J'ai eu une petite idée il y a quelques jours et je suis sûre qu'elle va vous
plaire... Comme je tiens une correspondance acharnée avec des amis fidèles ( y en a très peu... ) et notamment Rania Aouadène ma copine écrivaine et poète kabyle que vous connaissez et que bien
des choses tristes qui se sont passées depuis le début de l'année et la révolte arabe... je pensais vous faire partager nos échanges de ce moment-là où on y croyait fort...
Rania est partie en Tunisie quelques temps après la révolution et elle m'a écrit de là-bas... enfin vous verrez... Voilà... il me semble que ça s'est passé il y a des années tant mon désenchantement est grand...
Alors cette marche ?
12 février 2011
Coucou Rania,
Hier soir c'était vraiment de la folie, j'ai regardé avec le direct live du Monde l'explosion de joie sur la place Tahrir au Caire et c'était impossible de ne pas être dans l'émotion et la frénésie avec eux, même si on sait très bien tout ce qui se dissimule et se magouille derrière ce que le peuple égyptien a voulu avec toute sa force et sa générosité, et surtout avec sa jeunesse qui est capable de donner sa vie pour son idéal... La fête ils l'ont gagnée avec leur peau et c'est pas rien de la risquer sa peau alors on peut être fiers car ce sont tous les peuples du monde exploités et asservis qui relèvent la tête aujourd'hui et le bonheur c'est que ce signal nous soit venu du Monde Arabe !
Maintenant bien sûr rien n'est joué dans cette partie de dés engagée contre-avec l'armée car tu sais comme moi qu'il n'y a rien de plus nuisible et de plus déterminé à se fritter avec tout ce qui n'est pas minablement conforme au pouvoir dominant : le leur, que les militaires... Et pour les subir depuis 60 piges en Algérie les militaires, tu sais aussi de quoi ils sont capables et par qui ils sont déplacés sur l'échiquier du monde du fric et des vieillards séniles qui jouent à la mort avec leurs peuples...
Ouais ma Rania, on a beau être dans l'écriture jusqu'au cou nous autres, ça ne nous empêche pas d'être lucides, hein ? Y a qu'à regarder Camus par exemple dans ses écrits libertaires de 1948 à 1960 que Lou marin a rassemblés et publiés, combien il revient sans cesse sur le rôle des créateurs et surtout des écrivains en face de l'histoire qui se fait avec du sang et avec le chaos qui broie et aussi souvent avec le désenchantement.
Y a une phrase de lui que j'aime et qui me va bien je crois, je l'ai copiée pour ne pas l'oublier sur mon gros cahier de notes :
“ Les écrivains ont toujours été du côté de la vie, contre la mort. Où serait la noblesse de ce dérisoire métier s'il n'était fait justement pour plaider inlassablement la cause des êtres
et
du bonheur ? ” Bon, nous deux c'est clair qu'on est du côté de la vie et du
bonheur même si on a la grosse colère des fois...
Et au fait d'écrivains, j'ai lu sur le reportage du Monde concernant l'Algérie qui ne donne presque pas d'infos d'ailleurs, que Mohammed Kacimi que je connais bien et qui avait disparu dans le silence depuis les années de braise de l'Algérie était à la manif à Paris et qu'il a pris la parole pour parler de... l'Egypte enfin ce que j'ai cru du moins... mais peut‑être qu’il s’agit de son homonyme qui est écrivain et peintre marocain ?
M'étonneront toujours les écrivains algériens par rapport au pouvoir et à leur pays... Bon, ma Rania j'ai cherché en vain des infos pas trop pipeau sur les manifs d'aujourd'hui à Alger et à Oran, et aussi à Tizi Ouzou car je sais qu'il y en avait de prévues, et ouallou rien ou deux trois mots bidons comme on a l'habitude... Pas plus concernant Marseille Toulouse Bordeaux et le reste ici non plus… je me doute qu'on nous planque quelque chose ! Alors si tu veux me raconter ta marche ça me ferait bien plaisir d'avoir des infos en direct presque et du vécu vivant vu que l'Algérie c'est quand même notre utopie à nous autres hein ?
