Extraits du texte publié sur www.info-palestine.net
et sur le blog de René Naba publié par Mondialisation
Yasser Arafat Mister Palestine for ever
Mardi, 10 novembre 2009
René Naba
“ Paris, 7 novembre 2009.
Rien, absolument rien, ne sera épargné à celui que l’on a surnommé parfois, à juste titre, “ le plus célèbre rescapé politique de l’époque contemporaine ”, et ce prix Nobel de la
Paix, un des rares arabes à se voir attribuer un tel titre, boira la coupe jusqu’à la lie.
Le chef palestinien décédera pourtant le 11 novembre 2004, sans n’avoir cédé rien sur rien, sur aucun des droits fondamentaux de son peuple, pas plus
sur le droit de disposer de Jérusalem comme capitale que sur le droit de retour de son peuple dans sa patrie d’origine. Sa stature sans commune mesure avec celle de son terne successeur, Mahmoud
Abbas, un bureaucrate affairiste sans envergure et sans charisme, hante encore la conscience occidentale, cinq ans après sa mort. ( … )
Carbonisé par ses atermoiements dans l’affaire du rapport Goldstone sur Gaza et par la rebuffade américaine à propos des colonies de peuplement,
la renonciation de Mahmoud Abbas à une nouvelle mandature présidentielle apparaît d’autant plus cruellement pathétique qu’elle s’est accompagnée d’une cinglante leçon de courage que lui ont
asséné de jeunes Palestiniens en opérant, non sans risque, une percée dans le mur d’apartheid à l’occasion de la commémoration du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, une action
qui a retenti comme un camouflet à Mahmoud Abbas et à Israël, un défi à la léthargie des instances internationales, un cadeau posthume à Yasser Arafat, initiateur de la lutte armée
palestinienne.
Retour sur une vie de combat à l’occasion de la commémoration du 5 ème anniversaire de la mort de Yasser Arafat à l’hôpital militaire de Clamart ( région parisienne
), l’homme sans lequel la Palestine aurait été rayée de la carte du monde.
I. Le keffieh palestinien, c’est lui.
Le keffieh palestinien, c’est lui. Son portrait en lunettes noires et Keffieh, en couverture du magazine Time, dans la foulée du premier fait d’armes
palestinien contre l’armée israélienne, lors de la légendaire bataille d’Al-Karameh, le 20 mars 1968, provoquera un choc psychologique majeur au sein de l’opinion internationale, contribuant
grandement à la prise de conscience de la lutte du peuple palestinien pour la reconnaissance de son identité nationale.
Plusieurs dizaines de fedayin palestiniens, sous le commandement direct de Yasser Arafat présent dans le camp assailli, se laisseront ce jour là décimer
sur place forçant l’armée israélienne à battre en retraite sous le regard impassible de l’armée jordanienne, demeurée durant la première phase de la bataille l’arme au pied dans la vallée du
Jourdain.
La bataille d’Al Karameh tire son nom, par un curieux clin d’oeil du destin, du lieu de la localité d’Al Karameh, la bourgade où s’est déroulé ce
fait d’armes. Acte fondateur du combat palestinien sur le plan international, elle sera perçue et vécue comme “ la bataille de la dignité retrouvée ” en ce qu’elle lavera dans l’imaginaire arabe
la traumatisante défaite de juin 1967, infligeant aux Israéliens des pertes humaines plus importantes que celles subies sur le front jordanien un an plus tôt. Elle galvanisera longtemps la
jeunesse arabe dans son combat politique et propulsera la lutte du peuple palestinien au sein de la jeunesse du Monde. Par sa portée symbolique, elle passera à la postérité pour l’équivalent
palestinien de l’antique bataille des Thermopyles, en ce qu’elle signait par le sang et le sacrifice suprême l’esprit de résistance des palestiniens et leur détermination à prendre en main leur
propre combat.
