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Saïd et Diana

Said-et-Diana-2.jpg

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Vendredi 30 septembre 2011 5 30 /09 /Sep /2011 17:59

Les tables de sable Tables-de-sable.jpg

 

La voix venait de très loin… Elle parlait une langue que chacun dans le pays pouvait comprendre qui partait de très bas comme le rythme grave des tam‑tams et des tindés… Elle s’élançait en sonorités claires presque joyeuses qui ricochaient contre les totems de rocs aux formes d’éléphants ou de gazelles et se frottaient à la peau mouvante des dunes…

Partout où on se trouvait debout ensemble accroupis seuls sur le sol désolé du paysage recouvert de cendres noires et dessous les palmes bleutées des grandes oasis on l’entendait… A l’intérieur des puits au creux des réseaux infinis de fogarras au‑delà de la croûte neigeuse des lacs de sel on pouvait la sentir griffer le silence d’une terre devenue inhospitalière aux hommes libres et à nos transhumances éternelles…

 

‑ Je suis un révolutionnaire ! Je n'ai plus rien à perdre ! La Libye, c'est mon pays ! C'est mon pays ! Je ne vais pas quitter la Libye ! Je combattrai jusqu'à la dernière goutte de sang !… Enfin, je veux vous dire… le pays ne doit pas tomber aux mains de fous… 

‑ Je ne démissionnerai jamais…  je vous mènerai à la victoire ! Sortez dans les rues…  n'ayez pas peur… Sortez les enfants…

‑ Je suis à Tripoli… pas au Venezuela ! Je veux leur montrer bien clairement que je suis là… à Tripoli… pas au Venezuela… Il ne faut pas croire les télévisions étrangères ! Ce sont des chiens !

 

Où qu’il soit au milieu de la savane hérissée de grosses touffes d’afazou l’herbe à tresser qui mord n’importe quel désert sitôt qu’il y a un puits il peut sentir au‑dedans de ses oreil Mali-table.JPG les les frissons l’alertant que la parole des hommes annonce un danger qu’il sait… 

S’il les connaissait leurs destinées qu’ils imaginent uniques toutes réunies dans la main d’Amma et de sa femme la terre qui a conçu le tazzu l’arche du maître de l’eau le panier immense au quatre coins déchirés !… Ah oui !… Par là sont descendus les premiers couples de jumeaux androgynes les Nommo pétris dans la boue rouge de toutes les eaux avec leurs jumeaux d’arbres de fleurs et d’animaux… Mais Ogo lui né le premier hors des eaux a choisi de rompre avec le désir du dieu père et il s’est retrouvé seul désolé sans son Nommo sa sœur perdue sur la terre rendue impure et stérile à ses pattes… Ah oui !… Ogo a cherché sans cesse une maison chez les hommes et il ne l’a pas trouvée alors il marche dessus les pistes de sable sans qu’aucun assabeur barrière d’herbes nouées zigzagant autour des khaïmas des nomades ne le retienne…

S’il les connaissait alors leurs destinées de petites créatures isolées dans leur folie à vouloir tuer l’autre toujours leur semblable gardien de la nyama l’âme de l’eau et de la terre ! Hantés par leur mort qu’ils ne savent pas lire s’il les a vus les plus grands les hommes sombres du Sud ceux de ce point particulier où il est venu parce que des autres ceux du Nord il ne parlera pas… Ah non !… Eux qui prétendent adorer des dieux qui n’existent pas ils abîment les créations d’Amma toutes les graines contenues à l’intérieur de l’œuf du monde et ses promesses généreuses… Lui Ogo il peut comprendre chacune de leurs langues car il s’est enfui en emportant la parole et le savoir secret qu’Amma lui a donné mais il lui a coupé la langue !… 

Alors même s’il veut il ne peut pas crier appeler les djnoun d’Idinen la montagne des esprits où ses oreilles frileuses entendent miauler leurs chants à la nuit qui traîne ses pieds d’or par ici… Ah non !… C’est bien le monde du vide que les Kel Essuf aux corps écartelés tracés à la peinture ocre au­‑dedans des grottes de la Tadrart qui sont ses mille maisons enchantent de leurs éclats sonores… Yaouha ! Youha !… Mais cette voix qui vient le secouer le prendre au creux de son refuge ça n’est pas la leur… Ah non !…

 

‑ Je suis parmi vous… Je suis avec le peuple et nous allons nous battre et nous allons les tuer si c'est ce qu'ils souhaitent ! Voyez la force du peuple… Voilà la force du peuple qui ne peut être vaincue… Faites ce que vous voulez !… Vous êtes libres de danser de chanter et de faire la fête sur toutes les places pendant toute la nuit… Je suis l'un d'entre vous… Dansez… chantez… réjouissez-vous !…

‑ Ceux qui tentent de piller votre terre sont des initiés, des mercenaires étrangers, soutenus par des chiens errants… Ces étrangers qui ont résidé en Libye pendant longtemps, et qui tentent maintenant de spolier vos terres !

‑ Ceci est impossible !… Nous ne sortirons jamais de la terre de nos ancêtres ! Auparavant, il y a eu les espions de l’Italie… Aujourd’hui ce sont des espions venus de France et de Grande-Bretagne… Ce sont les deux faces d’une même médaille, des grands-pères aux pères en passant par les fils, toujours dans la même posture du déshonneur !…

‑ Vous, toi brave peuple libyen qui résiste, la terre de Libye est votre propriété et votre droit ancestral, celui de vos ancêtres et de vos arrières grands-parents…

‑ Le peuple libyen a compris qu'on lui en voulait… Les puissances étrangères visent notre histoire ! Les hommes, les femmes, les enfants, les vieilles personnes sont tous sortis dans la rue pour manifester avec moi !…

‑ Il faut que toutes les tribus s'unissent, de l'ouest jusqu'à Feyzan… Nous avons défié les Etats-Unis toutes les puissances nucléaires dans le monde… Nous avons vaincu tout le monde… L'Italie a reconnu le chef des martyrs… Je suis au dessus des postes des chefs d'Etat ! Je suis un révolutionnaire !… je suis un Bédouin… Je ne peux pas laisser la terre de mes ancêtres… Je vais mourir en martyr…Akakus-4.jpg

 

