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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Banlieues

Vendredi 10 mars 2006 5 10 /03 /2006 12:42

Gare du Nord… vous connaissez ?

      Hop ! Hop ! Encore un bond ou deux et ça y était sans même regarder autour d’elle vu que c’était l’moment où le foncé et le clair se confondent et où y a pas grand-chose à voir… le moment de l’aube qu’est le plus redoutable de tous dans les cités de banlieue quand on a les yeux gros de bon sommeil et qu’y faut par force se mettre debout et faire les gestes d’automates qui cherchent leurs mains et leurs pieds au beau milieu du bazar des vêtements de la veille…
      Sans regarder autour d’elle Marion et le chien Sentinelle sur les talons Hop ! Hop ! elle a couru pendant que les bombes aérosol carillonnaient à l’intérieur de la musette joyeuses jusqu’au premier rectangle noir des sous-sols qu’elle a vu un peu en dessous des escaliers des halls avec devant la grande armée des poubelles en uniforme vert de gris et couleur de perroquet délavé et passé au karcher où un tourbillon de chats frénétiques profitait des couvercles qui existaient plus pour partager le casse-croûte.
      Hop ! Hop ! Toute la bande des greffiers innombrables a pris le parti de s’enfuir à l’arrivée du chien Sentinelle qui a perdu sa prudence de chien des nuits au museau silence sparadrap et s’est précipité en aboyant fou furieux les pattes qui font la moulinette tournent virevoltent au centre d’un halo d’écarlate poussière et que même Marion ne peut rien faire pour l’arrêter.
      Sentinelle est pas le chien méchant hargneux chasseur de greffiers égorgeur malfrat ça non pas du tout… d’ailleurs Marion accepterait pas mais c’est son instinct qui le pousse à mettre la pagaille et à virer la population des matous qui sont regroupés en gros tas de poils vibrants de miaulements sourds et de petits cris comme des régiments en désordre occupant chacun des bouts de territoires et prêts à rejoindre le réseau souterrain familier en cas d’alerte.
      Faut dire elle songe Marion en grondant tout bas Sentinelle afin de pas donner l’éveil au quartier qui mijote encore au fond de sa marmite sommeil que le chat des cités est pas comme les autres…
      Non… pas comme les autres vraiment les ventrus dodus gras goulus qui farnientent en pavillons de banlieue… Le chat des cités lui il passe son temps à se castagner pour défendre son HLM poubelle qu’il partage obligé avec la clique des autres et d’où il vire le surnombre car sinon y a danger de mort pas plus pas moins !
      Ouais… elle se répète à voix haute Marion en glissant au creux du noir du sous-sol un pied en avant pour tâter si c’est bon ou pas… y’a danger de mort… pas moins…

    Gare du Nord vous connaissez ?


