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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Vendredi 5 juin 2009 5 05 /06 /Juin /2009 23:29

          Ces écrivains voyageurs...

      Notre fidèle collaboratrice aux Cahiers des Diables bleus Françoise Bezombes est allée faire un petit tour au Salon des écrivains voyageurs de Saint-Malo qui est comme vous le savez si vous êtes des fidèles de notre blog notre ville d'élection à Louis et à moi ainsi que tous les Malouins qui nous ont si généreusement adoptés nous autres les p'tits loustics de la banlieue du 9-3...
      Françoise est elle aussi une bretonne d'adoption et bien plus que nous encore vu que c'est avec Robert son mari une adepte des Fest Noz et qu'elle n'en rate pas une... Mais là il s'agit du Salon et elle nous a rapporté cette photo de l'écrivain algérien Abdelkader Djemaï qui est un ami et sur lequel j'ai pondu ce petit article suite à la parution de son dernier bouquin Un moment d'oubli qui vient de paraître et qu'il m'avait gentiment offert lors du Salon du Maghreb des Livres.
      Françoise nous a aussi envoyé des photos de Saint-Malo la fabuleuse cité corsaire radieuse dans le soleil du mois de mai et on l'envie alors ! Peut-être qu'elle va accepter de nous écrire un reportage sur le Salon, en tout cas je vais lui demander ça pour vous et pour nous... 

     
Abdelkader Djemaï et Françoise Bezombes au Salon des Ecrivains Voyageurs de Saint-Malo
Mai 2009



















" Il faut imaginer Sisyphe heureux "
 fin

        Celui qui est devenu un errant se balade dans la ville où il a échoué autour de la gare où il observe ceux qui partent “ Ils veulent échapper au chômage, à l’ennui, à l’enfermement ou, comme toi, à quelque chose qui les tourmente. ” Et si les gares jadis enfumées de brumes charbonneuses du temps des locos à vapeur devenues aujourd’hui des monuments de verre et d’acier quasi aériens n’ont pas fini d’être des lieux de transhumance pour toutes sortes de sans-abri, pour les immigrés, et les jeunes en partance vers une autre vie, elles sont d’abord celui où le destin de chacun d’entre nous les voyageurs des mots a peut-être été scellé. C’est ce que Jean‑Jacques Serrano qui aimait lire a retenu de l’épopée fabuleuse de la communarde Louise Michel  “ Institutrice en rupture de ban, elle créera une école libre, avant de prendre, elle aussi, un des trains à vapeur qui roulaient sur le viaduc pour aller vers son destin ”
          J’ignore qu’elle a été l’expérience primordiale vécue par A. Djemaï à bord d’un train de l’époque de “ la micheline bleue ” ou qui sait d’un de ces fameux Trans‑Europe Express que je regardais avec les rêves les plus fous stationnés à quai dans la Gare de l’Est quand mon grand-père cheminot sur le Réseau Nord m’y emmenait, mais le fait que les derniers mots de ce récit évoquent à nouveau le “ Corail 3427 ” et qu’un de ses précédents livres s’intitule Gare du Nord n’est sans doute pas dû au seul hasard poétique…
          Si nul ne peut deviner bien sûr en refermant le livre ce qu’il adviendra de Jean-Jacques Serrano qui appartient désormais au peuple des hommes qui marchent, Sisyphe en tout cas n’est plus seul… Les errants innombrables en route vers leur destin sont en train de devenir aujourd’hui une tribu nomade immense transhumant d’un bout à l’autre de la terre en quête d’un endroit où s’arrêter. D’un monde l’autre ceux qui cheminent ainsi finiront sans doute par retrouver la trace de leur rêve d’arc‑en‑ciel, le seul territoire d’où personne n’ait le pouvoir de les exclure.