La sculpture de pierre aux seins déchiquetés et au ventre plein comme celui d’une bonne chamelle de la femme rouge avec ses replis noirs luisants dressée au‑dessus de la piste où les grains de sable grésillent comme de la jeune lave étend une nappe d’ombre géante aux pieds de l’homme qui scrute la brume se levant là‑bas depuis un moment dans sa galabia couleur des cailloux qui ont traversé le temps… Elle et toutes ses sœurs sont les gardiennes des portes de l’Akakus qu’il traverse sans même avoir besoin de regarder les traces légères des bêtes qui impriment le parchemin ridé épais par endroits et d’un coup brutal c’est la roche qui effleure de ses lames gris‑rose par en dessous… Ici c’est déjà la peau plissée des mamelles rouges de l’Egr Ubari étiré jusqu’au pied des farouches aiguilles de métal où coule l’or mat du soir qui fait ruisseler son lait de verre liquide… Toutes les passes les plus étroites que les meneurs de caravanes reconnaissent aux silhouettes encore lointaines et menaçantes des vigies dès qu’on a quitté l’oasis de Ghat pour s’enfoncer au creux des dunes du Tanezzouft il les a franchies lui le seigneur guerrier désigné et sacré par les dieux du Fezzan…

Il n’y a personne ici… il n’y a jamais eu personne qui sache se diriger entre l’Akakus veilleur de la piste du Sud qui dévale en direction d’al Awaynat et de la frontière algérienne jusqu’à al Hamada al Hamra le plateau incandescent et sa ligne de termitières arrondies muraille d’une forteresse qui protège les terres nomades des invasions de toutes sortes d’espèces de rats calibrés en laboratoire pour les combats sans gloire… Il a arrêté son Pick‑up dans l’ombre d’une arche aux reflets de vitraux cloisonnés d’entailles d’argent plus haute que celles des temples de Leptis Magna que les tribus Garamantes ont envahie quand ils étaient les glorieux paysans‑guerriers chassant les Romains hors de leurs citadelles démentes… Sculpture.jpg  

‑ Nos pères éleveurs de chevaux et conducteurs de chars donnez‑moi la force et la grandeur pour les chasser d’Oea notre demeure souveraine où notre histoire est écrite parmi les tables de sable des peuples d’Afrique qu’aucune frontière aux pylônes plantés par les chasseurs du Nord ne peut séparer !… Il n’y a personne ici qui puisse m’empêcher de dresser des armées de jeunes gladiateurs au front marqué du sceau de la lune d’émeraude que je ferai tailler pour eux dans le trésor caché au fond des cavernes d’Akakus !…

‑ Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… Nous sommes vos fils à la peau sanglée de feu et de silence… les fils des plus valeureux lézards des sables à l’armure forgée par les fiers forgerons et chaque écaille est une pièce d’or !… Oh ! vous les maîtres solaires de nos heures fragiles venez… Vous qui ne craignez pas de danser au centre du brasier vous savez qu’ils ne peuvent pas nous anéantir avec leurs armes qui sont plus puissantes que celles des dieux car elles ont été conçues et manipulées sans honneur…     

De ce lieu‑là il n’a pas à redouter que l’écho de sa voix reprise par toutes les têtes rondes cavalcadant sur les parois des trous de pierres qui arrivent à la rencontre des bédouins quand les caravanes s’arrêtent au puits dont les branches d’acacias signalent l’emplacement au ras du sol ne donne l’alerte à ceux qui sont lancés à sa poursuite… Les rats !… Ils ne se doutent pas de ce qui les guette !… Il songe tout haut en s’approchant de la surface à peine marquée par les formes de bois rongées et presJ2_043_Libye_Akakus_Nord_Ane_Buvant_A_Un_Puit.jpgque recouvertes que celui qui n’est pas un Kel Tamashek ne peut pas reconnaître au milieu de mille autres éperons de pierre quasi effacés… 

De ce lieu‑là la taille volontiers énorme des sculptures et des arcs de rocs ont tracé un passage en direction du Sud-est vers l’oasis de Ghat sa ville aux portes du Tassili N'Ajjer algérien où la piste pour Djanet lui est ouverte par les Tamashek nomades ses frères qui ne s’arrêtent à aucune frontière… Sa voix de guerrier du désert a déjà rejoint les tribus de l’oasis qui la  portent d’un Pick‑up à l’autre en tirant leur tabouka du fourreau de cuir et en hurlant leur joie aux tribus de Morzouk… de Sahba… des oasis d’Al‑Jufrah et jusqu’à Al‑Kufra… Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… Il s’agenouille au rebord du puits le dellou de peau à la main et il écarte d’une caresse de la paume légère comme la danse du petit oiseau moula‑moula le sable qui recouvre la margelle de bois tandis qu’il assure la corde d’un geste familier qu’il sait depuis l’enfance…

­‑ Ici je suis chez moi !… Je suis chez moi !… Vous qui n’avez jamais foulé de vos talons brûlés une seule de ces dunes de l’Erg Ubari venez donc me prendre !… Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… Cette eau qui est notre vie à nous les nomades d’As‑Sahara c’est moi qui l’ai fait venir jusqu’ici par des milliers de kilomètres de canalisations qu’ont creusées les hommes jeunes les travailleurs ce notre pays avec le tagelmout qui ne laisse que l’éclat des étoiles noires de leurs yeux pour tenir bon dans la chaleur des jours et des jours… Vous nos pères les Garamantes vous savez ce qu’ils font hein ?… vous savez vous à qui les rats ont détruits les fogarras de pierres pour vous assoiffer !…

En même temps qu’il remonte d’un mouvement lent et sûr le dellou rond et luisant comme une lune pleine rempli de ses vingt litres d’eau il remarque autour de l’ombre brune du puits qui dessine une sorte d’étoile aux branches éparpillées les signes écrits à l’intérieur de la croûte de sable qui miroite entre les petites flaques bleutées… Ah ! Ah ! Ah ! tiens il n’y a pas longtemps qu’il a emprJ2_043_Libye_Akakus_Nord_Ane_Buvant_A_Un_Puit-copie-1.jpgunté la piste d’Ubari le renard pâle… S’il est venu ici ça n’est pas dans l’intention d’apaiser sa soif … Ah ! Ah ! Ah !… Il fait tinter son rire contre les lamelles de grès étincelantes de lumière glacée parce que le ren ard ne boit jamais l’eau des hommes bien sûr !… Il se méfie trop d’eux pour fréquenter les endroits où il risque de les croiser eux et leur attirance pour ce qui a la couleur du sang…

 

A suivre...  

