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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Petites notes de lecture

Mercredi 17 octobre 2007 3 17 /10 /2007 12:40

                       La langue de mon père

En hommage aux Algériennes et aux Algériens matraqués et balancés dans la Seine le 17 octobre 1961 par un Etat qui ressemble comme deux gouttes de sang à celui que nous connaissons trop aujourd'hui...

Etrange non, de ne pas pouvoir non plus échanger le moindre mot avec les femmes de la famille de ton père ?

 

Leïla Sebbar : Pourquoi étrange, c’était comme ça. Et d’ailleurs, moi j’aimais ça. On était enfants et quand on est enfant on n’a pas forcément besoin de deux langues. Je savais que c’étaient mes tantes et ma grand-mère et j’avais l’impression de communiquer avec les femmes qui étaient là, et avec cette jeune sourde muette qui était comme une fille adoptive d’une des tantes. On n’avait pas besoin de parler. La communication se faisait à travers autre chose, par l’ombre. Moi j’ai un souvenir vraiment heureux de ces visites à Ténès, rien ne manquait de ce point de vue-là.

 

Ce qui m’intrigue, concernant Aïcha et Fatima c’est quelle est la part du réel et de l’imagination ? La présence des femmes dans ton récit est très forte, elle n’a pas pu être inventée me semble-t-il ?

Leïla Sebbar : Ça m’amuse que tu me demandes ça parce que ma mère m’a demandé si j’avais rencontré le fils de Fatima. Ça c’est vraiment l’effet du réel de la fiction. Le fils de Fatima, je ne sais même pas s’il a existé, je ne sais pas si Fatima s’est mariée, si elle a eu des enfants. Je sais qu’Aïcha s’est mariée car elle a quitté la maison, mais j’ignore son nom de famille.

Donner des fils à Fatima, même si ce sont des fils adoptifs, ça m’a plu. Qu’un des fils prenne le maquis et cherche à tuer le maître d’école, c’était possible. Cela ne s’est sans doute jamais passé pour mon père, mais c’était une éventualité. Des instituteurs indigènes de langue française ont été assassinés, on le sait. Pour moi la fiction était utile pour dire la complexité de la situation de mon père. D’une part le fait qu’il a été véritablement sur les listes de l’OAS, et d’autre part qu’il ait été possible qu’il soit sur celles des combattants du maquis.

 

           D’accord, mais tu ne t’en arrêtes pas là puisque lorsque ton père est en prison, il retrouve ce jeune maquisard et il va lui apprendre le français…

 

           Leïla Sebbar : Là il s’agit d’une des rares choses que mon père m’ait racontées. Quand il était en prison, il y avait des jeunes gens probablement du maquis, dans sa cellule et il leur a appris le français. Et dans la fiction, ce jeune homme que mon père enseigne en prison devient comme une sorte de fils adoptif par la langue. Ça non plus ça n’a pas dû plaire à ma mère. Mon père a un fils, mon frère, auquel il n’a rien transmis non plus. La chaîne de la transmission s’est arrêtée. D’une certaine manière mon père a abandonné ses prérogatives de patriarche. C’est un double mouvement, celui de pousser ses enfants vers la modernité, vers l’Occident, et en même temps il les a privés de la part orientale.

Ce sont également certains des effets de la colonisation. Mon père a intégré l’infériorisation imposée par le fait colonial. Et le fait qu’être arabe et musulman, appartenir à cette culture et à cette civilisation c’était une valeur moindre. Toute sa génération a été aliénée de cette manière-là, même si mon père et d’autres ont formé aussi des agents du FLN, certains futurs cadres de l’Algérie indépendante.            La langue déniée est pourtant présente partout puisque le peuple algérien la parle et l’entend. La langue resurgit là où on ne l’attend jamais et où elle affirme sa puissance fougueuse, sa vitalité intime, elle s’exprime à travers la violence et la sexualité dans la rue, dans l’espace que le peuple a toujours appréhendé comme sien, lieu de la fête, de l’affrontement, de l’insurrection. Elle est aussi le territoire des jeunes garçons algériens pour affirmer leur relation au corps de l’autre.