 

      “ Entre le vert des arbres et le brun des terres mouillées par les orages d’août, tu te laissais doucement vivre. Là‑bas, le soleil se couchait différemment, avec des teintes orange et violettes qui ajoutaient à la langueur des soirs. C’était le moment que tu préférais. Dans ce monde nocturne, paisible et immobile, tu n’entendais plus que les aboiements des chiens, le roucoulement des pigeons sous le toit aux tuiles rondes ou le passage d’un long‑courrier qui filait vers d’autres horizons. ”

 Un moment d’oubli

  




Salon du Maghreb des Livres 2009
Françoise Bezombes
Christiane Chaulet Achour et mézigues
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Jeudi 4 juin 2009 4 04 /06 /Juin /2009 23:56

Le nain sale et les éléphants blancs

 

Ecoute… écoute…

      Il m’est venu ce soir un songe d’éléphants blancs dans une savane rouge… si clair un songe de rivière… un songe d’eau rafraîchissant mes nerfs. Si clair avec des élancements de mots qu’il m’a semblé tout d’abord que c’était une idée transvasée d’un peu de mon esprit pris par les vases vers mes sens avides de l’humidité chaude. Comme si je nageais à l’intérieur d’un lagon.
      La nage me rendait au bonheur primitif d’un corps qui se dépense et dont la pensée va se déposer en résidus de laine à peine cardée entre les doigts mouillés des bambous semblable à l’écume mousseuse sur les berges.

        Il m’est venu un songe ce soir pendant que je me détrempais dans l’eau de la baignoire qui buvait mon encre aussi facilement qu’elle boit d’habitude le vin au creux des verres d’individus bien plus divins que moi. Je ne sais pas pourquoi les songes nous délivrent de déboires grands comme d’immenses ciboires aux formes langoureuses qui nous laissent sur la langue le goût râpeux des grèves.

 

       Les songes nous délivrent de la peur d’être ivres de n’importe quoi. Je n’aime pas le vin quand il dévore en moi mes anges de détresse noirs aux longs vêtements ouverts par des fermetures éclaires brillant sur leurs reins. Leurs doigts fins tissant des forêts de bambous ramassent les bouts de laine de ma pensée à peine cardée qui s’accrochent à leurs bagues. Becs argentés d’oiseaux en proie à l’impuissance. C’est sûr ils n’ont jamais su voler.

      Je n’aime pas le vin quand il dévore en moi mes anges d’insouciance jaunes tombés de la lune à l’époque où les prunes quittent les pruniers. Leurs épaules et leur cou ont des cueillettes de craies dessinant des palais de peau nue sur des trottoirs sans se lasser. C’est sûr les femmes des maisons n’ont jamais eu leur douceur insensée.

      Les songes nous délivrent de la peur d’être ivres de fausses ivresses que notre jeunesse a bu comme un buvard car il n’y avait rien d’autre à boire. Aucun ciboire de volupté sauf ces maudites bouteilles d’encre noire au bec acéré d’oiseaux qui n’ont jamais su voler. Ivresse triste de ne pouvoir diablesse nous insenser. Ivresse noire de devoir nous désenchanter.

 

      Semblable aux gens qui ne peuvent rester éloignés de l’eau longtemps parce qu’ils ont sans doute eu des ancêtres proches des otaries qui jonglent avec des soucoupes de soleil et des baleines qui chantent de la musique baroque au large des phoques bien plus contemporains mais quand même je m’arrange pour rêver dans l’eau de ma baignoire. Rêver aussi souvent que le soir le veut et que l’encre noire ou bleue collée à ma peau salement ouvrière accepte l’ivoire des éléphants blancs en contre point.

      Les éléphants sont là à présent autour de la baignoire car contrairement à ce qu’on prétend la nuit ne les ennuie pas au lieu que la matin oui. Le nuit ne les ennuie pas. Elle dort. Et si elle rêve c’est toujours avec des bulles à l’intérieur desquelles la légende est écrite. Il n’y a qu’à lire et on s’y retrouve facilement. Le matin lui est un grand assassin qui commence par des b alles à blanc mais ça ne dure pas longtemps. Et ensuite s’ils traînent un peu sous leur manteau gris perlé d’aube grimace à se vernir les ongles debout et à s’arroser c’est une orgie de sang qui descend sur eux.