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Mercredi 21 septembre 2011 3 21 /09 /Sep /2011 22:14

Voici la suite du texte publié il y a quelques temps déjà... je vous avais prévenus... Entre chaque passage du récit il faut intercaler les morceaux du poème en prose qui porte le même titre en gros et que j'ai déjà publié sur nos Cahiers au printemps... Je vous en remettrai quelques extraits pour que vous en profitiez à nouveau... 

Il s'agit bien sur du Mali et du pays Dogon mais aussi des oasis de l'Egypte et de la Libye enfin d'un grand voyage au coeur du Sahara des berbères touarègues... Bonne route !

Je ne veux pas habiter ce monde

fennec fleurs

Ecoute… écoute…

Partir… oui il le fallait… fuir la tribu des femmes qui ont déchiré et brûlé aux feux de leur enfer mes premiers poèmes mes ostraka de carton récupéré aux emballages abandonnés de la fabrique de peinture qui avaient contenu les poudres de couleurs et je traçais mes mots au creux de leur poussière orangé safran jaune paille et outremer… La route sera longue jusqu’au bout de la terre et si je tombe alors par le hasard poétique muet qui m’accompagne partout tel un sablier de neige sur les récits annotés sous forme de brouillon oubliés à la table d’un bistrot par un passeur de témoin du Dieu d’eau de Bandiagara je n’en comprends et je n’en retiens que la complainte hallucinée survenue d’une planète lointaine que je nomme avec prétention et innocence mon Sahara…

Celui qui reconnaît que la route est son unique façon d’être au cœur du monde bruissant de minuscules lueurs où se répètent et s’inventent les scènes grandioses et les cérémonies primitives de la vie des créatures sait qu’il devra faire halte aux étapes multiples du chemin qui le conduit vers la maison des autres… Car c’est au‑dedans de la maison des autres où on l’accueille avec bienveillance en lui offrant asile de pierres et d’eau et la bienvenue à l’heure des repas qu’il apprend la bonté des lois changeantes des peuples depuis toujours se déplaçant en quête d’un présent meilleur et réinstallant ailleurs leur demeure…

Oui… il avait fallu partir comme Antonin qui a emporté avec lui la dernière loco vapeur du chemin de fer de Bagdad… Ils les ont démontées une à une les motrices énormes qui après avoir poussé de leur mufle infernal les portes de l’Orient ont accouché d’une époque où les êtres se déplacent pour aller chercher au‑delà de leur terre d’origine des jardins insolents et fragiles à qui livrer le secret des rosiers de Babylone et de Damas. Leurs fleurs chargées de pétales à l’émail grenadine ont poussé par‑dessus les blocs d’acier luisant de nuit entaillés aux étincelles mauves des chalumeaux que les ouvriers métallos enfonçaient dans les flancs crevés béants des motrices abandonnées en pièces hagardes aux terrains vagues autour des entrepôts ruinés des gares… Les hommes qui étaient arrivés là au bout d’une errance sans fin sont repartis un jour en direction de l’Arabie et les rosiers de Perse qu’ils avaient plantés ont métissé de pétales roses de Cyrène les buissons d’églantines sanglantes en cavalcade le long des jardins ouvriers…

Quand je suis partie les temps étaient propices aux voyageurs qui avaient comme moi chahuté l’enfance à l’intérieur des citadelles aux murailles lancinantes de magmas gris que le soleil n’irriguait en coulées louches qu’avant le retour de l’obscurité et la ronde de ses gardes. Nous le savions il fallait fuir la peur qui avait convaincu les survivants effarés des tueries anciennes d’ériger des tours gigantesques semblables aux termitières de boue d’argile devenues à la chaleur des fours solaires des fossiles et prenant en haine ce qui les avait rendus libres de jouer avec des balles de lumière… Les fantomales portes de marbre des territoires inconnus appelées frontières étaient encore entrouvertes et notre transhumance d’enfants des brumes bergers d’utopies nous a permis d’échapper à la honte et au désespoir muet des nouveaux esclaves…

Partir… ainsi que l’avaient fait les miens paysans pauvres et ouvriers tâcherons portant dans leur musette de grosse toile les quelques outils qu’ils avaient forgés eux‑mêmes allant de fabrique en fabrique chercher besogne… Là où j’arrivais après avoir marché au hasard des petites campagnes mais toujours suivant l’aiguille aimantée qui me guidait en direction du Sud je quêtais un abri et la bonne chaleur des rencontres autour de la table commune. En même temps qu’on m’offrait asile avec la justesse des gestes qui rassurent je proposais de participer aux travaux de la maison et à tout ce qu’on voudrait bien me donner comme ouvrage parce que c’est le premier moyen de prendre place à l’intérieur de la tribu que connaît le voyageur qui s’approche des villages à la tombée du soir… Aux chiens le poil noir charbonneux rebroussé qui se jetaient à ma rencontre je parlais avec la voix familière que prenait Antonin passant sa paume dessus les flancs accueillants de la vieille loco et les conteuses à la veillée… Et mes mains leur offraient les jeunes odeurs sauvages de l’errance et de la bonne aventure qui nourrissent de vigueur et de danse les rêves lents de ceux qui restent…

CARABAGNE2

De la main‑d’œuvre je possédais juste les mains. Elles ne connaissaient pas d’autre labeur que l’écriture sur les cahiers mes journaliers cachés à l’inquisition des femmes de la tribu où j’avais gribouillé à mesure de nos vagabondages avec Antonin tout ce qu’il me racontait des bourlingues farouches des cheminots qui avaient construit le Chemin de fer de Bagdad… De bonne heure j’ai eu l’intuition comme d’autres gamins des milieux ouvriers de cette génération à qui on n’a transmis ni le savoir‑faire des jardiniers de Babylone et de Damas et des conducteurs de locos vapeur ni le langage passeur d’histoires populaires que pour témoigner de l’existence des gens plantés là quelque part comme les arbres courbés entourant les maisons serrées les unes contre les autres afin de tenir tête aux vents il fallait que mes mains rejoignent les leurs. 