 

         “ Nous devions, mes sœurs et moi, marcher à travers les rues en terre, de la boue en hiver, avant le goudron tardif, jusqu’à l’école des filles, le collège ou le lycée. Mon père n’a pas entendu les mots criés vers nous, contre nous. Les mêmes, à l’aller et au retour. Les petites filles étrangères qu’on insultait à distance, les filles du directeur qu’on n’approchait pas. Je savais, mes sœurs aussi, nous n’en parlions pas, ni à ce moment-là, ni plus tard lorsqu’elles ont lu ce que j’ai écrit pour raconter la terreur quotidienne, la mienne, la leur. ”

 

          Ces insultes dont tu parles, que vous envoyaient en arabe de jeunes garçons à tes sœurs et à toi sur le chemin de l’école, comment interprètes-tu cela ? On ressent dans les récits que tu en fais une douleur toujours présente, est-ce exact ?

 

         Leïla Sebbar : Ça je l’ai raconté à plusieurs reprises mais ma mère n’y croit pas. Ma sœur cadette Lysel qui a un an de moins que moi, dit qu’elle ne se rappelle pas que c’étaient vraiment des insultes. Elle dit qu’elle entendait cela comme des mots de séduction. Ma jeune sœur Danièle, elle se rappelle tout à fait bien que c’étaient des insultes et que je n’ai pas inventé. Ma mère pense que je l’ai inventé parce qu’elle ne l’a jamais su. Mais je n’ai rien inventé.

J’ai écrit ce livre dans le plaisir parce que je pense que c’était important pour moi de l’écrire. Je l’ai écrit sans douleur, et sans souffrance. Cela ne veut pas dire que dans ce qui est écrit il n’y ait pas de blessure. Je parlerais de blessure plus que de souffrance.

 

          C’est un livre de blessures et de silence. Tu n’as pas parlé à ce moment-là à tes parents de ces insultes, tu n’en as jamais rien dit ? Et vous n’en parliez pas entre sœurs ?

 

        Leïla Sebbar : Non. Non, puisque même maintenant quand on en parle on n’est pas du même avis. Mais je répète que je n’ai rien inventé. Quelque chose, un point d’enfance reste comme cela en mémoire, fixé pour toujours et l’on n’arrive pas à le défixer. Cette façon dont nous nous faisions agresser sur le chemin de l’école est un épisode que j’ai raconté plusieurs fois dans des textes différents avec des variations. C’était aussi la langue des garçons qui véhiculait cela, et cette langue des garçons c’est la langue de mon père. C’est troublant…

A suivre...
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Petites notes de lecture
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Mardi 20 novembre 2007 2 20 /11 /2007 23:16

Des “ pas grand-chose” devenus des hommes heureux…

Epinay, dimanche 18 novembre 2007

      En fouillant dans la bibliothèque de Louis où toutes les trouvailles sont possibles je suis tombée dans cette journée de grosse fatigue du genre de celles qui suivent les moments où on se mobilise à fond comme ça a été le cas ce samedi pour nous autres diablotins vu qu’on était à la librairie Résistances pour le vernissage de l’expo des illustrations de Louis Les Djenoun de la périféerie, sur un bouquin de Charles Bukowski que l’ami Louis m’a fait découvrir et que j’aime à cause de tout ce qu’y a là-dedans que moi j’n’écrirai jamais… Ce coup-ci il s’agit de sa bio mais à sa façon évidemment Souvenirs d’un pas grand-chose publié en 1982 chez Grasset à l’époque où les éditeurs soutenaient encore les gens qui ont des tripes et qui comme disait Céline “ mettent leur peau sur la table ”…

