Mercredi 25 mars 2009
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La locomotive arc-en-ciel suite...
Le second rêve de No No le bossu c'est de mener enfin une locomotive vêtue de son armure noire jusqu'à la mer. En attendant le terrain bien plus vague que celui de
Balthazar le ferrailleur d'à côté est le repère des filles aux jupes relevées jusqu'aux cuisses chocolat et cannelle et aux sandalettes défaites qui s'en balancent facile. No No le bossu taille
des balançoires dans les planches en train de mourir sur les chantiers tout proches copeaux sentent bon la résine rouquine et la noisette. Pour les cordes ce sont les plus dégourdies des
filles volant haut au-dessus des pommiers tordus qui les rapportent planquées dans leur cartable ou sous leur tablier. Des cordes il n'en manque pas autour des grues amarrées là et ça porterait
malheur assurément de les laisser se tortiller solitaires entre les pieds des hommes.
Les pieds nus pour toujours dans les chaussures de chantier. Les pieds nus venus de loin
prendre part au grand festin donné par les fées au bout des chemins jaune doré. Vous vous souvenez ?… Des chemins jaune doré ? Tiens donc... mais où ça ?...
No No le bossu n'a pas su quoi faire de sa vie ici ou là alors il a été chiffonnier et à l'époque où il
y avait bien des chiffons à ramasser ça n'était pas un mauvais métier. Juste à côté parmi les petits jardins ouvriers mouchoirs de poche la masse des carcasses déployées des anciennes
loco-déesses dont les plaques de fonte éclatent au milieu de la lumière noire naissant de leurs reins. Des éclairs de fureur et de comédie montent vers le ciel au crépuscule volcanique lorsque
les reines des enfers sont une à une dépouillées de leur costume en lamé.
C'est
chez Balthazar qu'atterrissent pour finir les motrices larguées et taggées à mort. Il a obtenu l'autorisation d'un chemin de fer particulier à leur intention qui relie direct son terrain vague où
cogne un cœur d'acier du matin au soir à la gare de triage des engins usagés et las d'avoir tant traversé le temps. Entre les rails bleuis de rosée des pâquerettes font la tête aux boutons-d'or
qu'on voit de loin.
Balthazar qui a la soixantaine et même un peu plus a toujours
eu de la peine de démonter les locomotives qui ont visité toute la terre empanachées de fumée rousse et grise moulées dans leur fourreau de lave refroidie. Après avoir frappé la journée durant
sur le gong d'acier ses grosses godasses marquant la terre du terrain vague d'un piétinement de plus en plus accéléré Balthazar lâche tout au moment où le soleil plonge au fond de son terrier et
va rejoindre No No le bossu en train de rouler son hamac dans la petite cabane en tôles vert pomme du ja
rdin.
Ecoute... écoute bien...
Lorsqu'il redresse sa
carcasse à l'intérieur d'une longue veste de cuir jaune entaillée par les éclats de fonte jaillissant Balthazar ressemble à un de ces antiques lézards des sables se saoulant de la liqueur
nocturne pour se défaire de la violente morsure du jour. Il ne faudrait pas croire que les agonies symphonies pour locomotives qu'interprète Balthazar sans répit empêchent No No d'écouter les
arcs-en-ciel se déplier parmi les feuilles des bambous et des lilas dans un silence étourdissant. Seul No No d'ailleurs semble pouvoir jouir du silence déposé pour lui au cœur du halètement
répétitif qui monte de la Cité comme la complainte d'un clochard ivre.
Chuff !...
Chuff !... Chuff !...
A suivre...
Vendredi 27 mars 2009
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23:09
Not for Sale suite...
