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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Ecritures d'Algérie

Jeudi 17 novembre 2005 4 17 /11 /2005 19:08
 Une écriture de pierres
Jean Pélégri
 
Jean Pélégri à gauche et Jean Sénac à droite
    
      Voilà que je me rends compte aujourd’hui alors que ça fait au moins deux mois que j’écris et que j’entre des articles sur le blog, qu’il y a une personne et un monde dont je n’ai jamais parlé ici (trop douloureux sans doute et puis éloigner le passé puisque désormais il y a les Cahiers des Diables bleus…) qui ont donné une part de leur sens à mon écriture, et nourri ma créativité, et à qui je dois bien quelques mots. Jean Pélégri écrivain algérien d’origine pied-noire, et l’Algérie, la création et les créateurs d’Algérie…
      Jean qui a été mon ami durant six ans avant de nous laisser face à ce monde de fous… Leïla Sebbar… Anouar Benmalek… Christiane Chaulet Achour… Jean Sénac… Jean de Maisonseul… Louis Bénisti… et tant d’autres sur les textes et les images desquels j’ai écrit durant presque dix ans des… centaines de pages publiées dans la revue de Marie Virolle autre et tellement chère amie Algérie Littérature Action.
 
      Jean avec lequel j’ai écrit deux livres publiés également en Algérie en collaboration avec une maison d’édition algérienne Barzakh, le premier en l’année 2000 Le Scribe du caillou Jean Pélégri l’Algérien, et le second qui est un recueil des correspondances entre Jean Pélégri et Jean Sénac le grand poète pied-noir assassiné en 1973, Les deux Jean, en 2003.
      Jean qui m’a ouvert la porte de son appartement dans le 14ème arrondissement, son île algérienne « El Djazaïr », le territoire de l’homme des pierres ou plutôt des cailloux qu’il était, avec au fond des yeux cet incroyable sourire bleu… tant de gentillesse… d’humanité… de sollicitude pour les êtres et la vie… tant de bonté de talent de sensibilité créatrice… Jean parti disparu mais vivant là dans ma tête mon cœur mes songes…
 
 L’olivier l’arbre de la justice… image extraite du film Les oliviers de la justice tiré du livre du même titre publié en 1960. Le film a été       tourné dans la plaine de la Mitidja et à Alger en 1962 en pleine         guerre d’Algérie avec une équipe d’acteurs algériens et Européens.  
      Jean de l’Algérie.Pendant les six années où nous nous sommes vus régulièrement plusieurs fois pas mois, Jean et moi, nous nous sommes écrits quelques lettres qui n’avaient rien à voir avec le travail sur la mémoire algérienne que nous effectuions ensemble. Ce n’étaient pas des lettres sérieuses… des lettres d’idées ou de réflexions comme Jean a pu en envoyer à ses amis peintres et écrivains d’Algérie. Non… c’étaient des mots pour se rappeler ce sentiment d’amitié dont par pudeur on ne parlait jamais et qu’on n’évoquait même pas entre nous sauf par une boutade parfois.
      C’étaient des mots pour se dire “ tu ” alors que nous nous sommes toujours vouvoyés. C’étaient des mots…
      En voici quelques extraits… qu’ils vous donnent envie peut-être d’en savoir plus et de découvrir l’homme poète et écrivain et ses livres… Une biobibliographie suivra dans quelques jours…
 
 Callian, le 24 juillet 1999
 
Chère Reine souveraine d’un peuple nocturne de hiboux,
 
Voilà, j’ai retrouvé l’ordinateur. Il était temps. Vous, au loin, et l’ordinateur en panne c’était trop.
J’avais le cafard et j’étais triste comme une pioche sans son manche.
Alors j’ai commencé de feuilleter des notes ou des ébauches de textes qui vont un peu dans tous les sens. Le problème sera de trouver un axe et aussi, peut-être, de choisir une chronologie inversée.
Sinon il me faudra interroger le peuple des hiboux.
Il me tarde de vous revoir et de trouver une ouverture pour la publication de votre essai.
Affections à vous deux.
Jean
 