      Là-dedans j’étais sûre de trouver ce que je voulais pour me donner l’énergie qu’il faut dans mes écritures de mémoire où je traîne un peu les pieds et où pourtant j’en ai des trucs à raconter puisque ça se passait justement dans les années 68-70 et plus qui font tant causer et dire n’importe quoi de nos jours… Et puis Bukowski c’est un type qui écrit dans un de ses poèmes que si on n’va pas jusqu’au bout c’est pas la peine alors on n’va pas s’en priver pour sûr ! Je sais vous me direz que parfois ses histoires à Bukowski ouais… parfois c’est un peu glauque et puis il était bien destroy comme gus alors en c’moment c’est pas forcé de ça qu’on a envie pour se redresser les poils sur le dos et foncer tout droit dans le tas de pavetons qu’on pourrait utiliser pour dégommer quelques-uns des pantins fantoches qui nous narguent…

      C’est vrai que nous on aurait plutôt choisi dans nos Cahiers des Diables bleus de s’installer parmi les contes d’Afrique et de dériver au gré de nos utopies douces légères pour n’pas se laisser marquer au fer des discours qui traitent la zone vu que nous autres on la connaît et qu’on l’aime… mais Bukowski avec son écriture dessoudée et violente il matte la vie en face avec ses cuissardes rouges et ses bas nylons et c’est bon !         “ Ainsi donc c’était ça qu’ils voulaient : des mensonges. De beaux mensonges. Oui, c’était ce dont ils avaient besoin. Les gens étaient bêtes. Pour moi, tout allait être facile… ”

      Il écrit ça Bukowski au début de son bouquin des Souvenirs d’un pas grand-chose quand leur professeure de littérature demande aux gamins de sa classe de 7ème d’écrire la visite du président Hoover et que lui il sait qu’il va devoir l’inventer… Ces mots-là ils m’ont fait penser à ceux de Deleuze sur le réel vrai le réel authentique qui est venu percuter la tronche des gens dans l’année de 1968 alors qu’on n’parlait surtout que de l’imagination… mais le réel on le découvrait on était en plein dedans on s’en barbouillait partout c’était la fête de la réalité reconquise enfin par ceux à qui elle n’cessait pas d’échapper… La réflexion de Deleuze et cette phrase de Bukowski c’était pareil !

      Bukowski il a onze piges dans le bouquin au début Henry le même prénom que son vieux qui le tabasse à coup de cuir a affûter son rasoir coupe choux comme celui de mon grand-père le conducteur de locomotives mais moi on n’m’a jamais tabassée… donc son vieux qui le frappe sur le cul à chaque fois qu’un poil de la pelouse qu’il doit tondre le samedi dépasse et à chaque fois que ça lui tombe sous la main n’l’aurait jamais laissé aller voir le Président Hoover un samedi justement… Alors Henry qui a onze piges il invente vu qu’il a pas le choix et qu’il faut écrire sa rédaction sinon ça sera encore les coups de cuir sur le cul et ça fait trop mal la haine des autres à c’point-là et pourquoi quand t’es p’tit et qu’tu n’leur as rien fait… et même après ça continue… ça les amuse je m’rappelle moi aussi j’aurais voulu qu’on m’laisse tranquille mais y en avait toujours qui rappliquaient et qui te démolissaient tes châteaux de sable ocre rose rien que pour le plaisir… 

         Mais les pères les dégâts qu’ils ont faits dans les générations comme la nôtre… c’est terrible et pour ça qu’on a pas forcé aujourd’hui envie de se souvenir d’eux et d’en écrire des tas sur le sujet… Nous autres les mômes nés dans les sixties par là on a été gâtés pas de doute avec nos vieux qui s’étaient farcis la guerre à l’âge de Bardamu dans le Voyage de Céline et ça faisait qu’ils nous en voulaient de notre tranquillité à nous gonfler les joues de malabars bulle rose bulle verte paf ! pif ! et de leur balancer leur vieux monde rance qui sentait les pieds sales et les chaussettes moisies entre les pattes… Ils nous en voulaient de n’pas avoir l’bonheur de trimer comme eux à 14 piges… beaucoup d’entre eux c’était des ouvriers ceux que j’ai connus les darons de mes copains faudrait pas croire et ils étaient pas heureux de nous voir traîner par chez eux…              Ce qu’ils prenaient dans les usines aux 3/8 c’était des ouvriers mais plus de la belle ouvrage des ouvriers des cadences qui te brûlent la peau et que tu n’vois même pas c’que tu fabriques là à la finale et le mépris qu’avaient les autres pour ce qui leur sortait des paumes ils nous le renvoyaient zouh ! pleine figure des mots qu’on prenait comme des coups de poing qui font naître des rubis au coin des lèvres… Nos vieux ils étaient pas instits comme celui de Leïla Sebbar et d’autres amis écrivains d’Algérie que j’ai connus après… non… plutôt comme celui de l’ami Louis ils faisaient n’importe quel boulot qui leur bouffait toute la force de leurs corps que la guerre leur avait pas croquée une veine ! et s’il n’leur tombait pas une flèche de grue sur le ventre ou s’ils se niquaient pas les doigts dans l’emboutisseuse c’était des gros veinards ! Certains ça les avait rendus un peu oufs un peu murés à l’intérieur de leurs bunkers de béton gris et s’ils avaient la haine des fois c’était la baston dans l’gourbi… alors nous autres la famille pour le dire on n’la pas en bonne amitié c’est vrai…

