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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Ecritures d'Algérie

Mardi 20 décembre 2011 2 20 /12 /Déc /2011 00:49

Voilà deux ans que Leïla Sebbar et moi avons entrepris un livre qui sera un dialogue basé sur un va-et-vient de questions et de réponses à partir de son oeuvre et de son histoire de femme traversière...

Ce travail est maintenant achevé et j'en entame un autre qui consiste à lui trouver un éditeur improbable...

En attendant que le Père Noël me permette de le rencontrer voici le prologue que j'ai écrit pour ce récit à deux voix...

Les photos qui accompagnent cet article sont de Jacques Du Mont


Correspondances sensiblesLeïla 4

 

Qu’est‑ce qui peut transformer la rencontre de deux femmes qui écrivent à partir d’un rêve d’Orient et de l’histoire des peuples d’Afrique toujours errants d’un continent l’autre, en une quête réciproque des scènes primordiales d’où est issu le rituel d’écriture ?

En 1997 Leïla Sebbar vient de publier le livre collectif Une enfance algérienne auquel participent seize écrivains qui sont nés et ont vécu leur enfance dans l’Algérie coloniale quand nos routes se croisent au moment où sort mon premier récit Par la queue des diables. Les personnages de ce conte sont bien réels puisqu’il s’agit des immigrés algériens des années 70 perdus au-dedans du décor désenchanté des chantiers et des terrains vagues de la périphérie qui cerne les grandes cités de la métropole. Je me souviens être allé aborder Leïla pour lui parler de ce que  moi qui ne connaissais à l’époque le Maghreb et une partie de l’Afrique de l’Ouest qu’au travers de la parole des femmes et des hommes venus ici servir de main d’œuvre dans l’exubérance industrielle de l’après‑guerre, j’aurais pu appeler mon enfance africaine.

  Je suis née et j’ai grandi à Aubervilliers, à l’époque petite bourgade de l’Île de France où on cultive des choux fleurs et où on élève des cochons. En 1961 Aubervilliers de mon enfance est parsemé des morceaux de son bidonville qu’on appelle entre nous les cabanes. 1961 c’est l’année où Leïla quitte Alger et la maison d’école proche du Clos‑Salembier un des quartiers nègres de la ville où s’étend le bidonville de la femme sauvage. A Aubervilliers de nombreux ouvriers algériens et maliens partagent les cabanes en bois et en tôle dispersées au milieu des décharges picorant les friches boueuses qui entourent notre ghetto. A l’intérieur des cités montées à la hâte parpaing sur parpaing s’entassent les familles pauvres en provenance de la province française et des anciennes colonies dans un feu d’artifice de sonorités, de musiques, de rythmes et de cris qui scandent la fête recommencée chaque jour, le bonheur d’avoir enfin une maison à soi.

Il va falloir un peu de temps pour que chacun réalise que de l’autre côté des murs qui enferment nos enfances dans des appartements déjà trop étroits il y a des êtres venus d’ailleurs et de bien plus loin que nous les immigrés de l’intérieur, et que tous ensemble nous peuplons désormais la citadelle sans frontières d’une cité qui est par la force des choses la grande maison commune. En dehors d’elle sur ses marges au‑delà de ses palissades qui ajoutent à notre territoire de gamins nomades prêts à l’échappée et à la fugue les terrains vagues des chantiers de construction il n’y a rien. Le rien de ce monde qui nous a casés à l’écart parce que nous sommes tous plus ou moins des “ fils du pauvre ” comme un des personnages de Mouloud Ferraoun l’écrivain kabyle qui a été avec le père de Leïla formé au métier d’instituteur à l’école de la Bouzaréa.Leïla 22

Ce rien c’est notre propre histoire d’arrières petits enfants des générations laborieuses que personne ne nous a transmise. Ce sont les siècles de culture populaire orale paysanne et ouvrière abandonnés à l’oubli. C’est ce rien qui fait de nous des transhumants qui ne repartiront pas car il n’y a nulle part où retourner. Des indigènes tout aussi étrangers à notre paysage quotidien que les étrangers surgis eux des étendues désertiques du Sud algérien, des villages maliens éparpillés sur les rives du fleuve Niger ou des bolongs de la Casamance. Ce rien d’un non‑héritage fait écho mais je ne le sais pas encore à celui que Leïla emporte avec elle vers la métropole concernant l’Arabie heureuse, cette terre où plongent les racines de sa famille paternelle originaire de Ténès au bord de la Méditerranée. Et c’est le corps de l’enfance tout entier refusant un néant qui rend fou qui va m’ouvrir les portes de la grande Babel des langues et des histoires. C’est lui qui me conduit mektoub ! à la rencontre de ceux qui ont emporté dans leur regard, leurs costumes, leurs gestes et leurs langages un monde à investir et à conquérir avec leur malicieuse complicité.