J’étais partie à l’automne ce qui est la plus inquiétante des saisons pour les voyageurs… Celle où les troupeaux sont rentrés de la dernière transhumance et où on se blottit au creux des maisons pour attendre… Les premiers jours on me confiait des besognes ordinaires et je m’en allais ramasser pommes de terre noix et châtaignes en même temps que j’aidais à entasser sur la charrette tirée par un petit tracteur poussif ou par un gros cheval aux jambes courtes qui ne labourait plus les fagots de brindilles pour allumer le feu abandonnés après la taille entre les rangs de vigne luisant de givre bleuté… Mais rapidement et malgré ma maladresse et mon ignorance de ce qu’un enfant des campagnes sait sitôt qu’il clopine à regarder faire ma curiosité tenace pour ce monde qui n’a pas besoin de mots afin de dire le réel qu’on attrape à pleines paumes et où tout a un sens m’a donné accès aux rituels et aux gestes qu’on n’apprend pas dans les livres transmis par un mystérieux passage de signes de l’un à l’autre.

J’étais partie à l’automne et il m’a fallu continuer à marcher sur la route inconnue qui traverse les grands plateaux où les vents affolés comme de vieux loups gris en meute arrachent les touffes de laine des arbustes déjà couchés contre les murets qui séparent les tribus de paysans accrochés à leur paysage brun de sienne et gris indigo des épouvantails de neige… Je savais que je reviendrais avec de nouveaux printemps griffés de narcisses sur la terre brutale où les bergers étaient déjà les derniers nomades faisant rouler sous leurs pieds nus les caillasses des sentes et montant à l’entrée des cols mangés par la brume les cairns sculptures de pierres au langage semblable à celui des Touarègues de tous les déserts. Mais pour l’instant il fallait avancer toujours plus en direction du Sud et de ses vergers déroulant leur tignasse de branches à l’intérieur de domaines aussi vastes que les propriétés des colons en Algérie comme me l’avaient raconté chacun des ouvriers agricoles maghrébins qui commençaient juste à arriver et qui remontaient eux vers le Nord industriel et laborieux…

C’est dans une de ces riches exploitations en contrebas des plateaux  arides habités par les hommes silencieux que j’ai fini par dénicher les plantations de pommiers alignés en longues rangées s’enfonçant tout au bout au creux de l’horizon mouvant que les bandes de grues trouaient déjà de leur transhumance africaine. Là j’arrivais au hasard de ce qui avait été écrit à mon intention par le renard pâle du pays de Bandiagara et que j’ignorais sur les tables de sable en même temps qu’un autre migrant en fugue de la petite maison familiale où l’ennui recouvrait la table de formica de sa nappe d’ombre. Les grands domaines du Sud sont des lieux de passage des caravanes d’humains pauvres et qui séjournent là le temps de gagner de quoi vivre jusqu’à la saison prochaine comme des grillons heureux de frotter leurs ailes contre la lumière. Personne ne nous demandait d’où nous venions et il suffisait d’accepter de passer dix heures par journée de taille un sécateur géant au bout des doigts qui nous faisait des mains d’Ogres coupeurs de têtes et de nicher au‑dedans des baraques de bois et de tôles réservées aux saisonniers avec un petit poêle à mazout pour ne pas devenir des fossiles de givre… Oui il suffisait d’arriver là aux portes de l’hiver qui faisait violette la pointe sèche du jour…

Si la lecture des paroles du vieil homme de Bandiagara Ogotemmêli répondant aux interrogations du premier voyageur de l’Occident à vouloir s’initier aux rites et aux rêves de la société Dogon du Mali au long des pages de Dieu d’eau m’avait fait songer à un conte comme en disent les griots d’Afrique j’avais gardé le livre au fond de mon sac comme un héritage venu trop tôt pour que j’ose le récolter. La rencontre au domaine des pommiers de mon jumeau d’errance avec qui j’ai passé le seuil au long des années à venir d’autant de maisons communes qu’il peut y avoir sur cette terre‑là m’a initiée peu à peu au sens caché des mots de l’ancien paysan‑guerrier qui a vécu son existence dans un de ces villages de pierres dressé au flanc de la falaise du pays inconnu et m’a laissé deviner où commençait la piste… C’est le soir après nos heures perchés au‑dedans des arbres aux membres crochus de froid que nous parlions de ce cinéma où je n’allais jamais car la tribu des femmes tenait la monnaie serrée au fond de sa bourse et que l’Afrique est venue s’installer à notre table à l’intérieur de la baraque que les tourbillons de bise faisaient craquer comme la peau des termitières d’argile rouge.

L’Afrique est venue avec les images de la pellicule qui couinait et le tac‑tac‑tac de la bobine défilant dans l’école en banco d’un des villages de Casamance quand nous avons regardé ensemble tous les villageois réunis avec les enfants qui criaient de plaisir et de surprise la chasse à l’hippopotame des pêcheurs Sorko dans le fleuve Niger que Jean Rouch avait tourné en 1951 pour raconter l’histoire de l’alliance des hommes et du fleuve à travers le rituel de l’animal sacrifié… L’Afrique est venue l’hiver dans la baraque de bois et de tôle et elle m’a menée jusqu’au pays de Gao mon frère jumeau le second de mes amis sur la terre… Ecoute… écoute…

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Vendredi 9 septembre 2011 5 09 /09 /Sep /2011 23:16

      Voici quelques lignes en introduction au long poème que vous avez pu lire avant l'été qui parlait de la longue transhumance d'un être singulier du Mali au désert du Fezzan en Libye... Tout ceci est écrit dans le désordre et l'éclatement à mesure que la guerre s'étend aux oasis et que Mouamar Kadhafi devient peu à peu le nouveau Caligula d'un peuple pourchassé et que les tables de sable attendent sans fin les divinations de Yurugu le renard pâle...


Ne pas habiter ce monde...Nuit-oasis-1.jpg

Vendredi, 9 septembre 2011

 

Il a fallu partir… Ça n’était pas possible de faire autrement… Comment rester à l’intérieur de cette petite maison ouvrière du Nord bouclée au‑dedans par la tribu des femmes ? Y avait des années que mère tantes grand‑mère se relayaient pour m’empêcher d’ouvrir la barrière en bois repeinte bleu lavande du jardin par mon grand‑père qui conduisait les vieilles locos vapeur avant sa mort nous traversant comme un missile rutilant au milieu des touffes de marguerites aux pétales picorés d’écume ensanglantée.