         Henry il a onze piges et faut qu’il imagine l’histoire du Président Hoover comme s’il y était et vu que c’est la première fois qu’il s’y colle il n’se doute pas que la tondeuse le cuir à affûter la haine de son père et le mépris des gens pour ceux qui ont des paluches d’ouvriers ou de clochards… tout ça va lui permettre de plonger ses paluches à lui en plein au fond ocre rouge chaud épais où grouille tourbillonne vrombit la poésie d’un monde qu’on n’voit pas alors qu’il est juste dessous de l’autre qui l’écrabouille en assoyant son énorme derrière dessus…

          Henry il a onze piges et en écrivant son premier mensonge poétique sa première histoire sur les feuilles en friche de sa copie d’école il n’prémédite rien il n’sait pas c’qui l’attend et que la proffesseure de littérature quand elle lit son récit devant les autres qui le prennent d’habitude pour un crétin lui refile le tuyau précieux des chercheurs d’or quand elle lui dit que c’est parce que ça n’est pas “ vrai ” que c’est “ remarquable ”… Rien que la question déjà elle paraît grotesque à Bukowski vu que c’est quand on croit qu’on invente au moment où on est dans l’émotion de quelque chose qui nous émerveille là-bas de l’autre côté d’une vitrine et qu’on devine les contours et qu’on approche à pas de loup pour mieux sentir c’que ça nous fait… ouais… c’est lorsqu’on est tellement pris par ça qu’on a plus envie de bouger de là qu’on l’écrit qu’on la dessine qu’on la barbouille la réalité plus authentique que tout le pataquès qui nous occupe le terrain et qu’on se perd dans ses replis crasses et nos douleurs pas supportables…           C’est comme ça que ça commence toujours j’imagine… c’est comme ça que ça a commencé pour moi aussi… on est dans la rue d’une Babylone de banlieue quelque part… y’a des vitrines partout mais les vitres sont opaques pour nos yeux à nous les hiboux de la nuit… Et de l’autre côté on n’voit pas les choses formidables que tout l’monde voit… alors on ramasse le premier caillou blanc et rond qui nous traîne entre les pattes et on le balance dans une vitrine pour voir… juste pour voir…

         C’est comme ça ouais… Les autres le réel ils le matent tout l’temps à travers des vitres ils peuvent ça leur suffit… nous les hiboux de la nuit le réel on le prend en plein museau à vif et on lui tire au milieu de sa boutique explosée tous ses joyaux et forcé c’qu’on raconte gribouille magine après ça les étonne un peu vu que si on était resté de l’autre côté des vitres de la Babylone de banlieue comme eux le réel on en aurait qu’une image brouillée souillée givrée… de l’autre côté des vitrines alors… toujours…

          Raconter des “ mensonges ” pour nous autres les hiboux c’est facile comme le dit Bukowski une fois qu’on a pété la vitrine et même de la péter et de ramasser le caillou ça n’est pas dur vu qu’on a pas le choix… C’était la seule façon pour s’échapper se sauver de ce qui autour… la cruauté la bêtise des gens à force de nous pousser de nous mettre des coups de cuir sur le cul nous a coincés contre une des vitrines et Vlan ! c’était ça ou mourir de peur mourir d’ennui mourir de désespoir alors… Vlan !