A l’intérieur de la grande maison commune de notre cité de banlieue vont grandir côte à côte toutes les Shérazade, les Dalila, Safia, Djamila, Baya, Louisa, Malika et les Mustaphapha, Mohammed, Kadour, Ali, Mouloud du premier récit de Leïla Fatima ou les Algériennes au square publié en 1981, entre la cité des 4000 de La Courneuve et les blocks d’Aubervilliers ou d’Aulnay‑sous‑Bois. C’est auprès d’eux que vingt ans auparavant, de la bouche de leurs mères dans la langue populaire brodée d’expressions de l’arabe parlé qui joue pour moi la musique envoûtante d’un jazz d’Orient, j’entends les légendes de la terre abandonnée. Blottie au creux maternel de la demeure d’outremer je reçois avec jubilation et gourmandise les parfums, les couleurs et les rituels comblants le désarroi de l’absence. Ce non dit de l’histoire familiale et sociale des miens, paysans ouvriers devenus comme les immigrés maghrébins et africains la main d’œuvre sans visage et sans corps des années 60, cette population laborieuse qui ne fera pas mémoire. Par la confrontation avec l’altérité je reconnais l’étrangère qui se dissimule sous ma peau et je deviens sans pouvoir encore le dire la fille de la tribu nomade, la voyageuse, la traversière…

En 1981 après une vingtaine d’années d’écritures et de quête des mots cachés derrière le mutisme du père bien‑aimé qui ont suivi son travail de doctorat Le mythe du bon nègre dans la littérature française coloniale au 18e siècle, texte publié aux Temps Modernes, Leïla peut enfin entendre à nouveau la langue de la tribu du paternelle par l’intermédiaire des femmes algériennes immigrées conteuses improvisées des squares parisiens. Celles qui font resurgir le pays natal habitent une des banlieues où personne parmi les gens d’écriture à l’époque ne se soucie d’aller voir. C’est là par l’intermédiaire de ces femmes que commence le chemin du retour vers la mémoire algérienne longtemps enfouie et ignorée. Dans la position du scribe Leïla transcrit les paroles de la langue étrangère qu’elle ne comprend pas mais qui fait revenir vers elle les émotions et les images forcloses.Leïla 7

Paris sur Seine dans ces années‑là c’est vraiment la Babel moderne où se croisent les peuples de l’Afrique qui ont combattu pour leur indépendance. Mais ils vont vite découvrir l’amertume et la cruauté de l’exil qui en les frappant de mutisme rend tout témoignage et tout récit impossibles. Avec Fatima, la trilogie des Shérazade, Mô le Chinois vert d’Afrique, et les nouvelles de L’habit vert, Leïla détricote page à page le silence des hommes et des femmes d’Algérie. Dans cette langue française d’outremer viennent murmurer comme un chant secret l’Arabe de Ténès, celui des femmes de la famille paternelle et celui d’Aïcha et de Fatima à l’intérieur de la maison d’école, mêlés à celui des femmes immigrées de la banlieue. C’est ainsi qu’elle écrit désormais et depuis une trentaine d’années l’épopée amoureuse et transgressive de celles et de ceux qui comme ses parents ont rompu le pacte de la tribu d’origine pour aller à la rencontre du monde de l’autre inquiétant et désirable.

Notre projet de dialogue est né après de nombreux échanges littéraires entre nous au moment de la publication des Femmes au bain en 2006 et de L’Arabe comme un chant secret en 2007. Après avoir traversé les cités de la banlieue d’où je ne suis jamais vraiment partie, Leïla retourne vers l’Algérie de l’enfance et la langue bien‑aimée et j’ai eu envie de savoir par quels détours de l’exil elle avait pu enfin les faire siennes. De deux absences de paroles des pères et mères, de ce silence qui sur chacune des rives avait fait de nous des adolescentes curieuses et avides du récit qui n’existe pas, résulte une trajectoire jumelle qui nous relie à l’errance des nomades par l’écriture. Avec Mes Algéries en France paru en 2004 et Journal de mes Al géries en France publié en 2005 que je lis au cours de mes pérégrinations entre Paris et banlieue, je reconnais mes propres transgressions au rythme d’une histoire qui une fois encore n’est pas la mieLeïla 8nne. Une histoire qui me parle depuis un pays natal qui ressemble à mon Afrique imaginée, qui me raco nte la perte et les retrouvailles sans cesse différées d’un Orient rêvé.

Et si Leïla et moi au cours des deux années qu’a duré notre échange qui compose ce livre, n’avions cessé comme les voyageurs du désert refaisant d’un puits à l’autre mille fois la même transhumance toujours différente, de traquer la piste singulière qui d’un livre l’autre nous permette d’approcher au plus près la petite musique des langues populaires enfouies voire interdites ? Celles d’un François Villon, d’un Aristide Bruant, d’un Gaston Coûté, d’un Jehan‑Rictus, celles des conteuses des Hauts‑Plateaux algériens et du griot malien Amadou Hampâté Bâ né en pays Dogon, là où d’après la mythologie de son peuple le dieu Amma a donné au monde la parole. La petite musique envoûtante d’une langue métisse qui est désormais farouchement la nôtre. 

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Mardi 18 octobre 2011 2 18 /10 /Oct /2011 15:21

Le temps des peuples retrouvés suite... fanon2

 

Nous qui étions traités de néo‑ruraux et d’Indiens par les paysans alliés aux petits commerçants et artisans locaux de ces provinces du Sud de la France qui nous voyant débarquer avec notre enthousiasme et nos convictions se moquaient bien de nos discours tiers‑mondistes et de notre quête d’une culture populaire dont ils étaient eux aussi les dépositaires, Indigènes jadis camisards les armes camouflées au fond des tunnels… nous luttions contre un colonialisme qui allait recouvrir le monde. Celui de l’asservissement inhumain à la production d’objets de plus en plus rapide, de plus en plus frénétique et insensée, et à leur consommation jusqu’à ce que le corps lui‑même et l’esprit soient devenus les proies absurdes de cet enchaînement. Si Fanon peut écrire en 1961 que “ la temporalité doit cesser d’être celle de l’instant ou de la prochaine récolte pour devenir celle du monde… ”, les néos ont très vite appris que les luttes partagées contre les militaires sur le plateau du Larzac étaient déjà derrière eux. Le temps nous avait pris de vitesse dans sa marche lancinante et secrète, et les moissons fraternelles n’auraient pas lieu.