Alors qu'est-ce qu'ils attendent les peuples d'Algérie pour les virer ces bouffons sinistres et qui ont aussi les paluches bien sales que je crois... Z'ont pas que le sang de Jean Sénac sur les mains et aussi celui de ton père mais chaque personne qu'ils ont tuée doit rester dans la mémoire des peuples pour qu'on les empêche de nuire à nouveau...
Tout ça m'inspire drôlement en tout cas et je n'arrête pas de gribouiller des textes que je balance sur notre blog parce qu'être solidaire en ce moment c'est évident ! J'ai commencé à rassembler des bouts de notre correspondance et ces échanges avec toi me plaisent de plus en plus ma Rania, y a si peu de personnes à qui je peux causer de cette passion arabe que j'ai, comme le dit si bien Leïla : l'Orient ma rêverie c'est tout ce que j'ai eu... Allez vas-y écris ! Bisous plus rebelles et plus poétiques que jamais de Dom et de p'tit Louis
Manif
dim. 13/02/2011 16:35
Ma Domi ! je suis rentrée à la maison épuisée mais en forme. Je n'étais pas comme de nombreuses fois, face à ce pouvoir militaire complètement désenchantée par le flop de la manif à Alger. Même s'ils ont déployé 30000 policiers, qu'importe les algériens ont compris que nous pouvions changer les choses et qu'il n'y a aucune force qui ne puisse gagner face au peuple quand il décide de s'unir.
Nous avons défilé à Marseille en sachant les arrestations arbitraires et les violences commises à l'égard des manifestants.
L'important est de se dire que nous ne continuerons pas indéfiniment à accepter les injustices et la corruption liées à ce régime. Nous ne dirons pas assez les horreurs liées à ce régime qui a
décidé un jour qu'il était le seul maître à bord au lendemain d'une indépendance gagnée dans le sang.
Qu'importe si madame la France continue de parler de la guerre comme si elle n'avait pas fait autant de morts et détruit autant de familles quels que soient les bords. Nous arrêterons de penser que les bons fellaghas n'ont fait que défendre la Liberté alors qu'ils s'entretuaient entre eux pour des histoires de nanas, de détournement de fric et de gestion de bordels dans lesquels il faisaient la révolution.
Tu vois j'ai donné hier un interview dans la Provence et encore une fois, j'ai aimé “ fille d'un opposant assassiné ”, comme la marque indélébile de la présence de mon père dans tous mes combats. Les salauds se sont appropriés la lutte de mon père et de ses amis, alors je n'aurais de cesse de leur servir jusqu'à ce que l'histoire franco-algérienne reconnaisse les torts commis au MNA, le traînant dans la boue, sans oublier le PC qui lui aussi a sa part de responsabilités dans le dénigrement du MNA.
Je suis choquée de voir les partis ne pas se prononcer sur la situation dans le monde arabo‑berbère. L'histoire recommence comme lorsque les cocos attendaient la révolution internationale avant de libérer les colonisés, les Indigènes. Si nos pères avaient attendu nous serions encore des sous-peuples, des sans “ âmes ” comme les Indiens et les Nègres l'ont été pour les peuples qui les ont soumis à leurs indignes lois de la colonisation.
Et oui ma belle, que de prétention de la part des politiciens, des philosophes, des journalistes et avec comme mot d'ordre se taire et brandir la menace des islamistes, des intégristes… J'ai bien aimé ta phrase de Camus et je n'ose penser à ceux des intellos algériens qui refusent de reconnaître Camus comme Algérien et qui considèrent qu'il aurait du être du côté de l'Indigène.
