Encore un petit bout de l'histoire de nos
enfances dans les cités de banlieue que vous pouvez ajouter aux précédents si ça vous chante... Et vous finirez à force par en connaître quelques un des personnages de cette
histoire...
Asikel l'homme silence...
Ecoute… écoute…
Il ne va sûrement pas tarder… Asikel… Je parle tout haut en me faufilant à l'intérieur de l'étroit couloir où les lumignons que j'enflamme un à un jettent du jaune soufré à mes pieds. Le noir de l'encre tient bon. Ici comme ailleurs. A chaque fois que je craque une allumette éclate le tintement des khal khal d'argent des femmes. Je sais qu'elles n'ont pas dansé le jour de la naissance du fils d'Asikel l'homme silence. Le jour du grand cri. Le jour du refus… Qu'est-ce que tu sais ?… elle dit la vieille Nur en haussant les épaules…
Ce jour-là les femmes n'ont pas dansé… Pas de danger… c'était un sale jour… Un sale jour comme les autres jours de la Cité aux ordures… Quelle idée d'arriver dans un tel grabuge ! A force de vivre dispersé on s'imagine pas… Bien sûr qu'elles dansaient pas… ç'aurait été une danse de mort… Mais moi j’étais délivré par le balancement du chant des femmes. Un autre chant que d'habitude… Negros… un chant de révolte dans le corps des femmes… y'a longtemps…
- Esclaves… chantonnait Nur. Marchands d'esclaves... Vieille folle. Elle me farcissait la tête de ses histoires à moitié-mots à moitié-signes. Ses appels ventriloques. Appels radars des peuples des limites aux signaux de chauves-souris. Ce qu'ils avaient accumulé comme histoires… c'était pas croyable ! Me fallait toujours les écouter… Nur ne comprenait pas que j'aie envie de jouer aussi…
Et puis s’il n’y avait eu qu’eux… Mais Nur avait trouvé parmi les habitants des maisons ouvrières avec les petits jardins un vieil ouvrier qui sait toutes les histoires de la Medina des Arabes… Yvon le camarade il s’appelle celui qui a pris le chemin de la maison de l’arbre…
Les mômes du quartier ça les faisait bien rire alors… Même devenus grands ils me lâchaient pas. “Le fou ! eh le fou !…” Eux ils avaient décroché le C.A.P. pour la mécanique ou les industries lourdes… la gloire !… Drôlement lourdes… ouais… C'est pour ça qu'ils étaient venus leurs pères ? On sait pas et puis… Tu vas pas nous le dire toi… Y sont venus parce que là-bas on crève ! Allez dégage… T'es qu'un mariol… Ils avaient pas à me le répéter je le savais par cœur… Maboul... le fou !… Bouche-les-trous !… bouche-les-trous !… ils hurlaient en se mettant les doigts dans les oreilles. Les noms… pour le dire ça me manquait pas…
Le soir quand ça tombait rouge dans le foulard noir du Ghetto on était nombreux à y aller sous le typpie de la vieille Nur. A y aller… Les histoires qu'elle racontait c'étaient aussi les nôtres. On pouvait habiter dedans ensemble pour une fois… Les mômes du quartier elle n'avait pas besoin de venir les ramasser au centre de leurs jeux guerriers qui avaient fait fuir les bestioles de Blues Bunker de l'autre côté du canal. Leurs doigts noirs et huileux voyageaient à l'intérieur des carapaces éventrées des bagnoles larguées de nuit au fond des terrains vagues pour chiper les roulements qu'ils refourguaient dans leurs machines infernales. Leurs carrosses ficelés des morceaux de tôles rousses et enguirlandées des copeaux de l'usine. Parfois même ils récupéraient des bandes de fourrures ou de peaux quand ils allaient traîner du côté du quartier des tailleurs dont ils tapissaient avec de gros clous plats qu'ils enfonçaient à l'aide de pierres une guimbarde juchée sur des roues de landau.