Notre ignorance des multiples réalités africaines était totale et notamment du rôle fondamental joué par les tribus, comme l’assassinat organisé par l’ancien colonisateur belge de Patrice Lumumba à Elisabethville au Katanga, exécuté par Moïse Tshombé et ses acolytes sous commandement d’un officier belge aurait pu nous le faire comprendre. Tout ce que nous connaissions de l’Afrique avant d’avoir découvert les premiers documentaires de Jean Rouch, c’était la puissance brute et éclatante du jazz et du blues afro‑américains qui anéantissait le vide programmé et alimenté par les organisateurs des Expositions coloniales avec villages nègres et zoos humains effaçant les cultures et les civilisations africaines, de façon aussi efficace qu’ils avaient balayé les cultures paysannes et ouvrières populaires du vieil Occident. “ Dans ses muscles, le colonisé est toujours en attente ” écrit Fanon. Cette attente nous la partagions et malgré le nettoyage que le corps de l’Afrique et des Africains n’avait cessé de subir depuis leur mise sous tutelle, nous imaginions que la culture orale traditionnelle rayonnant comme un brasier vif dans la mémoire des peuples du Sud associée à l’engagement dans l’action, allait leur permettre toujours selon les mots de Fanon, d’écarter soudain la posture de “ spectateurs écrasés d’inessentialité ” pour passer à celle d’“ acteurs privilégiés, saisis de façon quasi grandiose par le faisceau de l’Histoire.  

 

“ Il ne saurait y avoir de cultures rigoureusement identiques. Imaginer qu’on fera de la culture noire, c’est oublier singulièrement que les nègres sont en train de disparaître, ceux qui les ont créés étant en train d’assister à la dissolution de leur suprématie économique et culturelle. Il n’y aura pas de culture noire parce qu’aucun homme politique ne s’imagine avoir vocation de donner naissance à des Républiques noires. Le problème est de savoir la place que ces hommes ont l’intention de réserver à leur peuple, le type de relations sociales qu’ils décident d’instaurer, la conception qu’ils se font de l’avenir de l’humanité. C’est cela qui compte. Tout le reste est littérature et mystification. 

Les damnés de la terre “ Sur la culture nationale 

 

Ceux parmi nous qui ont refusé étant enfants des classes moyennes de se préparer à jouer un rôle qui les mettrait du côté des dominants sont alors volontairement passés du côté des fils et des filles de ce Lumpenprolétariat à la française en choisissant les petits boulots des sociétés d’Intérim, les travaux agricoles saisonniers voire l’apprentissage d’un métier manuel tel que maçons tailleurs de pierres, charpentiers couvreurs, mécaniciens auto, imprimeurs… Nous avions l’intuition que changer le monde dont nous avions hérité ne pouvait pas se faire à travers le brassage des idées ou des grands élans intellectuels comme ceux que le printemps de 68 venait de faire jaillir à notre portée. Il fallait commencer par se réapproprier un temps arrêté au début de l’ère industrielle de la fin du 19ème siècle et s’investir d’un rôle que les ouvriers paysans de cette époque n’avaient pu jouer à cause de la misère pressante qui les cernait constamment et de la séparation dans laquelle ils étaient tenus vis‑à‑vis des autres classes sociales. Qui s’est jamais soucié parmi les élites pensantes d’alors de donner à ces gens pour beaucoup analphabètes la connaissance nécessaire afin de mener un combat libérateur sauf les Communards de 1871 et quelques êtres rares comme Louise Michel ? “ Les gens doivent savoir où ils vont et pourquoi ils y vont. L’homme politique ne doit pas ignorer que l’avenir restera bouché tant que la conscience du peuple sera rudimentaire, primaire, opaque. ” ne cesse de répéter Fanon dans Les damnés de la terre.

Car ce problème du temps et de l’histoire c’est bien là qu’il se pose, à ce carrefour des pistes en provenance d’un passé méconnu pour les peuples, quelles que soient les différences entre les Indigènes des pays de l’Afrique colonisée et nous autres enfants nés dans les banlieues prolétaires des années 60, fils et filles d’autres Indigènes expatriés de leurs campagnes afin de devenir main d’œuvre ouvrière à la merci des nouveaux seigneurs de l’industrie. Ce que Fanon appelle dans son article d’El Moudjahid N°37 de février 1959, “ Un temps historique falsifié ”, s’applique parfaitement à celui qu’ont eu à vivre et à porter sur leurs épaules d’anciens paysans dont le travail avait à la fois un sens fort celui de donner à manger, un rythme celui des saisons, un temps relié au temps cosmique et universel que connaissent ceux qui ont un jour labouré la terre derrière la croupe puissante d’un cheval, et une légende populaire racontée dans les veillées et les fêtes rituelles. Ces serfs des usines automobiles, des chantiers et des entrepôts alimentaires installés sur les chaînes où ils devaient produire à l’intérieur d’un temps fracturé, décomposé en 3/8 ou 2/8 des quantités considérables d’objets dans l’absurdité et la négation de toute destinée. Pour-Fanon-2.jpg

