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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Mercredi 29 avril 2009 3 29 /04 /Avr /2009 21:54

La locomotive arc-en-ciel suite...

             Ecoute... écoute bien...
             Chuff !... Chuff !... Chuff !...

 

      Mais cette locomotive quand même elle est bien là. Au pied du gros pommier Richard songeait à elle sans ouvrir le cahier aux deux rails rouges interlignes. Il songeait aux quelques mots inutiles tracés en dessous dont il n'a parlé à personne. Il songeait à la sorcière qui ignore qu'il ne mange jamais de dessert.

      Lorsque la bicyclette orange ne s'était pas annoncée et que la nuit repeignait les choses de la salle de classe à sa façon y compris la cotte de mailles verte des lézards Richard ne se dépêchait pas de prendre le chemin du troisième arbre creux vu qu'il savait que là-haut la vieille soupe aux coquillages à l'odeur de craie mouillée l'attendait. 
      A la lueur indigo de la veilleuse il avait maintenant une occupation qui faisait de lui un authentique chevalier. Il installait son cahier debout entrouvert à la page où la locomotive sur ses interlignes rouges fumait et crachait. Puis il plantait le décor tout autour avec les petits éléments de carton et le passage à niveau dont la gare avait même un jardin et des lilas mauves que des vaches vraiment noires et blanches tentaient d'importuner.

      Pour le reste il poursuivait le zig-zag des rails à l'aide des bâtonnets de craie aussi loin que possible et c'était embêtant parce qu'il manquait quand même les deux ruisseaux à cresson et le chemin aux genêts jaune d'or qui va jusqu'au bout. Au bout quand on descendait de l'estrade alors là c'était l'océan et la locomotive s'arrêterait juste au ras des petites vagues parées de leurs colliers de goémons qui en quelques coups de langue la couvriraient de fleurs de sel.
      Chuff !... Chuff !... Chuff !...
     
      C'était un des derniers jours de mars mais on sentait déjà que le printemps allait faire quelque chose de pas ordinaire car il s'était pointé par l'entrée des artistes avec pâquerettes et boutons d'or sous la pointe de ses pieds bien avant la date décidée dans les grimoires.
      No No venait d'entrer dans l'entrepôt des locos. comme un tourbillon d'odeur de menthe poivrée et il agitait sous le nez de Balthazar qui essuyait ses mains tartinées de cambouis une liasse de feuillets où on imaginait des tampons et des gribouillis mal fagotés par des types au museau pointu.
      - Voilà !... Ça y est... J'lai ai reçues c'matin les autorisations... On va pouvoir le faire notre voyage... enfin !... Tu entends Balthazar ?... Ça y est !... enfin ça y est !...
      - Je vois pas bien de quel voyage tu causes mon camarade... Non... j'vois pas...
      Balthazar avait noté ces temps derniers chez No No le bossu une tendance à agiter nerveusement les mains comme pour attraper des papillons et à parler tout seul avec véhémence mais ça n'était pas les bizarreries des humains qui l'auraient fait sortir de ses gonds. Balthazar qui pour cause d'entrailles de locomotives était huilé de la tête aux pieds ne grinçait jamais même en cas de colère extrême. Il laissait juste filer entre ses dents un sifflement aussi paresseux que celui d'un lézard vert au printemps. Et dès qu'il quittait les stars sapées de suie il se fringuait joli.
     Comme c'était midi trépassé Balthazar avait entamé un sandwich aux sardines d'où pendaient deux feuilles de salade fatiguées. Il s'abreuvait à grandes goulées au litre de rou ge mais par égard pour No No il est allé chercher deux verres bien propres et un torchon blanc qu'il a posé à même le banc avec la bouteille vermeille par-dessus.
      Entre deux gorgées No No a expliqué l'affaire qu'il avait mis des mois à réaliser et à laquelle Balthazar était convié comme invité juste le temps d'un petit voyage au bord de l'océan. Mais ça n'était pas la peine de s'inquiéter tout était réglé et Balthazar ne s'apercevrait même pas de son départ que déjà le retour se serait impeccable organisé et la vie aurait repris son cours.
      Balthazar en avait l'habitude depuis le temps... Avec No No on était toujours plus tard qu'à l'instant présent.