 

      Je n’aime pas le vin quand il me vole mes fins chevaux lucides faisant éclater l’eau des rizières dans ces triangles de ciels que je peins pour eux sur d’immenses feuilles de papier créole qui cherche encore et encore à se saouler à mes raz-de-marée manœuvrés par le maître Zao… mon unique pinceau chinois aux poils blancs et longs comme la barbiche d’un vieillard tibétain.

        Je n’aime pas le vin quand il conduit mes fins chevaux lucides mourir au bord des criques où les plis chiffonnés comme des sourires de mes papiers baignant les racines des palétuviers se gercent des tons bleus à peine sortis des étuves dans de petits godets de poudre que maître Zao affole.

         Je n’aime pas le vin quand il retrouve la trace de ces maudites bouteilles d’encre noire au bec acéré d’oiseaux qui n’ont jamais su voler et qu’il leur offre mes immenses rouleaux de papier créole où mes rizières dans leurs triangles de ciels se couvrent déjà de flamands roses que maître Zao enflamme tel un tango. Et que leur gluante marée noire nous retire tout espoir de remettre l’histoire à zéro.

        Je n’aime pas le vin quand il écarte de mes doigts le corps lisse et froid de maître Zao mon serviteur et que se glisse en moi le sentiment moqueur de n’être qu’un ouvrier fabriquant d’encre à l’intérieur de l’usine où des mortiers géants et rapaces broient des carapaces de tortues bleues en quantités innombrables pour de grotesques ma rchands de couleurs.

        Les songes nous délivrent de la peur d’être ivres de n’importe quoi.

 






A suivre...

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Mardi 2 juin 2009 2 02 /06 /Juin /2009 22:34

Les puits d’aveugles
La ferme de Jean Pélégri El Kateb Sébastien Pignon
           
       Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…

 

Encore une fois la nuit… Encore une fois entrer les mains profond profond dans l’entaille. Et y ouvrir y ramener sur l’horizon un clin de lumière si je peux…

Encore une fois ne pas ménager sa peine. Faire le terrassier de la chair grasse et d’autant de moissons qu’il faut d’épis mots murs et verts. Coquelicots avec. Brassés sang et brassards cibles.

Eh… c’est moi ! Oui… c’est bien moi… Qui cligne rouge autant… Je me dénonce et je me montre. Je me dé bats les masques. Vous pouvez pas me louper !

Mais surtout visez juste. Un coup rien qu’un coup en plein nez… Oh ! je vous en pris… Mes Saigneurs… Mes Maîtres… faites claquer votre tir comme des jarretelles. Ne me laissez pas blessée sur la piste… Faites de moi le clown le vrai clown de l’écriture !

 

Encore une fois je salue les sept chats. Mon public de cogne tôt en rase gouttière et sans payer bien entendu. Les sept chats sont mes spectateurs favoris sur terrain vague. Ils ne me quittent pas d’un œil. Je salue bien bas. C’est à eux que je me donne en spectre pâle entièrement nue jusqu’à l’os. C’est pour eux que j’écris là. Que je reconstitue l’Arbre. L’Arbre mon camarade… mon frère… Mon territoire d’écriture. Mon non lieu de banlieue ouvert fendu traversé jusqu’à l’os où j’échoue avec la petite lampe taxée à Buko… Bukowski vous connaissez ?… La nuit écrire c’est dans l’arbre ou nulle part.

N’y a aucun espoir qu’ils me lisent vu qu’ils sont aveugles. Donc je crie. C’que je désire folle folle follement… c’est l’oreille… L’oreille de… eh oui ! l’oreille de vous… L’oreille des chiens à la renifle des trottoirs bitumisés de pisse et frémissante joyeuse. L’oreille ses deux petites perles décor de ciel en bas pas coupée qu’est à l’éveil et qu’écoute… qu’écoute… avant l’turbin… après… Pas les rater… Pas les décevoir d’insignifiance Hé !

