Les tables de sable
La voix venait de très loin… Elle parlait une langue que chacun dans le pays pouvait comprendre qui partait de très bas comme le rythme grave des tam‑tams et des tindés… Elle s’élançait en sonorités claires presque joyeuses qui ricochaient contre les totems de rocs aux formes d’éléphants ou de gazelles et se frottaient à la peau mouvante des dunes…
Partout où on se trouvait debout ensemble accroupis seuls sur le sol désolé du paysage recouvert de cendres noires et dessous les palmes bleutées des grandes oasis on l’entendait… A l’intérieur des puits au creux des réseaux infinis de fogarras au‑delà de la croûte neigeuse des lacs de sel on pouvait la sentir griffer le silence d’une terre devenue inhospitalière aux hommes libres et à nos transhumances éternelles…
‑ Je suis un révolutionnaire ! Je n'ai plus rien à perdre ! La Libye, c'est mon pays ! C'est mon pays ! Je ne vais pas quitter la Libye ! Je combattrai jusqu'à la dernière goutte de sang !… Enfin, je veux vous dire… le pays ne doit pas tomber aux mains de fous…
‑ Je ne démissionnerai jamais… je vous mènerai à la victoire ! Sortez dans les rues… n'ayez pas peur… Sortez les enfants…
‑ Je suis à Tripoli… pas au Venezuela ! Je veux leur montrer bien clairement que je suis là… à Tripoli… pas au Venezuela… Il ne faut pas croire les télévisions étrangères ! Ce sont des chiens !
Où qu’il soit au milieu de la savane hérissée de grosses touffes d’afazou l’herbe à tresser qui mord n’importe quel désert sitôt
qu’il y a un puits il peut sentir au‑dedans de ses oreil
les les frissons l’alertant que la parole des hommes annonce un danger qu’il sait…
S’il les connaissait leurs destinées qu’ils imaginent uniques toutes réunies dans la main d’Amma et de sa femme la terre qui a conçu le tazzu l’arche du maître de l’eau le panier immense au quatre coins déchirés !… Ah oui !… Par là sont descendus les premiers couples de jumeaux androgynes les Nommo pétris dans la boue rouge de toutes les eaux avec leurs jumeaux d’arbres de fleurs et d’animaux… Mais Ogo lui né le premier hors des eaux a choisi de rompre avec le désir du dieu père et il s’est retrouvé seul désolé sans son Nommo sa sœur perdue sur la terre rendue impure et stérile à ses pattes… Ah oui !… Ogo a cherché sans cesse une maison chez les hommes et il ne l’a pas trouvée alors il marche dessus les pistes de sable sans qu’aucun assabeur barrière d’herbes nouées zigzagant autour des khaïmas des nomades ne le retienne…
S’il les connaissait alors leurs destinées de petites créatures isolées dans leur folie à vouloir tuer l’autre toujours leur semblable gardien de la nyama l’âme de l’eau et de la terre ! Hantés par leur mort qu’ils ne savent pas lire s’il les a vus les plus grands les hommes sombres du Sud ceux de ce point particulier où il est venu parce que des autres ceux du Nord il ne parlera pas… Ah non !… Eux qui prétendent adorer des dieux qui n’existent pas ils abîment les créations d’Amma toutes les graines contenues à l’intérieur de l’œuf du monde et ses promesses généreuses… Lui Ogo il peut comprendre chacune de leurs langues car il s’est enfui en emportant la parole et le savoir secret qu’Amma lui a donné mais il lui a coupé la langue !…
Alors même s’il veut il ne peut pas crier appeler les djnoun d’Idinen la montagne des esprits où ses oreilles frileuses entendent miauler leurs chants à la nuit qui traîne ses pieds d’or par ici… Ah non !… C’est bien le monde du vide que les Kel Essuf aux corps écartelés tracés à la peinture ocre au‑dedans des grottes de la Tadrart qui sont ses mille maisons enchantent de leurs éclats sonores… Yaouha ! Youha !… Mais cette voix qui vient le secouer le prendre au creux de son refuge ça n’est pas la leur… Ah non !…
‑ Je suis parmi vous… Je suis avec le peuple et nous allons nous battre et nous allons les tuer si c'est ce qu'ils souhaitent ! Voyez la force du peuple… Voilà la force du peuple qui ne peut être vaincue… Faites ce que vous voulez !… Vous êtes libres de danser de chanter et de faire la fête sur toutes les places pendant toute la nuit… Je suis l'un d'entre vous… Dansez… chantez… réjouissez-vous !…
‑ Ceux qui tentent de piller votre terre sont des initiés, des mercenaires étrangers, soutenus par des chiens errants… Ces étrangers qui ont résidé en Libye pendant longtemps, et qui tentent maintenant de spolier vos terres !