A suivre...

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Samedi 25 avril 2009 6 25 /04 /Avr /2009 21:40
La locomotive arc-en-ciel suite...

        Ecoute... écoute bien...
        Chuff !... Chuff !... Chuff !...

 

          Lorsque l'hiver entrait à l'intérieur du jardin de No No à pas d'oiseaux et que le froid givrait les cordes des balançoires il fallait trouver d'autres lieux pour partager la thermos de café noir qui donnait toujours à Balthazar l'envie de plaisanter.

          - C'est fou c'qu'y a comme trucs noirs dans ma vie alors !... Regard' bien No No !... Y'a l'café... y'a l'chocolat... y'a les locos... et puis j'crois mêm' qu'y a moi et toi aussi... Qu'est-c'que t'en dis hein... No No ?...

          A chaque fois il répétait ça Balthazar emballé dans son manteau jaune qui éblouissait les yeux de No No autant qu'au premier jour. Et avec ses mains il frappait la cadence en se marrant. Sûr que c'était un air de danse ou un bon vieux refrain de piano stride de Fats Domino.

          - Y'a l'café... y'a l'chocolat... y'a les locos... et pis y'a toi et moi...

          Balthazar était capable de tourner toupie sur lui-même dansant comme ça le rythme dans les pieds. No No le trouvait splendide avec son manteau jaune citron et son pantalon bouffant en soie violette parsemé de petits rectangles rose vif. Ses sandales sur lesquelles la poussière araignée et la suie n'avaient pas réussi leur maquillage étaient... inutile de le préciser jaunes évidemment.

          - Me demande bien... disait No No qui le regardait pas mal émerveillé où c'est que tu peux trouver des vêtements de ce style là !... Jamais j'ai vu ça sur le dos de personne c'est évident ...

          - Hé !... figure-toi mon camarade que tout le monde y n'pourrait pas se saper de cette manière... Faut avoir de la classe...

          Et No No approuvait parce que c'était vrai.

          - Et puis... le jaune c'est pour qu'on me voie dans le noir !...

          Et No No et Balthazar éclataient de rire parce que c'était vrai.

 

          Pour finir No No le bossu avait apporté la musette bourrée des provisions du dîne r à l'entrepôt des locos. où Balthazar continuait de démantibuler leurs carcasses de gardiennes du passé.

          - Ouais !... un passé qu'est drôl'ment dépassé écoute No No !... il affirmait en ouvrant à fond le tirage du poêle à huile qui jetait sur les formes sombres affaissées comme des totems défaits de petits clins d'œil rougeoyants.

          - Et Fats Domino alors !... répondait No No. Et comme c'était à chaque fois la même réplique Balthazar la savait par cœur et il l'attendait pour des raisons d'amitié. Si No No n'avait pas dit ça il aurait sans doute manqué quelque chose à leur histoire.

          C'est de cette façon qu'avait germé l'idée. L'idée... elle allait occuper les soirées de No No qui en profitait pour traîner au milieu des écailles de fonte entassées les balançoires à rapiécer et auprès de Balthazar vautré dans le hamac les yeux mi-clos.
A suivre...

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Mardi 21 avril 2009 2 21 /04 /Avr /2009 22:13

Gare aux rêves suite...

              Il s’en est passé des choses…

          Avant que les Indiens se ramènent avec leur Far West leurs rites de la terre et des arbres au creux de leur bouche muette et qu’ils nous balancent leur purée de légendes en cavale… Rien que le Katapok ! Katapok !… des chevaux d’abord… Ces galopeurs qu’ils étaient les bougres ! On n’pouvait pas suivre… Les Indiens on les entendait ma Jessica au fond de nos nuits de lave indigo leurs tambours de guerre qui dévoraient les kilomètres de fils barbelés de leurs réserves… Ils l’avaient trouvée eux l’échappée… Ils l’avaient inventée…