C’est ça… alors il a fallu partir… De son départ à mon grand‑père je m’en souviens je venais d’avoir dix ans et le silence brut des locos dessous leur costume de deuil luisant de suie et de sueur me renseignait bien assez sur le sort qu’on me mitonnait à l’intérieur de la maison des femmes… C’est lui Antonin qui me l'a donnée la folie des nomades du voyage de tout temps les seuls êtres humains à se mesurer avec la grandeur des étoiles. L’histoire des aventuriers des chemins de fer qui ont creusé leur sillon gris rouquin luisant au cul de la charrue d’acier bonne grosse jument et ses flancs gras poisseux de cambouis et de poussier d’un bout du monde l’autre il la connaissait mieux que les recoins du petit jardin où il avait planté les rosiers de Perse et d’Afghanistan aux couleurs qu’on n’imagine pas. Les plus rares nous déferlaient dessus en grosses fleurs café­‑crème et mandarine qui nous rapportaient des jardins de l’ancienne Babylone les parfums sucrés à l’extase douloureuse…

Oui c’est bien ça il fallait partir et Antonin s’y était mis d’abord lui qui me racontait sitôt que les tantes prenaient le large pour leurs réunions paroissiales et nous laissaient naviguer au creux de l’ivresse des liqueurs d’Orient l’épopée du chemin de fer de Bagdad qui avait vu ses premières traverses posées sous l’Empire Ottoman et qui s’étirait pour finir de Berlin à Bucarest et rejoignait Konya en Turquie pour se couler jusqu’à Alep Mossoul et Bagdad… Et Basra… ajoutait Antonin en dépliant au milieu du tapis de pétales qui moussaient d’odeur la précieuse carte de ce chantier qui avait réuni les ouvriers cheminots aux pauvres gens des pays traversés. On l’avait trouvé dans le magazine La vie du rail qui m’époustouflait de ses croquis de motrices et d’images noir et blanc de gares à Saigon Fort de France ou Dakar le tracé du Berlin‑Bagdad colorié et plié comme une carte au trésor…   

Il n’y avait plus qu’à partir… Après la fuite d’Antonin il ne me restait que Mémé mon arrière grand‑mère la seule de la tribu des femmes qui ait repris l’offensive des paysans ouvriers devenus mineurs fondeurs ou s’échinant aux filatures avec qui je pouvais feuilleter les livres de géographie qui nous menaient à chaque fois du côté de l’Afrique et de l’Arabie c’était inévitable… Car si Mémé n’avait jamais bougé par d’autre moyen que le chemin de fer et la poussive et hargneuse loco d’Antonin qui lui avait fait découvrir par‑dessous la brume gris‑anthracite éclaboussant tout alentour à soixante ans pour la première fois les galets qui déboulaient au rythme haletant des vagues et leur musique pareille aux tambours du désert elle aussi était une nomade… La vieille ouvrière cassée en deux qui me lisait en cachette des autres les fragments des lettres de Louise Michel a pris la poudre d’escampette par un après‑midi brûlant d’été pendant que les roses café‑crème et mandarine de Babylone mouraient écrasées une à une par des doigts de chaleur et de désenchantement…Absence-2.jpg

C’était l’été de mes dix‑huit ans qui venait à son terme et si je voulais prendre la tribu des femmes de vitesse à rebours il n’y avait pas d’instants à perdre… J’ai abandonné les jardins de Babylone et de Damas à la petite maison ouvrière et ce monde qui ne m’appartenait pas à sa décadence immobile… Avec la musette d’Antonin sur l’épaule et son cuir ocre rouge qui sentait bon la fumée au goût réglisse bourrée des créatures de l’enfance qu’on ne laisse nulle part j’ai attrapé la première route qui s’est trouvée là s’éparpillant en direction du Sud loin de la tribu des femmes… Je ne savais qu’une chose en quittant la maison et sa barrière de bois bleu c’est que je ne voulais pas habiter ce monde cerné de murs de portes et de fenêtres.

Ce que j’avais appris d’Antonin c’est que notre demeure est sans limites et que nos pieds nous mènent à chaque aube nouvelle jusqu’au crépuscule sur la piste fraîche et mouillée de l’errance qui est notre destinée à nous autres les voyageurs. Je ne sais pas aujourd’hui trente‑sept ans après assise dessus les tapis brun noir chauds les peaux de chèvres mêlées aux tissages de couleurs vives orange et vert pomme des femmes touarègues à l’intérieur de la kaïma plus vaste qu’aucune des maisons que j’ai connues écrivant sur mes genoux tels les scribes lointains dans la demeure des dieux égyptiens si j’ai suivi les signes tracés de la table de sable quand je suis partie de la petite maison ouvrière… Je n’ai vu que l’horizon qui ne s’appelait pas encore el‑azrak s’ouvrir et la grenade fendue du soleil mûr gicler rose sur le papier aquarelle du soir quand je suis partie…

En devenant scribe embauchée à la pige par les journaux les moins regardant sur la bonne conformité de mes pages d’écriture je poussais la porte de la maison des autres et d’abord de ceux qui ne racontent jamais leur histoire à personne. J’avais longuement bourlingué entre tous les métiers possibles qui ne nécessitent que les paumes profondes et généreuses des paysans et  les mains habiles et graves des artisans ainsi que le modeste savoir‑faire de ceux qui apprennent au long des routes les métiers du labeur qu’on ne nomme pas… Ainsi j’ai pu gagner mon pain en sauvant ma liberté d’aller où bon me semble passante solitaire que n’ont retenus ni les ambitions qui aliènent les rêves ni les ordres des fabricants du monde mort… C’est parce que je n’ai pas obéi à ceux qui décident de claquemurer les utopies des hommes au fond de petites boîtes à misère que je comprends la folie de ceux qu’on écarte par la violence des armes et par l’imposture des mots volés aux poèmes et dépiautés de leur sens de la réalité qu’ils ont désiré passionnément mettre au monde…

De manière confuse comme le paysage que je devinais enfant par l’autre bout de la buée  de la loco vapeur d’Antonin je réalise maintenant que je suis arrivée là où j’ignorais à l’époque que poussent des jardins immenses et sauvages sous l’ombre des feuilles violettes et coupantes des palmiers nourris par l’eau diamant liquide et glacé des fogarras et qu’entre les fleurs sanguine des grenadiers crépitent les parfums secrets des roses café‑crème et mandarine… Il a fallu partir comme c’était écrit sur les tables de sable et parvenir jusqu’ici au seuil du plus secret des déserts après en avoir traversé autant qu’il y avait de pétales sur le tapis du petit jardin de la maison ouvrière dans la cité libyenne de Ghât au pied du mont Akakus et du Djebel Idinen pour devenir le scribe des hommes qui marchent… 

