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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Petites notes de lecture

Samedi 21 mars 2009 6 21 /03 /Mars /2009 22:48

Le chien du monde suite...

Vous savez que notre blog est un territoire d'expérimentation d'écritures et d'images alors que ceux qui ont lu le début de mon article sur mes " Petites chroniques d'après Céline" ne m'en veuillent pas de cette partie de texte à rajouter à l'intérieur de la précédente esquisse... J'espère que vous vous y retrouverez...

   

      “ Avec la médecine, moi, pas très doué, tout de même, je m’étais bien rapproché des hommes, des bêtes, de tout. Maintenant, il n’y avait plus qu’à y aller carrément, dans le tas. ” ( Voyage au bout de la nuit, Ed. La Pléiade, 1952 p. 240)

Ouais… que Céline soit médecin successivement et au hasard de ses tribulations dans les dispensaires à Clichy Bezons Sartrouville… et tant d’autres villes de banlieue c’est pas anodin… Imaginez ce que ça signifie que “ la médecine sociale ” d’l’époque et l’atmosphère qu’est pas plus copine aujourd’hui des dispensaires avec la misère humaine qui se presse dedans pousse les murs pique les chaises des couloirs et leur troupeau gris agglutiné… Et même quand il faisait le toubib à son compte le Docteur Destouches il a  soigné les gens de tous les bas fonds des campagnes et des villes… ceux qui sont pris dans une sorte de résignation au malheur… une complicité presque… “ Les gens étaient si pauvres et si méfiants dans mon quartier qu’il fallait qu’il fasse nuit pour qu’ils se décident à me faire venir, moi, le médecin pas cher pourtant. J’en ai parcouru ainsi des nuits et des nuits à chercher des dix francs et des quinze à travers les courettes sans lune. ” ( Voyage au bout de la nuit, Ed. La Pléiade, 1952 pps. 241‑242 )

Parc’que de la façon étrange qu’il avait le Docteur Louis Destouches de pratiquer la médecine que même les carabins pas trop délicats en général qui le reniflaient passer à portée étaient perplexes et la plupart bien admiratifs ou ébahis faut quand même en causer… Sur ce point on y reviendra… mais ce que la médecine qu’il bricole Céline à chaque endroit à chaque réalité différente met en évidence c’est son rapport à lui avec c’qu’y a d’intime de secret au-dedans de la vie et ça c’est drôlement proche de nous autres le chien du monde et moi… Ouaouf ! Ouaouf ! Dans sa thèse sur La Vie et l’œuvre de Philippe‑Ignace Semmelweis ( 1818‑1865 ) il donne sa vision de cette médecine qui jamais dans son job de médecin ne changera et qui bien au-delà des soins bienveillants qu’elle procure au corps se penche sur l’ineffable malheur humain…

“ L’heure trop triste vient toujours où le Bonheur, cette confiance absurde et superbe dans la vie, fait place à la Vérité dans le cœur humain.

Parmi tous nos frères, n’est-ce point notre rôle de regarder en face cette terrible Vérité, le plus utilement, le plus sagement ? Et c’est peut-être cette calme intimité avec leur plus grand secret que l’orgueil des hommes nous pardonne le moins. ” ( Cahiers Céline, n°3, Ed. Gallimard, 1977, p. 18. )

 Car c’est tout dans la manière complexe qu’il a Céline de s’approcher des gens qu’il considère comme pourris de haine les uns envers les autres ces tristes cornichons... que tient son rapport si étonnant à la mort et d’abord sûr à la vie… Et le seul endroit où lui qu’est un solitaire acharné même s’il lui faut ses rencontres avec les potes de Montmartre sans qui forcé il crèverait de n’pas pouvoir causer brailler observer ce grand bouillon maudit du monde… ouais le seul lieu de l’approche des autres c’est la pratique de la médecine pour se coltiner avec le pire des créatures et des fois aussi par aventure explorer aussi la tendresse comme avec les bêtes… Ouaouf ! Ouaouf !

Une approche qu’il pourrait pas faire autrement Ferdine avec la pudeur énorme qu’est la sienne et là alors dans ces moments avec d’un côté l’ambiance bidoche et le tout à l’avenant du sexe et de la mort des hôpitaux hospices dispensaires… des gourbis étroits et crasses des petites rues poisses d’la banlieue… si vous avez fréquenté vous voyez un peu cette chiennerie hein ? et de l’autre la présence à flots un déferlement pareil qu’à la gueuse de guerre du gigantesque troupeau d’humains malmenés c’est toute la  liberté et la grandeur de l’homme seul parmi ses semblables qu’il expérimente !

 “ J’étais trop complaisant avec tout le monde et je le savais bien. Personne ne me payait. J’ai consulté à l’œil, surtout par curiosité. C’est un tort. Les gens se vengent des services qu’on leur rend. ” ( Voyage au bout de la nuit, Ed. La Pléiade, 1952 p. 244)

Bien sûr qu’y a dans ce monde-là qui déboule de tous les recoins les plus noirauds des sujets d’écriture pour des siècles Ah ouiche ! Mais d’abord et ça va ensemble y avait sujet à l’émotion… L’émotion qu’on n’peut pas résister… le terrible effarement qui vous prend à la gorge à la tripe à la peau… L’émotion c’est ça qui vaut la peine et pas autre chose et c’est en se passionnant  pour la souffrance du corps des gens souvent les plus largués les plus démunis… ceux que la bonne société balance par‑dessus bord : les mômes des trottoirs les vieux les putes… tout comme il se passionne du même coup pour la beauté et la féerie qui radinent quand il regarde les danseuses qu’il a son rythme des faubourgs… son accordéon des bals popus et des petits troquets de la zone… sa musique qu’est celle de tous les natifs des endroits où sont venus se planter comme dans un port les vagabonds qui appartiennent à nulle part …

 “ Ils me tenaient, pleurnichaient les clients malades, chaque jour d’avantage, me conduisaient à leur merci. En même temps ils me montraient de laideurs en laideurs tout ce qu’ils dissimulaient dans la boutique de leur âme et ne le montraient à personne qu’à moi. ” ( Voyage au bout de la nuit, Ed. La Pléiade, 1952 p. 244)

 

 Et avec ça Céline médecin ou écrivain c’est l’anarchiste total qui radine dans nos expérimentations marginales vagabondes au chien et à moi… “ Anarchiste déjà tu étais, Louis. Brutal aux aspects puérils, révolutionnaires, égalitaires, oui ! ” Cahiers de L’Herne n°3, p. 16 ) Une de ses façons à lui qu’il lâchera pas même quand il est au régiment du 12e cuirassiers et qu’il a à peine dix huit balais la hiérarchie et les classifications sociales que les bourgeois ont installées pour en fiche plein les mirettes du populo et le faire s’aplaventrer devant les maîtres ça lui a jamais causé !