          Tam Tam Ratatatatm ! Boum Boum Ratatatatboum ! Tam Tam Tam Tam !…

          Les Indiens ouais… Katapok ! Katapok !… les chevaux d’abord… la fierté des chevaux libres qui avancent qui avancent… Ils avaient gardé les chevaux eux Jessica ! Grands ! Les jambes longues fines qui creusaient les drailles tu te souviens Jessica ? Nous on montait à cru nos cheveux emmêlés aux crinières noires et les paysans n’en croyaient pas leurs yeux. Ils avaient les fusils aussi et les aigles des canyons incendiés étaient de leur côté. Les aigles chassaient pour eux dans les troupeaux des voleurs de terres… Ils buvaient le jeune sang des racines et l’eau de pluie. Ils avaient les fusils qui claquaient comme des fouets. Les fusils pour faire descendre l’âme des dieux et les tambours de guerre…

          Tam Tam Ratatatatm ! Boum Boum Ratatatatboum ! Tam Tam Tam Tam !…

          Les nôtres d’Indiens ils nous sont venus du Sud après plus tard… Les chevaux arabes petits racés au sang brutal qui menaient les fantasias… Katapok ! Katapok !… et les fusils pareil pour les cérémonies et les bendir les derboukas et les chants furieux et les chants de noces ils ont pris la suite c’est tout… Ce qu’ils ont appelé notre délire Jessica… ils ont cherché à nous boucler dès qu’on est tombés du ventre rond et laiteux de la lune avec les grands Youyous de la bonne naissance… c’est l’âme des peuples libres et joyeux qui nous déambule… Et qui court et qui court…

          Il s’en est passé des choses hein Jessica ?

          Nous c’était une génération entière… la première génération qu’à voulu vraiment prendre la route Hop ! Hop ! 

          Valises ! Un deux trois ! Valises encore !

          Gare de l'Est. Treize ans viennent de sonner à l'horloge du mois d'août. A l'horloge de la gare du mois d'août. Dong… dong… dong…

          Un mois d'août qui a marqué la fin de ma vie en liberté. Mais je ne le sais pas encore. Un mois d'août que je n'arriverai jamais à aimer par la suite. Mais je ne le sais pas encore. Diable de destin auquel j'essaierai de tordre le cou en lui faisant porter le masque d'une rencontre lumineuse… Dong… dong… dong…

 

         - Jessica ! Jessica !…

          Quelqu’un crie son nom dans la courant d’air des gares…

         - Jessica !…

         Oui… C’est elle… C’est bien elle qui n’en a pas encore fini de revenir… Pas encore fini Jessica… Oui… Mais cette histoire… celle-là justement… Cette histoire comment la dire sans se servir des mots qui montent d’habitude comme des fruits aux lèvres ?…

         - Jessica !…

         Oui… Oui… Jessica… je sais bien que c’est son nom… Même si… même si j’aimerais mieux qu’ils m’appellent Neij…

         - Jessica !… Jessica !…

         - Oui… ils hurlent son nom dans le courant d’air des gares… ils l’appellent… elle ne peut pas se dérober… Ça serait vraiment dégueulasse !… Oui…

         Oui Jessica… je te laisserai encore… encore dire l’histoire à ma place… Même si j’aimerais mieux… Neij…

         C’est Jessica qui a décidé il y a… il y a longtemps… de les laisser choisir leur rythme… leur rythme de danseurs africains… Jessica qui a posé la question…

         - Jessica !… Jessica !…

         Oui… la question de cent tambours là-bas qui ne la laissent pas dormir entre les draps légers amants de la nuit bleue…

         - Jessica !…

         La nuit bleue des gares… l’été… Jessica tu le sais… ils t’attendent avec la clope de la dernière fatigue au bec pour que tu la leur fumes… et pour que tu la leur rendes toute neuve… pas mouillée de tes lèvres où souffle le souffle de leur tragédie… L’allumette qu’ils te craquent Jessica n’a rien à voir avec la noirceur de tes bas dans le rouge rouge géant du feu… De ton feu… Rien… Oui… Rien du tout…    C’est ça Jessica… c’est bien ça…

         - Jessica ! aaaaaaaaaaaa !…
A suivre... 