Me semble que je m’répète non ?… Hochement de tête des sept chats sans indulgence. Pardonnez-moi… mais les autres… Les autres ils y sont justement. Et justement y a queue. Une ribambelle d’eux partout… Ouallah ! Tant que ça ?… Il est pas mort bouffé liquidé le peuple alors… Le peuple des luisants Seigneurs des nues avec leur clique de comètes qu’ils fouettent cochers et carrosses pour clowns de première catégorie…  

Et encore une fois ils questionnent :

- Qui tu es toi qui viens des banlieues sans nom pour prétendre à l’écriture ?

 

Ouais… Encore une fois j’me demande ce que je pourrais bien avoir à leur déclarer. Je me fouille… Je m’ausculte… Je prends les sept chats à témoins. Y’a rien affaire j’y suis pas. J’y suis pas parmi les singes alignés pour la représentation du défilé aux lanternes de couleurs…

Pas un trou… Pas une place pour moi au sein de cette fourmilière de mâles attendus qui défilent en grappes chiffonnées et consciencieuses… et de femelles jalouses aux bajoues fripées qui pointent leur tronches à lunettes à l’intérieur de ma musette à poudreries. Poudrerie blanche Hop ! M’en camoufle le museau la truffe sauf qui feu !

Serrés les rangs de celles et de ceux qui possèdent sous la médaille de l’institut des fabricants de prothèses oculaires… des lunettes oui… surveillés par le chat borgne de la vieille dame du cinquième le plus bel ulcère. Serrées les fesses ! Mes Seigneurs ! Mes Maîtres !

 

Il y a de tout entre leurs pieds dans les lieux distingués où ils sont nés si on regarde… Des amas de ce qu’ils n’ont pas vécu au milieu de la lingerie fine de leurs comètes. Ce gargouillis de filles… L’endroit de chair finement ciselée désemparée par la nuit qu’ils mâchent pour qu’elle leur revienne à la haute heure de l’écume et des sirènes. Il y a de tout dans l’automne de leur petit verglas qui tachera les draps…

Il y a de tout mais d’émotion… de tendresse de pauvreté… ça non ! surtout pas…

Les singes sont prêts pour la parade. Et bien que ça commence à être lassant eux il ne s’enlacent pas… Ils ne peuvent pas se toucher ni nous… Attention à la lame froide du miroir… Ils coupent les Maîtres bouffons ! Et ils s’en mettent partout de ce bon sang-là… Même ils s’en tartinent le revers de l’eau.

 

Moi… quand je m’y vois je me demande… Quand je m’y vois… Des outils que monsieur Antonin le veilleur mon grand-père m’a donnés c’est d’abord la lime qui me sert pour agrandir le trou à l’intérieur de leur ferraille.

La lime que je tiens de l’autre abordage aux bordures de l’embellie… oh ! miroir… mon être-ange corps étranger…

Quand je m’y vois… à user en m’encrassant les paumes de limaille d’outrecuidance qui monte droit aux étoiles la carlingue étroite de mon vaisseau d’écrivaillerie… Quand je m’y vois…sur ce terrain-là de ma banlieue où j’ai fini par revenir…

Nous sommes tous orphelins d’une histoire qu’on ne nous a pas écrite… Pas même une voile à l’horizon de mon sexe tant plié maintenant dans un pétale tombé au fond du puits d’impossible. On en sortira pas.

Nous les pitres… du cœur d’où on est on remplit le seau des mots qui rient…

Mais il en faudrait un… ou deux en haut… les pieds sur la terre où croissent et multiplient les dirigeants du peuple des fourmis. Un ou deux… qui remontent ce qu’y a à l’intérieur du seau.