Bon ! il s’était dit dans son for intérieur Chomo qui croyait que les choses elles ne se font jamais pour rien… si j’ai trouvé le petit citronnier c’est que je
vais pas tarder à avoir des nouvelles de Wael le lâcheur… le mauvais pote qui se soucie pas que moi je creuse et je creuse pour retrouver c’qui reste de sa maison et qu’il s’est tiré le bougre
sans même faire un signe… c’est trop fort ! S’il se doute pas que moi j’ai de l’inquiétude de son sort et que je peux pas rester là-bas avec les autres qui se moquent qu’on ait rasé le
ghetto et les habitants qui ont pas fui ils sont devenus quoi hein ? …
Chomo tout en même temps qu’il se faisait des réflexions il savait que la réalité c’était que ceux qui avaient fomenté et puis cimenté
cette société de grands prédateurs avaient décidé y’a pas de jours de se débarrasser des pauvres… Les pauvres les ouvriers les jeunes nomades qui voulaient pas de leur monde de bouffons tristes
qui font les animations des super marchés… Les jeunes ils s’étaient mis à vivre ensemble sous les tentes du Sud au bord du fleuve… Une sorte de commune de ce siècle‑ci Ouh là là !… c’était
une affaire formidable qu’il se disait Chomo… même s’ils étaient un rien innocents et que les choses violentes elles leur étaient pas encore passées dessus ils apprenaient… La bonne aventure des
villages sauvages et leurs typies elle était pas si loin que ça…
S’il en avait entendu raconter des choses là‑dessus ! Et les jeunes des faubourgs avec leurs kheïma et leurs yourtes avec leurs
cahutes de toile aux couleurs effarantes ils faisaient les choses pour se frotter à la cavale délurée de la vie c’était bon ! Son vieux aussi à Chomo avant qu’il parte le vieux Chomo il lui
racontait… à chaque fois qu’il y pensait il faisait une moue triste avec ses lèvres…il lui racontait en ajoutant toujours les détails les nouveaux comment c’était les combats des communes
populaires dans le pays d’où il venait avec les camarades… Il en éprouvait un grand bonheur après coup… Les hommes et les femmes aux comités de quartiers tout le monde s’entraidait… ils étaient
solidaires qu’aujourd’hui vous imaginez pas… Les carabistouilles de la misère et des vêtements lambeaux Ouh là là !… s’ils les échangeaient contre des bouts de papier où c’était écrit
demain…
Du thé bien sucré y’en avait et de la menthe y’en avait toujours dans les jardins des classes populaires et maintenant Chomo il
l’achète et il pense que l’odeur il pourra jamais vivre sans elle…
‑ Waaaael ! Waaaaael ! Il se décide pas à
s’arrêter d’appeler Chomo… Faut qu’il se secoue d’ailleurs pas qu’il reste planté à l’intérieur de c’t’histoire comme un qui serait bien tranquille à l’abri du côté de ceux qui ont pas de soucis
à se faire qui profitent… qui sont nés avec les bons rôles pardi … Il lui disait le vieux Chomo de pas oublier les camarades et il regardait autour de lui au fond de la boutique sombre de
tailleur qu’il avait eu du mal… Ah ouais ! Comment il avait trimé que ça lui avait rétamé les chasses et le bout des doigts pareil qu’un coupeur de boutons… Ziouh !
Ziouh !
Mais les camarades ils étaient plus là et Chomo qu’était son seul fils il n’pouvait pas suffire à remplacer et le vieux Chomo de la
famille il en voulait le moins possible pour sûr qu’il avait grandi au milieu d’une tribu à pas finir et que personne n’mangeait à sa faim et ils se dévoraient le pain de la bouche comme une
bande de renardeaux leur proie…
Raki iiiii ! Raki iiiiiii ! ils hurlent les troupeaux de poulets qui se repointent en ligne d’attaque… D’où qu’ils déboulent fous
hargneux les mabouls ils se ruent… Yahou ! Yahou ! Chomo il leur balance encore une godasse en plein dans le croupion Vlan ! et re Vlan ! Raki iiiii ! Raki iiiiiii !