D’abord il l’écrit à son poteau des années d’apprentissage de la médecine Albert Milon qui l’accompagne dans les tournées en Bretagne contre les ravages de la tuberculose : “ Mais la misère n’est concevable que pour ceux qui l’ont tâtée – et le cœur des bourgeois est quelque chose d’inconcevablement terne et d’insensible à la misère des autres – ( … ) Oui, mon vieux, j’ai gravi et successivement descendu déjà bien des échelons de l’échelle sociale et je reste confondu de l’incompréhension des cloisons étanches qui existent entre les hommes – Il y a foutrement plus de différences entre un bourgeois français et un pauvre Gaulois qu’entre riche François et un opulent Teuton. ” ( Lettre non datée à Albert Milon, Céline, le Temps des espérances, François Gibault, Ed. Mercure de France, p. 226 )

Anar Céline et comment ! et pas dupe du fait que cette manie de hiérarchie comme il le dit là elle sert à faire miroiter à l’homme du peuple que s’il arrive par des tas d’entourloupes à se hisser à la hauteur et à entrer dans la clique des nantis il pourra tranquille se fiche pas mal des camarades et voilà ! Là-dessus fallait pas compter sur lui pour faire du sentiment avec le prolétaire comme il l’appelait parce qu’il était de la troupe des exploités… Dans tous ses voyages il avait pu remarquer que le chien du monde il en crevait partout de la rapacité de la meute qui défend sa tribu son clan sa classe sociale sa famille et sa gueule et si vous ne faites pas partie du lot c’est pas la peine hein ?

“ Jamais les prolétaires ‘ favorisés ’ n’ont été si fort attachés à leurs relatifs privilèges patriotiques, ceux qui détiennent dans leurs frontières des richesses du sol abondantes, n’ont aucune envie de partager. ( … ) Les hommes ils se mettent en quart terrible tant qu’ils peuvent, ils y tiennent plus qu’à l’honneur à ces bonnes richesses du sol… Ils les défendent à vrai dire, comme la prunelle de leurs yeux… contre toute immixtion, contre tout genre de partage avec les prolétaires des autres pays miteux, avec les enfants de la malchance, qui sont pas nés sur du pétrole… ( … ) Pour les prolétariats cossus, les autres n’ont qu’à se démerder, ou tous crever dans leur fange… ”Bagatelles pour un massacre, Ed. Denoël, 1937 p. 152 )

 Sûr qu’il digérait pas le manque de solidarité et même plus d’empathie m inimum entre les êtres et comme il avait raison de sa colère face à tous ces misérables qui pas capables de se soutenir les uns les autres dans la pire des débines fonçaient en masse comme les types du régiment des cuirassiers se faire ratatiner et trucider les autres pour le profit honteux de quelques-uns…  

“ ( … ) Tristes gens – mystiques. Je les ai vus foncer à la mort – sans ciller – les 800 – comme un seul homme et chevaux – une sorte d’attirance – pas une fois – dix ! Comme d’un débarras. Pas de sensualité – pas un sur dix parlant français – doux et brutes à la fois – des cons en somme. ” Bulletin célinien, n° 24, Bruxelles. Lettre à Roger Nimier du 14 novembre 1950 in Biographie de L‑F. Céline Frédéric Vitoux

Alors Céline lui qu’a assisté à cette vendange des corps jeunes et joyeux ce qui lui a pris  à votre avis de bifurquer direction la médecine à peine qu’il revient de son périple d’Afrique Douala en 1917… même si c’est en faisant  le détour par son job de “ conférencier pour la fondation Rockfeller de propagande contre la tuberculose ” ? 


A suivre...  

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Jeudi 26 février 2009 4 26 /02 /Fév /2009 23:09

Le chien du monde suite

      Ouaouf ! Ouaouf ! Le revoilà ce chien du monde encore ! Ce sacré bon sang de clébard qui tient à la ramener chaque fois qu’on cherche à la lui faire fermer et qu’il y a péril pour sa peau pour ses poils pour sa tronche de vieux baroudeur d’utopies qui cavale d’un bout de cette carcasse de terre l’autre depuis quarante balais et le reste… Et pourquoi sa gueulerie vous me direz hein ? 

Ouais d’accord il se mêle ! il se mêle !… mais vous n’croyez pas qu’il y’a lieu après l’ensablement tout vif des marmots de Palestine et les femmes et les vieux dégommés pantins du joli jeu de massacre… Paf ! Pif ! Paf ! pour le plaisir… et les autres dessus leur colline verrouillée barbelée muraillée à fond…  les civils qui se repassent les jumelles et qu’applaudissent. Et la haine des larbins de la fricaille de ce monde-ci direction des gens du Sud… y’a pas de quoi se mêler des fois ? Et la cervelle en putréfaction des véreux politicards et rentiers gras qui mène la troupe des bigorneaux prolétaires et autres bouffons à se laisser endormir au formol et sa morbide odeur qu’ils reniflent ravis… y’a pas de quoi ? 

Ouaouf ! Ouaouf ! La question qu’il se pose le chien qu’a la manie des interrogations dans son for intérieur vu que dehors les causeries des autres les humains intelligents il se mêle pas… il a pas lu assez il peut pas hein ? La question… ouais c’est ça… ce qu’il en aurait écrit Céline de la mort crépuscule du ghetto Palestine poussé mine de rien dehors du monde ?

 

Ouaouf ! Ouaouf !