Il s’agissait pour la maîtrise de les persuader que ce néant quotidien était un progrès qu’ils devaient à la civilisation industrielle et que ce qu’il y avait eu “ avant ” n’était qu’obscurantisme et barbarie… “ Misère du peuple, oppression nationale et inhibition de la culture sont une seule et même chose. ” écrit Fanon en 1961 précisant au moment de la victoire des Indépendances ce qu’il affirmait avant dans l’article N°37 d’El Moudjahid “ Vers la libération de l’Afrique ” publié en février 1959 : “ le colonialiste, par un mécanisme de pensée somme toute assez banal, en arrive à ne plus pouvoir imaginer un temps se faisant sans lui… Fanon avait déjà compris et théorisé que cet “ avant ” des peuples colonisés rejoignait un autre “ avant ” celui des peuples objectivés… chosifiés… Celui des paysans sans terres des ouvriers sans outil de travail qui déjà séparés et coupés d’eux‑mêmes et des autres par la perte de vue de leur idéal commun ont oublié aussi la culture populaire qui les enracine dans un temps partagé…

Dans le chapitre des Damnés de la terre intitulé “ Sur la culture nationale ” Fanon cite intégralement un poème lyrique qui a l’allure d’une épopée accompagnée d’instruments africains tels la cora qui est d’origine mandingue, outil de travail préféré des griots africains avec sa calebasse reliée à un manche par de très nombreuses cordes en fil de pêche, et le balafon grand xylophone composé de lames de bois résonnant dans des calebasses, ainsi que de guitares. Ce récit écrit par le poète guinéen Keita Fodeba ancien directeur des Ballets Africains, Fanon le commente ainsi : “ Il ne suffit pas de rejoindre le peuple dans le passé où il n’est plus mais dans ce mouvement basculé qu’il vient d’ébaucher et à partir duquel subitement tout va être mis en question. C’est dans ce lieu de déséquilibre occulte où se tient le peuple qu’il faut que nous nous portions car, n’en doutons point, c’est là que se givre son âme et que s’illuminent sa perception et sa respiration.  A la lecture de ce récit scandé et cadencé j’ai songé aussitôt à notre temps d’aujourd’hui, nous qui sommes retournés vivre à l’intérieur des cité périphériques de notre enfance et qui partageons le temps impatient et tendu à bloc comme l’élastique de nos lance‑pierres des jeunes fils et filles des ex‑colonisés. Ces exilés de la prodigieuse épopée africaine que les griots ne racontent pas, veilleurs d’un monde qui s’invente à mesure que les peuples apprennent à relier ensemble les périodes où ils ont décidé d’être responsables de leur destinée.

 

“ AUBE AFRICAINE

En effet, c’était l’aube. Les premiers rayons de soleil frôlant à peine la surface de la mer doraient ses petites vagues moutonnantes. Au souffle de la brise, les palmiers, comme écoeurés par ce combat matinal, inclinaient doucement leurs troncs vers l’océan. Les corbeaux, en bandes bruyantes, venaient annoncer aux environs, par leur croassement, la tragédie qui ensanglantait l’aube de Tiaroye… Et, dans l’azur incendié, juste au‑dessus du cadavre de Naman, un gigantesque vautour planait lourdement. Il semblait lui dire : ‘ Naman ! Tu n’as pas dansé cette danse qui porte mon nom. D’autres la danseront ”.

Les damnés de la terre “ Sur la culture nationale  

 

Ce poème qui est l’histoire de Naman le paysan, et le sens que Fanon lui donne retentissent d’une manière particulièrement intense en ce printemps des peuples africains, car ce à quoi la jeunesse tunisienne et la jeunesse égyptienne s’affrontent ce sont les murailles encore solides et tenaces des forteresses que nous avons commencées à abattre en essayant de mettre en route ce rapprochement entre les fils d’ouvriers des villes que nous étions et le monde paysan des années 70, qui réapprenait sur le Plateau du Larzac l’efficacité des anciennes jacqueries. Et la création des premiers syndicats paysans qui vient d’avoir lieu en Egypte est un espoir tout neuf de voir enfin cette prophétie se réaliser… Ces jeunesses pauvres qui ont mené un combat de toute grandeur ont à chercher des modèles pour donner un sens à leur lutte en deçà et au‑delà de l’histoire récente qui les a coupées à la fois des combats menés par ceux qui ont conquis leur liberté avant que l’Afrique ne soit partagée en fragments d’empire pour remplir les écuelles de l’Occident, et à la fois de ceux qui sur d’autres territoires et dans d’autres situations ont pris conscience comme l’écrit Fanon dans Les damnés de la terre que ce “ qui se propose de changer l’ordre du monde, est, on le voit, un programme de désordre absolu. ” 

Ce temps de jouissance du présent exalté de solidarités nouvelles que nous offrent les peuples d’un printemps venu en hiver nous arrive 130 ans après la grande révolte de la Commune de Paris, et il est pour nous qui n’avons cessé d’attendre que renaisse un temps des peuples retrouvés, un moment en marge de l’absurdité quotidienne et de la peur de se retrouver à la rue demain. Cette flagrante incursion au cœur du réel qui est peut‑être sans devenir éveille l’écho de l’expérience révolutionnaire menée par Thomas Sankara au Burkina Faso jusqu’à son assassinat en 1987, porteuse d’une énergie populaire poétique et rebelle où nous avons été témoins et scribes engagés dans le récit de l’épopée en train de s’accomplir sans attendre qu’elle s’inscrive dans la durée.

Aujourd’hui les jeunes combattants tunisiens et égyptiens ont à affronter les projets de redécoupage du continent africain par les ex‑colonisateurs qui ont mis en marche leur machine de guerre physique et psychologique de laquelle il n’y a à attendre que du temps mort et à laquelle répond dé Thomas Sankara-43579 jà un “ tam‑tam poétique ” éclaboussé par tous les soleils du Sahara. Loin au‑delà du silence des intellectuels occidentaux nous qui ne sommes que des écrivains publics passeurs de témoin d’une parole populair e  nous transcrivons au jour le jour l’épopée fabuleuse de la jeunesse du monde.