Publiée par la revue américaine, la photo du chef palestinien jusque là anonyme popularisera et le porte-parole de la cause palestinienne et le symbole
de l’identité palestinienne. Elle précipitera la mise à l’écart de son calamiteux prédécesseur Ahmad Choukeiry et propulsera, dans le même temps, le Keffieh, la coiffe traditionnelle
palestinienne, au rang de symbole universel de la révolution. Le Keffieh, à l’origine en damier noir et blanc, sera décliné depuis lors dans toutes les couleurs pour finir par devenir le point de
ralliement de toutes les grandes manifestations de protestation à travers le monde de l’époque contemporaine.
“ Tout cela était possible à cause de la jeunesse ( ... ), d’être le point le plus lumineux parce que le plus aigu de la
révolution, d’être photogénique quoi qu’on fasse, et peut-être de pressentir que cette féerie à contenu révolutionnaire serait d’ici peu saccagée : les Fedayine ( les volontaires de la mort ) ne
voulaient pas le pouvoir, ils avaient la liberté ”, prophétisait déjà en ces termes l’écrivain français Jean Genêt, un de leur nombreux compagnons de route de l’époque, qu’il immortalisa dans son
inoubliable reportage sur le massacre des camps palestiniens de Sabra-Chatila, dans la banlieue de Beyrouth. ( Cf. Jean Genet Quatre heures à
Sabra-chatila, in Revue d’Etudes Palestiniennes, N° 6 Hiver 1983 ). ( … )
Dans le camp arabe, le Roi de Jordanie, Hussein le Hachémite, s’appliquera en premier, en septembre 1970, à le mettre au pas dans un épouvantable bain de sang, le
premier du supplice palestinien, alors que les autres pays arabes s’emploieront à limiter sa marge de manœuvre, en infiltrant la centrale palestinienne, l’Organisation de Libération de la
Palestine, de mouvements fantoches, désormais fossiles, à l’instar d’Al-Saika pro syrienne, du Front de Libération Arabe pro-irakien ou du Front de libération de la Palestine pro égyptien ou
encore de la duplicité marocaine qui compensait un soutien affiché à la cause palestinienne par une collaboration souterraine avec les services marocains. De tous les grands pays arabes, seule
l’Algérie accordera un soutien sans faille à la guérilla palestinienne, “ Zaliman kana aw Mazloum ”, oppresseur qu’il soit ou opprimé, selon l’expression du président Boumediene. ( …
)
Prenant par surprise New York au saut du lit, Yasser Arafat débarque le 13
novembre 1974 d’un avion spécial algérien dans la métropole américaine pour s’adresser, fait sans précédent dans les annales diplomatiques, devant l’assemblée générale des Nations unies, présidée
à l’époque par le fringant ministre de affaires étrangères de Boumediene, Abdel Aziz Bouteflika.
Fraîchement sacré par ses pairs arabes porte-parole exclusif des Palestiniens, le chef de l’OLP plaide la cause de son peuple, inexistant juridiquement, et inaugure
solennellement une stratégie combinant la lutte armée et l’action diplomatique – “ le fusil et le rameau d’olivier ”, selon sa formule, pour
retrouver une patrie, la Palestine, rayée depuis un quart de siècle de la
géographie politique.
Dans ce discours répercuté depuis la plus grande ville juive du monde jusqu’aux confins de la Péninsule arabique, le dirigeant palestinien, dix ans après la
fondation de son mouvement au Caire, en 1964, évoque timidement la possibilité d’une coexistence judéo arabe. Arafat est au Zénith, secondé par la nouvelle puissance pétrolière arabe révélée par
la guerre d’octobre 1973. ( … )
Six mois après son sacre onusien la guerre éclate à Beyrouth, sombre présage, le 13 avril 1975, dans la quinzaine qui voit la chute de Pnom-Penh et de Saigon,
les deux bastions américains en Asie. ( … ) Les rebondissements de ce conflit à projection régionale et internationale vont faire voler en éclats, au fils de sept années (1975-1982), la cohésion
libanaise, la cohabitation libano-palestinienne et la solidarité arabe.