      C’est drôle comme quand on y voit plus clair on n’peut pas se repérer même avec les mains… Si tu touches autour de toi t’es pas plus avancée elle se dit Marion en fouillant le noir-noir et en écarquillant ses yeux qui ne rencontrent que les pépites d’or de ceux des chats.
      Ouïe ! c’est trop noir là d’dans pour sûr ! elle grogne en se cognant contre quelque chose de froid métal qui l’arrête alors que le chien Sentinelle est déjà parti loin à l’intérieur du couloir qui s’enfonce dans de l’obscur total. Hop ! Hop !
      C’qui est certain c’est qu’y a pas de lampe torche dans les affaires que Marion trimballe partout à l’intérieur d’la musette avec la couverture orange aux losanges vert pomme mais des allumettes pour le butane du SAMSOC ça y en a et y suffit juste de les trouver.
      - Ouais… elle grogne à nouveau Marion… les trouver c’est simple… y’a qu’à vider la musette par terre et à tâter… si la boîte elle se vide pas dans du mouillé alors c’est bon…
      Marion elle n’est pas difficile pour deux sous mais il est pas question qu’elle dorme dans un endroit qu’elle connaît pas et où y a peut-être des choses mauvaises… on n’sait pas… quand tu vis au milieu des rues t’apprends vite à pas t’laisser prendre aux pièges d’inconnu…
      Les allumettes sûr qu’c’est facile… tu les grattes et Hop ! t’as d’la lumière aussitôt… même si c’est qu’un petit morceau de lumière jaune avec son halo d’orange qui t’donne des alentours une image pas très nette au fond tu t’en moques vu que c’qui compte c’est l’allure de l’ensemble pour la première fois et après tu verras bien…
      En se faisant des phares minuscules d’allumettes une par une Marion devine que le long couloir noir d’anthracite qui a l’air d’une caverne très ancienne avec tous les dessins par-dessus les parois où le chien Sentinelle est parti en reconnaissance donne d’un côté sur des portes de caves en bois qui ressemblent à des cages où on voit des cadenas énormes qui la font bien marrer et de l’autre côté y’a juste le mur qu’elle suit et d’un coup soudain ça tourne à gauche…
      Et puis au bout d’un moment que ça s’en va vers la gauche et brutal pareil aux baskets rouges de Marion ça fait un angle sur la droite… Si ça continue à tournicoter zigzaguer virer de bord comme ça y’aura pas assez d’allumettes et c’est plutôt embêtant vu que Marion commence à fatiguer et qu’elle voudrait se poser quelque part avec le barda et retrouver le chien Sentinelle pour dormir dans la couverture orange aux losanges vert pomme au creux du nylon noir de la nuit encore un peu…
      C’est là que l’autre alors que Marion gratte une des dernières allumettes l’ébouriffé le satané vadrouilleur de chien Sentinelle lui arrive dessus Hop ! Hop ! et c’est d’une sorte de boyau plus étroit encore sur la gauche qu’il déboule avec des aboiements joyeux comme s’il avait déniché le trésor d’os de l’année et aussi sec il repart Hop ! Hop ! dans l’obscur il s’enfonce s’efface disparaît…
      Et Marion derrière lui elle avance à tâtons sur ses baskets rouges à l’intérieur du petit halo du phare… pfuitt… pfuitt…

Gare du Nord… vous connaissez ?

 
A Suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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Mardi 21 mars 2006 2 21 /03 /2006 23:54

Gare du Nord… vous connaissez ?

      C’est sans doute ce jour-là que les choses terribles se sont jouées sur Macadam City Blues où de fabuleux incendies ont redonné à nos territoires d’errance et d’infortune le chatoiement singulier de la savane rouge sang sous son pelage d’herbes craquantes avec tout au bout… au loin là-bas… la tribu des éléphants blancs solitaires et prêts pour des noces de neige et de feu.

      Ouais… c’est sans doute ce jour-là…
      Car ça n’faisait pas très longtemps que les vents géants s’étaient mis à souffler de partout… emportant à l’intérieur de terribles tourbillons les gens qu’il plaquait contre les murs des blocks et que le sable ocre rose fin aux cristaux coupants s’était mêlé à des écailles de neige rêches et glacées… qui formaient comme des carapaces d’animaux disparus jadis amassées sur les parkings des cités au pied des blocks…
      Ça n’faisait pas très longtemps que des êtres incroyables faits de cette matière blanche et compacte qui scintillait avaient crapahuté en dessous des palissades de ferraille écartelées… Qu’ils s’étaient glissés faufilés ramenés sur les chantiers et que les engins abandonnés semblables à de gros éléphants d’Afrique fossiles… les poutrelles d’acier jetées sur les collines de gravats et les tas d’ordures en avaient été lentement dévorés…
      Non… ça n’faisait pas très longtemps…
      Et Marion vous vous souvenez à l’intérieur de sa cave derrière le chien Sentinelle qui avançait comme ci comme ça avec juste une ou deux allumettes encore… pfuitt… pfuitt…
      Ça venait de tourner à gauche raide et Marion écarquillait les yeux vu qu’y avait urgence à voir avant que ça soit tout à fait la nuit. Le spectacle qui l’attendait là-dedans était tellement pas ordinaire qu’elle avait cru pour de bon entrer au cœur d’un de ces contes qui lui parlaient bien quand dans l’armoire de l’école elle arrivait en montant sur un banc et en faisant l’acrobate du bout des pieds à chiper le bouquin à la tranche couverte de pépites d’or.