 

“ Osons inventer l’avenir ” Thomas Sankara

“ Le présent n’est plus fermé sur lui‑même mais écartelé. ” Frantz Fanon

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Vendredi 14 octobre 2011 5 14 /10 /Oct /2011 19:16

      Je vous ai déjà fait participer avant les vacances à mes esquisses de textes sur Frantz Fanon que m'avait demandé Chritiane Chaulet Achour pour un numéro de la revue Algérie Littérature Action qui est un spécial Fanon... Il est paru il y a quelques jours et je pense que vous aimerez pouvoir lire en deux fois la version intégrale du texte achevé... Donc voici la première partie et que ça ne vous empêche pas d'acheter le numéro de la revue car comme vous le voyez y a du joli monde !

 

Le temps des peuples retrouvésRevue-Fanon.jpg


“ Le bruit rapide et tranquillisant des cités libérées qui rompent leurs amarres et s’avancent grandiloquentes mais nullement grandioses, ces anciens militants aujourd’hui admis définitivement à tous leurs examens qui s’asseyent et… se souviennent, mais le soleil est encore très haut dans le ciel et si l’on écoute l’oreille collée au sol rouge, on entend très distinctement des bruits de chaînes rouillées, des ‘ han ’ de détresse et les épaules vous en tombent tant est toujours présente la chair meurtrie dans ce midi assommant.

L’Afrique de tous les jours, oh ! pas celle des poètes, pas celle qui endort, mais celle qui empêche de dormir, car le peuple est impatient de faire, de jouer, de dire. Le peuple qui dit : je veux me construire en tant que peuple, je veux bâtir, aimer, respecter, créer. Ce peuple qui pleure quand vous dites : je viens d’un pays où les femmes sont sans enfants et les enfants sans mère et qui chante : l’Algérie, pays frère, pays qui appelle, pays qui espère.

C’est bien l’Afrique, cette Afrique‑là qu’il nous fallait lâcher dans le sillon continental, dans la direction continentale. Cette Afrique‑là qu’il fallait orienter, mobiliser, lancer à l’offensive. Cette Afrique à venir. ”

 “ Unité africaine ” in Pour la révolution africaine Ecrits politiques  Frantz Fanon

Librairie François Maspéro, Paris, 1964, 1969.

 

Ce temps de la révolte des peuples d’Afrique que Frantz Fanon l’écrivain antillais militant de l’Indépendance algérienne vit et dont il imagine le futur avec l’intuition des passeurs de paroles ces griots conteurs poètes quand il rédige ses articles à Tunis dans l’équipe des animateurs d’El Moudjahid dont ce sont les premiers numéros en 1957 et qui renvoie à nos quinquets ravis sa lumineuse évidence quasi soixante ans après, nous n’avons pas cessé de l’attendre… Il faut dire que de l’Afrique nous les arrières petits‑enfants des paysans ouvriers des années 1870 qui naissons au moment où vient de commencer la guerre d’Algérie et où à lieu la Conférence des non‑alignés de Bandung en 1955, nous ne savons rien ou si peu… Nous mômes des faubourgs et de la banlieue naissante qui grandissons au milieu des populations immigrées maghrébines et africaines à la période des Indépendances, nous ignorons aussi bien l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961 au Katanga que la tenue du Premier Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs à Paris en 1956…

Ce temps de la révolte des peuples d’Afrique qui est aussi celui où le mouvement des droits civiques des Noirs grandit aux Etats-Unis envoie à l’histoire occidentale deux signaux qui au moment où j’écris soixante années plus tard et où un nouveau printemps africain s’esquisse au milieu du silence des intellectuels et des créateurs, nous donne s’il en est besoin la mesure de ce que Fanon appelait “ cette Afrique à venir ”. A la reconquête de leur dignité d’hommes, de leurs territoires et de leur liberté, ceux qui ont été tenus si longtemps aliénés sous le joug de l’empire colonial allient celle de leur identité culturelle qui allume son premier brasier poétique lors de ce Congrès à la Sorbonne. Qu’on imagine rassemblés là au cœur de cette tanière du savoir et des lumières : Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Hampaté Bâ,  Frantz Fanon, Edouard Glissant, René Depestre, Cheikh Anta Diop, Jacques Rabemanjara, Aminata Traoré entre autres… Ils y étaient tous celles et ceux dont personne ne parle aux enfants des milieux populaires, ni à la maison ni dans les écoles de la République.

Non nous n’entendrons pas prononcer alors les mots de “ francophonie ” ni de “ négritude ”, pas plus qu’on ne nous fera étudier Matinale de mon peuple les poèmes de Jean Sénac inspirés de la révolution algérienne, ou Cahier du retour au pays natal d’Aimé Césaire. Quant à Fanon c’est son engagement sans nuances, et la conscience historique de l’homme aliéné qu’il ne va cesser de fouiller et d’écrire dans le combat de l’Indépendance algérienne comme exemple de la lutte acharnée et incandescente du corps à arracher à son esclavage autant que de l’esprit, qui sont toute son originalité de créateur d’une culture de combat. Et sa lucidité face à “ la grande erreur blanche ” et au “ grand mirage noir ” aurait été une nourriture de réalité et de présent pour cette action où nous nous précipitions alors adolescents des années 75 et à laquelle en rupture de familles, de clans, de sociétés et d’héritages, nous avons voulu donner notre force, l’élan de notre jeunesse et notre passion pour ceux que Fanon allait nommer Les damnés de la terre. La situation qui était la nôtre, enfants d’ouvriers et de petits employés à qui aucune transmission de la lutte des classes du temps pas si lointain encore de la banlieue rouge n’avait été léguée, nous laissait le choix entre la résignation dont nos parents portaient le masque à misère et la révolte. Nous avons empoigné la révolte à pleines mains et nous sommes partis à la reconquête de nos racines paysannes et de la culture orale ainsi que des talents d’artisans de ceux qui ne savaient pas écrire.