‑ Ceci est impossible !… Nous ne sortirons jamais de la terre de nos ancêtres ! Auparavant, il y a eu les espions de l’Italie… Aujourd’hui ce sont des espions venus de France et de Grande-Bretagne… Ce sont les deux faces d’une même médaille, des grands-pères aux pères en passant par les fils, toujours dans la même posture du déshonneur !…
‑ Vous, toi brave peuple libyen qui résiste, la terre de Libye est votre propriété et votre droit ancestral, celui de vos ancêtres et de vos arrières grands-parents…
‑ Le peuple libyen a compris qu'on lui en voulait… Les puissances étrangères visent notre histoire ! Les hommes, les femmes, les enfants, les vieilles personnes sont tous sortis dans la rue pour manifester avec moi !…
‑ Il faut que toutes les tribus s'unissent, de l'ouest jusqu'à Feyzan… Nous avons défié les Etats-Unis toutes les
puissances nucléaires dans le monde… Nous avons vaincu tout le monde… L'Italie a reconnu le chef des martyrs… Je suis au dessus des postes des chefs d'Etat ! Je suis un
révolutionnaire !… je suis un Bédouin… Je ne peux pas laisser la terre de mes ancêtres… Je vais mourir en martyr…
La sculpture de pierre aux seins déchiquetés et au ventre plein comme celui d’une bonne chamelle de la femme rouge avec ses replis noirs luisants dressée au‑dessus de la piste où les grains de sable grésillent comme de la jeune lave étend une nappe d’ombre géante aux pieds de l’homme qui scrute la brume se levant là‑bas depuis un moment dans sa galabia couleur des cailloux qui ont traversé le temps… Elle et toutes ses sœurs sont les gardiennes des portes de l’Akakus qu’il traverse sans même avoir besoin de regarder les traces légères des bêtes qui impriment le parchemin ridé épais par endroits et d’un coup brutal c’est la roche qui effleure de ses lames gris‑rose par en dessous… Ici c’est déjà la peau plissée des mamelles rouges de l’Egr Ubari étiré jusqu’au pied des farouches aiguilles de métal où coule l’or mat du soir qui fait ruisseler son lait de verre liquide… Toutes les passes les plus étroites que les meneurs de caravanes reconnaissent aux silhouettes encore lointaines et menaçantes des vigies dès qu’on a quitté l’oasis de Ghat pour s’enfoncer au creux des dunes du Tanezzouft il les a franchies lui le seigneur guerrier désigné et sacré par les dieux du Fezzan…
Il n’y a personne ici… il n’y a jamais eu personne qui sache se diriger entre l’Akakus veilleur de la piste du Sud qui
dévale en direction d’al Awaynat et de la frontière algérienne jusqu’à al Hamada al Hamra le plateau incandescent et sa ligne de termitières arrondies muraille d’une forteresse qui protège les
terres nomades des invasions de toutes sortes d’espèces de rats calibrés en laboratoire pour les combats sans gloire… Il a arrêté son Pick‑up dans l’ombre d’une arche aux reflets de vitraux
cloisonnés d’entailles d’argent plus haute que celles des temples de Leptis Magna que les tribus Garamantes ont envahie quand ils étaient les glorieux paysans‑guerriers chassant les Romains hors
de leurs citadelles démentes…
‑ Nos pères éleveurs de chevaux et conducteurs de chars donnez‑moi la force et la grandeur pour les chasser d’Oea notre demeure souveraine où notre histoire est écrite parmi les tables de sable des peuples d’Afrique qu’aucune frontière aux pylônes plantés par les chasseurs du Nord ne peut séparer !… Il n’y a personne ici qui puisse m’empêcher de dresser des armées de jeunes gladiateurs au front marqué du sceau de la lune d’émeraude que je ferai tailler pour eux dans le trésor caché au fond des cavernes d’Akakus !…