           C’est drôle parce qu’en Mai 68 tout ce devenir révolutionnaire qui nous arrivait déboulait pareil à une grande marée avec ses vagues de couleurs qui ne s’arrêteraient pas toutes les couleurs qu’on voulait qui remontaient comme un drap léger un cerf-volant et sa voile transparente d’aquarelle on croyait vraiment que c’était le début de quelque chose qui ne s’arrêterait plus et que les vitrines on allait une bonne fois les faire exploser et qu’y aurait plus rien qui séparerait nos corps de la magie du réel… C’était pour ça qu’il y avait tant de pavés qu’on arrachait à la peau des rues et dessous c’était du sable pour marcher dedans pieds nus tout le temps qu’on voudrait et écrire l’histoire des hommes heureux… continuer d’écrire l’histoire en mettant l’empreinte de nos pas dans celle des vieux qui nous vient de loin l’histoire la leur la nôtre… continuer loin là-bas d’écrire l’avenir rebelle des hommes heureux…

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Petites notes de lecture
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Vendredi 30 novembre 2007 5 30 /11 /2007 23:12

                                                         Sohane Blues                                           Sept filles Leïla Sebbar

                                            Ed. Thierry Magnier, 2003

             “ A la mémoire de Sohane, brûlée vive à Vitry-sur-Seine, cité Balzac. ”

            Pour qui t’ont-t-ils prise et qui étais-tu ?

          Une bonne prise qu’ils ont faite ce jour-là. Une fille animale dans leurs filets.                 

           Traquée.Troquée. Contre quoi ? Au nom de qui ?

Ton corps objet. Souillé ton corps d’enfance encore. Brutalisé. Torturé.

Nos mots ne peuvent rien dire. Rien.

 

Pour toi et pour toutes celles qu’“ ils ” ont défaites un jour de leur vie, pour toi, pour elles, le soleil.

Le soleil de Jean Sénac au fond de sa cave vigie en dépit de tout.

Pour toi. Pour vous filles de ma Cité. Alors Soleil !

Sept filles Sept nouvelles qui parlent d’elles. Partout.

La fille de la maison close

La fille dans l’arbre

La fille avec les Pataugas

La fille et la photographie

La fille des collines

La fille au hijeb

La fille en prison

 

Partout elles habitent des maisons closes, des arbres, des collines, des photographies, des cellules… Partout elles portent des pataugas ou des baskets couleur sang frais et elles courent pour ne pas se faire prendre. Prise. Méprise. Si tu ne cours pas, si tu restes à l’intérieur de la maison close de ton corps, ici ou ailleurs tu meurs.

Les mots de mort sont partout, les mots de mort et leurs rituels de passage à l’acte. Avant les mots empêchaient. Ils retenaient la main. Ils l’arrêtaient juste au bord. C’était ça leur rôle aux mots. Ils mettaient en scène le désir de mort. Ils le jouaient. Et le déjouaient. Les dés avaient le dos large des acteurs pour serviteur. Ils assumaient Caligula et tous les autres. Tous les gosses des Cités veulent être Caligula. Les mots ne parent plus, ils ne sont plus boucliers, ils laissent faire l’enfer.

Le livre dit là-bas, de l’autre côté, ce que ça fait d’avoir un corps de fille, quand fille est synonyme de peur, honte, dégoût et mise en jeu d’une tribu, d’un clan, d’une famille.

Le livre dit là-bas. Mais celle qui écrit vit ici. Comme Sohane. Le corps des filles, ici-là-bas c’est pareil. Objet du culte. Qui en a décidé ? Jeu de dés. C’est pipé au départ. C’est classé, cassé, tout tracé. Alors fuir ou tricher ? Ton corps c’est ta prison et ton horizon à la fois. Rebelles , sauvages, soumises, silencieuses, elles savent quel est l’en-jeu.