En 1958 Fanon participe à la première conférence des Etats Africains Indépendants qui se tient à Accra la capitale du Ghana sous l’égide de Kwamé N’krumah qui affirme : “ Il est essentiel que nous soyons nourris de notre culture et de notre histoire si nous voulons créer cette personnalité africaine qui doit être la base intellectuelle de notre avenir panafricain. ” A ce moment‑là la marche de l’Afrique vers le temps des Indépendance vient de commencer et Fanon est en plein dans l’illusion partagée par tous ceux qui croient comme nous y avons cru aussi à ces futurs “ Etats-Unis d’Afrique ”. C’est ce dont il témoigne dans El Moudjahid N°34 en décembre 1958 : “ Ce qui a frappé l’observateur à Accra, c’est l’existence au niveau le plus spontané d’une solidarité organique, biologique même. Mais au‑dessus de cette sorte de communion affective, il y avait bel et bien le souci d’affirmer une identité d’objectifs et aussi la volonté d’utiliser tous les moyens existants pour expulser le colonialisme du continent africain. Fanon-portrait.jpg

Avec ces deux phrases tout est dit des rêves sur lesquels vont prendre appui une ou deux générations de rebelles issus aussi bien des milieux ouvriers que bourgeois, nourris aux utopies généreuses, pacifistes et antimilitaristes, tiers-mondistes et anti‑colonialistes, prêts à s’impliquer physiquement et dans une perspective à long terme pour transformer l’élan du printemps 68 en une lutte commune qui prendra pour point de mire ce devenir panafricain et panarabe si proche et si désirable. Notre temps d’alors à bord des villages communautaires où nous freinions de toutes nos forces devant la société virtuelle qui arrivait… notre temps insoumis nous ramenait bien plus loin en arrière à l’origine des nôtres paysans ouvriers, hors de toute référence au prolétariat des villes déjà décadent des années 60 que nous avions fui tant sa capacité autodestructrice nous remplissait de sa violence. Nous qui n’avons jamais été des intellectuels par refus, et par goût de l’aventure paysanne et de la création manuelle, ce moment précis de notre révolte faisait de nous qui n’avions toujours pas lu Fanon les metteurs en œuvre de cette technique du combat qu’il envoie avec la précision et la détente du lanceur de javelot vers les intellectuels colonisés, et qui consiste à “ musculairement collaborer ”.

Quand Fanon écrit en parlant de l’Algérie dans Les damnés de la terre et en faisant allusion à “ cette recherche passionnée d’une culture nationale en deçà de l’ère coloniale ” : “ Allons plus loin, peut‑être que ces passions et que cette rage sont entretenues ou du moins orientées par le secret espoir de découvrir au‑delà de cette misère actuelle, de ce mépris pour soi‑même, de cette démission et de ce reniement, une ère très belle et très resplendissante qui nous réhabilite, à la fois vis‑à‑vis de nous‑mêmes et vis‑à‑vis des autres. ”, il ne peut que nous toucher. Et quand  je dis nous, je veux parler pour tous ceux qui, enfants des classes sociales les plus défavorisées et les plus abandonnées déjà broyées par les cadences ouvrières et par l’abêtissement ou sans doute l’abrutissement, ont participé à notre exode en direction des campagnes dont nos parents étaient tous originaires. Eux aussi faisaient partie de ces Damnés de la terre et ils ont cru contre toute évidence programmée depuis des siècles de servage combattu par les leurs, que le temps était venu enfin, un temps réel et non plus un temps fantasmé mis entre parenthèses du temps historique et laborieux ( ce temps volé de vie par chaque journée de travail abrutissant et répété, ce temps fracassé ce temps en miettes )… Un temps d’imagination popRevue-Fanon-2.jpgulaire devenue action et création quotidiennes dans ce creuset des foules qui savent à nouveau s’organiser en communes et qui devrait être le nôtre… Un temps qu’on aurait pu appeler au moment où Fanon écrivait sur ce futur de l’Afrique le temps des peuples retrouvés.

A suivre...

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Samedi 24 septembre 2011 6 24 /09 /Sep /2011 20:40

     Cher Jean..

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      Cher Jean aujourd'hui malgré un ciel du bleu de celui de Tipaza un ciel que nous aimions tant vous et moi car c'est l'écho de tout le Sud qui est contenu dedans c'est une journée triste et chacun de ces sept 24 septembre passés l'était déjà... Cela fait huit ans que vous m'avez laissée à des affaires ordinaires et à l'observation de cet azur indigo qui demeure avec les merveilleux nuages de Rimbe tout ce qui m'enchante encore en dépit de... Il y a huit ans cher Jean ni vous ni moi ne pouvions deviner les embuscades tendues sur cette piste où nous avions pendant un temps trop court mais si plein de bonheur marché côte à côte de cairn en cairn et de puits en puits au coeur de notre grand désert poétique commun... Impossible d'imaginer la vulgaire trahison des amis... la perte de nos rêves les plus fous d'un monde pacifié et généreux... la déchéance et le désespoir face à nos luttes tournées en ridicule et à nos idéaux et nos convictions bafoués... et la solitude de la mémoire devant nos savoir-faire devenus inutiles...