 Depuis le temps que les petites filles qui ont toujours été de corvée d’eau jettent dans ce puits-là en échange de la promesse des yeux des histoires de filles…

Moi aussi comme toutes les filles j’y suis allée. A celui-là ou bien d’autres. Chercher les yeux qu’on nous a promis. Nos mères… nos grands-mères… Avant de comprendre que c’étaient des puits d’aveugles…

Quand il m’arrive d’y aller aujourd’hui p uiser de cette parole que je croyais… que j’appelais… parole des poètes… Quand il m’arrive… l’unique… la dernière gorgée avant la femme qu’il faut bien que je sois avant…

Quand il m’arrive… alors l’autre… celle qui garde la peau des mots… celle qui fait le clown a une envie folle de se pencher pour leur dire :

- Eh ! là-dedans… vous êtes encore vivants ?… Eh ! Mes Seigneurs… à la revoyure alors…

 

Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…

 

C’est l’histoire qui se raconte à l’heure des souris et des chandelles. L’histoire a refusé tout net d’être menée à la baguette. D’être criée dans les cours au beau milieu des trognons et des eaux d’use âge. C’est l’histoire qui se raconte elle-même parce qu’elle en a assez des bouches qui mentent. Cyniques… les bouches du travestissement de la vie.

Pudique la vie. Comme la chevelure de Morgane quand elle cache dessous ses petits seins au regard du peuple des fourmis. Les fourmis reviennent chaque soir en file indienne de leur travail d’ouvriers fourmis. Elles montent les escaliers du block trois de la cité pour se réfugier sur leur ras dos en famille.

Morgane elle se tire pour rattraper l’histoire. L’histoire que lui dit le tam-tam de l’herbe… le tam-tam du terrain vague où les mômes ils se retrouvent. De l’autre côté c’est l’Afrique en suivant les rails du tramway jusqu’au cœur. De l’autre côté ce qu’on imagine…

C’est l’histoire qui se raconte dans la bouche de Lakhdar l’autre le vieux qui l’a entendue dans le bidonville des Arabes de la bouche du cavalier noir ou du cavalier blanc va dire au luth à l’intérieur du bistrot A la Lanterne qui dérive sur le trottoir d’eau douce… L’autre… Le vieux… Lakhdar il écoute la voix du cœur sauvage qui a fini par nous rejoindre là depuis qu’on l’a chassée et qu’on lui a volé son nom… Lakhdar l’Arabe c’est lui qui remonte ce qu’y a à l’intérieur du seau… La voix simple et bonne des gens de la rue…

 

Ecoute… écoute…







A suivre... 

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Samedi 16 mai 2009 6 16 /05 /Mai /2009 21:06

La locomotive arc-en-ciel fin...

            Chuff !... Chuff !... Chuff !...

 

          La locomotive vient juste de s'arrêter entre les deux rails de la gare qui n'a rien vu de la sorte depuis longtemps avec son toit d'ardoises gris turquoise tombant sur ses pieds et la rangée d'iris au milieu telle une crête dressée au bord du ciel. Les rails sont comme des ruisseaux à cresson où on court pieds nus. Pieds nus pour toujours. La barrière du passage à niveau fait clôture à un petit jardin de lilas et d'églantiers rouges où un vieux bonhomme cantonnier aide des radis et des courgettes à se disputer le terrain couvert de cailloux blancs.

          En dépit du ronchonnement de la loco. plus grise qu'un vieil éléphant observant sans rien y comprendre l'étendue ocre bleue à ses pieds et de l'épaisse touffe de fumée entourant les deux wagons taggés à mort de peintures de guerre rouge sang personne n'est encore au courant de ce qui vient d'arriver au bout de la terre ou presque.

          Personne sauf Richard évidemment.

          Pas du tout étonné par l'événement il a couru sur ses pieds nus derrière la loco. qui en a vraiment marre de trimbaler à son bord ce Black au manteau jaune de cuir reluisant que No No le bossu alimente en bouteilles de rouge et tasses de café alternativement et qui chante "Blueberry Hill" de Fats Domino en frappant sur son estomac du plat de sa main tartinée de suie. Sans parler de cette effrontée de Tante Gardénia et de son chapeau de paille couvert de boutons d'or... de coquelicots et de toutes les herbes sauvages récoltées aux arrêts obligatoires des points d'exclamation jaune citron.

