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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Mercredi 20 mai 2009

  Je voulais vous dire que j'ai de la peine... 
      Aujourd'hui ça a sans doute été la première journée de printemps de cette drôle d'année toute mouillée avec la douceur de l'air qu'on aime et les frissons léger dans les grands arbres et pourtant c'était une journée un peu triste... une journée qu'on a pas envie de vivre...
      Ceux qui connaissent bien notre blog des Cahiers savent quelle est l'amitié profonde qui me liait à Jean Pélégri écrivain d'Algérie fascinant au tendre et puissant regard d'un bleu lavande pas croyable et à la bonté aussi énorme que ses colères face à l'injustice et à la poisseuse bêtise...
      Jean qui a été un être irremplaçable dans ma petite histoire et qui m'a donné à découvrir tout ce qu'il y a de beau dans l'échange entre un fils de colon algérien et le "petit peuple " d'Algérie qu'il aimait nous a quittés il y a presque six ans et je n'arrive pas à me dire que c'est vrai...
      Je n'arrive pas à me dire que je ne reverrai pas son sourire joyeux presque enfantin quand il m'ouvrait la porte de son repère dans une de ces habitations HLM rue Charles-le-Goffic où ses amis avaient l'habitude de venir passer des après-midis entières à parler de l'écriture et de l'Algérie... Là ceux qui sont parmi les fidèles de cette île près de la Porte d'Orléans depuis une vingtaine d'années... Abdallah Benanteur et Monique Boucher... Colette et Mohammed Dib... Mourad Bourboune... et tant et tant d'autres qui ont connu Jean bien avant moi et partagé son enthousiasme pour tout ce qu'il y a de passionnel dans notre histoire confuse entre l'Algérie et la France savaient qu'aussitôt franchi le seuil de l'appartement de Jean et de Juliette on était reçus avec la grandeur simple de l'amitié... de la générosité et du plaisir d'être ensemble.
      Car si Jean était un homme de sensibilité de créativité et d'impulsions à la fois légères et parfois aussi plus contrastées " comme les vrais Algériens " ainsi qu'il disait volontiers... Juliette sa femme c'était un personnage qui avait dans la différence et le côté bien ancré dans la réalité quotidienne l'âme des femmes du Sud présentes, solides et pleines d'une intensité de vie qui rép ondait à celle de Jean génialement...
      Oui... celles et ceux qui aimaient cet espace bien à part à l'intérieur d'un monde sans grandes passions, sans énervements et sans folies savaient goûter la présence efficace et toujours spontanée de Juliette qui cachait un peu sa personnalité explosive de femme battante et combattante derrière celle plus massive de Jean qui avait pour elle une admiration silencieuse et tendre... Juliette nous recevait avec des gâteaux... du thé et du café... le tout apporté sur un plateau organisé à l'ancienne avec délicatesse et élégance et puis elle se retirait comme elle était venue discrète et bougonnant qu'elle ces histoires d'écriture ça ne la regardait pas...

      Juliette c'était d'une certaine façon l'âme de ce lieu où la vie de Jean et la sienne rayonnaient et se complétaient si bien et on ne pouvait pas être auprès de Jean sans que juliette soit là aussi à sa façon... 
      Leurs querelles qui prenaient figure de petites scènes drôles et de jeux devant les amis quand il s'agissait de l'argent que Jean ne savait pas gérer et qu'il sortait parfois sans son portefeuille ou qu'il ne faisait jamais les comptes ce qui vous vous en doutez lui paraissait complêtement farfelu... ou de toutes les choses de la réalité quotidienne que Juliette avait pris en main depuis longtemps... fallait bien... étaient dans les habitudes dont on ne se serait pas passées pour rien au monde...
     Mais c'est Juliette qui a tapé à la machine la plupart des manuscrits que Jean écrivait à la main sur des tas de feuillets éparpillés et qu'il fallait ensuite mettre au propre car pas d'ordinateur à l'époque... Le livre sublime du Maboul  c'est elle qui se l'est " farci " avec ses centaines de pages comme elle disait ! Et moi qui ai lu l'écriture de Jean dans ses cahiers de brouillon ou plutôt qui l'ai déchiffrée je peux vous dire que ça n'était pas de la tarte... 
      Pour nous tous dans l'île d'Algérie de la Porte d'Orléans il y avait Jean et Juliette et ceux qui connaissaient leur histoire commune savent qu'ils étaient comme ces couples qu'on ne sépare pas car ils ont une complicité vraie qui traverse les années comme un grand oiseau migrateur fier et heureux du voyage toujours à venir...
      Aujourd'hui j'avais de la peine... une vraie peine profonde et brute comme une pierre de l'oued car Juliette nous a fait le mauvais coup de nou s planter là par cette belle journée de printemps et on s'est retrouvés avec Abdallah Beanateur Monique Boucher Jacques Du Mont et Michel Pélégri le fils de Jean autour des roses des dahlias et des glaïeuls du poème de Jean pour lui dire une dernière fois qu'on l'aimait vraiment bien... Ouais... Le cimetière du Père Lachaise était très beau avec ses grands arbres maîtres de la forêt et ses piafs malicieux et ses greffiers et sa vie qui va qui vient... 
      Aujourd'hui je voulais vous dire que j'avais de la peine...  
 