Ils étaient attirés autant que moi dans ce crépuscule de ferraille sèche par les signaux du kanoun dansant comme des diables et l'odeur des beignets aux fleurs d'oranger sucrés de miel qui crevait la surface des vapeurs d'essence écœurantes. Oh attirés !… Par le fait Nur connaissait des histoires que leurs vieux auraient pu leur dire aussi bien… mais ils disaient rien… vu qu'ils en venaient tous d'un pays d'Indiens où on sait que les histoires elles sont là pour nous faire vivre et nous inventer du présent comme on a envie. C'étaient jamais des choses lourdes enfermées à l'intérieur des sacs du passé très passé qu'elle racontait la vieille Nur… Non jamais… Le passé elle n'aimait pas… elle arrêtait pas de me le répéter… ça n'sert à rien de remuer ces choses-là… Elle c'était au futur antérieur qu'elles se tramaient ses conteries sans réserves avec conserveries de vieilleries et coutumes qui font malaise de cages et serrures…
Sur le triangle d'herbes comme sur une île le typpie était un phare. Plein Ouest il clignait de l'œil en direction de nos esquifs
miteux. C'est à ce moment-là sans doute que je n'étais plus maintenu à l'écart par le rire des autres. Par la cérémonie des histoires Nura nous unissait au chant du Ghetto. Nous unissait… D'où
qu'on vienne emballés sans l'avoir demandé au creux de nos noms préfabriqués les Sioux bretons et leurs korrigans rusés… ceux du Larzac et des grands plateaux pierreux et leurs lou
veteux… les
Apaches café-crème et leurs djenoun… les Navajos blacks et leurs dieux arbres et fleuves de terre rouge… et tous les autres Indiens pour qui la terre sans le jardin dessus n'était plus qu'un
vague repère sur carte de géographie clouée au mur debout et pas sous les pieds y allaient afin de chercher la source des histoires. Lorsque la vieille Nur racontait elle nous unissait à la
grande mélopée de Blues Bunker qui pétillait comme un feu d'oranges sur une piste du bout du monde.
Ecoute… écoute…
Le premier qui a osé me demander si je pouvais écrire son nom tout seul… pour rien… son nom… son nom semblable à un palmier au milieu de la feuille… ça a été un de ceux que je croise chez l'épicier arabe justement. Et qui fait comme s'il me voyait pas. Mais peut-être que du côté des hommes de la nuit on n'se voit pas… On s'imagine…
Ce qui l'a attiré c'est sûrement la couleur du petit tapis où j'ai installé ma boutique. Rouge pareil à la gorge des oiseaux. Dessus j'ai posé l'écritoire avec l'encrier blanc et le porte-plume taché d'encre. Les rouleaux de papier dont le plus grand ne dépasse pas la taille de ma main attachés par un lien de cuir.
La vieille Nur m'avait expliqué que c'est comme ça qu'il fallait s'y prendre. Noter une histoire sur chaque rouleau. Et rassembler toutes les histoires à l'intérieur du gros cahier.
Moi au début je serrais entre mes doigts le totem d'argile en suppliant le pet
it dieu contenu à l'intérieur qu'ils ne viennent pas… Je n'voulais pas les connaître leurs
histoires… Pas plus que la mienne. Moins j'en savais sur moi-même mieux je dormais en boule dans le Blues Bunker et parfois parmi les autres animaux vautrés sur les cartons.
- Tu écris l'histoire de chacun sur un rouleau avec son nom et celui du bled d'où il vient jusqu'à ce qu'il s'arrête de parler… elle avait dit la vieille Nur. Comme ça la fois où il reviendra tu reprendras là où il s'était arrêté… tu comprends ?
Si je comprends… Voilà le rôle qu'elle veut me faire jouer…
- Mais Nura… s'ils ne savent pas leur nom… J'ai tenté de me décharger de mon privilège… C'était pour ça que la vieille rusée m'avait sorti du chenil. Elle aussi comme mon père… ils allaient pas me laisser tranquille… Jamais je ne pourrais être pareil aux autres alors ?
- Eh bien fils… tu dessineras une marque qui les désigne semblable à celle qui est sur le rouleau d'agate que tu portes autour de ton
cou…
A suivre...
…
nd que la voie soit libre.
nir, gigotant, éperdus,
dérisoires.
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