Moi je ne sais pas, je me dis que la question est de savoir comment analyser le travail sur Misère de la Kabylie quant on sait qu'il n'a cessé de dénoncer la situation chaotique des populations et que personne n'a voulu l'écouter. Je préfère garder de Camus une oeuvre passionnante, engagée faite d'un humanisme sans limites et je jette à la poubelle les polémiques qui ne servent que ceux qui aujourd'hui sont assez lâches pour exhumer la dépouille de Camus et la donner aux chiens pour qu'ils en délectent.
Tu sais que je pars en Tunisie samedi et ne te pose pas de questions… De plus je vais peut‑être rencontrer une professeure de
fac qui est passionnée de Camus et en est spécialiste. Bla bla bla je n'aime pas les spécialistes de... mais j'aime sa vision des choses et nous avons parlé de l'attitude des intellos algériens
vis à vis de Camus.
Je pars car j'ai besoin d'oublier mon séjour algérien qui s'est pas très bien terminé avec mon impossibilité de ne pas éponger
les horreurs de ce pays, chaque fois que j'y séjourne.
Mais j'ai surtout envie de voir, de sentir le changement même si je sais que rien est acquis et que les réactionnaires
sont là tout près pour empêcher le changement.
Bon ma belle, je te laisse sur cette chanson que nous avons tous chantée lors des manifs pendant les années de manifestations à la fac et au lycée ! Venceremos porque nadie detiene a un pueblo unido de ardorosa unidad ! Bises à tous deux ! Rania
Un bon voyage !
16 février 2011 18:59
Coucou Rania,
Et merci pour ton long courrier qui me raconte tant de choses c’est vrai qu’en ce moment ça bouge tellement qu’on a envie de
parler sans arrêt et d’échanger parce que c’est un peu nos utopies qui se réalisent enfin ces peuples qui se lèvent… Tu sais moi en dépit de mes opinions de vieille anar qui ne risquent pas
de changer, je suis très peu dans les combats d’idées vu qu’en règle général ça me saoule et que les idées ça n’est pas mon truc…
Ce que j’aime justement chez les écrivains comme Camus et encore plus chez mon cher Jean Pélégri et bien sûr chez Sénac c’est la part de l’émotion et la poésie qui n’empêchent rien à la conviction h um aniste de Camus et à la formidable passion populaire de Jean Sénac et c’est bien pour ça qu’ils l’ont, lui aussi, assassiné en cette fin août 1973…
Ce que tu dis pour Camus, forcément que je suis d’accord et malgré mes va‑et‑vient le concernant car c’est le premier auteur que j’ai lu quand j’avais seize piges, un gribouilleur qui compte je veux dire, je n’avais jamais pu oublier la phrase que Rieux dit à Tarrou dans La Peste : “ Ce qui m’intéresse ce n’est pas d’être un héros c’est d’être un homme… ” Bon à l’époque moi j’étais du genre je pose des bombes et je fais tout sauter si ça peut faire que ce monde pourri dégage ( ouais ce blaze c’est le mien ils me l’ont piqué ! ) alors là j’ai passé des heures à retourner l’affaire dans tous les sens, tu imagines…
Mais c’est quand j’ai pu causer de Camus avec Jean Pélégri qui avait été reçu par lui comme lecteur chez Gallimard pour son premier bouquin L’embarquement du lundi et ils s’écrivaient mais ils n’avaient pas discuté ensemble jusqu’à ce qu’ils se rencontrent à Paris une nuit dans un café à Saint‑Germain en 1960 juste un peu avant qu’il meure comme on sait…
Jean me racontait souvent cette discussion dans un bistrot parisien qui n’a rien à voir avec ceux d’Alger comme il disait et
j’avais noté pour mon bouquin de dialogue avec lui deux trois phrases du genre : “ Qu’il semblait loin le bonheur marin de Tipasa… Moi j’essayais d’accorder l’image de l’homme
qui me parlait avec celle que je m’étais faite de lui à travers ses livres, j’essayais d’accommoder… ”
