Jeudi 2 septembre 2010
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19:49
Il y a longtemps j’avais un ami qui s’appelait Jean Pélégri et peu avant de nous quitter il m’a confié quelques
cahiers où il avait gribouillé des notes pendant qu’il était encore en Algérie avant la guerre d’Indépendance… Il y avait aussi des fragments d’écritures réunis au hasard et provenant de sa
période Corse ou de ses errances parisiennes…
En attendant de pouvoir faire un livre avec ces petites notes qui me fascinent tant elles montrent des pratiques
d’écriture poétique toujours originales et un savoir faire d’artisan des mots j’en parsème quelques extraits sur notre blog en ces temps de pseudo rentrée littéraire ça fait du bien ! Tous
ces brillants écriveurs auraient bien à apprendre de cet apprentissage…
Les parties de texte entre parenthèses sont reprises du brouillon écrit à la main qui accompagne le texte
dactylographié, et qui n’y figurent plus ou y figurent modifiées à la fin.
3-6-1949
4-6-1949
Agreg
Je me suis noyé ( comme un suicidé ) dans la dure blancheur des copies – la blancheur d’après le suicide. ( Cela
m’était comme une nage amère sous un ciel en rideau. ) Cela commença comme une nage amère sous un ciel sans rideau. Fallait-il donc peupler de mots cet espace trop lucide ?
La question était mal posée. J’apercevais au quatre coins une foule de problèmes inutiles et du sang saignait dans la marge.
Assez pour de l’un faire peut-être un poème, pas assez pour aux autres répondre. ( Les pensées qui circulent entre les lignes et les fleurs qui fleurissent sur les plages ne servent de rien
pour l’homme affamé, il appelle la soif semblable à la mer et des douceurs aux bras d’aube. ) Les pensées qui circulent entre les lignes m’ont rappelé les fleurs fleurissant sur les
plages : la trop grande soif de la mer qui les appelle les brûle. J’aurais voulu me faire songe ou nénuphar-algue, plutôt, flottant un jour de fête dans les couleurs mobiles de l’eau.
J’ai pensé : plages et maisons, plages et saisons, sans cœur à tout prendre – mais combien belles – ( voici ce que
j’ai fait. ) c’est vous qu’il fallait retrouver. Se coucher sur la feuille, en toucher le ( grain ) sable et se dire qu’il y a là une muette façon de périr. Ouvrir les yeux sur les
lignes et penser aux naseaux de la vague – (là où il n’y a rien ) là où il y a tout à comprendre et rien à dire, rien…
( Alors j’ai senti que je faisais un bond en moi-même, que l’ancre était relevée et que je commençais à fendre la mer comme
l’épée d’un navire. Douceur des jeux inutiles qui me revenait, nouement et dénouement des vagues, étonnement ébloui des membres… J’ai voulu sucer le sel ? ) Alors j’ai senti que je
faisais un bond en moi-même, avec je ne sais quel cœur pour tremplin. L’ancre était relevée et bientôt je commençais à fendre la mer comme l’épée d’un navire – suçant le sel des vagues, noué et
dénoué, délié, noyé… absent, enfin :
Le blanc tombeau des pages s’était refermé sur moi ; je résonnais comme le creux d’une grotte marine…
Toutes sortes de joies indigènes me cognèrent le cœur.
( Alors j’ai fermé le blanc tombeau des pages. Je suis sorti… J’ai marché le long de la Seine morte le long des quais
moisis. Sans âme pour comprendre. Où sont les jeux inutiles, les vagues nouées et déliées, les virgules perdues dans l’espace et le bonheur oublié ? J’ai vainement cherché le soleil à
l’ombre des ponts et dépouillé les escaliers comme les livres… Il n’y avait rien à faire ! Là encore il fallait dire. Se souvenir des mots anciens et parler comme une cathédrale.
N’être jamais absent de soi-même…
Ah ! quand reviendra le temps de l’été ?
Et cette amoureuse exaltation que la mer me donnait. )
J’ai posé des pas imprévus sur la sueur des pavés. Mes semelles n’étaient plus les miennes. Je caressais des songes à peine
entrevus, des herbes nues et des paupières. Et les jambes soyeuses des femmes englouties par la nuit me paraissaient comme les colonnes mobiles de la ville. Et le temps s’entassait entre les feux
du port, les navires dérivaient sans escorte entre les bras de la lune, les oiseaux blancs dormaient sur le long sommeil de la mer. Et je savais que tous les poissons avaient fermé leurs
paupières parmi le lent silence des bulles.
C’est ce soir-là que j’ai commencé : mes semelles n’étaient plus les miennes. Je jetais l’ancre en moi et j’entendais la
chaîne cogner contre les tôles. Je me suis dit : Un silence quelquefois suffit… Pour que le ciel se révulse ainsi que l’œil des morts… Mais, moi vivant, je les regarde. Alors, ce n’est
plus pareil :… Un corps tout raide qu’on jette à la nuit dans l’eau froide, pour moi ce n’est pas un mort. Il faudrait savoir ce qu’on voit avec l’orbite ouverte sur l’eau noire, sentir les
poissons tourner autour de cet te vitre. Je ne vois que des cheveux qui flottent, des mains qui s’éparpillent et plus tard un trou bleu qui se ferme.
Et puis je pense à autre chose.
Alors, ce n’est pas la peine de jouer l’exil. Les mains n’ont pas besoin d’être consolées. Il suffit qu’elles s’ouvrent le matin
et l’odeur au creux de la nuit, s’évanouira ; les fleurs sont là, à encercler le matin – on l’oublie toujours. Doigts et pétales s’ouvrent et se croisent comme deux mains jointes ;
doigts et pétales noués en bouquets.
Jusqu’au jour où il faudra tourner le dos à l’apparence.
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