      Cela fait huit ans que je poursuis l'errance au long des pistes de notre désert qu'ont baliées d'autres artistes sans art comme l'étaient la plupart de vos amis créateurs d'Algérie que personne ou presque ne connaît ni ne lit aujourd'hui... Jean Sénac... Louis Bénisti... Emmanuel Roblès... Youcef Sebti... Momammed Dib... Les portes de sable de toutes les frontières des pays d'Afrique grandes ouvertes à tous nos espoirs et nos enchantements après les Indépendances ont cédé la place à des murailles bétonnées qui nous séparent de nos frères du Sud et de cette culture métisse qui porte en elle la grandeur de notre histoire humaine partagée... Les tueurs que vous maudissiez avec passion et colère cher Jean ont répandu leurs guerres et leur chaos sur le Sud qui n'a jamais voulu devenir esclave de leurs pulsions morbides... de leur jubilation à humilier et aliéner ceux qui transgressent encore et encore leur ordre dégénéré et leur puissance malfaisante oeuvrant sans répit à nous retirer de notre humanité...

      Cela fait huit ans cher Jean que d'oasis en oasis je croise ceux qui comme moi notent sur leurs ostraka morceaux de carton d'emballage papiers de boucherie encore un peu rouges petits carnets aux pages arrachées journaliers jetés aux poubelles de plastique vertes... l'emplacement des sources cachées que le sang l'essence les ordures et les débris de pneus incendiés ne rejoindront pas et que je perfectionne la technique que vous m'avez confiée auprès des berbères touaregs qui sont les plus audacieux forgerons et les meilleurs et les plus délicats armuriers et orfèvres de toute l'Afrique... Certes nous veillons sur les braises enfouies dessous les tables de sable et nous attendons que les temps soient venus de rallumer les grands feus de l'avenir où nous réchaufferons nos lèvres indigo aux paroles des poèmes qui auront la jeunesse et la fraîcheur des roses d'Afghanistan nées des mains des jardiniers de Babylone... Mais cher Jean voilà désormais et depuis quelques transhumances que la soif et le goût désirable de l'eau nous manquent aussi amèrement que votre présence bonne et amicale...  Mon cher Jean... vos " Etés perdus " juste avant que vous ne preniez une piste inconnue de moi ce dernier jour de l'été justement... nos ultimes moments d'écriture partagée... et puis voilà...

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Un extrait du livre L'enfance et le beau pays des images Jean Pélégri Louis Bénisti 

Aux trois petits enfants des fils de Mouamar Kadhafi assassinés. Au enfants de Libye de Beni-Walid de Syrte de Tripoli de Bengazi de Sehba... 

Comptine de la guerre

Jean Pélégri

Petite échelle d'or - tu es montée jusqu'au dernier échelon et tu es venue voir combien le matin donne envie de chanter quand la ville et la mer se fiancent avec le jour

Tu es venue voir les bateaux chargés de figues et de dattes appareiller vers le soleil mais tu n'as pas voulu voir les bateaux qui arrivaient chargés d'armes et de soldats

En haut de ton échelle d'or tu n'as pas entendu, tu n'as pas voulu entendre, en haut de la colline, la Forteresse qui s'ouvrait dans un bruit de fanfares comme pour l'arrivée d'un roi

Mais peut-être as-tu pu entendre le cliquetis des armes et ronronner des moteurs sur le miroir de la mer

En haut de ton échelle tu respirais une odeur d'algue et un parfum d'orange mêlés à la brise du large mais tu n'as pas senti la chaleur des flammes ni l'odeur du sang

Songeur, tu étais un enfant assis sur le gazon, dans un silence d'herbe, et tu regardais au-delà des grilles, les premières maisons de la ville

Soudain une fenêtre s'ouvrit au troisième étage d'un immeuble, il y eut un reflet dans la vitre, un coup de feu éclata

Du haut de son échelle d'or l'enfant l'entendit et il leva la tête. Mêlée à des cris d'enfants, la brise était d'une douceur rare et sur une mer tranquille le ciel couchant se teinta de rose.

Alger, 1956

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Pour mon fils Michel, 6 ans. 

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Mardi 15 mars 2011 2 15 /03 /Mars /2011 01:22

Voyage d'une fille de banlieue Dialogue avec Leïla Sebbar Suite...ecole-de-garcons-indigenes-petit.jpg

Mercredi, 6 avril 2005 18 heures…

“ Tu les as ratés de peu ! Il y a dix minutes à peine ils étaient encore là… ” me dit mon ami Louis lorsque j’arrive sans rien remarquer d’autre qu’une sorte de vide étrange dans la rue à l’heure où d’ordinaire c’est plein d’animation et de gens qui vont d’un magasin à l’autre après leur boulot, les sacs en plastique du super marché d’à côté à la main.

Raconter les descentes de flics avec les cars hurlant, les chiens policiers, les guns et les matraques… Et le cordon formé à une vingtaine en cercle autour de la porte de la laverie face à face avec les jeunes Blacks à l’intérieur se regardant… Dix minutes… Vingt minutes… La violence dans l’air aussi palpable et bien réelle que leurs armes braquées… Puis les lacrymos… les baffes dans la figure… les insultes… le tutoiement… les cars où on les enfourne… les sirènes… Et la haine qui reste là sur le trottoir rouge rouge… longtemps… jusqu’à la prochaine fois… avec si ça dérape peut-être du sang aussi… là sur le trottoir de la Cité… La Cité qui est chez eux, qui est chez moi aussi un peu désormais, la Cité de l’exil où nos chemins se sont inextricablement mêlés.