Et après ça ?... Ouais… après ce qu’on vient de se farcir là comme trêve des confiseurs le temps où la terre fourre sa tête dans son tunnel de taupe et qu’elle attend que mézigue ou un autre ouistiti lui rallume la loupiote pour remettre ça un coup sa balade d’ivresse au terrain miné des étoiles… Pan ! Ziouh ! Ptaf ! Après qu’on lui a fait péter une ou deux charrettes de missiles d’artifice en guirlandes de Noël qu’entortillent son sapin d’olivier au moment ou y a personne qui suppose que ça peut arriver… enfin personne c’est pas gagné… y a des monstres costumés militaires à l’envers de leur peau fichés plantés partout pourtant… des épouvantails que rien épouvante… plein la terre ç’en est… Pan ! Ziouh ! Ptaf ! et Pan encore ! Faites-moi confiance je sais… les connais…y sont les mêmes toujours… se déplacent juste un peu… zig… zag… zig… zag… sur la surface verglacée de sang de notre caillou bleu les mariolles…

Ouais… après tout ça qui nous est arrivé surprise emballée papillotes comme balancée du ciel… Vroum ! Broum ! Badaboum ! pendant que nous autres innocents que personne nous avait mis au parfum on guettait… c’t’époque c’est normal des douceurs de miel et de dattes à s’en lécher les babines… Après tout ça… Céline aussi lui il demanderait pas mieux qu’on arrête les frais et qu’on le laisse tranquille à Meudon avec sa meute à mater pousser les pâquerettes dans la prairie hirsute tignasse devant la villa Maïtou la troisième sur la gauche tout au bout du petit raidillon avec la glycine et les plantes pagaille de hauteur une vraie brousse qu’accrochent les tournicotons rouillés trois fois du grillage en bazar et du portail bleu lavande délavé pendant que les pages hiéroglyphes elles tombent sous la table… pfuitt… pfuitt… et Toto qui picore les crayons et qui chante à tue‑tête :  Dans les plaines de l’Asie centrale
  

          Ouais… après tout ça faut qu’on saute à la suite d’Agar et du troupeau des clebs Hop ! Hop !... Ouaouf ! Ouaouf !... qu’on avance quoi… pas rester motus caramels mous face d’elle avec sa robe rouge  la grande exciseuse son surin affûté rasoir à la paluche… La guerre probable qu’on l’a comme une cicatrice d’abord nous les emplâtres d’humains jamais capables quand y faut s’arrêter urgence au bord… la guerre encore partout… Et sa cohorte puante d’images qui nous renvoie l’estomac dehors aux égouts ! Aux égouts ! Aux égouts ! Une cicatrice d’avant qu’on soit blessé même… on l’a d’origine avec la barbaque malade de l’espèce des hommes à l’intérieur… leur décomposition qui monte à l’assaut à peine ils sont nés… comme ça qu’on est nous autres… et pas question d’aboyer… Ouaouf ! Ouaouf !

Céline il ne les avait pas vus venir non plus avec leur guerre au départ… ils la lui avaient emballée dans un joli papier qui donnait une allure bien aguichante… Pour ça qu’il y était parti Bardamu enfant qu’il était encore et qu’il savait pas ce que les adultes sont capables… avec leur façon terrible de vous mettre dans le malheur comme si c’était une grande fête qui se ramenait virevoltait avec ses fifres et ses tambours pour la parade vous connaissez ?… Ran-tan-plan ! Et Ran ! Ran ! Ran-tan-plan !… Mais c’est vite qu’il allait l’apprendre Bardamu la vacherie que c’est : “ A vingt ans, je n’avais déjà plus que du passé. ” ( Voyage au bout de la nuit p.95 Ed. La Pléiade, 1981 )

La guerre c’est le pompon dans l’inhumain de ce que les promoteurs de la barbarie bien ordinaire ont le pouvoir de nous balancer entre les pattes… Celle des petits seigneurs qui la ramènent aux usines… aux supermarchés… aux fabriques de pub et aux machines à fric… fric-frac… Celle des proprios qu’occupent des tranches géantes de la terre qu’on a sous les pieds nous tous les cornichons… qu’exploitent qui font fructifier… ceux qui possèdent au fin fond de leurs frigos aussi immenses que tout un quartier des tonnes de boustifaille qu’ils libèrent qu’au compte-gouttes… vous visionnez l’affaire et ses intérêts ? … Et pendant ce temps de leur goinfrerie dans leurs fabriques d’armes dernier cri… Broum ! Vroum ! Broum ! le chien du monde dans sa course ce qu’il fait ? Ouaouf ! Ouaouf !

Les mêmes les horribles on les retrouve les coloniaux partout où on essaie de se tirer de fuir leur puanteur organisée… S’il l’avait vu Céline en son temps que c’était déjà écrit tout pareil la manière qu’ils procèdent pour transformer l’humain loupiot sacrément innocent en un exploiteur tortionnaire de ses congénères du troupeau blême et s’il l’avait flairée l’arnaque alors ! “ Il est facile d’imposer des disciplines farouches aux masses fanatisées. Hitler, lui, tout fuhrer qu’il est, aura bien du mal à sortir de ce marasme alimentaire imbécile ; la paix n’intéresse personne et la fraternité embête tout le monde. Il lui sera difficile en vérité d’obtenir un morceau de sucre, pour organiser la paix allemande, tandis qu’on lui donnera pour la guerre tout le sang qu’il voudra. ” ( Cahiers Céline N°3 Ed. Gallimard, 1977, pp. 217-218 )

Que ça y est avec les détails de celui qui y est allé voir et qui a pas ménagé l’effort vu que c’était un voyageur Céline… le Docteur Destouches d’abord avec ses tribulations et cette idée qu’il avait déjà quand il disait que la langue qu’il était en train de créer serait “ antibourgeoise ” ( Cahiers Céline N°1, p 51 )… ouais que ça y est dans le Voyage et qu’il en a fait le tour de cette guerre totale que font les maîtres au chien du monde… l’homme avec toute sa liberté qui refuse les mille contrefaçons du collier de servitude… Lui il voudrait bien écrire vraiment… noter tous ses hurlements… mais il sait pas il peut pas… pas encore… mais quand il pourra alors… quand il pourra…

Moi pour tout dire aujourd’hui où je vous cause après le fabuleux trafalgar de ce Noël qui était pourtant pas de nature à m’étonner vu ce que je sais de l’humain programmé pour la mort qui fait en sorte de fricoter avec elle au plus près… la grande exciseuse… vous me voyez ahurie par tout ce qu’on a raté ce qu’on n’a pas pu… ce qui nous a filé entre les paluches… museau au sol pourtant et flairant le ragoût terrestre de notre destinée… Ouaouf ! Ouaouf ! … Ouais… notre incurie notre foutaise à nous autres c’est ça que je me dis en visionnant les p’tits lascars gazaouis illuminés par les comètes de phosphore qui leur volent leurs yeux…