 
    A suivre...

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Jeudi 14 mai 2009

Malika Mokeddem Un lit comme un livre debout Fin


      “ Quel que soit l’état de la paillasse, je m’assieds au bord, découvre le corps, l’examine, le palpe, tiens la main du patient pour lui parler, le rassurer. Lorsque je m’en vais et malgré le poignant de la situation, j’éprouve une grande sérénité. Au fur et à mesure, je suis parvenue à cette singulière déduction : ce sont eux qui me soignent tous les jours. ”

      Grâce à ces femmes, à ces hommes en errance “ génération zéro, ils rasent les murs comme des fantômes… ”, voir son propre exil comme un don de la lucidité qui est la lampe à huile de tout créateur. Petite flamme veilleuse du “ je ” à conquérir chaque jour dans l’altérité avec soi‑même.
      Comme les deux lèvres d’une blessure ancienne les deux rives de l’être se referment et s’ouvrent à nouveau. L’unité demeure multiple et l’autre l’affirme et le rappelle au sien de ce duo qui n’a de sens que par le fil de nos regards qui nous relie. L’écriture est le funambule qui se balade sur ce fil. Elle va et vient de moi à moi, de moi à toi, de toi à moi et pour finir me revient à l’instant où j’achève la lecture du livre. Alors commence l’attente d’une autre rencontre, c’est un amour, une passion irraisonnée qui emporte avec elle tous mes sens dans un tourbillon de joie inassouvie. Dans la création “ je ” est double, au moins. 
       “ Maintenant, de quelque côté que je sois, je nomme immédiatement l’autre. Maintenant j’ai deux bords. Il n’y a pas que ma langue et mon écriture qui soient traversières. Je le suis tout entière. Je suis entière par ce duo en moi. ” J’imagine que ces mots Rimbaud a pu les prononcer à Harar ou à Aden et c’est pour ce voyage-là qu’il avait un jour adolescent pris le chemin qui l’éloignait de la mère.
      Pour Malika Mokeddem le retour vers l’origine a été possible “ Ça c’est mon désert. C’est moi. ”. Le voyage à Kenadsa pour revoir son père au seuil de la mort lui offre un soi réuni avec le passé et avec l’héritage où la grand-mère comme un phare du désert, la diseuse d’histoires et la porteuse d’eaux douces alimentant et apaisant la soif d’écriture demeure l’initiatrice et la messagère.
      Contrairement à Rimbaud pour qui l’ultime retour à Roche n’a précédé aucune renaissance ni reconnaissance de la part de la Mother, la demande du père “ Apporte-moi un manteau léger… ”  porte en elle la poésie et la promesse d’autres paroles tracées au creux du lit désormais défait des angoisses, des hontes et des terribles renoncements.

      Un lit comme un livre ouvert sur un soleil renaissant. Car tout être qui écrit a entendu ce qui n’a pas été prononcé dans la phrase du père : “ Apporte-moi un manteau de mots légers ”.