Paris, le 7 avril 2000
 
Chère Do, Mi…
 
Ne vous diminuez pas. Les textes que vous avez écrits sont saisissants, superbes, éclatants. Parfois même trop fulgurants quand ils contraignent le lecteur à revenir sur une phrase si dense qu’il faut la relire comme un texte d’apocalypse dont le sens est caché.
Vous êtes faite pour créer – et j’espère que la longue étude que vous m’avez consacrée ne vous détournera pas de l’écriture. Bientôt cet enfant, comme vous dites, vous échappera.
Il suffit en effet de quelques jours pour qu’une parole se taise. (…)
A trop se fondre dans les autres on risque de se perdre. Il serait donc peut-être bon, Dominique, de vous consacrer à vos poèmes avant d’entamer le petit recueil sur les deux Jean ?
Ces deux Jean peuvent attendre.
Votre lettre transparente bleue m’a troublé. Ce n’est pas votre enveloppe habituelle.
Vous aussi, Dominique, vous avez pris une grande place et votre rencontre a été un beau cadeau. Un beau cadeau dans ce que vous appelez le “ chemin étrange de la vie ”.
Affectueusement
Jean
 
 

 
 
Pour celles et ceux qui aimeraient feuilleter quelques articles parus dans la presse algérienne concernant les essais que j’ai publiés sur la littérature algérienne, voici l’adresse d’un site où on peut trouver aussi d’autres écritures et écrivains travaillant sur le thème algérien : http://dzlit.free.fr

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Mercredi 23 novembre 2005 3 23 /11 /2005 00:36
      Ces mots ont été écrits il y a presque dix ans pour parler de ce dont déjà on ne parlait pas. L’arrivée des immigrés à partir des années 60 venus dans les bidonvilles de la région parisienne pour travailler dans les usines et de ceux qui sont aujourd’hui leurs enfants.
      Après ce qui vient de se passer dans les cités de banlieues, l’histoire de Mounsi est plus que jamais l’illustration de ce qu’ont vécu ces gens et l’exemple de ce qu’ils nous ont donné. Une histoire qui raconte la vie dans cet univers de banlieue autrement et qui dit aussi combien les jeunes des cités peuvent être fiers de leur passé et de leurs parents.
 
 
Dialogue avec l’écrivain algérien Mounsi
 
Ce texte a été publié dans la revue Algérie Littérature Action en Novembre 1996.
 
Mounsi est né en Kabylie. Il est venu très jeune en France avec son père. Après une adolescence difficile dans le bidonville de la Cité des Marguerites à Nanterre, il fait la rencontre de la littérature par François Villon à la maison de redressement. Auteur-compositeur de chansons, il est également l’auteur de La Noce des Fous aux Ed. Stock, 1990, La Cendre des Villes aux Ed. Stock en 1993, Territoire d’outre-ville aux Ed. Stock en 1995.
 
« Il faut brûler par tous les bouts plutôt que de s’éteindre. »
 
      C’est ainsi que tout commence avec Mounsi, aussi bien lorsqu’on parle avec lui que lorsqu’on le lit. Cette outrance et cette folie, cette lutte sans répit avec soi-même et contre la malédiction originelle, est le chemin où l’on se faufile à travers ses trois livres.
      La passion d’écrire pour celui qui se nomme lui-même « un enfant du Maghreb périphérique », prend ses racines dans cette malédiction et cette culpabilité qui nous échoient, et qui ne sont rien d’autre au départ que la « Nostalgérie » que l’on retrouve dans le texte de ses chansons.
      Pour tenter d’existe et de sauver sa peau au cœur des cités de l’exil, Mounsi choisit une trace qu’il ne cessera pas de suivre, au plus profond des souillures et de l’absence, celle des Fous.
      Celle de tous les êtres qui comme lui, sont en marge d’un monde cruel et menaçant, et qui du fond chaotique de leurs rêves, essayent de rester « de grands vivants ».
      La folie ainsi que le dit Mounsi, c’est tout simplement ce qui dans le pire des désarrois nous fait tenir debout : « Quand on est né dans une destruction, l’on a besoin de faire l’expérience du pire pour pouvoir survivre. »
      L’expérience du pire, son histoire, Mounsi la retrace en compagnie des héros de ses livres, elle vient heurter et rejoindre celles multiples de l’immigration, elle vient parler au nom d’un peuple sans paroles.
 