Le troupeau qui s’éparpille entre les tôles en s’égosillant ça le fait marrer Chomo Raki iiiii ! Raki iiiiiii ! Dire qu’ils avaient persuadé les autres ceux qui mettaient le vieux Chomo
en colère et qu’il les aurait chassés pareil à coup de tatanes Vlan ! d’élever toutes ces volailles débiles entassées comme eux dans les casiers des entrepôts pour les becter se gaver de
leurs corps puant la mort et de la mort aussi Ah ouais !
‑ Waaaael ! Waaaaael ! Longtemps c’était lui
qu’avait apporté la menthe du jardin au vieux Chomo et tout le monde le connaissait dans le quartier des tailleurs vu qu’il était le seul à trimballer au milieu des autos et de la circulation qui
abominait les petites rues grasses avec une peau luisante d’ordures par-dessus le bitume et les lambeaux de cuir en tas qui puaient leurs bestioles une carriole de légumes et le bourricot Mech
Mech qui allait de son pas à lui… toujours
le
même…
‑
Ya ! Ya ! avance Mech Mech… Mech Mech l’âne au poil abricot qui n’avait pas d’âge était aussi têtu que Wael et personne avait réussi à les bousculer l’un ni l’autre de
l’endroit où ils se fichaient pour la vente des légumes… C’était comme ça et le vieux Chomo surveillait du fond de sa boutique où rien que la petite lampe mettait une lueur dorée sur les coupes
de tissus que tout se passait comme y faut…
A suivre...
Mardi 31 mars 2009
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La locomotive arc-en-ciel suite...
No No le bossu qui ne possède rien à vrai dire est un receleur de silences taillés à vif dans les pierres du terrain vague qu'il a choisies une par une et
installées en un cercle approximatif au milieu des herbes et des fleurs sauvages de son jardin. Chaque pierre porte en elle une demeure de silence aussi vaste qu'un fragment d'arc-en-ciel. No No
le bossu voyage entre pierres et ciel aussi facilement que s'il était paré d'ailes.
Balthazar écrase avec ses grosses godasses le mic-mac d'ombre et de bouts de crépuscule se débattant
parmi les graminées et les ronces et sans faire de bruit pour une fois sort de la grosse sacoche de cuir à peine un peu moins jaune à cause de la crasse des locos. que sa veste une baguette toute
fraîche à l’odeur de levain acide et de miel. Pendant que No No le bossu donne la lumière dans la petite cabane à l’aide de la lampe à gaz qui fait le soir bleu turquoise Balthazar brise le pain
en deux morceaux semblables qu’il fourre de chocolat noir. Et puis c’est la thermos de café posée sur la table de bistrot en marbre veiné lilas que No No a récupérée juste avant la casse. La
thermos qui fume son parfum doux amer au milieu des deux bols et du sucre emballés propres à l'intérieur d'un torchon rouge rappelle les locomotives de l'autre côté
éventrées.
C'est un dîner sans pareil que No No le bossu et Balthazar dégustent
chaque soir en ramassant les miettes qu'il ne faut pas perdre. Puis ils lèchent à petits coups de langue le café très sucré lentement jusqu'au fond du bol.
No No le bossu et Balthazar habitent le même Block dressé tel un chef sioux au large des autres dans
l'indifférence. On dirait un guetteur surveillant le canal où passent insouciants et dociles des poissons morts et vifs. Le Block des Rats d'eaux comme on l'appelle est le plus vieux construit
avec des matériaux d'antiquité et le plus taggé aussi. Les peintures de guerre des Apaches ne lui laissent aucune chance de se faire une vie sans soucis. Il a quand même mis des années à se
fissurer malgré la persistance des eaux à le muer en habitation aquatique dont les mousses ont fini par remplacer le papier peint devenu aquarelle aux verts vibrants de sonorités
douces.
Pour No No le fait d'habiter dans du béton tatoué ça n'a aucune
importance en soi vu qu'il est sans cesse en voyage à cause de sa quête de l'île aux arcs-en-ciel. Heureusement car il a bénéficié d'un cagibi une pièce sans son avis à ras d'eau où la lumière du
matin au soir entre pour ressortir aussitôt et laisser la place libre aux lumignons installés provisoires mais qui durent depuis longtemps se tortillant à l'extrémité de leur fil et donnant à
l'ensemble du décor une atmosphère de cave.
