Gare du Nord… vous connaissez ?
Hop ! Hop ! Encore un bond ou deux et ça y était sans même regarder autour d’elle vu que c’était l’moment où le foncé et le clair se confondent et où y a pas grand-chose à voir… le moment de l’aube qu’est le plus redoutable de tous dans les cités de banlieue quand on a les yeux gros de bon sommeil et qu’y faut par force se mettre debout et faire les gestes d’automates qui cherchent leurs mains et leurs pieds au beau milieu du bazar des vêtements de la veille…
Sans regarder autour d’elle Marion et le chien Sentinelle sur les talons Hop ! Hop ! elle a couru pendant que les bombes aérosol carillonnaient à l’intérieur de la musette joyeuses jusqu’au premier rectangle noir des sous-sols qu’elle a vu un peu en dessous des escaliers des halls avec devant la grande armée des poubelles en uniforme vert de gris et couleur de perroquet délavé et passé au karcher où un tourbillon de chats frénétiques profitait des couvercles qui existaient plus pour partager le casse-croûte.
Hop ! Hop ! Toute la bande des greffiers innombrables a pris le parti de s’enfuir à l’arrivée du chien Sentinelle qui a perdu sa prudence de chien des nuits au museau silence sparadrap et s’est précipité en aboyant fou furieux les pattes qui font la moulinette tournent virevoltent au centre d’un halo d’écarlate poussière et que même Marion ne peut rien faire pour l’arrêter.
Sentinelle est pas le chien méchant hargneux chasseur de greffiers égorgeur malfrat ça non pas du tout… d’ailleurs Marion accepterait pas mais c’est son instinct qui le pousse à mettre la pagaille et à virer la population des matous qui sont regroupés en gros tas de poils vibrants de miaulements sourds et de petits cris comme des régiments en désordre occupant chacun des bouts de territoires et prêts à rejoindre le réseau souterrain familier en cas d’alerte.
Faut dire elle songe Marion en grondant tout bas Sentinelle afin de pas donner l’éveil au quartier qui mijote encore au fond de sa marmite sommeil que le chat des cités est pas comme les autres…
Non… pas comme les autres vraiment les ventrus dodus gras goulus qui farnientent en pavillons de banlieue… Le chat des cités lui il passe son temps à se castagner pour défendre son HLM poubelle qu’il partage obligé avec la clique des autres et d’où il vire le surnombre car sinon y a danger de mort pas plus pas moins !
Ouais… elle se répète à voix haute Marion en glissant au creux du noir du sous-sol un pied en avant pour tâter si c’est bon ou pas… y’a danger de mort… pas moins…
Gare du Nord vous connaissez ?
C’est drôle comme quand on y voit plus clair on n’peut pas se repérer même avec les mains… Si tu touches autour de toi t’es pas plus avancée elle se dit Marion en fouillant le noir-noir et en écarquillant ses yeux qui ne rencontrent que les pépites d’or de ceux des chats.
Ouïe ! c’est trop noir là d’dans pour sûr ! elle grogne en se cognant contre quelque chose de froid métal qui l’arrête alors que le chien Sentinelle est déjà parti loin à l’intérieur du couloir qui s’enfonce dans de l’obscur total. Hop ! Hop !
C’qui est certain c’est qu’y a pas de lampe torche dans les affaires que Marion trimballe partout à l’intérieur d’la musette avec la couverture orange aux losanges vert pomme mais des allumettes pour le butane du SAMSOC ça y en a et y suffit juste de les trouver.
- Ouais… elle grogne à nouveau Marion… les trouver c’est simple… y’a qu’à vider la musette par terre et à tâter… si la boîte elle se vide pas dans du mouillé alors c’est bon…
Marion elle n’est pas difficile pour deux sous mais il est pas question qu’elle dorme dans un endroit qu’elle connaît pas et où y a peut-être des choses mauvaises… on n’sait pas… quand tu vis au milieu des rues t’apprends vite à pas t’laisser prendre aux pièges d’inconnu…
Les allumettes sûr qu’c’est facile… tu les grattes et Hop ! t’as d’la lumière aussitôt… même si c’est qu’un petit morceau de lumière jaune avec son halo d’orange qui t’donne des alentours une image pas très nette au fond tu t’en moques vu que c’qui compte c’est l’allure de l’ensemble pour la première fois et après tu verras bien…
En se faisant des phares minuscules d’allumettes une par une Marion devine que le long couloir noir d’anthracite qui a l’air d’une caverne très ancienne avec tous les dessins par-dessus les parois où le chien Sentinelle est parti en reconnaissance donne d’un côté sur des portes de caves en bois qui ressemblent à des cages où on voit des cadenas énormes qui la font bien marrer et de l’autre côté y’a juste le mur qu’elle suit et d’un coup soudain ça tourne à gauche…
Et puis au bout d’un moment que ça s’en va vers la gauche et brutal pareil aux baskets rouges de Marion ça fait un angle sur la droite… Si ça continue à tournicoter zigzaguer virer de bord comme ça y’aura pas assez d’allumettes et c’est plutôt embêtant vu que Marion commence à fatiguer et qu’elle voudrait se poser quelque part avec le barda et retrouver le chien Sentinelle pour dormir dans la couverture orange aux losanges vert pomme au creux du nylon noir de la nuit encore un peu…
C’est là que l’autre alors que Marion gratte une des dernières allumettes l’ébouriffé le satané vadrouilleur de chien Sentinelle lui arrive dessus Hop ! Hop ! et c’est d’une sorte de boyau plus étroit encore sur la gauche qu’il déboule avec des aboiements joyeux comme s’il avait déniché le trésor d’os de l’année et aussi sec il repart Hop ! Hop ! dans l’obscur il s’enfonce s’efface disparaît…
Et Marion derrière lui elle avance à tâtons sur ses baskets rouges à l’intérieur du petit halo du phare… pfuitt… pfuitt…
Gare du Nord… vous connaissez ?
A Suivre...
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