      Mounsi est venu en France comme tant d’autres depuis la Kabylie où il est né pour y retrouver son père dans les années où l’immigration laborieuse vendait ses mains pour pas cher, d’une machine à l’autre et où il ne lui serait pas venu à l’idée de se poser la moindre question. La malédiction débutait là. Dans la boue du bidonville de la rue de la Folie à Nanterre, au milieu des baraquements de planches aux toits de tôle. Premier terrain d’envol de la folie, première évidence que ça commençait mal.
 
      « Je me suis longtemps senti comme un oiseau qui, ayant été exclu du nid par quelque malédiction, ne cesse de voler autour de ce nid complètement vide et ne le quitte jamais du regard. » (Territoire d’outre-ville)
 
      La gadoue du bidonville d’un côté et la ville en creux de l’autre, la ville inconnue avec la menace confuse de sa richesse, la bêtise crasse et l’indifférence des hommes qui y grouillent, vont lui faire connaître le début de sa peur. L’étrangeté d’abord et puis la haine lorsque son père mangé par la machine se met à boire et à délirer.
 
      Mounsi : La confrontation avec le centre de la ville est créatrice d’une certaine violence. Mais c’est elle qui m’a construit et qui me permet de parler aujourd’hui. J’ai appris le français et je me suis approprié une ville, une langue, un espace. 
 
      La cruauté qui sillonne les livres de Mounsi c’est celle qui allait trancher net le dernier lien avec lui-même. Tout ce qu’il lui reste aujourd’hui de ce lien, ce sont ces simples mots :
 
« Au cours des années, on a pu tout me prendre sauf d’être resté un fils d’immigré. Et dans le sens de ce mot incroyable, dans ce dénuement, j’éprouve une sensation merveilleuse. » (Territoire d’outre-ville)
 
      De cette fierté et de cette humilité à la fois, la cité aux murs sans fin ne va laisser subsister qu’un vieil homme à moitié fou, appelant Dieu au milieu du périphérique, et claquant des dents au creux de la nuit face à l’invasion obstinée des rats et des serpents de ses terreurs.
 
« Fiévreux, le regard halluciné, il se réveillait la gorge sèche, ruisselant de sueur, les lèvres tremblantes. Il reprenait son souffle coupé. Je lui montrais, en allumant la lumière, les animaux qui fuyaient en rampant sur le tranchant du sol. Apaisé, il me souriait pour s’excuser de m’avoir réveillé au milieu de la nuit. Je savais qu’à sa prochaine beuverie, à peine serait-il assoupi, les rats tapis dans les trous des murs reviendraient le faire claquer des dents. Il tremblait et j’attendais l’aube. La vie bruissait au-dehors dans une indifférence souveraine. Ceux qui ont connu ces nuits n’ont plus le goût du sommeil. » (La Noce des Fous)
 
      Comme il le dit à maintes reprises dans Territoire d’outre-ville, Mounsi ouvrira ce passage en lui vers l’écriture pour venger le silence de son père, pour s’extirper enfin de cette cruauté du silence, qui se répercute de génération en génération depuis le premier des hommes accablé.
 
      Mounsi : Si le monde avait un peu de solidarité et d’amour, il y aurait moins d’abjection. Se venger de la souffrance par la souffrance au lieu de tenter de dire ce qui ne s’est pas dit, ne peut rien alléger du tout. Rien de plus violent, de plus terrible que le silence. Poser sa colère sur l’expression est une façon de s’alléger. Les mots guérissent en ce sens-là. Le plus grand miroir est celui des mots. C’est comme une pelote, dès que l’on tire sur un mot il y a tout un filqui vient, une mémoire. Et ce fil peut devenir un cordon ombilical. L’on va tirer très loin, jusqu’au lieu d’où l’on vient.
 A suivre
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Mercredi 30 novembre 2005 3 30 /11 /2005 01:08
Mes Algéries en France
Leïla Sebbar
Préface de Michèle Perrot
Ed. Bleu Autour, Mars 2004
 
“ Mais ce qui résiste le mieux à l’usure du temps, c’est l’écriture. (…) Jean Pélégri, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, Mahamed Dib ont fondé la littérature algérienne de langue française et ouvert une route majeure, celle qu’emprunte leur jeune sœur, leur fille, Leïla : “ Je suis la fille de ces fils qui écrivent des livres si loin de la maison qu’ils ont quittée pour ne plus y revenir et, parce qu’ils sont partis, parce qu’ils ont subi l’épreuve du passage pour tous les autres, nous écrivons, j’écris. ”
 