C'est bizarre mais au départ ce sont
les coups de gong de Balthazar qui ont permis à No No de s'habituer à vivre dépossédé du spectre solaire au creux duquel il est né. Balthazar ce diable de Négro encore plus noir que lui était un
jaillissement de couleurs sans paroles. En croisant Balthazar un soir No No s'est arrêté éberlué par la stridence de la veste de cuir jaune alors qu'il venait à peine de s'éjecter de sa cave vert
moussue dans l'intention d'aller ramasser quelques pierres pour son jardin.
- Eh
grand-père ! a rigolé Balthazar en frottant l'une contre l'autre ses larges mains de percussionniste... on dirait que t'as dépisté un fantôme ou quoi ?... Un fantôme black tu crois qu'ça existe
?
- Ben dis donc c'est vrai que j'ai jamais vu une pelure comme celle que t'as
sur le dos... Est-ce que tu l'aurais pas piquée au soleil dès fois ?...
- Ouah !
au soleil c'est sûr grand-père... Nous autres les Négros on fait dans la couleur si tu vois c'que j'veux dire... Y'a pas un luxe qu'on se refuse dans c'domaine mon camarade sinon on aurait le
noir tout l'temps... pas vrai ?...
- D'autant que les locos. c'est pas non plus
des stars du maquillage... 'Reusement qu'y a ce virtuose de Fats Domino pour les faire danser sur l'air de Blueberry Hill à travers les pattes de Balthazar !...
C'est comme ça que No No le bossu avait fait la connaissance de Balthazar qui déshabillait les
locomotives sur le rythme d'un jazz endiablé et qui n'avait pas plus que lui quelqu'un avec qui partager son dîner.
Et puis à force de promener sa carriole avec les planches pour les balançoires ici ou là il est sûr
qu'il rencontrera un matin le chemin par où est passé son père pour aller faire le garde-barrière du côté de la mer. Vous vous souvenez ?...
Ecoute... écoute
bien...
Chuff !... Chuff !... Chuff !...
La locomotive vient de se garer juste entre les deux rails rouges interlignes du cahier
d'école de Richard. Rouges ils le sont. Ça c'est sûr. Quand il a ouvert le cahier Richard l'a vu tout de suite. D'habitude ils sont bleus. Comme les ruisseaux à cresson où on court pieds nus.
Pieds nus toujours. Avec les sandales aux lanières de cuir posées pas loin. Il ne faut surtout pas perdre les sandales car sans elles il ne pourra plus marcher sur les cailloux coupants des
chemins bordés de genêts. Des chemins jaune d'or qui vont jusqu'au bout. Là où la terre s'arrête brutale. Là où on descend par des escaliers de bois que la mousse tisse de soie verte pailletée de
coquillages.
Là où on trouve parfois des traces de naufrages d'il y a longtemps.
Mais chut !... c'est un secret qu'on n'partage pas. La cachette aux trésors y a personne qui risque de la trouver bien sûr... Elle est aussi introuvable qu'un cahier aux interlignes rouges tracés
gras qui sont des rails sur la page. Des rails qui vont sans doute quelque part vu qu'ils ne s'arrêtent pas à la marge en plus. Ils resquillent toute une largeur où il pourrait planquer des
billes... des agates bleu turquoise avec lesquelles il n'a jamais su jouer. Et des tas d'autres en verre aussi.
Mais le soleil à l'intérieur c'est anis et citron mêlés. Et menthe parfois comme des ailes tremblantes
de libellules au bord des ruisseaux à cresson. Pour tout ça il les aime les billes... ses maisons de lumière à lui. Alors s'il veut les défendre des mains envieuses des autres gamins comment
faire ? Les faire disparaître ?