      Gare du Nord… vous connaissez ?

      D’abord on y voyait toujours autant et pas plus d’interrupteur que le long du couloir où les doigts de Marion avaient farfouillé en vain… ils avaient tout débranché pour pas qu’on vienne elle a songé… en trouvant avec les mains une ouverture un peu cachée derrière un morceau de mur et des briques plâtrières rugueuses contre la paume pas fini d’un côté et qui de l’autre empêchait d’aller plus loin.
      D’abord on y voyait toujours autant mais entre le bout du mur inachevé et la muraille béton à gauche ça faisait un espace assez grand pour se faufiler et un fin rai de lumière pareil à celui d’un photophore éclairait léger les baskets rouges de Marion.
      Sans hésiter elle est entrée Marion Hop ! Hop ! et ses baskets rouges se sont enfoncées dans une matière douce et fraîche jusqu’aux chevilles qui lui donnait envie d’y plonger ses pieds nus… c’était du sable.
      La pièce dans laquelle elle venait de pénétrer n’était pas très grande et grâce à la lumière bleue insouciante comme un grand papillon on en distinguait drôlement bien les extrémités dont les parois scintillaient de grains ocre rose comme le sable que Marion faisait s’écouler entre ses doigts.
      - C’est drôl’ment doux alors… elle a dit tout bas avec le goût du plaisir sur les lèvres… c’est drôl’ment doux ici…
      Y’avait pas grand-chose d’étrange qui pouvait l’étonner Marion vu que dans sa vie depuis qu’elle s’était fait virer du strapontin chez ses vieux clic-clac ! par une caisse de bouteilles de soda elle n’avait fait que s’aventurer sur des chemins d’inconnu.
      Sans dénouer les lacets elle a retiré vite fait ses baskets rouges et des petits ruisseaux de sable se sont glissés entre ses doigts de pied nonchalants et c’était déjà une plage avec obligé l’océan pas très loin… Mais Marion elle n’avait jamais été au bord de l’océan à c’t’époque comme la plupart des mômes des cités d’banlieue… alors elle pouvait pas sentir l’odeur délicieuse du varech et les petites vagues de turquoises vertes où de minuscules crabes violets faisaient la course… ça non jamais… Elle n’pouvait même pas l’imaginer…
      - Bon… et où il est passé ce chien Sentinelle maintenant ?… elle a dit tout haut Marion en explorant de son regard bleu de lin le bleu comme survenu de l’intérieur d’un photophore qui donnait à l’ensemble plutôt clair-obscur une impression de reflets de soleil derrière un vitrail.
      En face d’elle à quelques pas Marion a remarqué pareil à une scène de théâtre une sorte d’estrade comme l’autel d’un petit dieu ancien qui luisait dans la pénombre où on avait éparpillé des photophores et des bougies dont plusieurs étaient presque consumées et d’autres toutes neuves.
      Un des photophores allumé éclairait le totem d’un chat à l’ombre gigantesque perché au milieu et qui avait une virgule claire sur le nez semblable à un croissant de lune.

      Gare du Nord… vous connaissez ?