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Lundi 20 avril 2009 1 20 /04 /Avr /2009 21:50

La locomotive arc-en-ciel suite...
             
          Ecoute... écoute bien...

          Chuff !... Chuff !... Chuff !...

          No No le bossu se souvient sans efforts au creux mou de son hamac des vitres buées avec de l'autre côté le train miniature et sa locomotive charbonnante tirant ses petits wagons rouges parmi des paysages de coton. A l'intérieur des gares aux aiguillages compliqués crissant bleus dans le matin ça n'était pas une mais quinze ou vingt machines qui attendaient là qu'on les pose sur des rails.
          Qu'on les pose. Pour partir vraiment loin des vitrines complices des manigances des silhouettes de gros hommes en chaussons à carreaux marrons s'agitant derrière leurs tiroirs caisses.

           No No qui n'avait que dix ans à cette époque précisément créchait alors dans le capharnaüm qu'était l'appartement barbouillé jaune soleil de Tante Gardénia. Un appartement qui n'avait pas son pareil dans toute la Cité des arcs-en-ciel. Moitié case africaine où on aurait suspendu des gris-gris confectionnés avec des dents de renards et des queues de blaireaux à côté des touffes d'herbes médicinales inconnues liées par un lacet de cuir roux. Pour l'autre moitié un théâtre abandonné à de vieux costumes pendant sur des cintres tels d'anciens figurants en plein retournement. Voilà la demeure de Tante Gardénia.

          Mais n'allez pas croire qu'il s'agisse dans ce coin de la Cité de magie maléfique ou de quelque sorcellerie rendant les fleurs malades et les hommes cruels. Non n'allez pas croire. No No le bossu savait bien lui que Tante Gardénia dont la peau était aussi douce que celle d'une jeune chamelle portait en elle de la bonté pour les êtres. Et que ses mains avaient le pouvoir de guérir comme d'autres savent faire naître les arcs-en-ciel.

          Oui. En dépit de ses familiarités avec le malotru qui dirigeait diabolique à la baguette l'église du quartier et que No No détestait gentiment Tante Gardénia adorait semer le désordre partout où elle se pointait. Et ça consistait avant tout à déjouer les sorts jetés là par les grands maîtres de la médecine à petit feu et les grands charlatans qui prêchaient l'imposture de vivre dans la joie.

          Tante Gardénia avait recueilli No No le bossu après que ses parents se soient dissous sous la buée des vitres parmi les gares aux aiguillages bleus de froid. Et elle lui avait offert pour le consoler une de ces locomotives dont la cheminée en panache ressemblait à s'y méprendre au casque d'argent du grand chevalier étincelant.

          No No qui n'avait que dix ans à cette époque précisément croyait dur comme le gel léchant les rails qu'on pouvait être chevalier quoique bossu et conduire la locomotive enchantée à travers les parois cristallines du temps. Il n'était pas bien sûr d'avoir un jour cessé d'y croire même s'il avait dû finir par reconnaître qu'il lui faudrait s'y prendre autrement.

          Et comme les maléfices des sorciers médecins et des grands charlatans se répandaient sur la Cité telles des traînées faites par les lucioles au printemps sur le fond des fossés mœlleux Tante Gardénia ne chômait pas. No No qui disposait alors du gourbi déserté pour lui seul dessinait sur d'immenses rouleaux de papier de boucherie récupérés dans le terrain vague une locomotive fabuleuse. Arrivée au bout de la terre elle s'enfoncerait au cœur de la bleuité des eaux et se déploierait trois mats dont les flancs portaient en eux les trésors de l'île aux oiseaux. L'île sur laquelle on peut marcher pieds nus entre les couleurs de l'arc-en-ciel.

 

          Ding !... Ding !... Ding !...