 

      “ Je finis par éteindre, me laisse aller contre les oreillers, m’y cale d’abord captivée par la vision du jardin sous la pleine lune. Je n’ai pas fermé les persiennes pour en savourer le spectacle. Les lueurs lactées éclairent la chambre, le lit. Un amandier en fleur juste en face de la baie vitrée semble avoir pillé et cristallisé des gerbes de lumière jetant dans l’ombre le palmier voisin. Son panache forme une nébuleuse éclatante, fourmillant d’incrustations opalines et lilas sur des branches cobalt. Les palmes d’à côté ont l’air de grandes mains suppliciées qui se tendent vers cette splendeur auréolée. ”


La Transe des insoumis
 
 
        

 

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Lundi 4 mai 2009

Un lit comme un livre debout suite...

       “ J’ignore aux dépens de qui se joue la facétie qui a métamorphosé mon père en gardien d’un puits dans le désert, lui, le nomade des hauts plateaux, le berger, l’enfant de la soif qui a passé une partie de sa vie à chercher des aires de pâturages pour ses bêtes, à courir après des flaques éphémères, des mirages. ( … )

        Les récits nomades, leurs départs leurs arrivées, leur quête d’eau, le travail de la laine, les caravanes du sel, de cotonnades, du thé… Grand-mère n’en finit pas de me ressasser sa mémoire nomade. Mais elle, elle a connu ça avant de se retrouver rivée à la vie sédentaire. Moi, j’ai ouvert les yeux attachée comme une chèvre aux piliers rouillés d’une citerne. “

 

          L’errance une des formes de l’exil c’est le choix de la séparation d’avec l’idéal des autres qui ont été les siens, la liberté brutale qui affranchit de tout les liens de l’origine sans reniement mais avec la conscience de son destin… C’est à sa source que boivent les êtres qui ont le courage des départs, les voyageurs insatiables… Le désir de celle qui va squatter “ la pièce des invités ” qui “ s’ouvre à deux pas du seuil de la cour ”après s’être glissée à l’intérieur du lit de la grand-mère nomade, le premier vrai lit à l’écart des autres, du côté de celle qui s’est approprié les mots, c’est d’abord celui de l’insouciance conquise avec l’intuition qu’en poésie il n’y a pas de prix à payer pour l’incroyable légèreté de la vie. Ainsi des jardins des Français à Béchar qui “ foisonnent de fleurs ”. “ Moi cette féerie-là je ne peux la contempler que par-dessus les murs. Mes parents disent qu’ils ont trop besoin pour s’occuper de l’inutile. ”

          L’errance au cœur des livres qui s’accumulent autour d’elle dans la pièce des invités pour celle à qui on veut de force apprendre à participer aux “ activités qui dévorent les jours ” c’est le premier voyage qui force le piège de la réalité “ A force de guetter, d’espérer la magie des fleurs, j’en ai découvert des confettis dans notre potager ” “ Je suis déjà une glaneuse d’inutile ”. Les livres sont l’essence de la révolte, le bouclier dressé face à la mère qui a entrepris de modeler sa fille selon sa propre image. Celle de qui provient l’interdit du plaisir et de la transgression des lois de la maison. Celle qui balaie la paresse et la jouissance du bien être. “ Entre ma fille et moi il y a toujours eu un livre.  Ne pas participer, ne pas entrer dans le jeu de la mère, c’est s’affranchir de la culpabilité héréditaire,  si tu ne fais pas comme moi, tu me renies, tu me tues ”, c’est inventer seule sa différence. Mais la différence dans laquelle il y a aussi errance demeure une imposture qui accroît le plaisir. “ Une vie en marge. L’idée m’obsède. ”

           Rien n’empêchera le départ, la course, l’envol, la fuite vers soi-même. Qu itter le territoire réel pour se rejoindre, se remettre bout à bout et s’organiser en être enfin réuni, relié aux autres par le fil ténu et pourtant si tenace de l’écriture. Reconquérir l’espace des rêves communs. De Kenadsa lieu de la naissance à Béchar, d’Oran à Paris et puis à Montpellier où une fois terminé sa médecine elle va choisir des pistes traversières qui mènent du côté des “ nomades du monde moderne ” les ouvriers immigrés qui habitent dans les cités toujours à l’extérieur du vrai monde et en parallèle après celui de la lecture le chemin de l’écriture. L’écriture qui devient le centre, un centre excentré, marginalisé, le lieu de l’effraction. “ Hier, j’avais mis un écriteau sur la porte de la salle d’attente. ( … ) ‑ Ah ! Elle est partie faire l’écrivain. Alors elle reviendra demain. ”