      Marion que rien n’étonnait comme vous le savez a éclaté de rire car juste devant elle un peu planqué dans l’obscur le chien Sentinelle était assis immobile incroyable qui faisait face au dieu chat que ça ne semblait pas vraiment intéresser et y avait juste le bout de ses oreilles qui frissonnait.
      - Eh Sentinelle ! tu as vu ce sable… elle a dit Marion en faisant le tour de leur nouveau domaine la paire de baskets rouges à la main pour voir s’y y’avait pas quelque chose de néfaste qui les aurait fait déguerpir de là… on va dormir ici… on sera sacrément bien…
      Derrière la silhouette du dieu chat y avait une sorte de renfoncement comme une alcôve… une sorte de trou dans la muraille béton du block où on avait calé un énorme coffre en bois volé probable sur un de ces navires corsaires aux voiles rouge sang avec des ferrailles épaisses de deux doigts rouillées d’eau de mer qu’on n’risquait pas d’bouger d’la désormais.
      - Eh Sentinelle ! matte un peu de coffre ! Sûr qu’y a là-d’dans un trésor d’enfer et sûr qu’c’est impossible de l’ouvrir… elle a ajouté Marion en fouillant le reste de l’alcôve qui contenait des quantités pas croyables de bombes de peinture vides de toutes les couleurs.
      - Banou a pas menti Sentinelle… elle a dit Marion en faisant le ménage dans les bombes aérosol qui carillonnaient joyeuses les unes contre les autres et en étalant la couverture orange aux losanges vert pomme la musette posée contre le fond de la niche qui scintillait ocre rose avec les baskets rouges… ça fait un bout d’temps qu’j’ai pas dormi dans un endroit aussi chouette !…
      C’est comme ça qu’elle s’est endormie Marion gardée par la lueur qui montait de la savane rouge à l’aube au moment où les immenses troupeaux d’éléphants blancs s’amusent à s’éclabousser et à se baigner dans les lagons vert jade enroulée au creux de la couverture orange aux losanges vert pomme.
      Couché à côté d’elle le chien Sentinelle comme d’habitude veillait sur son sommeil en n’dormant que d’un œil sous le regard du dieu chat railleur et indifférent toujours perché au sommet de sa scène de théâtre dans le pétillement bleu des photophores.

Gare du Nord... vous connaissez ?

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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Vendredi 14 avril 2006 5 14 /04 /2006 17:18

                                         La belle étrangère

                Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…


              Elle vient juste de sauter dans l’autobus d’Afrique après l’avoir quitté… Elle vient juste de le quitter et avec lui sa banlieue sauvage qu’elle largue pour un ou deux jours pas plus… sa belle étrangère… Elle vient juste de sauter dans l’autobus d’Afrique… lui il reste là sur le bord du trottoir bleu et il la regarde partir l’air rêveur des enfants dans la moue qu’il fait et puis il s’en va. Doucement il reprend la rue qui monte entre les tours qui fricottent avec le ciel et il se retourne pour la voir un peu avant qu’elle emporte ailleurs le regard étonné qu’elle pose sur tout comme de la rosée.

            Ecoute… écoute…
          Elle vient juste de la quitter à nouveau… Depuis toujours elle s’en va d’elle… de ses trottoirs blues et de ses macadam symphonies où elle a trop vu les choses lui faire du mal et puis du bien… depuis toujours elle s’en va et elle revient…
          Ça a été comme ça à partir de son enfance assise sur les escaliers des Blocks les jambes repliées avec le carnet sur ses genoux pour pas perdre tout ça… pour pas perdre…
         Ça a été comme ça à partir de son enfance qui s’est étirée là pareille à un gros lézard et puis soudain elle bondissait en direction du terrain vague où elle s’enfonçait avec les autres pour oublier la chanson rauque qui montait de partout… la chanson du Tam-tam blues de la périphérie…
         A chaque fois qu’elle la quitte elle… sa belle étrangère… à chaque fois… elle se dit qu’un jour elle n’reviendra pas… Qu’elle jettera les carnets avec ces pages écrites qui parlent d’elle autant qu’elle se souvient… Des mots que les gens lui jetaient quand elle était assise les jambes repliées sur les escaliers des Blocks… Pourquoi elle faisait ça elle sait pas… C’était au début d’sa vie à elle… y a des temps…
          A chaque fois qu’elle la quitte elle se dit qu’elle ne reviendra jamais… Enfin au moins la dernière fois… après toutes ces histoires… C’était rien qu’une enfant… et lui c’était un homme qui en avait cinquante… sûrement plus… La dernière fois c’était un homme arabe comme tous les autres avant… Vous comprenez ?…
           Cette fois-là parc’qu’il y’avait eu des choses tellement violentes comme des grands tourbillons de soleils rouges elle avait pu la quitter vraiment… s’arracher d’elle…
          Cette fois-là c’était un homme arabe et elle l’avait cru à cause de ça… Comme les autres avant… Elle avait grandi avec eux alors… y n’y avait pas de méfiance comme avec ceux qui lui ressemblaient pourtant si on parle juste de la couleur de peau… et qui étaient tous des étrangers…
           De ceux avec qui tu n’manges pas du riz aux épices avec du poisson dans la marmite qui sent drôlement bon assis tous ensemble sur le tapis qu’on déroule juste pour ça et qui a les couleurs d’un pays où elle ira jamais…
            Elle avait grandi avec eux et c’était peut-être grâce à eux qu’elle avait eu envie de raconter des histoires vu que les femmes arabes qui créchaient à la Cité des Blocks elles arrêtaient pas… Et lui c’était un homme arabe comme les autres avant… Vous comprenez ?…
           Pourtant lui dans la Cité des Blocks ni dans aucune autre cité il avait pas mis les pieds pour sûr… et il les y mettrait pas vu qu’à présent c’était un écrivain de la grande écriture… Et même s’il avait été pauvre là ça changeait des choses…
            Oui il était écrivain pas comme les autres avant…
Elle comme écrivain elle en avait croisé qu’un qui lui avait sacrément plu vu que c’était un très grand clown et à chaque fois qu’il la rencontrait il la menaçait de sa canne pour lui faire peur et qu’elle oublie pas… Vous comprenez ?…
          Ouais… cette histoire-là ça avait été tellement de la violence sur elle qu’elle s’était dit qu’elle allait s’en tirer pour toujours de la cité barbare… des halls taggés rouge… des escaliers avec l’océan qui t’arrive juste en bas avec ses terrains vagues à l’odeur salée juste un peu…
           Elle allait s’en tirer de tout ça pour de bon et de la Cité des Blocks elle ne garderait que le diamant bleu de ses nuits l’été quand tu lèves la tête pareilles à celles du désert sûrement où elle irait jamais…
              Son diamant bleu rien qu’à elle… sa belle étrangère…