Richard tout cuirassé d'écailles vert amande s'endort lové parmi les lézards retardataires qui ne rattraperont jamais l'hiver.            
          Enfance cristal prête à renaître unique demain auprès d'un radiateur sur un banc de bois à l'odeur acide. Surtout ne rien perdre d'elle car il faudrait sans fin la recommencer. Sans faim d'enfance comment attendre qu'un vélo orange traverse le silence givré des deux ruisseaux à cresson ?

          Ding !... Ding !... Ding !...

          Si Richard avait pu connaître Tante Gardénia il aurait pour sûr cessé de voyager sur le ventre parmi la tribu des lézards sans savoir à quelle gare s'arrêter. 
          S'arrêter enfin et s'installer parmi les hommes. Ils auraient fait ensemble le tour de la Cité dans un traîneau tiré par des chouettes chevêches obstinées. Et c'est Richard qui aurait galopin agité les sonnettes avant de disparaître entre deux chagrins de brume tandis que Tante Gardénia aurait posé solidaire ses mains sur des lits dévastés de douceur et d'amants séparés par un réveil moqueur.

          Car Tante Gardénia ne soignait pas tant les maladies que les désastres de séparation et la peine qu'on se fait pour des individus qui n'en valent pas le coup ni la corde pour les prendre vivants.

          Mais ce dont personne ne se doutait à l'intérieur de la Cité c'est que si Tante Gardénia qui adorait danser la Bossa-Nova au milieu des blaireaux et des renards planqués dans son deux pièces de théâtre fréquentait assidûment le curé de la paroisse c'était en vue de lui glisser en douce quelques tisanes préméditées.

          Non personne ne se doutait que les roupillons piqués par le curé qui ronflait fort comme dix locomotives en plein milieu de ses opérations divines et que le miaulement du petit orgue ne réveillait plus n'étaient pas dus à une quelconque intervention diabolique.

          Et si Tante Gardénia avait suspendu autour d'elle tant de costumes c'est qu'elle savait qu'au printemps chacun avait besoin de changer de peau et de se déguiser autrement. Lorsque reviendraient les jours brumes de l'automne et que les filles délaisseraient les balançoires et leurs odeurs de pommes pour les préaux où les cabinets ont des portes qui ne ferment pas ils reprendraient leurs vêtements trop étroits et certains en feraient des feux de joie.

          Mais Richard dans son sommeil embarqué ne pouvait imaginer ni Tante Gardénia... ni Balthazar... ni l'entrepôt aux locomotives de la Cité car là où il créchait au milieu des chemins jaune d'or et des ruisseaux à cresson il n'y avait pas d'autre présence que celle du vent et des druides endormis aussi il y a longtemps.

          Et il n'aurait pu raconter à personne parce que chut ! c'était secret autant que la grotte des naufrageurs que son père sur le vélo orange allait poser chaque jour le téléphone automatique d'un bout à l'autre des prairies fréquentées par les boutons d'or. Ça n'était pas faute d'avoir un métier... non... c'était comme ça pour s'amuser...

          Ding !... Ding !... Ding !...

          Raconter qu'il avait entraîné à sa suite Richard au cœur de chevalier qui portait l'armure des lézards... sa mère pour toujours en colère à cause des sous qui ne faisaient que passer... et la grand-mère paralysée qu'on emportait comme on pouvait vu qu'on laissait les meubles à chaque fois... On n'allait pas se charger vous pensez !

          Non... il n'aurait pu dire à personne que la sorcière du troisième arbre creux sur le chemin où les bruyères attendaient était peut-être la grand-mère quand elle s'envolait avec le balais des nuits de sabbat de son fauteuil mais pas forcément. Elle cherchait obstinée à fourrer ses mains crochues à l'intérieur des poches du tablier où Richard avait ses billes jaune citron et ses agates qu'il touchait du bout des doigts au fond de leur sac de papier bleu quand il ne les planquait pas dans la grotte des naufrageurs que l'océan remplissait.

          L'odeur des goémons le rendait fou et la cachette s'ouvrait comme un nombril de femme pierre quand il avait de tous ses bras écarté leur toison et retiré le galet rose qui l'obstruait. Ensuite à l'école on le reniflait mais aucun ne connaissait la nature étrange de ses tractations avec les naufrageurs. Sortilège l'odeur le suivait et c'est avec elle verte et grasse qu'il chassait les mains fouineuses de la grand-mère car il n'oubliait jamais de mettre dans ses poches une poignée de goémons sur lesquels ses ongles glissaient.