      Retrouver leurs traces, refaire leurs chemins, sans cesse recommencer. A Paris, à Montpellier, à Marseille si j’y vais un jour, ça n’est pas loin, une amie ne demanderait pas mieux de m’y accueillir, retrouver leur regard fier et secret, leurs cheveux pas comme ceux des femmes et des hommes d’ici, la couleur de leur peau, leur présence désormais aussi nécessaire à ma vie que l’eau et le pain, m’offrir le droit qu’on voudrait m’interdire de me perdre avec elles, avec eux et à la suite des mots de Leïla Sebbar dans cette rêverie d’un Orient qui a nourri mon enfance de fille des cités d’un imaginaire qui me fait moi aussi depuis dix ans, écrire.
 
“ Ses cheveux sont noirs et frisés. Il a des yeux bleus. Outremer.
Il l’enlève. ”
 
      La mère de Leïla, une jeune femme brune aux traits fins et réguliers, l’expression sur son visage lorsqu’on regarde la photo, un portrait d’art sans doute couleur sépia comme on les faisait à l’époque, est à la fois décidée, bien ancrée dans la réalité et rêveuse. “ Avec ses amies elle marche le long du fleuve. (…) C’est l’été, on parle de la guerre, mais elles n’y pensent pas, ce soir elles vont au bal. ”
      Elle, elle est née en France, au bord de la Dronne, lui en Algérie, à Ténès. Lui, il est tel qu’on l’imagine lorsque Leïla le nomme “ l’étranger bien-aimé ”. Une allure racée, celle d’un cavalier venu du fond du désert ? de l’Orient en tout cas, les pommettes hautes, saillantes, les yeux légèrement bridés, quelque chose de lointain dans le regard, d’intériorisé, de mystérieux. Il la rencontre dans un bal à Bordeaux et puis… il l’enlève.
 
“ Il ne roule pas les “ r ” comme son ami à l’autre bout de la piste mais elle entend une langue qui ressemble à la langue des livres, une langue que ses amis d’enfance ne parlent pas. ”
 
      Ainsi commence à s’écrire dans les années 30 l’histoire qui sera celle de Leïla, l’histoire d’un métissage amoureux auquel la langue française est étroitement et tendrement liée, une histoire qui est aussi celle de l’Algérie.
 
      Comment aujourd’hui encore les rejoindre, ces femmes, ces hommes qui ont choisi d’autres destins, d’autres projets d’envergure parfois insensés, loin des pistes lisses, qui ont décidé d’inscrire peu à peu de “ l’Algérie dans la France ”, car tout à commencé là, n’est-ce pas, dans les “ Ecoles normales d’Alger-Bouzaréa ”, puisqu’à cette époque l’Algérie était un département français, et que “ les maîtres indigènes ” y enseignaient à des “ garçons indigènes ” ?
 
      La force vive d’un pays, Jean Sénac ne s’y est pas trompé, c’est son peuple, et le peuple algérien pour l’essentiel était déjà algérien dans son humanité et dans sa culture populaire orale avant de l’être en ces termes, arabe, oriental, musulman, autre en tout cas, même si la langue qu’il apprenait dans les écoles de la République était le français. C’est de cet Orient-là dont il faudrait ensuite porter témoignage, de cette altérité méconnue comme un joyau encastré dans l’argent de la langue.
 
« Mon père aura été, “ instituteur indigène ”, un “ homme-frontière ”. comme le père de la romancière, Assia Djebar, élève-maître à Bouzaréa. Elle raconte le père et sa fille, petite, sur le chemin de l’école. 
Nous sommes, Assia et moi, les filles du père, diseuses de mémoire. Ecrivaines, saurons-nous transmettre une filiation nouvelle ? »
 