Céline ce qu’il aurait fait vous pensez ? Qu’il aurait volé à la rescousse comme pour Bébert le môme de sa bignolle dans Mort à crédit vous vous souvenez ? Faire son travail et basta ! médecin jusqu’au bout et pas lui rendre son ticket avant le moment l’ultime à la tapineuse toujours en bas sur notre trottoir à nous attendre et à tourner tourner… tourner comme la jolie toupie rouge de plomb durci qui tourne tourne autour du monde et qui ne nous lâchera pas tant qu’on ne l’aura pas épouillé ce chien du monde de la clique sanguinaire des parasites dans leur petite armure d’argent massif et de leurs bandes d’humanoïdes décadents… leurs troupeaux militaires avides de meurtres et d’orgies qui jouent aux billes de phosphore sur sa peau d’enfance… Ouaouf !… Ouaouf !…

Alors Céline vous me direz ?… Céline faudrait pas oublier qu’il a eu sa jeunesse coincée entre deux boucheries admirables alors normal que la mort ça l’ait un peu titillé non ?… On ne lui a pas assez reproché son goût pour le morbide et sa passion d’aller farfouiller chez l’humain c’qu’y a de pas reluisant… ses tendances pourries… sa cruauté et le reste… Le Bernanos par exemple en 1933 à propos du Voyage : “ La mort sujet de votre livre, seul sujet. ” ( Cahiers Céline N°1, p 51 )…

Ah ! ouiche… et si c’était tout le contraire en fait ? Et si ceux qui insistent à lire les récits de Céline lui qui s’est coltiné la sale Ogresse la camarde à des tas de sauces faut voir comme… s’ils s’acharnent à nous saouler avec l’idée que Céline il crèche chez elle à tous les étages… ça n’est pas des fois de leur goût bien à eux qu’ils bavassent à voir crever l’énergumène chien du monde et à en jouir les drôles ?…

“ Lui qui non seulement voit partout la menace et la réalité de la mort, mais encore soupçonne qu’il peut y avoir en nous un désir secret de nous y abandonner, travaille sans relâche à l’écarter. Médecin ou écrivain, il s’agit toujours de lutter contre elle. En regard d e la formule dont sort tout le Voyage au bout de la nuit, sur l’envie qu’ont les hommes de tuer et de se tuer, et de la phrase souvent citée de Mort à crédit : 
“ C’est naître qu’il aurait pas fallu. ”, il y a celle-ci, de Féerie pour une autre fois, qui ne mériterait pas moins d’être mise en exergue : “ Je suis du parti de la vie voilà ! ”
 
Préface de La Pléiade
 
Henri Godard, 1979 )


A suivre... 

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Mardi 17 février 2009 2 17 /02 /Fév /2009 23:57

Le chien du monde
Epinay, samedi, 14 février 2009

          “ Ces gens-là même que je regardais par la fenêtre et qui n’avaient l’air de rien, à marcher comme ça dans la rue, ils m’y faisaient penser, à bavarder au coin des portes, à se frotter les uns contre les autres. Je savais moi, ce qu’ils cherchaient, ce qu’ils cachaient avec leurs airs de rien les gens. C’est tuer et se tuer qu’ils voulaient, pas d’un seul coup bien sûr, mais petit à petit comme Robinson avec tout ce qu’ils trouvaient, des vieux chagrins, des nouvelles misères, des haines encore sans nom quand ça n’est pas la guerre toute crue et que ça se passe alors plus vite encore que d’habitude.
Voyage au bout de la nuit Louis-Ferdinand Céline Ed. La Pléiade, 1981

        Ouaouf ! Ouaouf !