                                            Ecoute… écoute…


             Ce matin au moment où ils s’en allaient vite fait vu qu’il était presque en retard ça avait commencé par le chat blanc et noir du type du rez-de-chaussée qui en élève des fournées et dont la tête extra avait émergé d’un carton à leur passage… Elle vient juste de sauter dans l’autobus d’Afrique…
             Sauter c’est bien le mot vu qu’elle court à chaque fois pour ne pas le louper et que le dernier bond la précipite à l’intérieur face au chauffeur black dans sa cage de verre sans oiseaux. Ce chauffeur-là c’est celui qui a les dread locks très longues avec au bout des petites perles de verre de couleur jaune et qui l’attend toujours. Les chats à force blancs et noirs qu’ils sont pour sûr qu’on se les retrouve un beau jour sur le paillasson… par force…
               Il attend tout le monde d’ailleurs ce chauffeur black… les grands-mères qui boitillent sur leurs souliers un peu tordus et leurs genoux arthrose mais quand même elles se dépêchent pour pas déranger trop… Les mères de famille blacks avec les grands boubous aux motifs mirages sur des tissus qui carambolent rouge feu ou jaune citron et orange et dedans on se prend les pieds quand on marche vite plus vite encore un petit sur le dos kangourou bien sage qui se balance et la poussette qu’on tasse comme ci comme ça… qu’elle entre au milieu des jambes des gens gentils ils se poussent… plus un ou deux autres petits aussi qui savent déjà et courent… courent… Petits enfants kangourous dans la brousse de la banlieue qui sauvage nous met la peau en rage.
               Il attend tout le monde le chauffeur black qui a des dread locks avec les perles de verre de couleur jaune au bout et ça ne fait pas longtemps qu’il se tape le parcours du bus le 154 qui craque couine gémit parce qu’il est très jeune et qu’il n’a pas l’habitude de la bétaillère des banlieues… le 154… où on se serre bien tous un peu plus à chaque arrêt comme si on avait peur de se perdre.
               Il a pas l’habitude alors il attend en se moquant du temps qu’on doit lui compter serré sur son carnet mais lui il aime mieux les gens et leur sourire quand ils sautent à l’intérieur du bus et alors ils le regardent. Le chauffeur black pareil à un guerrier il a déposé les armes pour traverser le fleuve. Vous comprenez ?…
              En même temps qu’elle revoit la tête masquée noir blanc du chat du type du rez-de-chaussée hors du carton elle se dit que c’est bien un guerrier tranquille le chauffeur black…
               Le chauffeur black il porte le masque de bois encore arrondi d’enfance et pourtant si tu conduis la bétaillère d’Afrique de la banlieue il faut pas avoir peur… la chaussée par ici c’est plus troué que les pistes de la brousse qui traversent en bondissant d’un terrier de tamanoir à l’autre des passages de fleuves asséchés aux écailles de poussière ocre rouge avant de foncer sur des termitières géantes qui servent de carrefour…
              Non… sur la tête de ma mère qu’est sapée façon Henri IV la pauvre y faut pas avoir peur !