A suivre...

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Mardi 14 avril 2009 2 14 /04 /Avr /2009 21:17

La locomotive arc-en-ciel suite...

              Ding !... Ding !... Ding !...
              Son père l'oublie souvent jusqu'à la nuit vernie de givre sur les bancs de sapin clair et rugueux de l'école où il finit son somme entamé à l'heure juste des lézards. Il sait que Richard ne s'inquiète jamais parce qu'il est un enfant sans soucis. Sur son visage au nez retroussé et aux deux incisives largement écartées les songes braconneurs d'histoires merveilleuses qui ont jailli à son intention du troisième arbre creux laissent la sorcière sans pouvoirs et le maître d'école sans paroles.

              Depuis longtemps le maître d'école d'ici ou de là-bas n'ouvre plus le cahier dont les pages sont blanches. Blanches d'aubépines en buisson au printemps. Blanches de lumière cristal où toutes les couleurs s'enfouissent à la fois. Blanches... Blanches...

              Richard qui porte le nom d'un chevalier est revêtu de l'armure vert amande des lézards qui le protège du temps et de la méchanceté des marchands de cahiers. Son père voyageur l'oublie souvent sur les bancs rugueux mais ce qu'il aime le mieux c'est d'aller avec lui chercher de l'eau à côté du lavoir à la grande pompe jaune qui scintille bouton d'or contre les murs chauffés à midi. Ses bras forts actionnent la manivelle qui crie un peu. C'est lui qui tient le bidon au-dessus de ses pieds nus comme des poissons. Nus à l'intérieur des sandales pour toujours.

          Et les lézards vert amande chevaliers du soleil viennent tout autour boire aux ruisseaux de cresson. Les villageois les regardent de leurs yeux d'ombre goutte à goutte attendre l'eau dans la senteur mouillée des pierres. Les villageois les regardent.

          Son père l'oublie souvent mais lorsqu'il ouvre la paume il y a dedans une pierre à lumière qui repousse la nuit. Ensuite il faut remonter en sautillant sur la peau rude de la route jusqu'à ne plus voir les réverbères du village qu'en pointillés sous le chevelure des herbes craquantes. Depuis longtemps sa mère laisse mijoter à l'intérieur de la pièce aux reflets châtaigne des ragoûts d'oignons où flottent des coquillages au ventre rose. La main ouverte sur son trésor miroitant il sourit devant l'assiette de soupe dans laquelle surnagent des morceaux de pain qu'il ne mange pas léchant juste le liquide fort d'odeurs comme un jeune chiot.

            A chaque fois qu'elle le voit faire elle crie. A chaque fois. Elle crie et Richard sourit en frottant du bout des doigts les perles noires qui font s'engloutir son cri au fond du troisième arbre creux. A chaque fois. Puis les pieds nus pour toujours il va s'asseoir contre le gros pommier où les druides dans leur robe blanche et longue de brume tressent des couronnes de gui pour offrir à la lune. Des colliers de lune et de douceur. Il les attend son cahier aux pages vierges à la main. Il les attend.

 

          Ecoute... écoute bien...

          Ding !... Ding !... Ding !...

 

          La porte de la boutique du marchand de cahiers carillonne vers six heures du soir alors qu'il est déjà en train de faire la poussière du jour à grands coups de son balais en fagots de bruyères que la lande porte telle une fourrure de reine solitaire. Le marchand de cahiers vend aussi des billes jaune citron qui sont des yeux de hiboux... et vert libellules... des agates et des gros calots violets comme on le sait. Le marchand de cahiers lève la tête grognon en se demandant qui peut bien... à cette heure-ci... il va pour sûr boucler le bazar au plus vite...