        Céline ouais !… oh là là ! faut pas causer hein ?… Je vous ai raconté déjà dans la Petite Chronique d’avant ce que le pas imaginable Docteur Destouches m’avait refilé… parc’que Céline excusez dans ma tronche d’ex môme de la banlieue zone d’indicible c’est d’abord toujours le “ Docteur Destouches ” … excusez ou excusez pas mais de l’époque d’après la première tuerie grandiose comme de celle d’aujourd’hui choisir la banlieue de n’importe quelle grande Babylone pourrie de peur effarement misère et compagnie pour marner c’est pas donné à tout l’monde…
      S’il l’a assez répété que pour lui la médecine c’était la première des choses qui menait sa vie… qu’on le sache bien ! D’ailleurs c’est “ sur papier du dispensaire de Clichy ” comme le précise François Gibault dans son Céline 1932-1944 Délires et persécutions ( p.21 Ed. Mercure de France, 1985 ) qu’il écrit à un de ses soutiens pour le prix Goncourt Lucien Descaves en 1932 : “ Je suis médecin dans ce dispensaire municipal. C’est mon métier après vingt autres. ( … ) ” Donc Céline le Docteur Destouches avec son expérience des faubourgs qu’est pas rien pouvez me croire j’en viens je sais de quoi je cause… il me parle immédiat sitôt le début du Voyage à moi qui ai qu’une enfance sauvage de banlieue et de la vadrouille de petits chemins à mettre dans la marmite aux écritures…
      Quand je découvre Voyage j’ouvre des chasses style les roues de charrette du chien face à la sorcière du conte… forcé que ça m’époustoufle le langage c’est celui que mézigue j’ai entendu avec le françarabe méli-mélo touillé comme ci comme ça là où on vivait je vous jure j’invente pas ! Oh là là !… pour sûr qu’il faudra que je vous raconte aussi cette histoire de la langue qui fait toute l’affaire la différence l’énorme la précieuse pierre d’enchantement la vert émeraude… entre Céline et aussi un type comme Bukowski et les autres écrivains pour ceux comme moi qui sortent le tête de leur trou bétonné joli et ses myriades de loupiotes mirifiques quinquets… des centaines des milliers de carreaux qui vous matent à peine que vous avez mis le museau dehors… il faudra…
      Ouaouf ! Ouaouf ! La différence nous autres les raminagrobis voyous de l’écriture griffeurs de parchemins d’hasard… paplars de boucherie dans les cuisines de nos Mothers… les pages arrachées de leurs catalogues à tricots… nous les glavioteux des mots argots verlan la parlote populaire des faubourgs quoi ! nous les pas affranchis des combines que se repassent depuis des lustres les proprios du beau style péroraison et compagnie… l’incendie d’intense qui nous ravage l’intérieur tout soudain on le prend là pareil qu’un bain de lune qui vidange les baignoires vermeilles pleines des écritures mortes qu’on nous a collées dessus costume d’écoles obligé !
      Donc Céline… ah ouais ! V’là trois mois que je prends des notes… vous écrire la deuxième Petite Chronique mais je n’me doutais pas après que je vous aie mis au parfum de mon horreur de la guerre la grande tuerie et de ses laquais militaires les infâmes les pourris… non je n’me doutais pas… pouvais pas redouter pire que ce qu’ils viennent de nous envoyer les macchabées véreux direct de la prothèse vert de gris qu’ils ont comme cerveau les grotesques… ni que le sujet qui m’était venu relisant des bouts de la correspondance démoniaque de Céline… le courrier c’est à ça qu’on voit qui c’est l’homme… et des phrases qu’il leur lâchait chaque fois qu’ils se pointaient escaladaient la rampe de terre jusqu’au sous‑sol de la villa Maïtou avec Agar et la meute préparant l’orgie… allait bondir salement dans notre présent…
      Cette couillonnerie morbide que la plupart des gusses qu’on se frotte avec ont à l’intérieur de leur placard aux ardeurs néfastes … cette gentillesse qu’ils mettent à reluquer le chien du monde en train de crever voir le pousser un peu s’il accélère pas trop… lui étendre dessus sa peau leurs nappes de pierre… cette grandguignolerie je voulais bien vous en parler et de la lutte qu’on a à mener nous autres les farcis  de l’écriture pour pas qu’ils se jettent tout le monde et nous avec au tombeau ouvert béant… ouais je voulais bien vous en parler avant que la mitraille des uns ne dégringole dessus le corps des autres innocents largués alchimistes d’un instant qu’ils sont à renifler les galettes de semoule cuisant sur les braseros dans les gourbis de Gaza…
      Vrai qu’il l’avait dit Céline à Serge Perrault lui le voyant des lendemains cristal dans ses abîmes de papier et que je l’avais lu : “ Ils achèteront plus tard mes livres, beaucoup plus tard, quand je serai mort, pour étudier ce que furent les premiers séismes de la fin, et la vacherie du tronc des hommes, et les explosions des fonds de l’âme… ils savaient pas, ils sauront !… ” ( Céline à Meudon Images intimes 1951-1961 p.66 David Alliot, Ed. Ramsay, 2007 ) La mort gratuite balancée par des snipers obscènes les cuisses écartées rangers plantées pour caler leurs fusils mitrailleurs et viser à l’aise des vieux Palestiniens drapeaux blancs agités tremblotants… Pan ! la vicieuse l’exciseuse de petits matins doux et frais comme les citronniers aux flancs des collines avant… lui regardant les troupeaux d’hommes éventrés dans les champs des Flandres s’il en avait tâté de ses vices qui présageaient déjà de la suite… Ah ouiche ! Et les mômes de Gaza cuits au phosphore c’était les revenants feux follets de ceux de Berlin sous les ruisseaux de bombes épatantes… Ce qu’il prédisait Ferdinand que le monde changerait pas sauf pour plus de méchanceté encore ça s’était réalisé… Ouaouf ! Ouaouf !
      Ouais… c’est avant tout ça que je voulais vous envoyer la suite de l’époustoufle que ça m’avait fait les mots du Voyage à moi qui n’écris que par erreur d’errance entre la jubilation et la douleur… des petits pas perdus sur les parkings bleu gris à Ouh là là ! sur‑Seine… vous vous souvenez qu’on s’était arrêtés à l’entrée de Ferdinand Bardamu au cœur de la fournaise et du crottin et voilà qu’avant ce Noël de plomb j’avais prévu de vous asticoter avec l’intuition de ce que Céline m’a fait piger en douce… la mort et son masque c’est ça qu’arrête pas de nous éloigner de nous empêcher d’être un peu fraternels entre quidams alors qu’on a de naissance revêtu déjà notre costume solitude… Et que face à elle y a que les mots qu’on invente qui nous font peut-être un peu moins crevards… Ouais… c’est de ça dont je voulais vous causer et puis voilà…
      Si vous avez lu le Voyage vous trouverez facile le passage où Ferdine rencontre “ la petite Lola d’Amérique ” “ infirmière comme elle était ”… “ C’était une gentille fille après tout Lola, seulement, il y avait la guerre entre nous, cette foutue énorme rage qui poussait la moitié des humains ; aimants ou non, à envoyer l’autre moitié vers l’abattoir Alors ça gênait dans les relations, forcément, une manie comme celle-là. ( Voyage au bout de la nuit p.49-50 Ed. La Pléiade, 1981 )
      Et puis pour vous rencarder plus faut que vous sachiez que j’avais déjà prévu la suite de ce corniaud bâtard de chien du monde une troisième Petite Chronique dont le propos m’avait sauté dessus à cause d’une réflexion que se fait Bardamu sur l’impossibilité de sauver sa peau quoi…“ Cependant j’avais peu de chances d’y échapper, je n’avais aucune des relations indispensables pour s’en tirer. Je ne connaissais que des pauvres, c’est-à-dire des gens dont la mort n’intéresse personne.  ( Voyage au bout de la nuit p.50 Ed. La Pléiade, 1981 ) Ouais c’est ça vous avez capté… la mort et la misère sociale c’est pas des beaux sujets ça et qu’on a pas besoin d’être sortis des écoles pour en causer ?…
      Et Céline il a tellement creusé pataugé dedans que j’ai eu juste à lire pour m’instruire et à vous glisser les commentaires depuis le recoin d’obscur et de ronde de ma petite vie ordinaire et sa ferveur pour aller à la soupe à la tambouille poivrée safran et aux bonnes aventures aussi…
      Ouaouf ! Ouaouf ! que je me croyais tranquille comme un asticot sur sa viande mézigue pendant que je gribouillais des morceaux de souvenirs de mon époque de jeunesse encore… zig-zag en arrière zig-zag en avant et que je patrouillais aux côtés de Bardamu et de son histoire de guerre… un roman que je croyais avec le temps passager vêtu d’une mousse verte par-dessus… La mort elle a plein de visages pour sûr et le chien du monde s’il en sait quelque chose lui qu’arrête pas de prendre sa course qu’elle lui ravisse pas ses artistes ses poètes ses loupiots d’Afrique tout baveux du lait des comètes…
      Ouaouf ! Ouaouf ! Hop ! Hop ! … Mais la mort sociale celle de l’ouvrier au turbin mécanique d’enfer atroce pointage des minus copeaux d’exister et du troufion kamikazé dedans la garce d’explosion c’est ça qui le tenait aux tripes le Docteur Destouches et c’est ça qui le faisait écrire Céline pardi … “ Je n’avais pas encore appris qu’il existe deux humanités très différentes, celle des riches et celle des pauvres. Il m’a fallu, comme à tant d’autres vingt années et la guerre, pour apprendre à me tenir dans ma catégorie, à demander le prix des choses et des êtres avant d’y toucher, et surtout avant d’y tenir. ” ( Voyage au bout de la nuit p.81 Ed. La Pléiade, 1981 )
      Ouais c’est bien ça : la mort et la misère ça fait son petit bonhomme de chemin en bonne compagnie. Et déjà quand Céline rédigeait le Voyage c’est dans le ventre ouvert des abattoirs de la banlieue que les deux commères avaient leurs quartiers de préférence et ça ne s’est pas arrangé depuis… “ Il existe pour le pauvre en ce monde deux grandes manières de crever, soit par l’indifférence absolue de vos semblables en temps de paix, ou par la passion homicide des mêmes en la guerre venue. S’ils se mettent à penser à vous, c’est à votre torture qu’ils songent aussitôt les autres, et rien qu’à ça. ” ( Voyage au bout de la nuit p.82 Ed. La Pléiade, 1981 )