Celui qui se nomme amesakul le voyageur est celui qui a le don et la fierté d’entendre et de transcrire l’histoire… Personne ne m’a demandé qui sont les miens ni d’où je viens et Gao moTouareg-2.jpgn frère qui m’a accompagné depuis le marché au bétail de Gossi dans la région du Gourma malien où nous avons acheté nos deux chamelles pour la longue route à travers le Tassili N’Ahaggar et le Tassili N’Ajjer  jusqu’à l’oasis de Ghât est reparti heureux de me savoir vivant ici parmi les siens. Ils ont dressé pour moi sur les piquets d’acacia bleus comme l’acier des takouba les lances affûtées des fêtes la kaïma aux rebords de l’oasis auprès des palmiers de l’oued Tanezzouft car ils savent que je suis venue d’au‑delà des irrekanes les aiguilles dressées de l’erg Titersine pour témoigner du dernier combat face aux guerriers du Nord qui vont les retirer de leurs terres et de leur transhumance…

“ La maison c’est le tombeau des vivants ”… a lancé Gao en se retournant une fois encore…  

 Ecoute… écoute… 

 

A suivre...

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Jeudi 16 juin 2011 4 16 /06 /Juin /2011 19:48

L'offensive des pauvres suite...Rivage

 

Une camarade de l’usine qui besognait au nettoyage des cuves où on casait les ouvrières disqualifiées par manque d’initiative avait pris l’habitude de rester discuter avec une des établies le soir au bistrot après les heures d’abrutissement vu que chez elle c’était encore pire. La fille nous racontait à la pause un peu cachée par la fumée rouquine des clopes que plus tard elle rentrait moins elle risquait les coups de ceinture du paternel à moitié ivre au retour de son usine à lui.

Malgré les tentatives répétées afin de la persuader que seule une organisation collective des rôles à jouer pourrait fiche par terre cette broyeuse de vies Martine qu’on n’appelait que Titine à l’atelier n’avait aucune envie de moisir entre la puanteur douceâtre des sirops et les vapeur acides des produits à nettoyer les cuves. En la faisant causer l’autre avait appris que son père qui avait d’abord été maçon était venu du Portugal avec sa femme et comme bon nombre de ses compatriotes il avait fini par se résigner à un travail d’ouvrier à l’emboutissage des usines automobiles de Renault Flins depuis vingt ans aux 3/8.

Titine s’était refusée à en dire plus sur la galère familiale migratoire mais ce qui avait attiré l’attention de l’établie c’est qu’elle habitait une petite maison ouvrière dans les hauteurs de Creil. Elles m’avaient guettée toutes les deux en se repassant un mégot de gitane maïs à la sortie du vestiaire et c’est comme ça que j’avais fait la connaissance de Titine qui était ma voisine à quelques rues de là et je n’en savais rien. Pendant les trajets en train aller-retour de l’usine on avait eu tout le temps d’écrire et de réécrire cent fois le scénario de notre future cavale commune et surtout de planifier notre projet pour être sûres de nous. Attendre et bondir au bon moment comme le fait la panthère bouclée dans sa cage qui a l’intuition que l’instant précis où la porte sera entrouverte mérite la durée du siège. Cette époque était celle de toutes les audaces et de toutes les séparations et  prendre le large une façon d’être aussi évidente que ludique.

 

L’enfance et l’adolescence de Titine qui avait trois sœurs plus jeunes qu’elle avec qui faire front à la brutalité des adultes en perdition n’avait rien à voir avec la mienne mais notre conviction était la même. Seule l’évasion hors de ces tribus familiales qui malgré le printemps 68 demeuraient la plus implacable des prisons pouvait nous sauver. Courir… courir aussi fort et aussi loin que c’était possible sans regarder derrière nous et ne s’arrêter que lorsque cet horizon de brume grasse et d’ennui aurait disparu de notre paysage calibré à son image. Nous avions le même âge et Titine avait décidé de patienter jusqu’au jour de ses 21 ans pour prendre la route afin d’éviter les poursuites de la maréchaussée et de ses aboyeurs de justice. Cela faisait des mois qu’elle mettait une part de sa paie de côté sur ce que lui redonnait sa mère en vue de constituer une cagnotte permettant de voir venir quelques temps le nez au vent à l’aventure. En l’écoutant j’apprenais la débrouille familière aux mômes des familles nombreuses des milieux ouvriers pauvres dont les années de pensionnat et mon isolement parmi les femelles du gynécée m’avaient éloignée.Départ

 De mon côté rien de tel vu que la tribu des femelles empochait mon salaire intégral et sans discussion car il aurait s’agit d’un outrage et on ne me faisait pas de cadeau alors méfiance ! On me logeait et on me nourrissait sans aucun avenir glorieux ni même rentable en perspective aussi oser demander de l’argent de poche c’était entrer dans un conflit ouvert ce que je n’aurais jamais pu envisager contre quatre mégères qui me soupçonnaient fort d’avoir les mêmes idées que Mémé.

J’avais prévenu Titine de la complexité de la situation et qu’il était sûr que je ferais long feu aux cartons et à l’emballage qui me convenait autant qu’à elle le récurage. En revanche et pour ne pas me faire boucler à l’intérieur du gynécée ni risquer de donner l’éveil quant à nos intentions je continuerais à pointer aux Intérims et à prendre des petits boulots moins graves que celui‑ci qui nous ramèneraient de la monnaie. En fille de prolos habituée à faire plutôt sans le rond qu’avec Titine n’était pas regardante au niveau des sous et pas avare non plus de la monnaie qu’elle raflait à l’occasion des commissions ce qui nous arrangeait bien pour la caisse commune.  