Il les garde d'habitude à l'intérieur d'un sac en papier bleu dans lequel sa mère protège le sucre du soleil. Il n'a rien
pu trouver d'autre alors il l'a chipé. Depuis elle le poursuit car elle se doute jusque dans son lit où il héberge une famille entière de galets cueillis à leurs draps de sable. Les galets sont
froids et doux comme des caresses quand il enfonce ses pieds. Ils n'ont pas de méchanceté à son égard. C'est déjà beaucoup. Parfois il les lèche ainsi qu'il
le fait avec les billes jaune citron et le goût du sel au bout de la langue lui chatouille les orteils.
Le sucre il l'a vidé juste à côté du trou à fourmis que sa mère s'obstine à retirer de là. Il n'a pas
osé emporter un sac de fourmis dans sa cachette favorite sous le matelas rempli de bruyères et de fougères sèches car elles risqueraient gros. Les billes ne craignent pas la lumière au contraire.
Mais le sac en papier bleu les protège du regard avide des autres gamins qui croient que les Gitans sont des voleurs.
- Gitan ! Eh Gitan !... ils l'appellent en courant autour de lui avec des mugissements féroces qui lui
déposent au bord des lèvres un rire triste et étonné.
Il n'a jamais pu leur dire
qu'en dépit de ses boucles noires que personne ne coupe et du collier de petites perles d'onyx autour de son cou il n'est pas un Gitan.
A suivre...
Mardi 7 avril 2009
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La locomotive arc-en-ciel suite...
Chuff !... Chuff !... Chuff !...
Il imagine que la page du cahier s'étend sous ses doigts
jusqu'à l'océan. Elle devient un territoire à l'intérieur duquel il n'a plus qu'à entrer en s'accroupissant et en se mettant à quatre pattes entre les deux interlignes rouges. Il serait facile de
creuser un trou sur le ballast pour enterrer les billes. Si la locomotive a pu parvenir jusque-là avec son gros corps luisant comme les perles du collier qu'il frotte du bout des doigts alors lui
aussi. Entre les interlignes rouges tellement épais que même de ses yeux complètement myopes il les voit se diriger vers l'extrémité de la page où il doit y avoir des petits remous parmi les
galets on a écrit quelque chose. Deux ou trois mots peut-être dont les lettres énormes se bousculent inutiles.
Dans le cahier il a vu tout de suite que les interlignes rouges
traversant la page étaient une erreur. Il l'a vu avant de comprendre qu'il s'y passait quelque chose d'étrange. Pourtant il a donné ses sous en souriant au marchand parce que ça ne fait rien. Il
ne peut pas parler au marchand de cahiers qui a les deux jambes écartées comme les pieds d'un tabouret sous son gros ventre mou sinon il va encore se faire traiter.
- Eh ! les Gitans on n'aime pas ça ici !...
La lueur violette d'un gros calot tout en haut de l'étagère vient se nicher au
creux de sa paume. Ravi il referme les doigts dessus. Vite ! Si elle allait s'échapper... Et il se glisse par la porte entrebaîllée carillonnante les yeux écarquillés sur son poing
enchanté.
Chuff !... Chuff !... Chuff
!...
Comment cette locomotive qui ressemble tellement à
une vraie au-dedans de son armure noire de nuit est-elle arrivée là ? Il ne sait pas dessiner autre chose que des poissons sur le sable des deux ruisseaux à cresson que personne ne voit. Et
d'ailleurs il ne possède que quelques crayons dont la mine est cassée depuis toujours. Il ne sait pas plus dessiner qu'écrire ou compter ou n'importe quoi d'autre. Depuis longtemps il a été
remisé au dernier banc en compagnie des lézards verts d'amande douce qui prennent le radiateur pour un soleil. Les lézards généreux s'installent sur ses genoux afin de partager la chaleur ocre
qui se faufile entre ses doigts de pieds. Des pieds nus pour toujours à l'intérieur des sandales trop grandes mais ça ne fait rien.