A suivre...




La Villa Maïtou à Meudon 2007

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Mardi 27 janvier 2009 2 27 /01 /Jan /2009 23:49

De Camus à Céline... “ Je me révolte donc nous sommes ”... 
Epinay, décembre 2008

 

Ecrire sur Camus ça n’est pas une chose facile pour des gens qui ne prétendent pas avoir des opinions bien bricolées par les années d’école et l’habitude de bavouiller de ci de là avec de l’éloquence et du bon raisonnement ni pour ceux qui n’aiment pas du tout se retrouver parmi les innombrables qui ont pondu leur petit commentaire sur l’homme qui marche sous le soleil de Tipaza et le reste…

C’est pour ça que moi qui ai quand même quelques autres raisons de le faire ne serait‑ce que mon expérience de vie insoumise et marginale porteuse d’une certaine forme de révolte je me suis abstenue… Bien que le désir je l’aie eu je l’aie et qu’à mesure que le temps passe et que les rencontres avec des êtres de vie authentique qui ont bien connu le Camus des années algériennes tel que mon ami Jean Pélégri ou que Jean-Claude Xuereb m’incitent… je songe souvent qu’il faudrait s’y mettre…

Probable que c’est l’horreur de bavasser dans le vide et de faire du commentaire de texte alors qu’il y aurait tant à mettre de nos aventures autour des mots de L’Homme révolté de Caligula des Justes de Lettre à un ami allemand et des articles algériens au minimum qui m’ont retenue toujours de parler des engagements et des utopies accompagnant chaque réflexion de Camus… Et peut-être encore l’aura du doute en faisant une personne humaine qui écrit si loin des maîtres en écriture tous ceux-là qui nous assomment… Je crois bien que c’est ça qui me touche d’abord chez lui : le fait que j’y repère parfois sous le glacis de l’homme de lettres l’enfant des quartiers pauvres d’Alger où il a grandi…  l’enfant qui devenu un homme devait se demander s’il avait une légitimité pour devenir un écrivain…

Probable que c’est la même chose qu’avec Céline sur qui je me suis décidée à gribouiller un ou deux articles parce que là aussi là toujours c’était ma vie qui s’y collait. Et même si les deux hommes et les deux œuvres n’ont rien à voir je m’y sens moi pourtant en fraternité sensible avec plein d’intuition qui circule qui va qui vient et j’y retrouve des lambeaux de toutes les fringues que j’ai endossées les unes par-dessus les autres... Ouais c'est ça...  un peu à la façon de Céline à Meudon et de comment il s’attifait le bougre…

Jusqu’ici j'ai préféré laisser aux professionnels de l’art oratoire et de la critique le champ libre... Je me sens tellement hors de ce contexte-là à des mille de distance de la pensée abstraite et tellement malhabile à ajouter quelque chose... une réflexion… dans le sens de réflexe comme une balle qui rebondit et qu’on attrape au vol sans y penser justement… une réflexion hésitante indocile et malmenée c'est forcé par la réalité à tant de démonstrations aux références imparables…


          “ Des idées tout le monde en a… ” c’est Céline qui le disait et comme il avait raison… Oui des idées tout le monde en a et moi justement en ces années de ma jeunesse 1975 par là… j’avais 19 berges et des idées je n’en avais pas lerche… J’avais réussi à virer le pataquès de lieux communs qui est l’héritage piégé des braves gens de la droite catho non politisée c’est‑à‑dire bien dans le sens du courant que cherchait à me refiler mes vieux… eux qui n’avaient rien vu d’autres en 1968 que le manque d’essence pour la voiture de mon père qui était alors représentant en fil à coudre et fermetures éclair… ça ne s’invente pas…

Mais et Camus dans tout ça vous allez dire ? De Camus dans cette année 1975 je venais de découvrir complètement ahurie le texte de L’Homme révolté que je bouquinais sous la table pendant les cours de philo en bouclant une terminale difficile où je m’ennuyais redoutable sauf pendant les heures de philo par le fait… De cette terminale le principal souvenir qui me reste à part Camus c’est d’avoir lu les premiers vers de René Char de Desnos de Breton et de Saint John Perse grâce à mon prof de philo le poète Georges Brindeau… et d’en être restée les yeux écarquillés…

