petits artisans et des commerçants aussi qui traitaient ceux du ghetto avec le même dégoût que les riches bourgeois…

Wael était toujours à la traîne pour rentrer entre les murs du ghetto quand le soleil se tirait de l’autre côté du fleuve parc’qu’il avait ramassé des fleurs d’eau ou des graines pour le jardin de la maison ouvrière et Chomo qui était pas pressé non plus de revenir à la boutique sombre du vieux tailleur l’avait repéré et c’est comme ça qu’ils avaient un soir pris le parti de grandir ensemble… Faut dire que vu que ni l’un ni l’autre ils avaient de facilité à causer ça s’était très bien arrangé de la sorte… 
A suivre...  

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Jeudi 5 mars 2009 4 05 /03 /Mars /2009 15:22

“ Not for sale ”

      ‑ Wael ya Wael ! Wael réponds !… si t’es là réponds !…

C’est la voix de Chomo qui fouille partout au milieu des morceaux de tôle envolés qu’on dirait des ailes de moulins qui seraient venues labourer le vieux ghetto émietté par les projectiles en furie et aussi ils avaient voulu ratatiner le citronnier du jardin… C’était un des résistants de la première heure aux mitraillages des gelées de ces satanés hivers à répétition dans cette zone où même les arbres les plus costauds les marronniers les platanes crevaient et leurs costumes d’écorce fripés chiffonnés qui formaient des tas gros et inquiétants autour des murs pourris du ghetto…

‑ Waaaael ! Waaaaael ! elle rebondit la voix de Chomo aigue comme l’appel des hiboux qui habitent là maintenant et qui chassent sans arrêt sauf pour roupiller trois quatre heures du jour les hordes de poulets en furie les envahisseurs des éboulis en bas des cités et qui submergent le territoire dévasté du ghetto depuis que les entrepôts où ils étaient claquemurés ont sauté en l’air comme des réserves de dynamite… Vroum ! Broum ! Vroum !…

Raki iiiii ! Raki iiiiiii ! ils hurlent les troupeaux de poulets fonçant crête et cou baissé déboulant d’une pile de pneus effondrée droit sur Chomo hystériques… Les crétins ! les grotesques déplumés jusqu’au trognon ! il s’exclame à l’intérieur Chomo en leur envoyant des coups de droite et de gauche Vlim ! Vloum ! de ses grosses godasses qui tiennent bon malgré qu’il en fait une utilisation forcenée dans le portage des vêtements aux clients…

‑ Ya ! Ya ! Ya ! Foutez le camp espèce de saletés de volailles ! Chomo qui se prend les pieds dans les câbles d’acier zigzaguant du haut en bas des tas de gravats et manque de s’étaler parmi les poulets furieux et terrifiés a ramassé une poignée de porte en ferraille qu’il envoie direction de la bande ahurie qui se disperse en piaillant… Raki iii ! Raki iii ! et s’enfile sous un paquet de branches arrachées où les petits citrons reluisent de leur œil jaune tout rond…

Y a des heures que Chomo farfouille là-d’dans du côté qu’il croit que c’était la maison de son poteau Wael mais les baraques elles se tenaient chacune… la panse accolées qu’ils les avaient montées les vieux… Copines comme tout qu’elles étaient et à force elles se ressemblaient trop avec leur bout de jardin aux clôtures en planches et leurs trois arbres dès fois un buisson de mûres ou un lilas… leurs cabanes de lapins parpaings grillage… la niche en bidon tordu du clébard bourrée de paille et voilà… Pas moyen de s’y retrouver au milieu de ces choses échouées en vrac cette horripilation des toits qui sont dessous les murs et les empilages de briques vermillon pareilles que des jouets démontés qui attendent qu’on les remette…

Mais on n’les remettra pas… il constate Chomo qui a trouvé un album de vieilles photos abandonné là par des gens partis on ne sait où… et déjà les pelleteuses poussent les gravats et les restes des choses des gens… un blouson de cuir bleu… une petite table en bois marquetée avec des dessins un berger et ses moutons… et des montagnes de godasses du vestiaire effondré aussi direction du fleuve où toute la bande de terre des campements nomades sur des kilomètres n’est plus qu’un dépôt d’ordures honteux…  

‑ Waaaael ! Waaaaael ! Mais Wael tu vas répondre quoi ! C’est pas possible c’qu’il a disparu celui-là… il se grogne Chomo qui a démêlé une brique et qui la retourne entre ses mains picorées dans tous les sens… Il hausse les épaules et la laisse tomber avec les autres… que les sorciers du désastre soient maudits !… il vocifère tout bas Chomo. 