          Richard pas du tout étonné avait aussitôt repéré sur le ventre de la loco. un graf. en lettres énormes qui avait juste la même allure que celui tracé par on ne sait qui en dessous des deux interlignes rouges et du dessin de la motrice déesse noire ensorcelée dans son cahier. C'est tante Gardénia qui l'avait vu suivre du bout de l'index l'inscription tandis qu'il suçait un par un les doigts de son autre main l'air un peu triste de celui qui n'aura jamais de réponse. Alors elle avait lu pour lui l'inscription drôlement barbouillée : "GARE AUX RÊVES !" Gare !... gare !... tiens... il avait déjà entendu ça quelque part... Mais où donc ?

          Tante Gardénia qui en profite pour faire provision de brassées de plantes que personne ne connaît relève ses jupes pour l'occasion jusqu'à découvrir ses culottes vert pomme garnies de volants faisant drôlement marrer les paysans accompagnés de leurs vaches normalement noires et blanches pour voir passer ce train d'il y a longtemps.


          - Eh bien ! nous y voilà... s'est écrié No No le bossu en sautant sur le talus plus crasseux que la loco. Regarde un peu Balthazar... regarde... c'est l'océan... c'est lui...

          - Ben oui !... il a répondu Balthazar... sûr que c'est lui mon camarade...

          - Oh !... a remarqué rusée Tante Gardénia qui a relevé ses jupes pour descendre délicatement parmi les bleuets et les chardons violets où les bourdons bourdonnaient joyeux et amoureux... regardez... on a un invité.

          Debout tout contre la loco. Richard caressait doucement l'acier de la déesse ancienne comme s'il s'agissait du ventre chaud sous l'armure des lézards qui l'avaient fait chevalier. Au fond de ses yeux écarquillés brillaient la lumière des calots violets et le feu vif des genêts qui dansait sur le chemin des fées. Longtemps il est resté là contre elle sans bouger et c'est seulement lorsque Tante Gardénia a posé la nappe blanche comme un papillon au milieu des prés et les verres qui faisaient des taches rouges par-dessus qu'il a accepté de venir partager les tranches de pain et les sardines qu'on avait grillées sur le foyer improvisé mais on n'était pas à ça près.

          Et c'est lui Richard qui les a emmenés ensuite par les escaliers de bois que la mousse tisse de soie verte et de coquillages vers la grotte au trésor... la demeure des naufrageurs où une immense goélette fracassée finissait de mourir. Durant toute la nuit bordée par le concerto concerté des grenouilles le feu dansant sur la cote de mailles de la déesse ancienne a fait croire aux habitants du village interloqués à un ballet de fées au milieu des pierres dressées.

 

          Ecoute... écoute... je voudrais te raconter une histoire...

         Ce qu'il y a d'étonnant avec la fin de cette histoire c'est que personne ne la connaît. Non personne...

          A part peut-être le marchand de cahiers par qui tout a dû commencer avec l'entrée de la locomotive entre les interlignes rouges du cahier de Richard. Mais sa boutique est fermé e depuis le début de l'été et personne ne sait où il est passé.

          Non personne...

          Cela fait beaucoup de mystères en somme mais le plus énorme étant celui de la disparition de la locomotive noire quelques jours après son arrivée ou plutôt quelques jours et une nuit on s'en serait douté...

          Sur le mur de la mairie a été placardé l'avis de recherche d'un petit gitan un peu innocent et d'une motrice BB 1920 de l'année de sa naissance accompagnée de ses deux wagons d'origine revus et corrigés par les mômes de la Cité Ghetto sans qu'aucune trace ni de l'un ni de l'autre n'ait pu être repérée.

          Tout ce qu'on sait c'est que la gare aux lilas et aux églantines rouges au pied desquels les radis et les courgettes se disputent le terrain est la dernière du réseau ferré avant le bout de la terre. Et que les rails se perdent un peu plus loin au milieu des genêts jaune d'or et des bruyères que les dents du sable croquent doucement face au museau mouillé de l'océan.

          Non personne ne sait pourquoi depuis la disparition de l'enfant à la cote de mailles vert lézard et de la locomotive noire renaît chaque matin comme un pont entre ciel et terre... comme le plus insolent des rêves de l'océan l'éclat de rire d'un double arc-en-ciel.

