Mardi 24 avril 2007
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Epinay-Paris-Epinay
Dimanche 22 avril Lundi 23 avril 2007
Solitairement nôtre…
Dimanche après-midi à Epinay il fait trop beau… rien envie de faire de précis et surtout pas d’aller se balader à Paris comme on aime Louis et moi et comme on l’a fait hier au milieu d’une surexcitation et d’un énervement pas croyable des gens… Jamais ressenti une tension comme ça un début de week-end parisien mais faut dire que celui-là n’va pas être triste ! Dehors c’est dur coupant brutal… voitures de flics partout dans les rues de la grande ville et une circulation d’enfer… Les parisiens qui n’peuvent pas partir comme d’hab le samedi ou qui reviennent obligés avant l’heure fatidique du dimanche soir par ce temps de désert du Ténéré avec ciel bleu extra sont en pétard et ça se sent à même la peau…
Donc pas envie de bouger de notre bled d’Epinay… notre « sweet banlieue pourrie » mais quand même prendre l’air fait si bon ! … Et pour prendre l’air par ici nous autres on a à proximité un truc pas trop ringard… C’est le Lac d’Enghein vu qu’notre cité elle est juchée à la limite du 9-5 et qu’ce coin bien rupin qui est pas prévu pour eux les gamins et les autres l’ont adopté depuis toujours… Le lac il s’étale joli au bas du Casino des riches mais lui il est à tout l’monde comme la nature qui appartient pas… enfin normalement elle appartient qu’aux p’tits piafs au ciel et à la terre la nature et donc aux humains elle appartient pas ça non ! Donc sur les pelouses étroites qui sont pas faites pour ça les gens s’installent dimanche en attendant…
Louis et moi on se vautre comme les autres à l’ombre à la fraîche dans les bonnes odeurs d’un buisson fleuri et un peu plus bas que nous y a un jeune d’origine sans doute maghrébine qui nous trouve sans doute pas trop nuls et qui se met vite fait à nous raconter sa vie gentil et pas ennuyeux du tout au contraire… Il en profite pour gueuler à tout l’monde pour qui il faut pas voter… pas besoin d’préciser tout l’monde sait qui c’est dans l’coin… De toute façon à Enghein tu peux dire c’que tu veux ça n’compte pas… et à Epinay non plus mais dans l’autre sens vu que tous on est d’avis que la vie serait si belle si on pouvait tranquilles avoir un lac comme ça au milieu d’notre cité avec de l’herbe à vaches autour et des pâquerettes dedans pour faire la sieste ! On n’demande pas grand-chose en ce dimanche de printemps et ceux d’lété non plus d’ailleurs… de l’eau fraîche… du soleil qui nous coule dessus à fond… de l’herbe qui sent bon et puis voilà c’est le grand bonheur que pas un n’pourrait nous râfler !
Ce jeune comme tous ceux que j’ai le plaisir de rencontrer dans la cité depuis trois ans que j’y suis drôlement souvent n’est pas du tout agressif même si un peu paumé largué mais nous autres à 20 piges on n’l’était pas sans doute ?… Sans compter que c’était les sixties et qu’c’était autrement sympath qu’aujourd’hui pour être jeune, ça ouais alors !
Lundi matin dans les transports en commun qui me rapportent direction la grande ville où j’ai moyen envie de retourner aujourd’hui… 11 heures 30 à peu près…
D’abord le bus le 154 le nôtre… notre bétaillère des banlieues que vous connaissez bien maintenant, notre autobus des brousses… Il est quasi vide contrairement à d’habitude et même les gamins qui vont au collège et qui descendent d’habitude aux Béatus y sont pas… C’est pas l’heure… ils sont déjà rentrés manger pas encore sortis ou quoi ?… Bon… comme je fais toujours mais encore plus ce matin après ce que j’ai vu de la carte bleue et rose de ce paysage et qui m’affole… je regarde autour de moi et je prends l’air de ma banlieue qui est silence et visage fermé buté de ses jours de grogne et ça je sais que je n’y pourrai rien… Et comme je comprends…
Au fond du bus où j’aime bien m’asseoir y a deux jeunes garçons blacks chacun dans son coin qui n’se parlent pas et qui ont l’air ailleurs déphasés cassés comme moi mais pour eux c’est sans doute plus grave… Moi et mes 50 berges on en a vu d’autres et des pas tendres dans cette affaire de lendemain d’un grand espoir auquel malgré tout ce que tu sais ou que tu crois savoir tu as encore cru et tu te dis mais heureusement car si on n’croyait plus à rien là on serait vraiment foutus pour de vrai ! La vie la douce la bonne la copine c’est de croire à la poésie à la révolte fraternelle et aux rêves pas vrai ?