      La filiation… qui peut dire aujourd’hui ce que sont devenus les filles et les fils de cette Algérie-là ? Années 50-60… le début de la révolte ouverte, la guerre et puis l’indépendance. Ici, à Paris-sur-Seine, ce sont le gros des années de l’immigration ouvrière avec la pointe douloureuse des regards perdus, largués, dé-paysés. Ils ne savent pas toujours lire et écrire mais ils sont “ aussi ” l’Algérie et son âme brûlante, sa vivacité, sa présence amicale et puissante. Ils font partie de son peuple, jeune et généreux, prêt à tout pour construire un pays.
      A cette époque, il convient de ne pas l’oublier, l’Algérie est un département français, riche en main d’œuvre, dans laquelle on puise sans compter. “ … Les mines et les hauts-fourneaux, les usines jusqu’à Rouen à l’ouest, l’industrie automobile et le bâtiment… ” Ils sont immigrés mais ils sont “ aussi ” français. De cette ambiguïté jamais levée naît l’imposture. Ils arrivent. Ils dorment sur les bancs. “ … Il fallait des bras jeunes et solides, des hommes sans terre mais vigoureux, ils sont venus, ils sont restés… ”
      Ils dorment dans les hôtels où le trafic des chambres-dortoirs les saisit. A l’intérieur du bidonville, enfin. Les bidonvilles de Nanterre et d’Aubervilliers qui ressemblent sans doute à celui du Clos Salembier à Alger.
      On est allé les chercher. Des rabatteurs. Maintenant ils sont là. Ils sont l’Algérie dans la France, démunis, sans repères, ivres d’une solitude qui les glace et les rend fous parfois comme le père de l’écrivain algérien Mounsi, ils vont nourrir la panse grasse des usines.
 
“ A Eugène Hennaya, (…) on a gravé dans la pierre “ Ecole de garçons indigènes ”. C’est l’école de mon père… (…) en l’an 2001 (…) on peut lire “ Ecole de garçons ”. On a gratté rageusement “ indigènes ”, il reste le blanc. ”
 
Trente ans après ils habitent dans les cité périphériques. Ils ne repartiront pas. Ils ont eu des enfants qui savent lire et écrire. Les usines sont fermées et ils ont beaucoup vieilli.
Qui sont-ils ?
 A suivre...
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Jeudi 1 décembre 2005 4 01 /12 /2005 23:32
Jeudi, 1er décembre 2005
 
 Et comme on n'est jamais mieux servi que par soi-même voici un tout petit extrait du commentaire que nous a envoyé aujourd'hui une amie qui est abonnée à la newsletter de notre blog...
"J'ai beaucoup apprécié ton dernier article sur le blog -Mes Algéries de L. Sebbar- mais vraiment c'est impossible de mettre un commentaire (Assia Djebar, reçue sous la Coupole le méritait bien !) Tu devrais vérifier car c'est peut-être la raison pour laquelle tu n'as pas de "retours"
Il s'agit de Dominique Godfard qui est également écrivaine et dont le blog "deslivreset moi.over-blog.fr" est à voir à tout prix.
 
 
Dialogue avec l’écrivain algérien Mounsi
Suite
Ces mots ont été écrits il y a presque dix ans pour parler de ce dont déjà on ne parlait pas. L’arrivée des immigrés à partir des années 60 venus dans les bidonvilles de la région parisienne pour travailler dans les usines et de ceux qui sont aujourd’hui leurs enfants.
Après ce qui vient de se passer dans les cités de banlieues, l’histoire de Mounsi est plus que jamais l’illustration de ce qu’ont vécu ces gens et l’exemple de ce qu’ils nous ont donné. Une histoire qui raconte la vie dans cet univers de banlieue autrement et qui dit aussi combien les jeunes des cités peuvent être fiers de leur passé et de leurs parents.  
Ce texte a été publié dans la revue Algérie Littérature Action en Novembre 1996.
 
Mounsi est né en Kabylie. Il est venu très jeune en France avec son père. Après une adolescence difficile dans le bidonville de la Cité des Marguerites à Nanterre, il fait la rencontre de la littérature par François Villon à la maison de redressement. Auteur-compositeur de chansons, il est également l’auteur de La Noce des Fous aux Ed. Stock, 1990, La Cendre des Villes aux Ed. Stock en 1993, Territoire d’outre-ville aux Ed. Stock en 1995.
 
      Mais avant de trouver la trace de lui-même dans l’écriture Mounsi va devoir survivre à la malédiction, à la parole qui ne cesse de lui prédire comme un oracle qu’il finira mal, et en même temps à sa propre dislocation, cette sensation d’iréalité que traduit le « Je est un autre » de Rimbaud.
 