L’Egypte fait la paix avec Israël et l’Amérique se lie par la clause Kissinger, qui subordonne tout contact avec l’OLP à des conditions équivalant, selon les
Palestiniens, à une capitulation sans condition. Happé par la tourmente, Arafat touchera le fond de l’abîme, en juin 1982, dans Beyrouth assiégée, devenue pour ses adversaires le “ foyer du
terrorisme international ”, et, pour ses sympathisants, le “ vivier de l’opposition tiers-mondiste ”. Abandonné de tous, il assure avoir humé dans son ancien sanctuaire transformé en camp
retranché les “ senteurs du paradis ” ( Rawaeh al Janna ), le pressentiment de l’au delà.
Il quitte son fief de Beyrouth avec les honneurs de la gu
erre, mais, exsangue, son organisation, le plus important mouvement de libération du tiers
monde, quasiment désarticulée.
Douze ans après le septembre noir jordanien (1970), où les bédouins du Roi hachémite s’étaient donnés à cœur joie contre les Fedayine palestiniens, les
Israéliens se livrent, à leur tour, à une chasse aux Palestiniens, dans Beyrouth, haut lieu de la contestation arabe, assiégée sous le regard impavide des dirigeants arabes. ( …
)
Premier coup de semonce, Issam Sartawi, l’homme de
l’ouverture pro-occidentale, est assassiné, puis, fait inconcevable à l’époque, deux des plus fidèles lieutenants d’Arafat - Abou Saleh et Abou Moussa - entrent en dissidence, plus grave encore,
le chef de l’OLP, fait unique dans l’histoire, est expulsé de Syrie en juin 1983.
C’est la fêlure : les guérilleros se muent en desperados. Des Palestiniens portent les armes contre d’autres Palestiniens. Pour la troisième
fois de son existence mouvementée, Arafat, comme il y a treize ans à Amman et l’année précédente à Beyrouth, est assiégé à Tripoli ( Nord Liban ), cette fois par les Syriens et les Israéliens. (
… )
Amputé de ses deux principaux adjoints, Khalil Wazir, Abou Jihad, l’adjoint opérationnel sur le plan militaire, et, Abou Iyad, le
responsable des renseignements, de son homme de confiance, Ali Hassan Salameh, officier de liaison auprès de la CIA, tous trois éliminés par les services israéliens pour tuer dans l’œuf tout
dialogue entre Palestiniens et Américains, Yasser Arafat va faire l’objet d’un processus de diabolisation, qui débouchera quinze ans plus tard sur son confinement arbitraire sur ordre du boucher
de Sabra-chatila, le général Ariel Sharon, sous le regard indifférent des pays occidentaux. ( … )
L’invasion du Koweït par l’Irak, en 1990, fera fondre sur lui le souffle du boulet. Plutôt que de se ranger dans un camp contre un autre et accentuer la
division du monde arabe, Arafat choisira d’endosser le rôle de médiateur entre Saddam Hussein et le Roi Fahd d’Arabie, talonné par l’Egyptien Hosni Moubarak trop heureux par son activisme
belliqueux de restaurer le rôle moteur de l’Egypte sur la scène diplomatique arabe et justifier sa fonction de sous-traitant régional de la diplomatie américaine.
Yasser Arafat sera mis au ban de la commun
auté arabe et internationale, plus précisément au ban de la coalition occidentale,
l’alliance de vingt-six pays occidentaux et arabes mise sur pied pour châtier Saddam de son outrecuidance à l’égard d’une principauté pétrolière, le Koweït. Il ne devra son salut qu’à l’accord
israélo-palestinien d’Oslo conclu quasiment à l’insu des chancelleries occidentales.
L’homme, pour son audace, se verra gratifier du Prix Nobel de la paix, le 14 octobre1994, en compagnie des co-auteurs israéliens de l’accord d’Oslo, le
premier ministre Itzhak Rabin et le ministre des affaires étrangères Shimon Pères. Conclu le 13 septembre 1993, l’accord d’Oslo devait conduire à l’autonomie de la bande de Gaza et la zone de
Jéricho ( Cisjordanie ) avant de déboucher cinq ans plus tard sur la proclamation d’un Etat palestinien. Il ne tiendra pas un an.