Il habite avec les lézards et les fourmis parce que ce sont des êtres
inoffensifs qui n'embêtent pas les autres. Il aime sentir la terre et les petits cailloux. Il aime l'eau froide des deux ruisseaux à cresson. Il aime aussi la tiédeur du ventre écaillé vert
amande des lézards chevaliers d'un radiateur soleil. Sûr qu'il aimerait parfois savoir dessiner et écrire... pourquoi pas ?... mais ça n'est pas son affaire.
Chuff !... Chuff !... Chuff !...
En le dévisageant de ses yeux énormes comme des soucoupes la sorcière qui loge au fond du troisième arbre creux sur le chemin de sa maison
hors du village n'a pas réussi à lui faire peur. Il y a si peu de choses qui lui font peur dans ce monde-là. Pas le feulement strident de la chouette qui chevauche la nuit grande ouverte. Et pas
plus le crissement des pierres s'éboulant au cœur de la forêt quand les arbres marchent lentement parmi les quartiers de lune.
- Tu m'apporteras ton dessert ce soir !... sinon gare !...
La sorcière qui habite le troisième arbre creux lui a miaulé ça dans l'oreille à la façon d'une vieille porte de château
fort qu'on ferme par des verrous rouillés au milieu des rats et des oubliettes.
- Gare !... Gare !... il a répété en riant parce qu'elle est si laide avec ses deux chicots qu'il ne peut pas s'empêcher
de la trouver gentiment drôle.
Drôle !... Drôle !... On dirait le carillon de la porte chez le marchand de cahiers qui certainement ne sait pas qu'une
sorcière habite à deux pas.
Qu'est-ce que ça veut dire ce mot étrange ?... Gare !... ?
Aussitôt après que la locomotive à la cheminée fardée de fleurs de suie se soit pointée entre les deux rails interlignes
rouges du cahier en se trompant elle aussi il a refermé sur elle les pages comme un secret. Depuis longtemps personne ne se soucie entre les murs murmurant et couverts de cartes géographes de
l'école de savoir ce qu'ils font lui et les lézards chevaliers l'hiver vibrant de givre. Lui et les papillons amoureux des églantines rouges l'été.
Les maîtres vont frapper de fer d'autres doigts encrés violets. Et tirer d'autres oreilles où s'endort l'océan en
ronronnant. Personne ne sait d'où il vient ni pourquoi son père l'a lai
ssé là un
jour en passant prendre le pain encore chaud que le boulanger du village ne cuit qu'une fois par semaine avant de repartir sur son vélo orange qu'on voit de loin. Il revient le chercher chaque
soir après avoir bu juste ce qu'il faut et lorsqu'ils s'approchent ensemble du troisième arbre creux Richard est convaincu que la sorcière ne mouftera pas.
Depuis longtemps il poursuit de ses yeux lunaires les rayons du soleil griffant les vitres de la classe de leur prisme
dansant. Et il connaît par cœur les couleurs chahutant à l'intérieur des tessons de lumière. Billes de verre et berlingots verts. Par cœur il les connaît les couleurs lui qui ne sait ni écrire ni
compter ni rien de tout ça.
A suivre...
Mercredi 8 avril 2009
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Gare
aux rêves !
Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…
Il s’en est passé des choses depuis qu’on s’est remises en route hein Jessica ?…ça ouais s’il s’en est passé alors !
Des choses qu’on a pas bien pigées faut le reconnaître c’est normal…
D’abord il a fallu qu’on s’adapte à notre époque… Nous on venait de très loin… Des époques on en a
traversé des tas et à chaque fois on a tout recommencé le chemin au début et même si on savait qu’on arriverait pas au bout on a continué…
Souvent j’ai failli abandonner toi tu le
sais… A quoi ça sert l’obstination que j’ai à passer de l’autre côté du fleuve les choses des gens… Plein les paluches et plein ma barque j’en ai… chargée à ras bord d’elles… Et plus je la vide
et plus j’en ai Jessica… Des choses… Des gens…
Ce soir sur le trottoir qui se tortillait sous les petites bourrasques en dandinant je croise
une vieille femme qui avance deux trois pas et s’arrête… Hop ! Hop ! Hop ! Deux trois pas et… Sa béquille d’une main et deux sacs de plastique avec des trucs dedans… Hop !