« J’étais dans la vie comme dans une sale histoire, témoin d’un meurtre dont j’étais l’assassin et l’assassiné. » (…)
« J’ai sans cesse eu une forme d’hésitation sur moi-même, un doute extrême qui me poussait à me demander, lorsque je rencontrais mon reflet dans le miroir, si je n’étais pas une illusion d’optique. Pouvez-vous m’assurer qu’une telle personne me ressemblant ait existé ? »
(La Noce des Fous)
 
Mounsi : Il y a des moments où on a des formes de distanciation avec soi, on a l’impression d’être là et en même temps d’être absent. Ce sont des sensations du trouble d’exister, qui correspondent peut-être à une façon de se protéger en s’extrayant du réel le plus dur. Tout être vit sur deux pôles, on est une fragmentation entre le bien et le mal, le réel et l’irréel, à la frontière de deux choses, profondément et véritablement. La force, le combat est d’essayer de réunir les deux et de faire un choix décisif pour soi.
On est une sorte de double venu d’un homme et d’une femme. On peut ressentir cela plus ou moins profondément. Tous ceux qui ont le sens de la vie ont presque besoin de se toucher pour savoir qu’ils existent tellement ils n’ont pas l’impression d’exister vraiment. Tout grand vivant est pris par ces moments troubles où on ne distingue même plus ses traits dans le miroir.
 
      La vie stridente, elle s’exerce précisément à travers la procédure du Phoenix qui est de mourir à soi-même pour accéder à la renaissance et ces multiples morts, pour Mounsi passeront par toutes les formes du chaos humain et de la démesure qu’il pourra rejoindre. La folie enracinée en nous, cette vrille de feu est incarnée par Nadjim le héros de La Cendre des Villes, qui finira par éclater en un tourbillon de flammes.
 
« Qu’il y eût en tout être, et en lui d’abord, une folie, il en était assuré depuis longtemps. Cette furieuse impulsion pouvait prendre toutes les formes, un infini de possibles, ainsi que la lumière. » (La Cendre des Villes)
 
Mounsi : La folie est justement de ne plus savoir quelle est la part jouée de sa vie et quelle est la part réelle. La part composée des gens, la part véritable, l’existence entière, la vie et la mort semblent fausses. Tout paraît faux et en même temps tout paraît vrai. Les choses bougent et on a la sensation comme dans un spectacle que le voleur joue au voleur, le policier joue au policier, comme dans les jeux d’enfants. Mais pourtant il s’agit de la vie des uns et des autres, du frottement du réel et de l’irréel.
 
      Les personnages de Mounsi vont frôler les différentes formes d’errance intime des êtres dans la marginalité. La prostitution qui les mène à l’effarement et à la violence, la drogue dans laquelle ils déchargent leur impossible rapport aux autres, l’homosexualité qui amène ces êtres troubles à échouer dans une aube crasseuse sur le rebord d’eux-mêmes.
      Peu à peu Tarik, le héros de La Noce des Fous traversera toutes les peaux de ces mondes étranges peuplés de fantômes et de femmes somptueuses qu’il se plaira à souiller, tout en admirant secrètement leur aisance clinquante et vide. Il ira jusqu’au bout de sa honte et de sa peur et ne laissera plus de lui qu’un souffle léger comme un tourbillon de cendres.
 
« Nous avons croisé tant d’ombres, tant de visages confondus avec d’autres oubliés depuis longtemps, à moins qu’ils n’aient jamais existe. Mais toute rencontre se révéla plus tard dans son évidence. Chacun à sa manière nous jeta dans cet excès de vivre. » (La Noce des Fous)
 
Mounsi : Il faut avoir tout le temps à l’esprit l’intensité de vivre car tout nous pousse à réduire notre part de vie, à solder une part de nous. Il faut essayer de résister à ces soldes et tenter de rejoindre ses rêves de l’enfance, essayer de les vivre, prendre ce risque. Survivre quand on vient de certains lieux, d’une certaine enfance, d’une certaine réalité, c’est un miracle. On croyait mourir à vingt ans parce qu’on a pris tous les risques et on essaie d’accomplir sa vie en ne reniant pas l’essentiel de soi.
A suivre... 
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Mercredi 7 décembre 2005 3 07 /12 /2005 00:05
Mes Algéries en France
Suite
Leïla Sebbar
Préface de Michèle Perrot
Ed. Bleu Autour, Mars 2004
 