          “ Jour après jour j’examine les lits des immigrés, ces corps partis… ” Comment ne se retrouverait-elle pas proche de ceux qui ont quitté comme elle la terre d’origine, terre de leur pauvreté ? Immigrés qui croient avoir atteint un port où le regard les évite, les gomme, les retire des mots en dépit de tous les papiers à remplir… Des papiers d’emballage emballant des promesses de travail, de logement, de plaisirs, de richesse pourquoi pas. On les nomme “ immigrés ”, on ne les prénomme pas. Je me souviens de leur regard qui accrochait les nôtres. Enfant je courrais à l’aventure dans les ruelles des bidonvilles où ils croupissaient emplissant mon corps avide des odeurs de menthe et de cardamome, des chants et des paroles étrangères, et je m’accroupissais au milieu des autres pour écouter les conteuses qui semaient au creux de l’obscur de la banlieue les petits clous d’or des flammèches des lampes à huile. Leurs corps cassés, emmurés au fond d’un silence qui solidifiait les djellabas de sa pesanteur, échangeaient avec les nôtres d’enfants des cités la lumière inoubliable de la première rencontre avec ailleurs…

          “ J’ai souri en observant les traits intelligents, l’expression généreuse de cette femme et cet homme âgés, analphabètes. Eux, ils refusent la bêtise comme la panique, sans discours ni sentiment d’héroïsme. Je me sens forte d’eux, de leur estime. ” “ Ces corps partis ” n’ont jamais été accueillis nulle part. Ils ne s’y sont pas trompés, réfugiés à l’intérieur de leur dignité d’hommes et de femmes dans les dortoirs ou les réfectoires, ils n’attendent rien et leur corps se recroqueville lentement sur leur absence. Moi je sais ce qu’ils ont à nous donner et ceux qui les ont rencontrés, errant un soir dans la cité, ont reçu en plein cœur toute la nostalgie d’un monde déjà englouti. “ … ils me tendent quelques dattes, une théière, un plateau en offrande… ( … ) Leurs mots, l’expression de leur visage me bouleversent tant. C’est mon plus beau cadeau. ” Au centre de la fracture et de tout ce qui ne pourra jamais être dit s’insinue celle ou celui par qui la différence prend corps étranger, au large de soi, et mène par des chemins qu’il va falloir débroussailler de mots, à la ressemblance déshabillée de tous ses faux-semblants.
A suivre...

 

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Vendredi 10 avril 2009

Un lit comme un livre debout suite...

            Elle a à peine quatre ans et elle veut les mots… Elle les veut armures pour la protéger du lit qui sera même plus tard en situation amoureuse un navire faisant eau et l’emmenant vers l’ombre dont elle a peur et qui pourrait l’engloutir. “ Un corps ? N’importe lequel ? Non. ” A la place il y a ce désir des mots, cette ivresse du livre et cette petite phrase comme une supplique enfantine adressée à l’autre : ‑ Raconte-moi une histoire… Les mots des contes, scellés par la cadence et la musique de l’oralité et ceux des poèmes faits pour être dits et chantés aux rythmes des bendirs et des mandoles transmettent au corps la danse des songes cosmiques les plus fous… Mahmoud le poète, l’homme qui marche dans Le siècle des sauterelles, crée le lien évident entre les mots et la mouvance… le rythme de la musique des mots c’est celui du pas du voyageur.