‑ Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… Nous sommes vos fils à la peau sanglée de feu et de silence… les fils des plus valeureux lézards des sables à l’armure forgée par les fiers forgerons et chaque écaille est une pièce d’or !… Oh ! vous les maîtres solaires de nos heures fragiles venez… Vous qui ne craignez pas de danser au centre du brasier vous savez qu’ils ne peuvent pas nous anéantir avec leurs armes qui sont plus puissantes que celles des dieux car elles ont été conçues et manipulées sans honneur…
De ce lieu‑là il n’a pas à redouter que l’écho de sa voix reprise par toutes les têtes rondes cavalcadant sur les parois des
trous de pierres qui arrivent à la rencontre des bédouins quand les caravanes s’arrêtent au puits dont les branches d’acacias signalent l’emplacement au ras du sol ne donne l’alerte à ceux qui
sont lancés à sa poursuite… Les rats !… Ils ne se doutent pas de ce qui les guette !… Il songe tout haut en s’approchant de la surface à peine marquée par les formes de
bois rongées et pres
que recouvertes que celui qui n’est pas un Kel Tamashek ne peut pas reconnaître au milieu de mille autres
éperons de pierre quasi effacés…
De ce lieu‑là la taille volontiers énorme des sculptures et des arcs de rocs ont tracé un passage en direction du Sud-est vers
l’oasis de Ghat sa ville aux portes du Tassili N'Ajjer algérien où la piste pour Djanet lui est ouverte par les Tamashek nomades ses frères qui ne s’arrêtent à aucune frontière… Sa voix de
guerrier du désert a déjà rejoint les tribus de l’oasis qui la portent d’un Pick‑up à l’autre en tirant leur tabouka du fourreau de cuir et en hurlant leur joie aux tribus de Morzouk… de
Sahba… des oasis d’Al‑Jufrah et jusqu’à Al‑Kufra… Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… Il s’agenouille au rebord du puits le dellou de peau à la
main et il écarte d’une caresse de la paume légère comme la danse du petit oiseau moula‑moula le sable qui recouvre la margelle de bois tandis qu’il assure la corde d’un geste familier qu’il sait
depuis l’enfance…
‑ Ici je suis chez moi !… Je suis chez moi !… Vous qui n’avez jamais foulé de vos talons brûlés une seule de ces dunes de l’Erg Ubari venez donc me prendre !… Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… Cette eau qui est notre vie à nous les nomades d’As‑Sahara c’est moi qui l’ai fait venir jusqu’ici par des milliers de kilomètres de canalisations qu’ont creusées les hommes jeunes les travailleurs ce notre pays avec le tagelmout qui ne laisse que l’éclat des étoiles noires de leurs yeux pour tenir bon dans la chaleur des jours et des jours… Vous nos pères les Garamantes vous savez ce qu’ils font hein ?… vous savez vous à qui les rats ont détruits les fogarras de pierres pour vous assoiffer !…
En même temps qu’il remonte d’un mouvement lent et sûr le dellou rond et luisant comme une lune pleine rempli de ses vingt
litres d’eau il remarque autour de l’ombre brune du puits qui dessine une sorte d’étoile aux branches éparpillées les signes écrits à l’intérieur de la croûte de sable qui miroite entre les
petites flaques bleutées… Ah ! Ah ! Ah ! tiens il n’y a pas longtemps qu’il a empr
unté la piste d’Ubari le renard
pâle… S’il est venu ici ça n’est pas dans l’intention d’apaiser sa soif … Ah ! Ah ! Ah !… Il fait tinter son rire contre les
lamelles de grès étincelantes de lumière glacée parce que le ren ard ne boit jamais l’eau des hommes bien sûr !… Il se méfie trop d’eux pour fréquenter les endroits où il risque de les croiser
eux et leur attirance pour ce qui a la couleur du sang…
A suivre...










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