‑ C’est pas grave si t’as pas de fric on partagera et après on trouvera bien des boulots aux Intérims… c’est pas compliqué… 

Partir c’était choisir son destin et abandonner le vieux monde à ses fermentations et à ses moisissures qu’il n’était pas question de traîner à notre suite. Ça non alors ! La porte de la cage allait s’entrouvrir et voilà… Seule la route comptait et la jubilation de l’inconnu. Etre nomades c’était jeter le désordre dans ce qui continuait de s’accomplir jusqu’à la nausée pour ceux qui en avaient les moyens et de se répéter dans la désespérance quotidienne pour les autres qui faisaient tourner la roue de leur propre servitude. Arrêter là le cycle des impostures et des soumissions que Mémé pointait de son doigt dénonciateur et connaître à notre tour la jouissance de l’insouciance et de l’oisiveté réservée à une certaine clique qui se l’était appropriée en semant la peur autour d’elle. La route c’était la légèreté retrouvée et sa cohorte d’utopies généreuses qu’on déballerait sur une nappe de couleurs vives comme pour un pique‑nique dans un verger d’abricotiers en fleurs.

En attendant le jour et l’heure de s’échapper il fallait patienter et ne pas se trahir en papotant étourdiment vu que les quatre cerbères qui avaient repéré notre récente complicité étaient sur le qui‑vive permanent et ne lâchaient rien. Titine s’obstinait au récurage déployant la force qui convient quand on est chaque jour confronté à l’aliénation ordinaire des siens jonglant avec les miettes du miroir de leur vie hachée et gâchée. Quant à moi j’avais trouvé à l’agence d’intérim qui payait le mieux et ne s’intéressait qu’à notre assiduité à aller jusqu’au bout des missions qu’on nous refilait le job le plus extra qu’on puisse rêver. Cette fois pas de chaîne ni de cadences ahurissantes mais un petit turbin juste à ma pointure et que ceux qui n’avaient pas flairé la bonne planque nous enviaient avec raison. On était embauchés à l’aéroport de Beauvais au service de nettoyage des avions mais pour la cuisine centrale avec pour tache de débarrasser les plateaux repas et la nourriture non consommée par ces Messieurs Dames qu’on rapportait sur des chariots roulants qui débordaient de victuailles dont on n’avait pas idée évidemment. Lapin à la casserole

C’était la boîte d’Intérim qui se chargeait du transport de notre petite bande à bord d’un minibus et vu qu’on travaillait aux 2/8 j’arrivais à déjouer la surveillance de Mauricette et des tantes qui ne savaient plus quand je devais être là ou pas. Mais le comble du bonheur c’était la ripaille énorme qu’on s’offrait après avoir vidé les containers qui étaient souvent pleins de quarts de langoustes mayonnaise et de petits sandwiches au foie gras ou de petits fours froids aux fromages variés et tous délicieux accompagnés de truite fumée aux abricots ou à la mangue… 

Il y avait aussi abondance de charcuteries raffinées et de desserts glacés ou pâtisseries mais c’était des gourmandises beaucoup plus difficiles à conserver et qu’il fallait dévorer sur le tas alors que pour tout le reste on partageait avec l’ensemble de l’équipe y compris celles qui étaient vouées aux aspirateurs et lavage des toilettes. Bien sûr chacune emportait après ses heures déjà finement arrosées au champagne et vins fins un sac bourré de victuailles qui auraient sans ça été nourrir la panse de plastique verte des containers à ordures de l’aéroport.

A suivre...

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Vendredi 10 juin 2011 5 10 /06 /Juin /2011 19:24

Squatt d'encre rouge suite...Squatt-d-encre-rouge-copie-1.jpg

 

Donc les rats y vont de leur débandade folle et obstinée en direction du son couinant… s’égosillant hautes‑contre et castrats en plein chant majeur dans le champ d’action devenu champ de bataille avec hurlements des vieilles sirènes… cadavres frais et dodus… fleuris et couronnés par la lumière mauve tamisée des issues de secours secourables. C’est bien impressionnant à voir… 

Les femmes lâchant le ventre nourricier qu’elles promenaient devant elles se précipitent d’un seul tas vers le fond de l’antre matrice providentielle. Entrailles les digérant loin des dents des rats. Les mecs aux plus malins et chacun pour sa pomme se sauvent les mains pleines d’innocence et de choses qui n’ont l’air de rien. Parfois un petit vieux clochard mais pas méchant sort grave un camembert d’une main et le litron de l’autre… pas de la piquette comme d’habitude…

‑ Ah zut !… il a oublié le pain…

Après un instant d’hésitation philosophe il fait demi‑tour dans le sens inverse des rats déjà à l’embouchure des caisses… Il remonte le courant du raz de marée s’étalant… Mais tant pis… Même s’il y a danger de gardiens floués du sanctuaire alimentaire… tant pis… C’est pas possible de manger du camembert sans pain… ça passerait pas… Ça ne passe pas… C’est gaspiller disait sa mère à l’époque.

‑ Bon ? c’est pas fini ?… s’exaspère le bouffon qui surveille nos arrières de son habit rouge couleur extincteur. Prêt à noyer les vigiles prévenus de l’invasion imprévisible d’une meute de rongeurs affamés à l’intérieur d’une infusion de mousse carbonique frivole.

‑ Peut‑être que tu crois qu’on est là pour observer le comportement des populations en état de panique et pour noter leurs réactions animales ?… demande le bouffon furieux.

‑ On est venus chercher des haricots et des sardines… pas plus… Il proteste en grimpant essoufflé dans l’autobus qui nous sauve de perdre haleine et dernier hoquet de vie… le 23… Aussitôt il démarre sans difficultés afin de nous rapatrier avec nos musettes… et pas de tickets vu que le conducteur est un Négro qui comprend à demi‑mot que… sans haricots y a plus personne à la fin…

­‑ Chacun sa culture mais ça n’empêche pas… dit le bouffon qui lui tend la moitié d’une orange sacrifice suprême… et s’abîme dans le jus sucré de la paresse de l’enfance.

Quand même… il faut dire que les haricots secs me causent bien du souci vautrés dans leur paquet de carton trop mou dont ils s’échappent comme de grosses perles. Mais c’est grâce à eux qu’on tient le plus longtemps Aladin et moi. Les mômes blacks nous ont appris à vivre rien qu’avec l’haricot qu’ils pratiquent tels les Arabes parce que ça pousse même là où il y a des inconvénients de sécheresse. Tout l’hiver ça nous fait une base solide pour se poser et puis dormir un peu au milieu des papillons fatigués qui attendent avec nous que ça se réchauffe. Je ne veux pas qu’Aladin aille traîner en quête de nourriture à cause du clochard unijambiste qui ravitaille les lieux de torture. Vous pensez si je suis au courant… Mon père me racontait ça jusqu’à ce que je vomisse. Une manie qu’il avait de me faire peur. Il savait pas m’aimer autrement.