          - Tiens ! il s'exclame jetant le balais à la fourrure de bruyères contre la pile de cahiers cartonnés. Des cahiers dans lesquels on peut découper des figurines qui représentent les fermes aux toits d'iris qui fleurissent le ciel... avec tous leurs bâtiments d'argile ocre rouge et de paille et leurs animaux si ressemblants. Ou bien des gares aux toits transparents de vitres et des locomotives qui traversent des champs de marguerites et de coquelicots à toute vapeur sur des rails de papier argenté.

          - Tiens !... il s'exclame l'air étonné parce qu'à cette heure-ci il ne s'attend pas... le petit gitan ahuri !... Mais tu devrais être à la maison sans doute... Ces gitans... y s'occupent même pas de leurs gosses !... Et qu'est-ce que tu veux donc ?...

          Richard qui a en toute circonstance sur le visage un sourire nuage ou pluie couchée contre les galets s'avance vers le gros homme court sur pattes qui se dandine dans ses chaussons son cahier ouvert à la main. Et de l'autre il caresse très fort la pierre à lumière que son père lui a donnée ce matin avant de partir sur son vélo orange entre les haies de genêts jaune doré en suivant les fils luisants de rosée.

          Il a profité d'un instant propice où sa mère touille les coquillages roses dans le ragoût aux oignons pour quitter sa place au pied du vieux pommier et redescendre à l'intérieur du village avec une idée tout à fait arrêtée. Le cahier grand ouvert il l'a planté contre le nez où se dressent vigiles les lunettes du gros marchand qui surveillent les mômes chapardeurs de billes du matin au soir.

          Alors que l'autre qui n'en revient pas... à cette heure-ci quand même... ces gitans y s'occupent même pas de leurs gosses... cherche à récupérer son nez et sa vision du même coup en éloignant le cahier au bout de ses petits bras dodus... Richard de la main qui ne tient pas la locomotive rebelle affranchie de la marge rouge a saisi au milieu de la pile un cahier cartonné couleur soleil en plein midi. Couleur soleil il l'est pour sûr le cahier qui vient de céder à son geste décidé et d'entraîner avec lui toute la pile les quatre fers en l'air. Et le balais fourrure de bruyères par dessus.

          Furieux le marchand de cahiers qui ne sait plus où poser les pieds ni les mais afin d'éviter que ça ne prenne des proportions à cette heure-ci quand même... et avec ce petit gitan ahuri... on ne sait pas des fois qu'il aie le mauvais œil... répète machinalement au milieu de l'effondrement :

          - Ah c'est malin !... c'est malin !... y peuvent pas s'occuper de leurs gosses !...

          Richard accroupi sur ses pieds nus à l'intérieur des sandales pour toujours a déplié les pages cartonnées et il suit du doigt afin de ne pas se perdre l'image d'un chemin de fer qui traverse sans s'en faire à chaque page un autre paysage. Arrivé à la dernière page du cahier il n'y a plus qu'une image mirage la mer qu'enjambe un grand manteau d'arc-en-ciel. Comme un sorcier venu d'une île on ne sait où. Comme un sorcier enfant prêtant au monde ses jouets enchantés.

          Le regard du marchand de cahiers un tant soit peu superstitieux va de la locomotive noire empanachée d'une fumée qu'on peut toucher par l'odeur en dedans des pages a u chemin de fer de carton qui lui semble soudain plus effrayant que l'apparition de toute la tribu des Gitans. Ils doivent camper quelque part non loin du village c'est certain.

          Il a fourré les deux cahiers à la fois dans les mains trop petites de Richard qui avait déjà sorti de sa poche les sous de cuivre que son père lui offre en cachette un doigt sur les lèvres. Puis il l'a poussé vers la porte se prenant les chaussons entre les pages où reniflaient cochons et vaches piétinant les poules sur le dos. Et les troupeaux de chevaux traversant les gares dont les verrières bleues explosent doucement en flocons de poussière sur la fourrure de bruyère.

          - Non !... Non !... Garde tes sous... et rentre chez toi !... Oui c'est ça... rentre vite... et ne dis pas d'où tu viens hein !...

          - Ne dis rien surtout petit gitan !... ne dis rien...

 



A suivre...

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