Hop ! Hop ! Et un gros filet tissu à provisions qui traîne quasi de l’autre… Hop ! Un pas et elle pose et elle change de main le bazar et elle repart… Hop !
Hop !… Une pause… Elle rechange et la béquille aussi… Hop ! Hop !
Je la croise Jessica… Son sourire se pose comme un oiseau sur moi et Hop ! Hop ! Hop ! Moi j’ai pas de
sacs pas de béquille je fonce… Je fais la longueur du trottoir en chassant les bourrasques à coup de baskets et je stoppe brutal… Ce que je fais là hein ?… Demi-tour je repars dans
l’autre sens même vitesse mais la vieille dame est pas loin la rattrape… Elle s’est arrêtée c’est le rituel changement de main les sacs la béquille et Hop ! Hop !
Hop !
A sa hauteur
on se rencontre et je lui rends son sourire oiseau que j’avais emporté… Elle a un visage et une mimique de petite fille…
‑ Vous allez où ? Je peux pas vous
aider ?
Elle a tout posé de
contentement d’avoir quelqu’un qui lui donne une raison… P’t’être que ça fait longtemps des kilomètres qu’elle sautille d’la sorte… Ses yeux pétillent quand elle
dit :
‑ Oh merci !
merci ! Je vais y arriver… Vous êtes revenue… Merci… je crois que je vais me débrouiller… Et puis elle ajoute avec un air complice… Vous savez dans la vie y faut toujours se forcer un peu…
Merci mademoiselle…
J’ai repris ma
course dans l’autre sens avec toute la jeunesse du monde dedans ma carcasse éventée des petites bourrasques et l’oiseau de son sourire qu’était installé dessous mon pull et qui chatouillait… On
sautillait chacune dans un sens… Hop ! Hop ! Hop ! On s’était retrouvées ma Jessica… Sur le rebord de ce temps dur on s’était retrouvées et on avait bien du chemin à
faire
Dans la vie faut
toujours se forcer un peu hein ?
Ce qu’on a vécu comme aventures ma Jessica ! Tant qu’on n’pourrait pas les raconter… Y en a d’autres qui l’ont fait
tellement… Les histoires tout le monde en connaît. Des grandioses des qui sont à la hauteur des rois des seigneurs aux trônes d’onyx pailletés…
Dans les Musées où on se cachait la nuit Jessica après s’être laissé enfermer par les gardes bien complaisants bien gentils… on les
rencontrait tous…
Leurs portraits
qu’étaient là pareils que les oignons ils nous faisaient rire… Et ton rire Jessica il bousculait les tourbillons de poussière les poussait d’une salle l’autre… Les poursuivait des parquets
verglacés aux carreaux du ciel. Ton rire… hi hi hi hi hi hi ! Aux couleurs de chaque carreau dans son cercle de plomb jamais la même il s’accrochait...
Et si la lune au ventre rond la commère câline qui t’avait faite toi ma Jessica… ma ferroviaire… elle se mêlait à ton jeu alors tu enfilais
aussitôt le costume de la couleur qu’elle choisissait pour toi.
Il s’en est passé des choses depuis ce temps de nos courses anciennes Jessica… Après des heures entortillées aux toiles
d’araignées quand on traquait les hommes dans des bouquins trop gros… Des piles des colonnes qui tenaient les toitures des bibliothèques… On croyait qu’ils créchaient là-dedans là-dessous
les burnous de carton rouge entassés au long des pièces et des pièces… Chacun à l’intérieur de son livre bien planqué.