Non pour sûr d’s’y retrouver en plein éboulement de toute la zone des cabanes parquée depuis des temps pas si lointains entre les murs du ghetto pulvérisés par les bulldozers et les tankers ratatinés en trois heures c’était pas possible il se disait Chomo buttant rebuttant sur des choses qu’avaient plus de forme et qu’il voulait surtout pas voir ce que c’était…

‑ Ouh là là ! Wael où c’est qu’il est passé… Ouh là là !… il répétait Chomo en miaulant une sorte de complainte qu’on aurait dit une prière et en essuyant la poussière ocre rouge qui lui collait la figure sur sa sueur des efforts qu’il arrêtait pas d’un coup de sa manche de son manteau velours grosses côte beaucoup trop grand et qui pendait à chaque main … Ouh là là !…

Et d’un coup il a levé la tête pour regarder autour de lui et il l’a vu !

‑ Ouh là là !… c’est pas vrai qu’ils l’ont zigouillé aussi !… Il s’est accroupi entre deux blocs de béton explosés et leurs fers qui crevaient la lueur jaune citron du ciel et au milieu d’une colline de terre toute fraîche couverte de longues branches au treillis de feuillages encore vert jade  il a posé ses mains picorées par l’aiguille de la machine à coudre sur le tronc écharpé d’un très gros citronnier couché dans les débris de verre la paille et les bidons crevés…


           Le citronnier… c’était Chomo qui l’avait apporté avec des tas de précautions à Wael y a pas moins de vingt années de ça avec sa petite motte de terre précieuse de l’argile ocre et brun clair entourée d’un gros chiffon mouillé et les racines s’enfonçaient dedans un sac de toile où y avait écrit en anglais : “ not for sale… ” “ ne pas vendre… ”… C’était un sac des provisions qu’on donnait aux gens qui avaient rien pour se nourrir là-bas… il avait expliqué le père de Chomo qui s’appelait Chomo aussi…

Chaque fois il partait là-bas le père de Chomo… à trois reprises au moins toutes les années et personne ne lui demandait où c’était… Chaque fois il rapportait une chose vivante dans un sac… un jeune fennec du désert… le rayon de cire d’une ruche sauvage… et là c’était le citronnier et sa motte de terre pour Wael…

Chomo se rappelle comme il était heureux sur le chemin pour aller jusqu’à l’entrée la seule porte qui leur était autorisée à eux les habitants des quartiers riches avec le petit arbre à l’intérieur du sac “ ne pas vendre ” et comment il avait eu l’idée de la ruse en marchant vu que c’était interdit de donner des choses aux gens du ghetto… Le gardien qui le connaissait et qui profitait des pièces de cuivre que Chomo lui passait discret dans la manche ça lui permettait d’acheter le tabac hors de prix à cause de l’interdiction avait posé un regard vague d’indifférence sur le sac et son inscription pendant que Chomo lui avait glissé tout bas :

‑ C’est du poulet… Y paient cette saloperie un prix que tu peux pas croire… et il lui a mis dans la manche trop longue de son vêtement en velours rouge deux pièces de cuivre que l’autre à reluqué en faisant la bouche d’un jeune goret ravi devant un tas de trognons…

‑ Ouala ! Qu’ils en crèvent en s’en mettant plein la panse Chomo hein ? Les salauds !… ah ! les salauds !…

Le citronnier c’est Wael qui l’avait retiré de son sac de nourriture et l’air de bonheur énorme qu’il avait eu alors avec les deux larmes qui scintillaient sur ses joues dans le grésillement du soleil qui avait fait le mur pour arriver justement à ce moment Chomo ne l’oublierait pas… 

‑ Le citronnier ! C’est le citronnier Chomo ! il avait répété comme une formule magique et il avait serré le petit arbre contre sa veste militaire trop large et c’était comme ça que le ghetto avait eu son citronnier et les petits citrons soleils malins qui revenaient tous les printemps depuis… C’était comme ça…


A suivre...
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Jeudi 12 février 2009 4 12 /02 /Fév /2009 22:33