J’ai élevé Aladin dans la méfiance dès que j’ai pu le sortir de sa bande de greffiers malfrats qui étaient ses fréquentations ordinaires de la zone et des festins d’ordures.chatauxoranges-jpg.jpg

‑ Tu en as assez avec les macchabées… je lui dis.

Je lui ai montré les formulaires des Maîtres de la Cité concernant la divagation des animaux en liberté. On peut rien contre les formulaires. Et les rats non plus. Personne qui se doute combien c’est facile d’utiliser les rats à des travaux pour lesquels ils montrent justement une grande habileté et adresse diabolique. Les rats aussi ça fonctionne à l’odeur… Et même aux parfums du lilas et des clous de girofle qui les chatouillent fragile au creux des orifices. A l’odeur ouais… et puis aux vibrations aiguës de la flûte jaune citron qui mordille leurs oreilles. Parce que la flûte est jaune c’est certain… Personne l’a jamais vue mais on le sait.

Le plus compliqué c’est de les entasser tous dans la musette avant… Et qu’ils se taisent. Ils ont une manie de se raconter sans cesse des histoires qui donne l’éveil aux chiens des vigiles dont le museau est plus sensible que le ventre de l’hérisson. Forcément… habitués qu’ils sont à mijoter au fond des fioles de silence et de formol… les rats… ils se croient dans la cour de récréation pour de bon. Ils égratignent des bouts de grimaces et se tordent de rire sous leurs moustaches… Prêts à jaillir au grand air qui les distinguera du reste des animaux ordinaires. L’ère des rats. Heureusement que la flûte les traverse de par en par et les ramène vers la veilleuse mauve du laboratoire.

 

Le laboratoire tout le monde y passe un jour afin de recevoir dans les veines quelques gouttes de sang‑froid. A la suite de ça le corps se couvre d’écailles dures comme du verre qui permettent aux humains de ne plus rien sentir du tout. Sauf sur les poignets où de petites places demeurent vulnérables. Des trous à sentiments par lesquels on peut mourir aussitôt.

Les laboratoires sont des réservoirs de maladies prêtes pour les humains consentants. Les rats habitent dans des caisses plutôt confortables et bien aérées les unes sur les autres où le soleil pas manchot les réchauffe de nuit comme de jour. Inondation solaire sur tubercules de rats gonflés telles des pommes de terre à la fin de l’hiver. Les rats s’installent d’eux‑mêmes à l’intérieur des éprouvettes et on ne sait pas pourquoi par quelle perversité masochiste ils se prêtent aux expériences qui font naître de minuscules fleurs de sang sous leur ventre.

Mon père passait son temps à déboussoler maniaque acrobate parmi les éprouvettes de rats morts. Plus ou moins en voie d’emprunter la mort comme un toboggan descendant vers des grottes au silence d’argile. Il les encourageait en tapant du bout de l’ongle sur la paroi tel un gardien à la porte des cellules. Il voulait les sauver tout. Ça n’était pas possible. Une fois certain qu’ils n’avaient pas su résister à l’invasion il les portait avec ses mains d’homme de peine à l’incinérateur où après avoir raté leur premier rôle ils ne rataient pas le rougeoiement de la fin.

Je crois qu’il n’était qu’un acrobate de laboratoire parce qu’il n’avait pas pu faire autrement. Il s’occupait du martériel de verre et des rats qu’il allait chercher dans une camionnette paDerniere-page-2.jpgr centaines avec la conscience de son crime et de la ruine de son âme. Néanmoins les rats étaient moin s graves pour sa dignité que les humains. Ils n’attendaient pas qu’il rate son numéro. Tout cela finissait par ne plus être qu’une interminable répétition vu qu’ils étaient déjà en plein drame et qu’ils auraient voulu avoir le désir de sortir avant de flotter au ras des eaux. S’il n’y avait pas eu les rats et leur regard indulgent il aurait fait son numéro d’acrobate de la mort pour personne.

Quand il se résigne à ne pas se nourrir avec les morts Aladin se fragilise et s’exprime par feulements maussades. Il perd de son énergie phosphorique et mystérieuse. Celle qui lui permet d’avoir la transparence des vers luisants. De se faufiler à l’intérieur des ampoules. De déambuler d’une lampe à l’autre. D’être l’amant immortel de la voyeuse fantomale… la lune qui l’épie dans chaque flaque d’eau dont elle fait une flaque de lait. Son poil bruissant de voyou des banlieues devient terne. Et il est alors comme tous les autres chats sans distinction… malédiction des malédictions !… à la merci des kamikazes des trottoirs.

Heureusement que la petite fille que je rencontre au bord du canal et qui me rafle régulièrement mes pinceaux le rénove de gouache bleue. Le barbouille… L’immatricule. Lui redonne le goût du caméléon moqueur et de la transformation… Ce qui le sauve de l’humiliation. Et pire encore de l’ennui. Je le vois donc revenir resplendissant et électrisé se pavanant devant le miroir de l’armoire aux sardines jusqu’à tenter d’y pratiquer une ouverture avec sa patte ainsi qu’il fait pour les flaques de lune. Le chat Aladin est un sacré cabotin en fait !

Quand il accepte de s’oublier un peu Aladin constate que je suis repartie à changer de costume de plus en plus souvent. Je ne peux vivre avec moi que le temps d’une pirouetteCRS.jpg. Ce soir j’ai envie de comprendre pourquoi le clochard unijambiste trimballe des poupées de bois le long des ruelles de la Cité aux ordures. Et pourquoi leurs étranges têtes peintes n’ont pas d’yeux. A quel rituel force‑t‑il ces petits êtres à prendre part ? Le chat Aladin surveille mes allées et venues au cas où ça me prenne de m’effacer à temps complet. Je lui ouvre sa dernière boîte de sardines avant qu’il ne perde toutes ses vitamines d’allumage et la lumière verte de ses yeux qui se reflètent dans mes lampes à oublier. Qu’est‑ce que je ferais sans lui ?

Depuis que j’ai retrouvé la piste cahotante du clochard je sais que la petite déesse rouge qui sommeille en moi ne gardera pas longtemps son secret pour elle. Elle finira par dire qui  nous sommes… nous les habitants du Domaine des Sept Lunes. Et nous serons forcés de nous enfoncer encore plus loin au cœur de la nuit afin de fuir les dents avides des vigiles.

 

A suivre...

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