                                         A suivre...
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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Mercredi 14 juin 2006 3 14 /06 /2006 15:08

                      

                La grande tribu des fleurs d'agave

      Ecoute… écoute… tam tam ratata tam !… écoute le tam-tam de nos banlieues qui court et qui va comme un petit dieu païen fou de danse avec ses pieds du vent…

      Ecoute… écoute…

      Le flic qui garde le passage il raconte la même chose à tout l’monde qu’on n’peut pas entrer si on n’a pas son identité dans sa poche avec la preuve qu’on est bien d’la cité qu’y a là une reconstitution et qu’en conséquence tout l’quartier est cerné bouclé enchâssé dans sa gangue de policiers armés de voitures sur les parkings et sur les rues d’macadam black sur les trottoirs et peut-être aussi dans les escaliers on n’sait pas…
      Et pour nous impressionner encore il a dit en nous regardant avec un peu d’mépris les uns les autres :
      - Ici y a 350.000 policiers alors !…
      Et moi qui n’sais pas très bien compter j’ai pensé mais j’ai rien dit vu qu’on avait tellement d’étonnement que nous les gens des banlieues si loquaces d’habitude on était plutôt muets sur c’coup-là… j’ai pensé que 350.000 c’est vrai que ça faisait vraiment beaucoup…
      Après le premier cordon les rues d’la cité elles étaient comme on n’les a jamais vues un mercredi après-midi un jour d’été avec le camarade soleil qui t’fait les yeux doux et la chaleur qui vient copine dans ton cou elles étaient vides à pas respirer vides à mourir sur place tout de suite vides à hurler et on marchait les uns les autres les gens et moi très vite et puis en sautillant par ci par là comme si les trottoirs étaient minés si c’était chez nous transformé en un camp militaire et ça j’dois dire que j’l’avais ressenti qu’une fois auparavant quand j’avais fichu les pieds dans une caserne y’a longtemps… y’a très longtemps…
      Oui… nous les gens d’la cité et même les matous si audacieux d’ordinaire on rentrait à l’intérieur du ghetto mais même à l’intérieur on n’pouvait pas faire un pas sans les avoir sur le poil…
      Moi j’avais d’la chance vu qu’on habite au début d’la rue les premiers blocks quoi l’ami Louis et moi mais j’me suis quand même fait arrêter une autre fois avant d’arriver au bas des escaliers c’était forcé y’avait des groupes de flics devant chaque porte et à chaque fois y fallait répéter où on allait avec le pain à la main et les ménagères avec leur sac à provisions les poussettes devant et les gamins qui s’dépéchaient sans courir vu que c’était interdit de jouer en bas de ton block interdit de rester sur les trottoirs interdit de traverser la rue pour aller à la boucherie musulmane ou acheter un paquet de clopes au pt’tit tabac journaux interdit d’entrer dans la cabine téléphonique.

      INTERDIT ! quoi…


      Et eux ils étaient partout chez nous dans nos rues sur nos parkings sur nos trottoirs au bas de nos blocks ils grouillaient comme chez eux avec les guns en bandoulière avec le casque avec tout l’fourbi qu’ils ont quand ils viennent chasser les jeunes de la cité… eux ils nous donnaient des ordres ils nous claquemuraient dans nos murailles pendant qu’ils se baladaient librement au milieu de la cité qu’ils avaient transformée en quelques minutes en une planète morte un effarant désert de sel.