 Le marchand d'oiseaux fin


      Tu n’as eu aucun mal puisque j’étais la seule assise à l’une des tables rouges vermillon à reconnaître mes mains. Comme je m’ennuyais à mort dans cette attente du marchand d’oiseaux qui décidément ne venait pas et que cette heure était celle où d’ordinaire je rentrais me coucher avec les oiseaux de nuit j’avais ouvert le cahier à spirale. J’imaginais que je pourrais peut-être capturer une des brouillard symphonie dont j’ignorais tout encore et dont les mots me semblaient aussi insaisissables qu’un hérisson refermé sur son ventre.
      Je ne pouvais à l’époque que me piquer les doigts à cette bogue tendue pour défendre un marais de douceur à l’intérieur et tracer quelques signes de sang maladroits. L’imagination fulgurante de la bête accomplissait le reste et mes cahiers se remplissaient d’une écriture rouge écaillée et lancinante. Une écriture de petits cris comme ceux qui avaient été enfermés pendant longtemps dans la boîte de soda bondissant au fond du ventre de la benne à ordures.
      Le perroquet bleu turquoise a traversé la salle de bar comme un météore et je t’ai vu à sa suite au moment où je séchais gravement sur la fin de mon histoire à cause d’une image qui toujours me revenait. C’était celle de la reine mort aux doigts longs et transparents tel du marbre blanc qui tentait de me passer au poignet un bracelet d’argent alors que je lui avais déjà laissé saisir une proie bien plus fascinante que moi jadis. Une proie d’enfance.
      - Je nous croyais quitte… étais-je en train de lui dire lorsque tu es venu vers moi avec l’air de quelqu’un qui n’a pas encore franchi la fenêtre de sa nuit quand les flammes légères des bougies l’habillent de satin blanc et de soie nénuphar.
      J’ignorais qu’il était inutile de discuter avec elle car ses pouvoirs étaient bien plus grands que ceux des mots.
      - J’ai envie d’un chocolat très chaud… pas toi ? Et tu t’es assis juste en face de moi car tu savais que j’étais une amie ancienne qui te revenait enfin.
      De l’autre côté de ta fenêtre de nuit mille petites flammes vacillaient et se poursuivaient si lentement que je parvenais à peine à deviner les mains des magiciens agitant des gouttes d’eau au fond des landes de bruyère de tes yeux. Tes doigts aussi chauds que la lueur framboise du poêle se sont couchés sur les miens. Et le froid familier des mains de la reine s’est retiré à pas pesants dans un frô lement de traîne à l’intérieur de la sciure fraîche.
      De l’autre côté de ta fenêtre de nuit des plumes bleu turquoise puis vert pomme et écarlates se coulaient de tes poignets aux miens pendant que tu me tendais dans ta paume offerte un encrier si lumineux qu’on aurait dit un citron éclairé par la clarté filante de la lune comme un gros berlingot.
      De l’autre côté de ta fenêtre de nuit je me suis senti glisser du haut de la dune d’or paillée jusqu’en bas où une plage blanche infinie s’étendait semblable à un lit d’oiseau pour renaître interminablement.
      - Tu ne crois pas qu’il est l’heure d’aller dormir ?… tu m’as demandé en me faisant un clin d’œil après que le goût délicat du chocolat avec la cannelle à la fin nous ait grisés comme une marche dans une forêt mouillée.
      - Si je crois … je t’ai répondu et j’ai ri tout contre toi tandis que dans mon dos le poêle ronronnait malicieux une brouillard symphonie apprivoisée où je distinguais de voluptueux battements d’ailes écarlates.
      Alors tu as murmuré doucement :
      - J’adore ton rire… mais pas dans l’oreille… Oh ! je t’en prie… pas dans l’oreille…

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Jeudi 22 janvier 2009 4 22 /01 /Jan /2009 22:48

      Le marchand d'oiseaux

      Cela s’était passé un matin de Mai je m’en souviens. Cela s’était passé au moment le plus frais des cerisiers. Celui où tu avais pris l’habitude au lieu de te rendre à l’école de marcher pieds nus dans l’herbe lorsque les mains des magiciens retiennent les gouttes d’eau. De marcher pieds nus tes chaussures nouées autour de ton cou sous les églantiers blancs. Tu nous avais regardé passer la bête et moi le visage enfoncé dans nos pensées de solitude sans doute car nous ne parlions pas.
      Tu t’étais caché dans l’odeur mielleuse des baies naissantes et le goût acidulé des petites pousses vertes au bout des branches de cette année comme un jeune hérisson inquiet et excité à la fois par ce qui allait arriver.
      Tu as eu envie quand tu nous as vu disparaître entre les branches lourdes qui pleuvaient leurs masses de parfums crèmes et orangés de pousser la porte rouge du petit jardin. Mais tu t’es repris aussitôt par la peur que tu avais d’y être enfermé à ton tour.
      Alors tu as attendu en surveillant le vol taquin des mésanges charbonnières. Et puis soudain la porte a grincé de nouveau et une main si fine que tu l’as pensé être celle d’une créature féerique s’est posée sur le bois écaillé qui avait la douceur d’une ancienne écorce.
      Alors tu t’es approché avec dans le dos des ruisseaux de sueur sous ta chemise. Et tu as saisi au fond de ta poche une grosse poignée de billes si claires qu’on aurait dit des citrons ou des berlingots à la pâte filante. Et tu as tendu ta main vers moi comme pour une offrande de jour nouveau.
      Ma paume était pleine de pétales de roses sang et la bête à mes côtés ne disait rien. J’ai regardé les billes couler tels des berlingots entre mes doigts et les pétales de roses s’env oler légers vers le soleil. On aurait cru la queue d’un cerf-volant à la ficelle cassée. Fragiles tu as serré mes doigts dans les tiens et tu as dit :
      - Si tu veux je connais un endroit où il y a des iris d’eau et des nénuphars…             
      Et comme je te souriais et que j’hésitais devant ta tignasse où s’emmêlaient des brindilles d’églantiers au-dessus de tes yeux de noisettes tu as demandé en pointant de l’index les griffures sur mon visage :
      - Et ça qu’est-ce que c’est ?…
      - Oh ! je t’ai répondu… Ça c’est les roses… Mais ça n’est pas grave… Non ça n’est pas grave du tout…
      Pendant que nous remontions en riant le chemin qui mène à la forêt nos deux mains nouées tu pensais que maintenant cela n’avait pas d’importance si on se perdait un peu de vue dans le fouillis de la vie. Car tu possédais le signe. Et le signe te permettrait de me retrouver n’importe où sur la terre qui est plus grande sûrement qu’on le voit au fil des cartes qui n’ont jamais bougé des murs d’ennui de l’école.
     Toi partout où tu irais tu te souviendrais des doigts si fins sur la porte écaillée rouge comme un coquelicot à peine entrebaîllé.