 

“ Une fille qui court, même avec ses frères, loin de la maison de sa mère, n’est plus une fille, une vraie, elle ne trouvera pas de mari, c’est une fille perdue. ”

 

Le livre dit aussi la transmission par les paroles répétées de femmes en filles, de grands-mères en mères. La transmission interrompue des mots inscrits, des mots gravés qu’on ne sait pas lire, pas entendre parce que leur sens est recouvert. Et par les photographies qu’on brûle, qu’on déchire. Encre qui sert à écrire les contrats de mariage falsifiés, et suie sur les images, mais le livre le dit et les montre encore. La dernière nouvelle se passe dans la prison ici, la prison de son corps, la prison de sa tête, aucune des trois filles n’y restera. Une robe de mariée ça ne peut servie qu’à une seule chose, mais à quoi ? Le livre le sait et le dit.

 

“ Elle court. Elle aime courir, depuis toujours.

Petite, ses frères l’entraînaient dans les collines. Sa mère ne la cherchait pas le matin, la chambre des garçons vide, les sœurs endormies, la place de la Petite désertée, elle allait sur le seuil de la maison, le grand portail vert grinçait, elle regardait la rue, le terrain vague, les collines au loin. ”

 

Sept filles, sept nouvelles qui comme dans chaque livre de Leïla Sebbar n’ont de cesse de bondir, rebondir entre l’ici-là-bas parce qu’il y a dans l’encre d’écriture de l’origine, du père et de l’enfance. Filles, fillettes, car la femme qui écrit làa été dans un ailleurs qui a tellement marqué le corps alors qu’il est resté pour partie étranger. Etranger ou peut-être étrange comme on peut le lire encore dans Je ne parle pas la langue de mon père.

A suivre...
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Petites notes de lecture
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Jeudi 6 décembre 2007 4 06 /12 /2007 22:56

“La fille de la maison close ”    La matrone raconte

“Mériéma. Une cavale rétive. Je la ferai obéir. Elle est jeune. Quand je pense que sans moi, elle serait morte. Désobéissante, ingrate, déjà. Quinze ans. Je saurai la dresser. ”

 

       Dès le départ du livre les cartes sont distribuées. Dresser, faire obéir, avoir à l’œil, le corps des filles est depuis l’origine objet de convoitise et d’interdits. La beauté des filles livrées à elles-mêmes adolescentes dans les rues ou sur le bord des routes, “ d’abord les yeux, d’un bleu violet comme les iris du jardin ”, leur beauté appartient aux matrones des bordels ou aux maquereaux. Fuir les femmes amantes du corps des femmes qui, ne pouvant en jouir le cisèlent esclave du désir des hommes.

      “ Donne-moi la main. N ’aie pas peur. Tu verras. C’est une maison, une vraie maison."

        La maison qui était pour les filles pour les femmes l’espace de l’intime des confidences partagées devient l’endroit où elle a été choisie pour vendre son corps. Avec d’autres femmes. La maison autour de son corps sera la seconde prison. Son corps de fille si elle n’a personne qui la protège dans ce pays-là elle sera vendue par une femme qui pourrait être sa mère, vendue à des hommes.

         Vendu son corps à l’intérieur de la maison des femmes par celle qui aurait pu en d’autres lieux l’exciser ou l’exorciser de tous les démons habitant son corps. Femmes qui ont la main mise sur le corps des filles. Femmes qui ne sont pas toujours mères et qui font du corps des filles leur butin leur trophée de sang.

           “ Je n’ai pas voulu être mère. J’ai refusé de donner la vie. ”

             A qui appartient donc le corps des filles ?

            Courir. Fuir les maisons qui sont les prisons des femmes. Fuir les mères prêtes à se débarrasser des filles avec le premier venu afin qu’elles ne connaissent jamais le goût acide et de tabac mêlé au miel de la liberté.

           “ Ma maison est le palais des Mille et Une Nuits, on le dit, on le répète, et c’est vrai."