          Mes lointains souvenirs des contes écoutés sont ceux de l’ailleurs tellement désiré et l’ailleurs me rejoint aussi tôt aussi vite dans la réalité… “ Les cieux constellés du désert sont uniques. Leur vision envoûte les yeux, les apaise, restitue au désert son pouvoir onirique. ”    
          Pour moi dans l’univers glauque de la banlieue pauvre des années 60 pas de désert mais des rêves de départ ça oui ! D’abord avec les voyages de Sindbad le marin ce sont mes cavales parmi les populations immigrées du bidonville d’Aubervilliers où l’Arabie travestit mes rêveries en une multitude de sons, d’odeurs, de musiques, de mots d’une langue inconnue. “ Je rêve des mers, des ruisseaux dans les prairies de mes lectures. Les mots ont des couleurs inconnues. ”
          Et puis mon premier départ sur ce réseau Nord à bord d’un autorail où mon grand‑père le conducteur de locomotives m’emmènera d’une gare à l’autre… Mon grand‑père c’est aussi celui qui va prendre les livres le soir dans son armoire tout en haut et qui raconte les histoires… Avec les récits de Tom Sayer et d’Huncleberry Finn la véritable aventure commence… mon Far West à moi c’est l’Afrique et mon Mississipi l’Algérie… celles toujours plus fascinantes des conteurs et des écrivains qui peuvent embrasser le monde d’un seul regard… “ Les pieds peuvent courir, toutes les turbines du monde vrombir, les yeux iront toujours plus loin. ” Il n’y a pas de hasard… 
          Non il n’y a pas de hasard… le lieu où on choisit sa maison raconte lui aussi les pérégrinations d’êtres partis avant nous qui sont arrivés là au bout du chemin parfois, étranges nomades nommant ce coin de terre qui devient de façon prédestiné le nôtre. Ainsi la ferme de la famille Pélégri appelée Haouch el Kateb : la ferme de l’écrivain… ainsi la maison de Malika Mokeddem “ Un chemin court au bord d’une falaise. Le Chemin des Aires Prolongé ” Un nom banal à la campagne mais pas tant que ça par l’incroyable facétie des mots “ Je dis : ‘ mon désert prolongé ’ ( … ) tu n’as pas eu à le réinventer. ”
          Au cœur de la maison qui enfante l’écriture aujourd’hui pas de métier à tisser “ c’est un lit vertical à n’en pas douter ” et plus de tisserande non plus, ces femmes des hauts plateaux qui savaient si bien marier entre elles les couleurs des laines pour confectionner les burnous, les tapis, les couvertures aux motifs noirs et rouges… mais le lit lui demeure comme une menace “ Casse ce foutu lit ! Tous les liens tous les cadres qui piègent. Toutes les bondieuseries de l’amour. ” Le lit c’est le lieu du sommeil impossible jeté sur le corps comme un filet sur un tourbillon d’oiseaux, l’espace de la capture où l’élan s’arrête, l’endroit où on se livre. Elle veut le livre debout, sentinelle… La page complice la nuit, de ses pas d’encre.
          Une autre échappée plus grandiose encore que celle de Mahmoud le poète qui entre enfance et adolescence va d’Alger à Oran, Tlemcen, Mostaganem et part ensuite étudier au Caire à El-Azhar, c’est celle à bord du voilier “ Vent de sable ”, où l’écriture s’installe alors dans le “ lit de la mer ” et que mes ancêtres malouins comme ceux de Céline n’auraient pas reniée bien sûr… La mouvance incessante inscrite dans mes gênes de ces vieux marins dont je connais toutes les chansons par cœur n’a pas fini de nourrir le songe que je fais d’aborder l’Algérie par la mer. Désir que je me garderai bien d’accomplir afin de le préserver promesse vagabonde d’où naît et renaît comme une source l’écriture… l’écriture désir-désert de toujours… “ Seule la poésie m’aide à décrocher, m’embarque, m’absorbe. ” Son corps déplié déployé seul au large de toutes les rives… son corps de femme une voile immense qui boit tous les vents du monde…
          “ Je suis un être du plaisir hors du lit aussi. Les privations, les interdits, la misère de l’enfance et de l’adolescence m’ont forgé un tempérament d’hédoniste. Une urgence, une aptitude à jouir de chaque instant. C’est ce culte du délice, même du plus petit, qui confère aux manques essentiels leur indicible acuité. ”

 

           Le lit, après avoir été le territoire de l’angoisse d’enfance est devenu l’espace de l’intime absolu.
          Lorsqu’il se défait et que la séparation du corps aimé impose l’évidence qu’il faut commencer à l’ouvrir, à l’écarteler, à le dire pour d’autres que celui qui connaissait le mystère des navigations à l’intérieur de l’émeraude brûlante du désir et des songes, c’est qu’il y a risque de naufrage et de déraison.
       “ J’en aurais crevé si je n’avais pas écrit. ”  Le temps de l’autre et des nuits enfin douces au creux de la chaleur d’un sommeil trouvé, blotti s’estompe léger brouillard, écho brouillé devant le temps de soi et de l’origine. Qui peut imaginer ce qu’on cède de soi lorsqu’on a embarqué dans le désir‑désert d’écrire et qu’on quitte l’errance nocturne pour le refuge et la présence ? “ Je pense à cet autre coût de l’écriture, à toutes ces implications insoupçonnées au moment où elle se produit, chevillant la solitude à la voix intime. ”