          Non personne ne sait... pas même la sorcière du troisième arbre creux à côté duquel on a retrouvé un collier de perles d'onyx noires. Alors...

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Mercredi 6 mai 2009 3 06 /05 /Mai /2009 22:05

La locomotive arc-en-ciel suite...

                Ecoute... écoute bien...

                Et No No levait le bras dont la main tenait les papiers tamponnés à la façon d'un chef de gare en train d'agiter le drapeau qui permettait à la loco. de prendre la clé des champs.

                - C'est pas compliqué... y'a juste à aller la chercher à la réserve numéro trois... au troisième sous-sol quoi... là où tu sais... Elle sera chargée avec les boulets de coke et tout ce qu'il faut...

          - Ensuite y'aura qu'à suivre les indications sur la carte... y'a tout qu'est écrit... on peut pas se tromper... c'est un vieux réseau mais il est encore bon...

            Il a sorti du paquet de papiers un cahier cartonné à l'intérieur duquel on avait dessiné à grands traits.

            - Les rails sont en rouge... les passages à niveau en vert... et les arrêts obligatoires aux aiguillages pour laisser passer les trains pressés y sont indiqués d'un point d'exclamation jaune citron...

            - Jaune citron ?... il a répété Balthazar l'air ahuri.

            - Oui... jaune citron c'est bien ça... tu me suis... Oh ! ça ne prendra pas plus d'un mois pour arriver dans la dernière gare là-bas où ils veulent bien qu'on s'arrête définitif et qu'on s'installe avec les S.D.F. du coin... Ils seront sans doute pas nombreux vu que c'est un peu paumé comme endroit...

             - Y'a déjà des Gitans qui font ça à côté d'une autre gare et y z'ont même planté des iris autour de la motrice diesel, une récente avec cinq wagons pas moins... Tout le monde les connaît les Gitans... Y a les poules qui se baladent sur les rails et le bazar autour et les paniers... Mais moi j'ai demandé que deux wagons ça suffira...

            - Deux wagons ?... Balthazar était resté la bouche ouverte devant le sandwich entamé et les deux feuilles de salade fatiguées.

            - Comme ça on pourra s'installer confortable tout le long du trajet... Y'a pas de soucis à se faire... Les affaires sont déjà dans la cabane du jardin... Et toi t'es invité à tenir le gouvernail vu que tu connais les locos. comme pas un. Bon... quand c'est que tu prends tes journées parc'que voilà... faut pas qu'on traîne avec les papiers... j'voudrais pas avoir à la voler quand même...

            - La voler ?... il a gémi Balthazar en reposant le sandwich aux feuilles de salade fatiguées sur le banc et en avalant cul sec la moitié de la bouteille de rouge au goulot avec ses épaules qui frémissaient comme par grand vent.

            - No No... t'es fou... je t'assure que t'es complèt'ment fou...

            - Eh !... il a dit No No le bossu en riant et en levant son verre rouge vermeil au nez de la dernière locomotive exposée là le ventre à l'air... je suis le fils de l'arc-en-ciel... non ?...

            Ding !... Ding !... Ding !...

            La bicyclette orange appuyée contre le préau de l'école qui ressemblait à une gare désaffectée à cause du soleil que les mômes voulaient attraper comme un ballon se sauvant toujours plus loin le père de Richard cherchait en vain le gamin qui à cette heure aurait dû faire sagement le fou avec ses bouts de carton et les craies cassées que le maître lui cédait.

           Après avoir fouillé partout il s'est dit en haussant les épaules que le marchand d e cahiers chez qui le gamin lézardait avant de rentrer parmi les calots violets et les billes jaune citron... quand il y en avait un vert émeraude c'était l'océan... l'avait sans doute récupéré et qu'il le renverrait à l'heure de la fermeture. Pas de soucis...

            Et il est reparti en direction du bistrot sur le vélo orange qui zigzaguait en poursuivant les lézards verts vautrés dans les lits de poussière argentée qui leur faisaient une armure imaginaire.

 

A suivre...
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