      La première fois où je t’avais vu à nouveau j’étais assise seule en plein milieu de la salle du bar accoudée presque endormie à cette table rouge vermillon car le marchand d’oiseaux m’avait fixé rendez-vous.

La première fois où je t’ai vu à nouveau j’ai compris la tragique et silencieuse beauté de la bête quand j’ai contemplé tel un mirage nuage le kaléidoscope de ton regard émerveillé se dépliant grave de douceur et de passion polisson. Ton regard qui redonnait d’un seul embrasement un souffle venu de loin à toutes ces roses fanées sur moi.
      Car la bête qui loge dans nos antres a le front barré d’une nostalgie obstinée d’avoir été si longtemps présente mais obligée de se cacher à nos côtés. Maintenant je sais qu’elle a le droit d’apparaître dans la lumière et les parfums du jour tout autant que le tournesol dont les mille visages sont agréables à surprendre entre les mains des magiciens mouillées de rosées.
      C’était un dimanche matin et la bête et moi nous nous sommes enfin réconciliées avec toutes les aubes frissonnantes.
      C’était un dimanche matin à six heures alors que tu venais de prendre ta douche brûlante sous laquelle ta peau se défaisait un peu de son costume de fatigue et du maquillage de lassitude ordinaire que l’usine n’en finissait pas de fabriquer. Après les vestiaires tu glissais vite la petite carte dans la fente de la pointeuse machinale dont les dents étaient depuis longtemps usées avant de chercher dans le brouillard entre roudoudous et framboise rose cendre ta voiture quelque part… tu ne savais jamais où… au milieu du parking à moitié vide ce jour-là.
      C’est en ouvrant la portière que tu l’as senti se poser sur ton épaule gauche mais senti à peine car il ne pesait pas plus lourd que le vent jouant joyeux dans ton cou.
      C’était un perroquet vert pomme ou bleu turquoise dont la petite tête aux yeux de billes jaune citron s’est nichée contre ton oreille avec des cris d’amitié bien reconnaissables.
      - Eh bien bonjour !… tu as dit pendant que la voiture crachouillait vaguement de fins flocons gris mauves avant de démarrer.
      - Bonjour !… Bonjour !… a crié le perroquet vert pomme en surveillant d’un œil chacun de tes mouvements.
      - Eh !… pas dans l’oreille s’il te plaît… Et tu as patienté quelques instants avant de demander sans le regarder :
      - Alors j’espère que tu sais où on va car moi à cette heure je ne sais plus rien du tout…
      - A gauche toute !… s’est exclamé sur un ton de commandement sévère et goguenard le perroquet bleu turquoise.
      - A gauche toute d’accord !… mais pas dans l’oreille… tu as obtempéré avec un grand rire que le perroquet vert pomme a repris en sourdine aussitôt.
      A chaque croisement tu avais droit à un :
      - A gauche !… ou A droite !… strident tandis que le perroquet vert ou bleu effectuait sur ton épaule une danse de plus en plus frénétique et que les plumes de sa tête se redressaient lui offrant une couronne de petit roi.
      - C’est ici !… C’est ici !… il s’est écrié soudain en se mettant à voleter dans le kokpit de la voiture où le soleil tissait une buée que les mains des magiciens parsemaient de poussière d’ambre rose légère.
      - Ici !… Ici !… Juste à côté du bistrot “ Au chien qui fume ” il a fallu encore que tu négocies un créneau avant de le suivre tourbillonnant au-dessus de toi et jacassant au point que tu as enfoncé tes doigts dans tes oreilles jusqu’à ce qu’il disparaisse par la porte rouge entrebaîllée dans la lueur rouquine du café.
A suivre...
Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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