          La femme qui écrit se préserve de la folie. La folie des autres et l’aliénation à un amour qui voudrait la faire rompre avec son corps relié au désir du monde et au monde du désir par les mots. La femme qui écrit reconnaît son désir et celui de l’autre. Elle n’est plus indifférenciée. Elle n’est plus confondue par toutes les images posées sur elle, ces fétiches qui ne masquent qu’à peine les peurs qu’ils recouvrent… Tisser des mots sur une trame de vie déjà nouée, déjà prévue par d’autres. Les autres… la famille, la tribu, le clan, le clan des femmes d’abord qui dans le monde arabe est tellement tenu à la transmission de l’infériorité “ C’est le chœur antique des voix féminines qui me hante. Il édicte un tel sacrifice érigé en devoir absolu, théâtralisé. ”

          Comme les écheveaux de coule ur les glisser à leur insu entre les fils alignés rigides placés là, immuables rails d’une trajectoire obligée… “ Verts, rouges, blancs, indigo et fauves. ” Les mots, petits êtres autonomes défont le costume d’ombre étroite taillée par les donneurs de mort. “ Est-ce une habitude d’expatriée et d’insomniaque de se raconter des histoires ? Est-ce par peur de me perdre ? Pour endormir les menaces de l’inconnu ? Est-ce une façon d’exister envers et contre tout ? ”

          Cet inconnu moi la grande perchée sur le lit du haut dans notre sixième étage nuages à Aubervilliers je le devine alors que je n’ai pas encore découvert “ Le dormeur du val ” que Rimbaud effaré par la mort de ces êtres presqu’encore enfants que sont les petits soldats engagés si tôt trace sur la peau d’herbe de ses premiers voyages… Pour éviter que le sommeil m’approche botté des pattes silencieuses du fennec sans me lasser chaque soir je convoque les personnages des histoires qu’on me lit parfois et je leur parle… Des personnages il y en a tant déjà dans ma mémoire imaginaire et des voix qui content pour chasser l’épouvante de l’inconnu aussi. Celle du grand-père et de la grand-mère ouvrant les livres à la nuit et chassant d’un geste de la main les noctuelles autour de la lampe mais d’abord celles des femmes algériennes immigrées du bidonville et des cités qui disent les  Mille et Une Nuits. Je les vole au passage quand je traverse ce monde qui est à force un peu le mien… Le monde de l’errance…

 


A suivre...

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Jeudi 2 avril 2009

Voici un extrait de mon dernier livre D'Aden à Alger Petites chroniques vagabondes publié aux Ed. Marsa par mon amie Marie Virolle, qui raconte dans une suite de dialogues frénétiques le voyage d'écrivains algériens au coeur de leur territoire d'écriture...
J'y ai mêlé mon aventure avec les mots et ma cavale au gré de ceux de Rimbaud et de Jean Sénac : les deux poètes qui me fascinent depuis que je les ai découverts il y a un peu de temps de ça... Ici il s'agit d'un texte autour d'un livre de Malika Mokeddem... Les dessins sont de mon petit compagnon Louis Fleury...
Un lit comme un livre debout
Malika Mokeddem
La Transe des Insoumis

     
“ Une grande mezzanine au-dessus du salon me tient lieu de bureau. C’est là que j’écris. J’ai commencé à écrire là. L’Algérie. Bien sûr. Et l’Algérie pour moi c’est d’abord le désert. J’ai écrit le pays après des années de rupture. Dans l’endroit suspendu de l’écriture. ( … ) 
      Je pense toujours au vent de sable dans la tramontane. Surtout en cette saison, la sienne. Ce soir de début mars 1994, le vent, l’errance entre les lits, la solitude peut‑être me ramènent au désert.
       ( … ) Là‑bas, j’avais conquis de haute lutte le droit de dormir ou plutôt de veiller seule. Le droit à l’insomnie rivée aux livres, emportée par leurs ailleurs. Dans des couchages improvisés, menacés, nomades, l’insomnie, la solitude et la lecture avaient été mes premières libertés. ”