      Les femmes faisaient partie de ce monde-là, de cet ailleurs magique pour nous enfants des banlieues, comme s’il sortait d’un chapeau de prestidigitateur. “ … Partout où je marche, je les vois, je les entends… ” En regardant l’aquarelle qui représente l’une d’elles, peinte par Sébastien Pignon dans le livre de Leïla Sebbar, avec ses taches rouge ocre comme du henné et puis mêlé à quelque chose de vif qui ressemble à du sang, et les traits ronds et gracieux du visage, je les revois aussitôt.
      Les femmes je les ai toujours vues en bas de l’immeuble discutant dans la langue que je ne comprenais pas avec les mains aussi et puis au marché toutes ensembles pour assaillir de leurs rires et de leurs histoires le marchand de poulets vivants afin d’obtenir le plus juste prix.
      Je les ai toujours vues vêtues des tissus aux tons pastel, vert turquoise, bleu céruléum lavé, rose carmin et aux paillettes dorées ou argentées comme s’il en pleuvait partout sur elles.
      Je les prenais pour des fées et j’aurais voulu les toucher. Toucher leurs tissus frissonnants qu’ensuite j’ai retrouvés dans les peintures de Dinet, et c’est exactement comme ça qu’elles étaient ces femmes d’Algérie, avec les petites croix indigo des tatouages entourées de plusieurs points, signes d’une géométrie parfaite et inconnue sur le menton et sur le front et aussi à la hauteur des poignets.
      Ces femmes d’une Algérie encore ignorée dans la France où on ne les voyait pas.
 
“ Il fallait des femmes à ces hommes, ventres doux, mains chaudes dans la rêverie des hommes, la solitude de la ville ouvrière et de l’hôtel négrier, elles sont venues abandonnant la maison pauvre et la terre pauvre depuis la montagne en neige, les hauts plateaux hostiles, la plaine inféconde, les bidonvilles, elles sont venues dans le pays de France, les lettres disaient toujours que tout allait bien. ”
 
      C’est ensuite en entrant chez elles parmi la troupe des enfants car nous revenions tous ensemble de l’école, leurs prénoms je me souviens encore, toutes les portes étaient ouvertes, que j’ai pressenti qu’elles possédaient le don des histoires “ … Nora écoute encore et encore ces histoires d’ogres et de djinns qu’on entend en écho outre-mer, en Normandie ou en Ile-de-France… ”
      Partout les histoires se ressemblent mais dans la langue des femmes d’Algérie et au centre de leurs paumes rougies elles ont le goût d’un désir délicieux.
 
Leïla, “ dans la petite cour au jasmin de Ténès ”, soupçonne qu’il se cache derrière les mots qu’elle ne peut reconnaître “ les légendes du Chenoua dans la langue de la vieille ville ”, et que cette transmission de l’art de raconter par les femmes dont on la prive, il va falloir qu’elle la réinvente avec la saveur piquante et sucrée qu’elle devine. “ … Jamais, dans l’enfance algérienne, je n’ai entendu le plus petit mot de légende arabe ou française… ”
      Djamel et Nabile Farès, l’un photographe et l’autre poète ont raconté tous les deux la grand-mère kabyle “ Gida ” qui avait failli devenir aveugle et les personnages qu’elle dessinait sur des morceaux de papier punaisés contre les murs de la maison. Avant le départ pour la France il y a la mosaïque familière de ses dessins dans la maison de mémoire.
      Chez Djamel, à Ivry dans l’appartement au cœur de la ville, lorsqu’on pousse la porte on retrouve aussitôt la photo de Gida qui veille sur les siens comme une idole maternelle et bienveillante.
 