Avoir un prof de philo poète pour de vrai c’est déjà pas banal et un bonheur qu’on imagine pas qui puisse vous arriver à 19 berges mais faut que je vous dise que pour moi les années d’étude et d’école elles ont été à la fois tristes et violentes … une suite d’heures qui me rapetissaient dans mon corps et la poésie c’est bien la première chose qui m’a filé le début de la piste pour me tirer de là… fiche le camp vite vite de cet ennui qui me crevait la peau et de la peur pas descriptible qui va avec… Pas étonnant que j’aie rencontré Camus quasi en même temps vu que lui le désespoir d’une enfance qui ne mène nulle part je suppose qu’il l’a connu malgré la compagnie qu’il avait des petits mômes des rues d’Alger et de la liberté qu’y avait alors à vivre sur cette terre solaire…

Mais sa souffrance à lui c'était une pauvreté bien réelle semblable à celle des autres gamins ce qui permet de comprendre qu’il se soit senti proche des personnages de la littérature russe et surtout de ceux qu’on rencontre dans les romans de Tolstoï car quelle était la misère des koulaks ! La misère qui transpire comme une mauvaise sueur de la plupart des récits des écrivains russes tels que Gorki Dostoïevski Gogol… a dû aussi influencer l’écriture des Justes et la phrase qu’on trouve dans les premières pages de L’Homme révolté : “ La conscience vient au jour avec la révolte. ” colle tout à fait avec l’histoire de Stépan et de Yanek. Et la situation d’une grande partie de la société russe à l’aube de la révolution devait avoir des ressemblances avec celle des populations de l’Algérie colonisée qui ont un matin décidé que ça y était la limite de ce qu’il avaient supporté était atteinte…

A l’époque où j’embarquais à bord de L’Homme révolté je ne connaissais rien de l’enfance algérienne pauvre de Camus et je ne me vois pas en train d’aller quêter des similitudes de souffrance et de désastre avec la mienne ou des moyens pour recoller mon enfance en pièces vu que tout ça je ne pouvais pas le penser ni y penser… J’étais en plein dedans avec mes 19 berges et j’allais mettre un bout de temps à en sortir… Là où je zonais alors c’était la grande solitude et je n’avais pas d’autre compagnie que les bouquins où je creusais page après page ma galerie depuis des lustres en me disant qu’un jour ça déboucherait… ouais et j’avais raison… ça a débouché sur la révolte…

A l’état de solitude de mon adolescence il n’y avait que la révolte qui pouvait opposer son incendie et donner du sens à l’insensé total qui créchait sous ma peau parce que justement elle n’est ni une idée ni un concept ni une théorie et que ceux qui prétendent qu’elle est cela sont des niais qui n’ont jamais connu la lucidité atroce d’avoir le choix à la sortie de l’enfance entre l’abêtissement commun et le désespoir singulier…

Non… la révolte elle s’est pointée avec les poèmes de Baudelaire et de Rimb’ chantés par Léo Ferré et avec ses textes de Poètes vos papiers ! qui me griffaient la gorge comme un greffier qu’on libère de sa cage… Elle était cette émotion sauvage et brute avec laquelle on se construit en face de la chiennerie du monde bâta rd des nantis et contre celui des hommes sans conscience. Cette émotion dont parle Céline qui allait devenir comme ça l’outil dont j’avais besoin pour forger à mon propre incendie mon histoire et ma destinée et les relier à celles des autres…

Et je peux dire aujourd’hui que j’ai bien bourlingué sur les pistes de l’existence et de l’écriture que L’Homme révolté de Camus tel que je l’ai lu à 19 ans a été le premier texte libertaire que j’ai approché de lui et le premier texte libertaire qui m’ait initiée à une expérimentation de l’histoire de la révolte humaine qu’il s’agisse de celle d’un paysan Makhnoviste d’Ukraine d’un ouvrier du livre de la Commune de Paris ou d’un anarchiste républicain espagnol en 1936…

Et la phrase qui ne m’a pas quittée depuis : “ Je me révolte donc nous sommes… ” venue un matin fracasser la vitre de ma solitude est s’il faut parler d’idées de la même invitation au désordre joyeux mis en commun que celle de Louise Michel : “ Toute idée remuée devient une aurore… ” 
A suivre...   

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Mardi 12 août 2008 2 12 /08 /Août /2008 19:04

A toi Mahmoud
En hommage au poète palestinien Mahmoud Darwich notre blog publie des extraits de ses poèmes de ses textes et d'entretiens qu'il a donnés à différents journaux ainsi que des témoignages...
 
                                Une mémoire pour l’oubli
                                      Mahmoud Darwich
                                                 Ed. Actes Sud, 1994
                        Traduit de l’arabe par Yves Gonzalez-Quijano et Farouk Mardam-Bey

 
Extrait

“ Du rêve naît un autre rêve :
-Tu vas bien ? Je veux dire : tu es vivant ?
- Comment savais-tu qu’à l’instant je dormais, la tête sur tes genoux ?
-  Parce que tu m’as réveillée en bougeant dans mon ventre. J’ai compris que j’étais ton cercueil. Es-tu vivant ? M’entends-tu bien ?
- Est-ce que cela arrive souvent que je sois tiré d’un rêve par un autre rêve, qui explique le premier ?
- C’est ce qui nous arrive, à toi et à moi. Es-tu vivant ?
- A peu près.
- Les démons t’ont fait mal ?
- Je ne sais pas, mais il reste du temps pour mourir.
- Ne meurs pas tout à fait !
- J’essaierai.
- Dis-moi : quand est-ce arrivé ? Je veux dire : quand nous sommes-nous rencontrés ? Quand nous sommes-nous séparés ?
- Il y a treize ans.
- Et nous nous sommes revus souvent ?
- Deux fois. Une fois sous la pluie, et encore une fois sous la pluie. La troisième fois, nous ne nous sommes pas rencontrés. J’ai voyagé, je t’ai oubliée. Je viens de m’en souvenir, je viens de me souvenir que je t’ai oubliée. Je rêvai
- Moi aussi, c’est pareil. Je rêvais. J’ai eu ton numéro de téléphone par une amie suédoise qui t’a rencontré à Beyrouth. Je te souhaite une bonne nuit. Pense bien à ne pas mourir. Je te désire toujours. Quand tu vivras, à nouveau, je veux que tu me parles. Comme le temps passe, treize ans ! Mais non, cela s’est passé cette nuit. Je te souhaite une bonne nuit. ”


“ Je suis malade d'espoir ” par Mahmoud Darwich

Propos recueillis par Gilles Anquetil

Extraits de l’entretien de
Mahmoud Darwich à l'occasion de la publication de son recueil de poèmes “ Ne t'excuse pas ” au Nouvel Observateur publié dans les pages Débats du numéro 2154 ( 16 février 2006 ).