            On imagine un de ces harems de sultan où tout semble promis, tout sauf l’essentiel : “ le pouvoir de dire non. ”               Quand on lit le livre de Samira Bellil L’enfer des tournantes on découvre que dans les cités d’Occident aujourd’hui les palais ont été remplacés par des caves aux odeurs de poubelles des parkings aux carcasses de voitures calcinées des escaliers taggés de rouge haine. Parmi les cités que j’ai fréquentées aucune ne ressemble à ce désastre-là peut-être que je n’ai pas vu et les filles que je croise n’ont pas peur je ne le remarque pas dans leurs yeux et pourtant il y a des lieux ou ça existe elles l’ont dit elles l’ont écrit… Est-ce que des mères maghrébines africaines aujourd’hui laissent leurs filles se prostituer à l’intérieur de la cité les voisines le savent et ne s’indignent pas et les grands frères gardiens de l’honneur de filles ?

           Dans les citadelles d’Occident plus rien ne subsiste de l’imaginaire et du décor des palais ottomans ni des fastueuses demeures arabes mais le corps des filles est l’objet à échanger à se repasser de main en main à marchander. Les palais poubelles trônent au creux des petites ruelles des centres villes et à l’extérieur des endroits éclairés riches de commerces et de vie d’où on les chasse les filles se réfugient dans les camionnettes crasseuses pas de chauffage l’hiver pas d’eau courante elles sont à nouveau esclaves des macs tout le monde le sait on le voit quand on traverse les espaces qui sont devenus des no man’s land autour des quartiers riches et avant la banlieue…

          Le long des allées du bois riantes et agréables le jour les camionnettes alignées une longue file les hommes attendent à côté les voitures ralentissent les filles vendent leur peau on ne connaît pas le prix  les sultans du racket font le guet… les camionnettes dans la nuit qui tombe légère au milieu des grands arbres scintillent abandonnées au cœur de l’ombre d’une bougie posée derrière le pare-brise pour dire que la femme qui n’a plus rien d’une odalisque est disponible. On les appelle les lucioles… La maison close d’Alger est un endroit où les filles n’ont rien à craindre de la violence barbare des rues…

           “ Dans les brûle-parfum, des eaux que j’achète chez le meilleur fabricant d’Alger : jasmin, rose, fleur d’oranger, géranium, tout pour mes filles. ”              Le corps des filles dans la bouche des hommes comme un fruit afin qu’ils en deviennent fous de désir. La matrone les possède par le “ luxe et la volupté ”. Elle est un homme aussi ? Les femmes les mères ont aussi le pouvoir de retirer leur liberté au corps des filles de le couper fragmenter on le voit dans le film d’Ousmane Sembène Moolaade. La main des exciseuses en robe rouge sang lâche le couteau qui pratique la Salinde traditionnelle l’excision pour le plaisir des hommes et pour la soumission au clan patriarcal c’est une femme qui applique la loi du Moolaade le droit d’asile et qui refuse avec son corps les dignitaires les anciens du village la font fouetter j’ai vu les coups de fouets la douleur sur son visage en sueur la chair ouverte elle ne se rendra pas les fillettes seront sauvées…

           “ Aujourd’hui dans ce palais, je suis la Maîtresse. On m’admire, on m’envie, on me respecte. ”

           Elle raconte le photographe qui a emporté les images en morceaux du corps de Mériéma de l’autre côté des murs et du jardin… “ il est somptueux toutes les essences du Jardin d’essai et peut-être davantage. ”

           Est-ce que le corps des filles des cités sera photographié taggé peint sculpté par les jeunes garçons comme leur œuvre d’art rebelle et singulière ?           A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Petites notes de lecture
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Mercredi 12 décembre 2007 3 12 /12 /2007 12:11

“La fille avec les pataugas ”

 La mère raconte.

“ La rumeur de terrasse en terrasse, d’une cour à l’autre cour, jusqu’à l’intérieur des chambres… ”

A l’intérieur du hammam elles parlent, elles disent et mé-disent elles chuchotent. Les lieux de parole des femmes sont des lieux de peau, de cheveux dénoués, de pieds et de mains prêts pour le henné, des lieux de piqûres, de coupures, de caresses, de massages. Le cercle des femmes s’ouvre pour laisser passer les masseuses, celles qui vont se charger sur leurs épaules et leurs reins élargis de toutes les douleurs des corps, du craquement des os, des gémissements des chairs frottées, pressées, malaxées.