Y avait c’est forcé là-dedans tout au fond les histoires des gens
qu’on frôlait dehors au creux de la bouillasse ocre rose de l’aube… Tu sais comme on a fouillé Jessica… On a fouillé parc’que pour nous dans nos quartiers d’où on venait les livres c’était
des coffres aux trésors… Et on a jamais rien trouvé.
Fallait aller fouiner ailleurs Jessica hein ? Les Musées les bouquins les choses comme ça tu m’as dit que c’était
l’affaire de ceux qu’avaient jamais bougé… ceux qui habitaient quoi… C’était l’affaire des rois confits qu’on aurait dit des canards au creux de leurs palais… Mais le populo lui il tenait
pas en place… la raison qu’ils ont inventé les ghettos pour l’enfermer…
‑ Tu vois… faut surtout pas qu’on finisse par leur ressembler aux rois…
‑ Mais Jessica… je t’ai répondu et toi tu n’écoutais pas tu avais déjà décidé… c’était comme ça tu partais et je te
suivais… Mais Jessica on a trop bougé… tu n’veux pas qu’on se pose… un peu quoi…
‑ Ah bon ! tu as répliqué les mains sur tes hanches et ton ventre dans sa ceinture de petites lunes d’argent
autour de ton nombril qui dansait… tu trouves qu’on a bougé toi ! Et les pensionnats… et les asiles et les ghettos… t’as oublié ?
‑ Non Jessica… non… j’ai pas rien oublié… et j’avais envie
de saisir tes mains et de les mettre autour de mon cou comme un collier d’oiseaux sauvages…
Il s’en est passé des choses depuis notre rencontre Jessica…
‑ Les gens de notre époque… ceux qu’ont une histoire c’est
dans la rue qu’ils sont… tu as dit en haussant les épaules et tu as enfilé du geste que je connaissais tes cuissardes noires et c’était le signe du départ… un de
plus…
Notre époque c’était celle d’un Far West qui venait s’éclater sur les pavés de la vieille histoire où on ne faisait que barboter de ce
côté‑ci du monde… Des siècles alors qu’on barbotait et de manière dégoûtante encore à part deux trois mois de la Commune qui nous a un peu sauvés de la honte… Ah ouiche ! la tête bien dedans la vase… Blouh… Blouh… La honte… la honte qu’on avait
alors !
Notre
époque… la grande tournée fabuleuse… ne pas rester en place… redevenir des baladins des montreurs d’ours blancs… Le seul moyen qu’ils nous lâchent les aboyeurs chiens en laisse et les
autres ! Nous mettre à l’attache ce qu’ils voulaient… sûrement pas ! Zouh ! Les caravanes des voyageurs à côté c’était pas grand-chose… eux ils avaient toujours fait ça de
bouger… dans le temps je veux dire… Un peuple nomade quoi il va il vient… c’est son ordinaire… Et puis pour la liberté merci ! Les endroits qu’ils lui fadent les proprios du
coin c’est pas la plage qui grignote le bitume de ses petites dunes mamelles dorées… Oh non !
Les décharges grasses pourries de rats les dessous des ponts RER et compagnie les échangeurs des voix express… Le
meilleur de la vadrouille qu’ils
leur donnent c’est vérifiable
facile… Voulez pas vous raciner profond à la terre de chez nous eh ben allez‑y aux recoins qui puent joli tous les gogues de la ville rien que pour eux ! Eux longtemps ils ont fait que
passer… Ils sont allés ailleurs plus loin encore… Pourtant leur histoire elle est bien ancienne et que ça remonte joliment si on cherche des civilisations des cultes des légendes…
Nomades ma Jessica les peuples du voyage ils nous ont faites on peut pas les renier !
Migrateurs ces zoiseaux-là avec leurs poules et leurs rempailleurs de chaises si on les matait arriver faire brailler
tous les clébards et s’installer à l’entrée du bled… Ouaouf ! Ouaouf !
Les premiers qui nous ont épatés j’le jure bien ma Jessica… tu ne diras pas le contraire toi qui as la chevelure rouge
des femmes de leurs tribus…
A suivre...
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