      Ecoute… écoute…
      Mais pendant ce temps-là ce temps long qui a duré quand même faut que je vous le dise pour que vous ayez une idée qui a duré du début de l’après-midi jusqu’à sept heures et demie du soir qui a duré… duré… duré… notre tam-tam des brousses terrain vague tam-tam ratata tam !… notre tam-tam rouge et sang il battait sa cadence à l’intérieur du ventre de tous les gens qui habitent au milieu de l’inique fleur d’agave de la banlieue l’été… au moins mille… et le tam-tam il battait aussi fort que tous nos pieds nus sur macadam black… au moins deux mille… qui tapaient tapaient tapaient pour s’échapper et retrouver les chemins de poussière ocre de notre liberté.

A SUIVRE...


Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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Mardi 28 novembre 2006 2 28 /11 /2006 01:21

                                     Alimentation générale

 

      Comme promis il y a quelques jours je vais vous parler ici du film de Chantal Briet "Alimentation générale"qui nous touche particulièrement aux Cahiers des Diables bleus parce qu'il se déroule à Epinay dans la cité de La source que nous connaissons bien et à côté de laquelle l'ami Louis a habité durant toute son enfance. 

      Ce film dont je vous recopie ici les commentaires de la réalisatrice et le petit résumé du dépliant très bien fait ainsi que ses photos, est l'exemple même de ce qu'on peut montrer de manière enthousiaste et poétique de la vie des gens dans une cité de banlieue, sans rien en omettre et sans pour autant en faire un pseudo drame au quotidien comme on l'a vu si souvent ces derniers temps.

Note documentaire

       Pendant 4 ans, Chantal Briet a installé sa caméra à l'épicerie de la Source. À la cité de la Source à Epinay-sur-Seine, dans un centre commercial vétuste menacé de destruction, l'épicerie d'Ali reste l'unique lieu d'échange, un refuge où peuvent se retrouver les habitants du quartier.

      Ce film documentaire nous plonge avec bonheur dans le quotidien d'une petite épicerie, véritable oasis de vie. Les clients se succèdent sous l'oeil bienveillant d'Ali, l'épicier charismatique, chanteur à ses heures.

       Cette chronique émouvante et souvent drôle met en valeur l'importance d'un tel lieu : un petit commerce de quartier où jaillissent encore, malgré les difficultés, la chaleur humaine, le rire, la convivialité.

 

      Ali tient son alimentation générale plus pour rencontrer les autres que pour leur vendre forcément quelque chose. Il est ce qu'on pourrait appeler un être d'une bonté et d'une intuition qui existent souvent chez les gens qui ont établi un autre rapport au quotidien avec ceux qui les entourent, un rapport solidaire et fraternel.

      Rien d'angélique là-dedans, non... des gens comme ça y en a dans nos banlieues où par la force des choses on vit ensemble et très proches les uns des autres alors on a bien le temps de se connaître si on veut, et de se reconnaître aussi. Une cité c'est un petit monde en soi où les gens ne cessent de se rencontrer et parfois ça donne des résultats épatants qu'on ignore à l'extérieur évidemment.

      La bonté d'Ali qui n'est pas un sentiment très estimé de nos jours elle a à voir avec le plaisir qu'il prend à regarder celles et  ceux qui entrent chaque jour dans son épicerie, et à partager leur existence, à les aimer parce qu'ils sont formidables. Vivant dans des conditions de relative pauvreté ou de peu d'aisance, dans un lieu qui n'est pas toujours agréable lorsque pas d'ascenceur par exemple et que vous créchez au 8ème étage... et venant d'un peu partout, ils cohabitent et se fréquentent avec passion, patience et tendresse même si parfois c'est avec ecxès.

 

Note de la réalisatrice

      « Lorsque je suis entrée pour la première fois dans l'épicerie de la Source à Epinay-sur-Seine, Ali m'a offert le café - servi sur les congélateurs, entre la machine à jambon et le journal destiné à tous. Les clients et les habitués qui défilaient chez lui racontaient comme à l'habitude les mini-évènements de leur vie : la pluie, le beau temps, les angoisses du moment, la vie dans la cité, les émissions télé.