Intégrismes
“ En tant que poète, suis-je condamné à m'exiler dans une petite chambre pour tenter, plume à la main, d'humaniser le monde ? La poésie est par définition ouverture et affirmation de la diversité des identités. Elle est la voix qui rassemble les êtres humains. Mais aujourd'hui les communautés ne sont agitées que par des passions absurdes et irrationnelles. J'ai peur que la trop fameuse “ guerre des civilisations ” ne soit bien en train d'avoir lieu. Mais ses protagonistes en sont les intégristes de chaque camp. ” ( … )
“ C'est la défaite générale de l'intelligence, le triomphe de la bêtise outrancière, l'adieu à la raison. Oui, la folie est générale. Le discours de haine est beaucoup plus facile à proférer parce qu'il ne flatte que les instincts. Les opprimés en arrivent à croire qu'ils ne s'en sortiront qu'en s'abandonnant à l'hystérie. La haine est une maladie qui se nourrit de l'obsession de l'ennemi. Le rôle de la poésie, disait Char, est aussi de transformer son ennemi en adversaire. Aujourd'hui, on ne cherche, on ne relève dans l'autre camp que les outrances, les caricatures de l'autre. Dans ce monde bipolaire, il n'y a plus de place pour la paix. ” ( … )

Empreintes
“ Dans mes poèmes, et en particulier dans mon dernier recueil, Ne t'excuse pas, je décris un dialogue, parfois rude, entre mes différents moi. Un Palestinien digne de ce nom doit s'enrichir de toutes les cultures qui l'ont fabriqué - les cultures mésopotamienne, grecque, persane, ottomane, juive, chrétienne et musulmane. Seules les identités multiples sont belles. C'est une chance d'appartenir à un pays irrigué par des cultures très anciennes, qui toutes ont laissé des empreintes. Elles étaient souvent celles de l'occupant, mais aujourd'hui elles sont devenues miennes. ” ( … )
Exils
“ En 1981, en exil à Beyrouth, j'ai créé la revue “ Al-Karmel, à la fois ouverte sur la littérature et la poésie palestiniennes et les littératures du monde. On m'a bien sûr reproché de ne pas uniquement célébrer la littérature de mon peuple. Chaque fois, je réponds que toute littérature qui défend une cause noble et juste tout en renouvelant la forme enrichit la littérature palestinienne. ” ( … )
“ Le thème central de ce recueil, c'est le retour au pays, en Palestine. Je médite sur deux notions: le chemin et la maison. Avant mon retour, je pensais que la maison était plus belle, plus désirable que le chemin. Aujourd'hui, je trouve que le chemin est plus beau que la maison. ” ( … )
Renaissance
“ Le paradoxe aujourd'hui, c'est que j'écris sur la beauté dans un pays où elle a été mutilée, saccagée, et où l'on vit en deçà de la vie. Je tente de compenser ce manque par la beauté que je chante dans mes poèmes. Comme un poète qui recommencerait de zéro, je m'attache à décrire la forme d'un nuage ou d'un cyprès, la fleur d'un amandier. Je me suis placé sous la protection des maîtres de la poésie arabe, mais uniquement des maîtres joyeux. Oui, j'écris en état de joie. Pas pour survivre, simplement pour vivre. ” ( … )
“ La poésie en Palestine est un combat pour “ désoccuper ” la langue. On me reproche parfois de ne plus être un poète de la résistance, un militant. Mais la vraie défaite serait que notre langue même soit vaincue par l'occupation. L'occupant s'attend à ce que nous ne parlions que de notre souffrance. Etre palestinien, ce n'est pas une profession, c'est aussi affirmer qu'un être humain, même dans le malheur, peut aimer l'aube et les amandiers en fleur. Ecrire un poème d'amour sous l'occupation est une forme de résistance. Le rôle de la poésie, c'est aussi de rendre les choses obscures pour qu'elles donnent de la lumière. Elle rend l'invisible visible et le visible invisible. La poésie est l'art du clair-obscur. Une lumière trop crue, trop violente efface tout. ” ( … )

Pour lire l'intégralité de cet entretien : www.bibliobs.nouvelobs.com 

                           
                              Au dernier soir sur cette terre
                                      Mahmoud Darwich
                                      Traduit de l’arabe par Elias Sanbar
                                             Ed. Actes Sud, 1994
Extrait

La huppe

 

“ Amour. D’un voyage à l’autre tu nous fais en vain voyager. Tu nous as fait souffrir. A nos parents rendus étrangers et à notre eau et à notre azur. Tu nous as saccagés et tu as vidé les heures du crépuscule de leur couchant et tu nous a dépouillés de nos mots premiers, volé nos jours au jeune pêcher et nos jours tu les as volés. Amour, tu nous a fait souffrir et pillés, à toutes choses rendus étrangers et tu t’es dissimulé derrière les feuilles de l’automne. Tu nous as dévalisés Amour, sans nous laisser le peu pour te chercher un lui et son ombre embrasser. Laisse-nous donc un épi dans l’âme qui puisse t’aimer. Et ne brise pas le verre du monde autour de nos appels. Ne te trouble, ni ne tempête. Apaise-toi un instant que nous distinguions en toi les éléments lorsqu’ils t’élèvent leur noce pleine. Rapproche-toi que nous percevions une seule fois. Méritons-nous d’être les esclaves de ton invisible frémissement ? Ne disperse pas ce qui demeure des débris de notre ciel. Amour tu nous as fait souffrir. Amour, don qui nous gaspille pour guider l’obscur en nous et il s’enflamme et ne nous appartient point, ni l’estuaire du fleuve ne nous appartient. Et le monde devant nous prend feu, feuilles de cyprès anciens qui aux nostalgies conduisent les nostalgies. Amour, tu nous as tant fait souffrir, rendus absents à nous-mêmes et tu nous as de nos noms dépouillés. Amour. ”

1991

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