Je m’assois dans mon coin à gauche et je jette un coup d’œil au jeune garçon qui a un sweet à capuche trop sympath mais le regard vide comme le mien sans doute au réveil ce matin vu que j’ai presque pas dormi et écouté les jeunes dehors en bas qui discutaient… j’aurais bien aimé être avec eux… Il n’a pas encore l’âge de voter et sans doute il rentre chez lui après le collège mais il doit en avoir plein la tête de ce qu’ont pas arrêté de raconter les « grands » hier tard dans la nuit… Ils ont été voter nombreux et par petits groupes ensemble dans la cité et dans toute la banlieue du 9-3 et aussi les autres pour sûr… Ils ont fait confiance à ceux qui ne le leur font pas depuis des années et qui les jugent et qui les regardent du haut d’un certain jugement moral… le même qu’il portaient sur nous il y a trente ans… mais eux ils ont fait confiance quand même… pas nous… je les trouve formidables et ils n’ont pas dormi de la nuit… moi non plus…
En face de moi presque l’autre garçon a le regard léger ou presque un sourire qui se forme par moment sur ses lèvres… c’est un « grand » lui et comme ceux de la cité que j’ai croisé hier dimanche matin en revenant des courses il sait que quelque chose s’est passé pour eux et que même si le résultat c’est pas ça ils ont été au bout de leur espoir dans les autres et en eux-mêmes… Ils ont dit avec les moyens dont on leur rebat ( ou rabat ? ) les oreilles depuis des mois qu’ils voulaient pas d’un monde de vieux peureux hargneux haineux envieux et pas avec des cailloux… ils l’ont dit cette fois avec des mots et là même si les cailloux c’est beau les mots maintenant ils sont à eux aussi comme ceux du rapp… du slam… ils les ont balancés à la face d’un destin crasseux les mots… leurs mots…
Son regard et le mien se croisent… se disent des choses malgré un monde qui nous sépare et que je sais bien mais dont j’ai appris à rigoler car franchement moi je m’en fous… Aujourd’hui… ce matin… malgré tout… malgré ma hantise de nos jours demain bradés à l’insensé et à la bêtise crasse par d’autres… malgré mes 50 berges je me sens sacrément proche de lui de vous de nous qui avez mis tout l’espoir et la passion de vos 20 berges dans un acte auquel vous avez comme moi… comme tant d’autres libertaires aussi tellement de mal à vous reconnaître… Son regard… le mien…
Dimanche… nuit…
Je ne dors pas… couchée contre Louis qui dort car demain c’est lever à 5heures 30 et ouais… j’écoute les bruits de la nuit dans la cité en bas… les bruits de la nuit dans la cité ne me font pas peur…
Je ne dors pas… les jeunes en bas sont réunis comme toujours quand il fait beau et doux sur l’espace de la palabre en rond autour de la cabine téléphonique… cet endroit-là on l’a fait exprès pour ça ma parole !… Je les entends par moments leurs mots pas aussi joyeux et insouciants que d’habitude… Aujourd’hui pas de merguez party pour se faire quelques sous non… aujourd’hui c’était pas un jour ordinaire… et ce soir ils ont attendu avec une impatience terrible et sans fausses illusions ce qui allait sortir de ça… et voilà…
Nous aussi on a attendu Louis et moi… pareil et avec tant d’espoir quand même… Quand c’est la fête dans la cité y a des coups de klaxons formidables et des casseroles qu’on tape comme des tams-tams… là on a su tout de suite car y avait rien… Dans la soirée avant quelqu’un a crié « on va gagner ! »… Après ils sont sortis prendre l’air en donnant un coup de pied par ci par là dans une boîte de coca abandonnée…
Je ne dors pas… Il fait bon et la nuit de printemps est du bleu que j’aime dans nos banlieues… je me lève tout doux pour ne pas réveiller Louis et je regarde la nuit dehors les lumières des blocks sont toutes allumées pourtant demain on se lève tôt ici… et ouais… En bas ça cause mais je n’entends pas tout… un mot ou deux… le reste j’imagine…
- Tu crois qu’c’est râpé…
- Non !… on va gagner… on va gagner j’te dis !…
… Au fond ils savent… comme nous… au fond là dans la nuit de la cité on est ensemble… plus séparés du tout… ensemble par ce qu’on est seuls à savoir… ici au creux de cette nuit bleue de la banlieue… qu’on a retrouvé notre dignité… seuls… seuls parmi tant d’autres qui ne sont pas forcément loin et pas forcément différents… Mais qui n’ont jamais partagé une certaine forme d’humiliation… voilà… Solitairement nôtre…
Lundi matin dans le métro ligne 13…
Je regarde les gens qui sur cette ligne métisse ont l’habitude de se croiser et presque toujours une allure amicale même si un peu grognon… y’a si peu de métros sur cette ligne on attend on attend… et on s’entasse on s’entasse…
Ils ont le visage fermé que je connais et contre ça rien à faire… Plusieurs lisent Le Parisien pour être sûrs sans doute… la plupart sont pas là… ailleurs loin… moi aussi…
Sur une page s’étale la carte du paysage en bleu et rouge en bleu surtout une coulée de bleu sur toute la banlieue qu’on n’y croit pas et puis soudain au milieu du bleu un p’tit point rouge minuscule comme un mégot de clope après une nuit d’usine… un p’tit point rouge comme une goutte de sang frais au printemps… un p’tit point rouge au beau milieu d’la banlieue rouge où les mains ouvrières ont monté leurs bicoques y’a un bout d’temps déjà…
Un p’tit point rouge superbe comme un gros soleil renaissant sur notre jeunesse de banlieue… Solitairement nôtre…
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