Oui… écrire un Journal pour parler de ces ouvriers-là, et en donner quelque page arrachée un jour à ces jeunes garçons Blacks et Maghrébins, afin qu’ils sachent que leurs parents, leurs vieux comme ils disent n’ont pas été seulement des esclaves de la machine à sous et que eux aujourd’hui, les fils et les petits-fils ont le droit de réclamer avec fierté la même place dans la Cité que celle des garçons dits “ français de souche ”. Voilà ce que je leur lirais si j’osais du Journal de mes Algéries en France, voilà la page de ce livre, page 50 que j’arracherai peut-être un jour pour leur donner.

 

“ A l’écran, solennels et dignes, je vois surgir les frères, cousins, oncles ou neveux des soldats de l’armée d’Afrique et de l’armée coloniale, morts pour la France, tirailleurs, goumiers, spahis, zouaves, ceux qui reposent dans les cimetières militaires que j’ai arpentés des années durant. (…) Soixante ans pour leur rendre hommage. Soixante ans pour leur promettre une pension décente (pour que la mère patrie ne soit plus l’‘ amère patrie… ’ ). Soixante ans pour que leurs petits-enfants nés en France apprennent qu’ils ont été des héros. ”

 

“ Les tirailleurs de pierre habitent désormais Montpellier et les tirailleurs de chair les romans coloniaux. ” Journal de mes Algéries en France p. 51. Ta quête des stèles, des monuments aux morts, des statues érigées en Algérie en hommage aux soldats Algériens morts en France au cours des guerres, et des tombes musulmanes des cimetières militaires, tu le dis, est pour toi le besoin de préserver les repères aujourd’hui effrités, que t’offrent ceux que tu considères comme les gardiens des valeurs d’une République démocratique et laïque qui t’ont été donnés par tes parents et auxquels tu tiens.

 

      “ René Lugand me raconte la bataille de la Horgne dans les Ardennes où 600 spahis algériens, marocains, français ont été tués le 15 mai 1940, anéantis par des blindés allemands. Les spahis étaient à cheval. Un mémorial national a été érigé en 1950 en leur honneur. Comme au Chemin des Dames, les tombes sont plantées de rosiers rouges en pleine terre. Journal de mes Algéries en France p. 61


      J’ai été moi-même souvent étonnée par la revendication véhémente de beaucoup de vieux ouvriers maghrébins, de leur participation “ à la guerre pour la France ”, et de leur fierté de nous montrer leurs papiers militaires précieusement conservés. Comment expliques-tu ce sentiment d’avoir été partie prenante d’un combat défendant des valeurs de liberté à leurs yeux, alors que ce même pays les traitait chaque jour comme de vulgaires esclaves d’une loi de discrimination raciale ? N’est-ce pas aussi dû à ces rapports humains dont parlait avec insistance Jean Pélégri ?

 

L. S. : Comme toi, j’ai été surprise par ces gestes de fierté des soldats “ indigènes ” de l’armée française ( ils ont été nombreux ). Je les comprends seulement aujourd’hui, où je ne les trouve plus dérisoires, parce qu’ils font savoir qu’ils ont droit, eux aussi, à la reconnaissance de la France, ce pays de la liberté dans lequel ils ont cru. On oublie trop souvent la complexité de l’Algérie coloniale et que pour beaucoup d’Algériens, l’appartenance à un corps constitué de la République française en Algérie représentait un chemin vers la modernité, les réformes sociales nécessaires… La guerre a contraint les uns et les autres à simplifier les rapports entre les communautés, il fallait prendre parti. Les effets de la guerre d’Algérie se font encore sentir, et ce n’est pas facile de faire ce travail de mémoire qui cherche à dire une histoire commune, sans éradiquer l’un ou l’autre au nom d’une idéologie devenue sectaire, nationalitaire, intégriste. La manière dont Jean Pélégri a écrit l’Algérie avec la France, en Algérie, permet de comprendre cette complexité.jean-jeune-ovale-petit.jpg

 

Et au contraire de cette fraternité-là, l’image qu’on a donné depuis toujours des Noirs, des Arabes, ici, dans les médias, aux gens qui lisent les journaux, à la police aussi, est une image de gens étrangers, différents, dangereux et… primaires pour ne pas dire primitifs. Cette façon d’intervenir le plus souvent lors des contrôles d’identité uniquement à l’égard des populations qui ont un faciès bien repérable renvoie à certaines théories que nous connaissons. Je lis dans Journal de mes Algéries en France page 66 “ Dana S. Hale ( Zoos humains ) rappelle les mises en scène de l’“ indigène ” lors de ces multiples exhibitions, depuis l’Exposition de 1889 à Paris jusqu’à celles de Marseille ( 1922 ), Strasbourg ( 1924 )… et dans bien d’autres villes françaises et européennes. ”

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L. S. : Je ne me sens pas responsable des préjugés des uns et des autres et je n’ai pas donné une image caricaturale des étrangers et des étrangères dans mes livres. J’ai toujours tenté de dire à quel point l’étranger est nécessaire dans son altérité pour chacun de nous et nous-même, chacun, comme étranger pour l’autre. Exil, altérité, mémoire, amnésie, filiation… Tout cela se tient. Tu ne crois pas ?

 

A suivre...

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