Ed. Grasset, 2003

La Transe des Insoumis

 

      “ L’insomnie commence pour moi avec les premiers souvenirs de l’enfance… ” dit Malika Mokeddem dans l’introduction à ce livre. Moi aussi… moi non plus… voilà les mots qui me viennent aussitôt en reposant le livre. Moi non plus je n’ai jamais pu dormir quand il le fallait normalement entre les draps aux heures convenues… convenables. “ Ça c’est comme dormir convenablement, je ne pourrai jamais. Le convenable ne me convient pas. ”  
      Enfant pourtant pour moi pas de “ natte en alfa ” ni de “ couverture commune en laine qui pèse la misère de la terre ” ni encore de “ piège des corps ”. Non… enfant chez moi nous ne sommes ni sept ni dix mais deux seulement qui occupons deux petits lits superposés. Pas de “ couche collective ”, de “ touffeur de la laine détrempée d’urine ”… C’est moi la grande qui ai la place favorite, celle du dessus. Dès cette époque-là le lit est le lieu du livre. Celui qui m’emporte alors que je déchiffre à peine les lettres mais on me lit les histoires… et qui m’emportera toujours vers des voyages que je ne ferai pas… que je ne ferai jamais. Tout vrai livre est celui où l’autre la lectrice, peut se glisser aussitôt à la place encore chaude comme à l’intérieur du lit entre les draps des pages un peu froissés…
      Là-haut dans les nuages à chaque fois qu’il faut s’allonger dans le noir entre murs et plafond j’attends. J’attends ma mort. Rien oh non ! rien ne me fera embarquer à bord du sommeil comme mon frère en dessous qui est le grand navigateur des eaux nocturnes. “ Je hais le sommeil. Je voudrais pouvoir ne jamais dormir. ”
      J’attends qu’on vienne me tirer de là, de cette prémonition du trépas avec des mots. Mon corps sans sensation précise, sans “ relents de pipi ” mais pris par “ une horrible suffocation ”, l’impression diffuse que je dois refuser ce qu’on m’impose et choisir, délimiter dès maintenant le territoire de ma vie, mon corps appelle dans un grand hurlement celle, celui qui va raconter… “ Mais toi, pourquoi tu ne dors pas ? ( … ) ‑ Je ne sais pas dormir. ‑ Tu ne dors pas parce que tu as soif. Et que tu ne sais pas où ta soif va prendre fin. ”   
      Des années plus tard quand avide de déserts où les météorites sont des livres noircis par la traversée du temps et à la recherche jamais achevée de cette ivresse d’aventures qu’allait quêter Rimbaud en partant pour Alexandrie puis pour Chypre, sillonnant tous les ports de la Mer Rouge, arrivant en Abyssinie, s’embarquant pour Aden au Yemen avant de revenir à Harar,  je découvrirai le livre de Malika Mokeddem Le siècle des sauterelles, le personnage de Mahmoud le poète errant sur les hauts plateaux entre le désert et le tell fera resurgir en moi cette première sensation des mots petites lampes allumées pour éloigner la mort.                                                                                      
      “ Je veux marcher comme écrire. Ecrire les pas des mots, les mots des pas, sur ces seuils hauts, les plateaux, socle du désert. ( … ) Mais alors que souvent la s eule approche du sommeil me griffe déjà de son glacial frisson, je veux pouvoir me moquer d’elle, la mort. ( … ) Et, infidèle, je veux m’endormir dans ses bras sur la couche de ma plus belle muse, Poésie. ” Le livre qui l’a écrit ? A qui appartiennent ces griffures noires auxquelles je dois de naître vraiment ? Peu importe en fait du moment que le corps des mots se glisse tout contre le mien et le sépare de la peur. La peur du silence de mort couché sur moi comme un linceul.
      “ Grand-mère est toujours en verve la nuit. Peut-être a‑t‑elle des angoisses elle aussi. Maintenant je le pense. Exilée de sa vie nomade à un âge tardif, elle n’a plus que les mots pour fuir l’immobilité sédentaire et retrouver ses départs et ses arrivées. Ses mots se mettent à danser dans le noir, à la cadence de ses pas jadis sur les pistes des steppes d’alfa sans limites. Elle raconte. Je vois. ”








A suivre...

     
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