      De ces diverses conversations sortaient des accents de solitude, de détresse, mais aussi beaucoup de bonne humeur et une sacrée dose d'humour - comme pour faire passer le goût un peu amer de la vie.

       C'était en 1999. J'ai rendu des visites régulières à Ali pendant plusieurs mois, surtout le matin, pour partager le rituel du petit déjeuner avec Janine, Bertho, Djama et les autres. Je crois bien que je suis devenue, moi aussi, une habituée.

 

      J'ai rapidement compris que ce lieu me donnerait la possibilité de poursuivre ma quête : filmer le temps dans un lieu, filmer le temps qui passe sur des êtres, des visages, et sur leurs destinées. Filmer également une manière d'exister ensemble - un petit « commerce », qui reprendrait à son compte l'origine du mot lui-même : un lieu d'échange, où l'on s'alimenterait de manière générale. » Chantal BRIET

 

 

         Pour Chantal Briet ainsi qu'elle le dit dans l'entretien qui figure sur le dépliant du film, cette histoire est une quête d'utopie "un pays imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux".

      Djama qui est lettré en allemand et pourtant sans emploi avec sa chienne Mélodie a retrouvé un semblant d'estime car il est embauché par Ali à porter les paquets trop lourds pour les personnes un peu agées comme Mamie et Jeannine, livrer les courses et surtout raconter des bribes de sa vie comme tous ceux qui entrent dans cette boutique féerique.

      Tous les autres sont comme nous dans notre cité, des gens qui y vivent avec plaisir, avec colère, avec tendresse et révolte, avec les autres avant tout et qui ne veulent pas qu'on parle de leur territoire et de leur espace d'imaginaire avec mépris et dégout voire avec haine. Ils aiment leur espace et leur bloc, leurs parkings et leurs macadams blues parce que c'est là qu'ils sont nés, qu'ils ont grandi avec ceux venus d'ailleurs qu'ils ont appris à apprécier et cela seuls ceux qui ont un jour fréquenté l'univers d'une cité peuvent le sentir avec tendresse et un rien de nostalgie.

      Ni mieux ni pire, ce monde-là est d'abord extrêmement vivant et c'est dans son ventre de béton qu'une jeunesse qui est notre avenir refuse d'être rien et de vivre "au ban du lieu" c'est-à-dire nulle part. C'est elle, c'est nous qui faisons de notre univers un espace de vie passionné et amical, un espace ouvert et pas un ghetto. Ce film le montre, le donne à voir avec des images simples et belles, comme la vie.

 

Fiche technique

 ALIMENTATION GÉNÉRALE
(THE GENERAL STORE)

 un film de Chantal Briet

 produit par Ludovic Arnal (Yenta production) france - 2005
1 h 24 mn - vidéo - couleur - 1,33 - DTS LTRT

 une coproduction Yenta Production, Images Plus, Arcadi (Région Ile-de-France)

 avec la participation du Centre National de la Cinématographie, du FASILD et de la Mairie d'Epinay-sur-Seine

 avec le soutien de l'ACID (Agence du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) et recommandé par le GNCR (Groupement National des Cinéma de Recherche)

image Sophie Bachelier, Sylvia Calle, Chantal Briet
son Jean-Paul Guirado, Guillaume Le Braz
montage Benoît Alavoine, Nathalie Charles
création musicale Martin Wheeler
montage son Nadine Makris
prémixage Lionel Vidal
enregistrements Jean-Marc Schick
mixage Frédéric Bielle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Alors surtout allez le voir dans le seul cinéma qui le passe : L'Espace Saint-Michel, en plus c'est pas cher et il ne faut pas louper ça ! On méditera le fait qu'aucun cinéma de banlieue ni le gigantesque cinéma tout neuf avec ses 12 salles d'Epinay la cité du cinéma et ses célèbres Studios Eclair ne le montre aux gens chez qui il a été tourné...

      Vous pouvez également vous rendre sur le site du film : www.alimentationgenerale-lefilm.com qui est impeccablement bien fait et vous y trouverez bien plus de détails et d'images.

Alors à bientôt avec tous les Diables bleus d'Epinay

 

 

 

 

 

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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