      Je ne saurai jamais ce qu’ont été ces femmes, ailleurs, là-bas en Algérie, je ne le saurai pas, je ne veux pas le savoir. D’autres raconteront, plus tard, écriront, l’histoire des combattantes du maquis, de celles qui, ici, en France, ont résisté, ont été emprisonnées, des femmes libres qu’on n’enfermera pas, qu’on ne voilera pas. Algériennes de sang ou de cœur, mêlées, fraternelles, amies, que je n’ai pas rencontrées ainsi que Leïla a pu le faire dans l’école de son père à Hennaya. Jacqueline Gerroudj, Danièle Minne, Josette Audin…
 
      Celles qui ont peuplé mon enfance à Aubervilliers, je les imagine venues à moi par un très long détour qui passe par l’Andalousie, le désert de l’Hadramaout, la cité de la Reine de Saba. Les femmes qui ont nourri mon enfance de ces rêves d’Orient alors que le mot même je ne le savais pas, elles s’appelaient aussi “ … Aïsha, Fatima, Mériem… (…) Dans des palais, Aïsha, Fatima, Mériem ont dit des vers, elles ont chanté, dansé, elles ont joué du luth, des nuits entières, pour des hommes qui croyaient vivre, sur terre, au paradis d’Allah… ”
      Aïsha, Fatima, Mériem, toutes pailletées d’or et d’argent dans les escaliers de la cité, elles étaient mon Andalousie secrète, mon Algérie imaginaire à Paris-sur-Seine. Aïsha, Fatima, Mériem, je les ai aimées partout où je les ai croisées, et à chaque fois que j’écoute Leïla Sebbar parler de son enfance algérienne, je me répète que si ces femmes n’avaient pas existé nous aurions pu perdre le goût de la vie. 
      Je sais que je pourrais aller ainsi d’une page à l’autre de Mes Algéries en France, parsemant de notes les photos qui me parlent de cet “ Orient imaginaire ” et des lieux que l’on m’a fait entrevoir.
      De la Zaouia d’El-Hamel où Mohamed Kacimi a vécu toute son enfance, du Jardin d’Essai d’Alger dont Jean Pélégri me parlait à chacune de nos rencontres, des fillettes de Kabylie avec leurs robes de couleurs vives un peu chromo que Nabile Farès évoquait en racontant l’enfance bouleversée après la perte du père.
      Je pourrais voyager sans fin au gré des dessins encres et aquarelles de Sébastien Pignon et de chacun des récits qui font de ce livre la trajectoire d’une vie, rejoignant celle des êtres que Leïla Sebbar n’a jamais pu appeler “ les miens ”.
      Je le pourrais car ce livre où les Algéries de Leïla ne cessent de rencontrer les miennes m’a à nouveau fait parcourir la sensibilité si particulière à cet univers métisse que Jean Pélégri m’a durant des années conté à sa façon.
      Mais je préfère m’arrêter là, arrêter ma promenade au fil des mots et des images sur le dessin qu’a réalisé Sébastien Pignon de la ferme Pélégri au cœur de la Mitidja, “ Haouch el Kateb ”, “ La ferme de l’écrivain ”, et sur les quelques phrases du texte “ Jean Pélégri, Kateb Yacine ”, où Leïla Sebbar fait se rejoindre Nedjma, écrit en 1956 et Le Maboul, en 1963.
 
“ Pour dire l’Algérie au plus fort, chacun fait sienne la langue de l’autre, le français pour Kateb Yacine, l’arabe, le chant de la langue arabe dans un français détourné, pour Jean Pélégri. (…) Nedjma, Le Maboul, les deux romans fondateurs de la littérature algérienne. ”
 La ferme Pélégri peinte par Sébastien Pignon
      Maintenant, une fois le livre provisoirement refermé, le temps peut s’écouler, les heures peuvent s’égrener à la vitesse folle d’un présent que seule modère et apaise la solitude de l’écriture. Chaque impression, chaque parfum, chaque regard, chaque moment unique qui ont été déposés là comme un signe tracé sur une ancienne tablette d’argile, continueront de porter témoignage, d’un peuple, des gens, d’un rêve et de tant d’histoires tendrement et cruellement partagées.
      Ils parleront longtemps de ces enfances mêlées qui laissent sur les lèvres le goût délicieux et la nostalgie d’un ailleurs à la fois familier et à jamais inaccessible.
 
“ Et voici que j’entends, dans les rues de la Goutte d’Or à Paris, loin d’Oran et de Grenade, Tolède et Séville, Aïsha, Fatima, Mériem. Elles ont tracé sur le trottoir de bitume une marelle et elles jouent, riant et criant dans l’autre langue, oublieuse des tres morillas. Mais les voix disent encore les noms, chantés comme des vers, les noms de l’Orient espagnol, algérien, français… ”
 Le père de Leïla
 
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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