“ Parfois une petite fille s’échappe du cercle et se dirige vers elle. ”

La mère se tient à l’écart. Elle n’appartient pas au cercle des femmes qui partagent les mots du secret. Ce qu’elle se dit elle se le dit pour elle seule. Pour elle et pour sa fille absente. Sa fille est son alliée même si elle ne la comprend pas forcément. Si elle était là, elles pourraient entrer ensemble dans le cercle des femmes. Sentir leur présence et écouter les histoires de chacune, c’est faire partie du clan. Il ne fait pas bon être à l’extérieur du clan des femmes, même les fillettes savent cela. Elles le savent avec leur corps impubère. On le leur a fait savoir.

De ce côté-ci dans les cités de l’Occident, est-ce qu’il existe encore des gestes de femmes rassemblées à l’intérieur des halls immenses des tours parfois on peut entrer et sortir des deux côtés où il y a les boîtes aux lettres… les halls sont aussi des labyrinthes avec les ascenseurs au bout planqués au creux de l’ombre seuls ceux qui habitent-là connaissent le passage ? Des gestes de femmes pour protéger de leurs ventres de leurs épaules de leurs regards le corps des filles du désir des garçons ou des hommes sur les parkings de blues bunker… entre les voitures les p’tits jouent à la course poursuite… elles savent ce qu’elles risquent on leur a dit aujourd’hui plus rien de caché enfin on le croit ? Et si le cercle des femmes se refermait sui lui-même afin de ne rien voir de ne rien entendre de ce qui se passe en bas des escaliers ?

Mais la mère vit là-bas dans un temps de guerre où les garçons et les hommes ont d’autres désirs à accomplir. Des désirs de liberté ou du moins c’est ce qu’on croit. Est-ce que la liberté s’arrête au monde des hommes ?

Là aussi c’est la photographie qui est le lieu de l’ambiguïté entre la fille dont le destin est de partir et la mère ou la matrone dont les liens avec le clan ne peuvent être rompus. La photographie révèle à toutes et à tous le choix que la fille a eu la possibilité et le courage de faire. Elle immobilise ce choix dans un instant. Elle le fixe comme un moment frontière entre les générations des femmes. Il y avait le temps où on cachait et il y a le temps ou on montre. Montrer n’est pas licité. C’est la transgression. La provocation. Dans chaque nouvelle où l’image intervient comme révélateur le photographe est un homme. Un homme d’un autre pays. Un étranger dont le regard ouvre… dénude.

 

“ Elle entend dire que la fille de la photographie, c’est sa fille, et que dans les cafés et les cabarets la photographie circule, on la montre, les hommes la regardent et se la passent. ”

 

Partout le regard masculin qui se pose sur les femmes veut les emprisonner dans les images. Dans les pays du Maghreb à une certaine époque une jeune fille une femme qui se laissent photographier et exhiber devant tout le monde vendent l’image de leur corps. La parole des femmes au sujet de la fille de la photographie est forcément accusatrice. Envieuse ? De toute façon c’est un travestissement d’une vérité qu’elles ne connaissent pas. La parole des femmes transmet la fausse rumeur.

Elles ne peuvent pas imaginer que la fille ait eu un autre choix que celui de rester dans la lignée de la mère à l’intérieur de la maison ou de se vendre. L’image que les femmes ont d’elles-mêmes est celle que les hommes leur donnent et qu’elles transmettent à leurs filles ? Les mères élèvent les garçons aussi… Par la photographie de la fille que la cousine apporte le lien entre la mère et la fille est à nouveau possible. La reconnaissance de la liberté du choix peut exister.

“ Assise au bord du lit, près de ses enfants, la mère regarde la photographie. Sa fille sourit. Elle est habillée en soldat de la montagne : un pantalon d’homme trop large, une chemise militaire, des Pataugas, une casquette, un fusil en bandoulière.

Sa fille a pris le maquis. ”  

La mère de Leïla

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Petites notes de lecture
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