Il ne savait pas qu’ils ne se reverraient jamais mais Jean était fasciné par l’intervention de Camus en février 1956 quand il a pris part à la réunion sur la trêve civile au Cercle du Progrès de Ferhat Abbas sur cette Place du Gouvernement qu’il aimait tant où Camus avait tenté de convaincre à la fois les Pieds‑noirs et les Algériens qu’on n’appelait pas comme ça à l’époque faut pas oublier, de cesser les affrontements pour trouver un moyen de sortir de cette guerre ensemble… Et tiens, y a un témoignage de ce moment écrit par Roblès qui était avec Camus dans la petite Revue Celfan, je trouve ça vraiment incroyable :
“ Je suis assis à la gauche de Camus, côté fenêtre. Je vois une partie de la foule qu’agitent des remous. Mêlés aux Européens je distingue de nombreux musulmans et l’idée me vient que si quelque fou lance une grenade dans cette masse tout peut finir en carnage. Camus aussi a jeté un coup d’œil et la même angoisse a dû lui venir. A cause de l’épaisse chaleur il a le front trempé de sueur et l’essuie parfois d’un geste prompt. Le tumulte continue : menaces, Marseillaise. Des milliers de visages sont levés vers nous dans ce crépuscule que créent les lampadaires ( … )
De nouveau : “ Camus à mort ! Mendès au poteau ! ” Dans la salle des regards se tournent vers moi. Certains auditeurs croient entendre mon nom. Camus lit toujours. Les manifestants ne sont pas si loin de la grille car leurs vociférations nous parviennent aussi par le puits sonore de l’escalier. Quand Camus a terminé, très applaudi, je lis la motion proposée, demande qu’on signe les listes, déclare le débat ouvert. Camus s’essuie le visage, me souffle : “ Dépêche‑toi, écourte, si tu peux. ” Si cette soirée devait faire une seule victime, pour un homme comme Camus ce serait une tragédie personnelle, capable de le détruire. ”
Voilà ma Rania, j’aime ce récit de Roblès parce qu’il nous envoie de cet homme qui a été si souvent décrit comme quelqu’un de froid qui a pris de la distance avec l’Algérie, la vraie image pleine de passion et la force de ses engagements qu’il n’a pas reniés, jamais, pas plus que ceux pour soutenir les Républicains espagnols et les anars de Barcelone et d’ailleurs jusqu’à la fin il a refusé l’oubli et les patouillages de tous les politicards et mafieux des grosse usines qui bricolaient avec Franco la muerte sans hésitations !
Tu as raison de ne pas répondre à tous ces donneurs de leçons de morale et autres de toutes façons les pourvoyeurs de vérités ce sont les pires, sont pas proches de la vie des peuples ces gaziers‑là vu que nous on sait bien que le passé comme disait Jean avec un clin d’œil n’est jamais simple ! C’est qui au fait ce prof qui connaît bien l’œuvre de Camus ?
Moi je dois te dire que concernant l’Algérie et la période de la guerre et puis les combats internes entre le FLN et le MNA, et
tout ce qui a comme toujours quand y a du pouvoir a la clef, sali cette lutte juste et généreuse, je suis sans avis car trop d’avis divers, trop de données ( j’ai beaucoup écouté les Algériens
sur le sujet et pas un qui soit d’accord ou qui ait un avis un peu distancié… ) et plus je lis et plus j’ouis moins j’y trouve de la clarté dans l’affaire… C’est le côté obscur de la force
si tu vois c’que j’veux dire pour mézigue ! Encore en ce moment pour écrire un article qu’on m’a commandé sur Frantz Fanon que je ne connais pas en détail mais un peu pas mal par la
psychiatre Alice Cherki qui était u
ne de ses collègues à Alger, et par ses bouquins bien sûr, ce que je
lis dans ses articles de 57 sur les rapports de force me laisse ahurie car il affirme des choses… bon enfin, on recausera de ça à ton retour, c’est trop le pataquès…
A suivre...


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