II. La coupe jusqu’à la lie
En 1995, Benyamin Netanyahu, le chef de Likoud, nouveau Premier ministre israélien, freinera l’application de l’accord avant de le vider complètement de sa
substance dans l’indifférence des pays occidentaux. En toute impunité. C’est une nouvelle descente aux enfers pour Yasser Arafat dont le Nobel sera de peu de poids face aux avanies que les alliés
occidentaux d’Israël vont lui infliger régulièrement. ( … )
La suite est connue et porte condamnation de l’Occident et de ses pratiques déshonorantes : la pression finale mise par Bill Clinton, en 1999, pour arracher
un accord israélo-palestinien en vue de redorer la fin de son mandat éclaboussé par le scandale Monika Lewinsky. Décrié par ses ennemis, dénigré par ses faux frères arabes, Arafat, seul contre
tous, face au déchaînement médiatique sur les prétendues offres généreuses de Ehud Barak, ne cédera pas, sur rien.
Deux ans plus tard, les attentats du 11 septembre 2001 contre les symboles de l’hyper puissance américaine mettent au goût du jour la thématique
de la “ guerre conte le terrorisme ”, une aubaine pour son implacable ennemi Ariel Sharon et son disciple américain George Bush qui diaboliseront à outrance Yasser Arafat pour en faire
l’incarnation du mal absolu, quand bien même le commanditaire de l’opération, Oussama Ben Laden, le chef d’Al Qaïda, n’était autre que l’ancien sous-traitant des Américains, celui-là même qui
aura détourné vers l’Afghanistan des milliers de combattants musulmans pour faire la guerre aux soviétiques, les principaux alliés alors de Yasser Arafat du temps du siège de Beyrouth en
1982.
2003, l’invasion américaine de l’Irak offre à Ariel Sharon l’occasion de confiner Yasser Arafat dans sa résidence administrative, avec la
complicité honteusement passive des pays occidentaux, et, toute honte bue, certaines des plumes les plus réputées du monde arabe, tels des mercenaires de la presse, participeront à la curée. ( …
)
Dix huit mois de réclusion n’entameront pourtant pas la volonté de résistance du chef palestinien, qui décédera le 11 novembre 2004, sans n’avoir cédé
rien sur rien, sur aucun des droits fondamentaux de son peuple, pas plus sur le droit de disposer de Jérusalem comme capitale que sur le droit de retour de son peuple dans sa patrie d’origine.
Mieux, comme un intersigne du destin, son bourreau, Ariel Sharon, sera réduit, treize mois plus tard, le 5 janvier 2006, à un état végétatif de mort-vivant, transformé en « légume » selon le
jargon médical, plongé dans un coma, à l’image de sa politique belliciste.
Sa stature sans commune mesure avec son terne successeur, Mahmoud Abbas, un bureaucrate affairiste sans envergure, sans charisme, hante toujours la
conscience occidentale, cinq ans après sa mort. Elle conduira les dirigeants occidentaux, sans crainte du ridicule, à de pathétiques contorsions : Hillary Clinton, Secrétaire d’Etat américain, en
tournée au Moyen-Orient, de même que son prédécesseur républicain Condoleeza Rice, tel un rituel immuable, fleurissent régulièrement à chacun de leur passage à Beyrouth la tombe de Rafic Hariri,
l’ancien Premier ministre libanais assassiné, mais persistent à négliger à leur passage à Ramallah ( Cisjordanie ), le mausolée de Yasser Arafat. Il en est de même de Nicolas Sarkozy,
autoproclamé « ami du peuple palestinien », qui contournera Ramallah, le siège du pouvoir légal palestinien, pour rencontrer Mahmoud Abbas à Jéricho, lors de son voyage en juin 2008. Comme si un
Prix Nobel de la Paix palestinien constituait une monstruosité infamante, comme si le porte-étendard de la revendication nationale palestinienne était pestiféré même au delà de la mort.
Qu’il est dérisoire de contourner sa conscience par un chemin de traverse. Pathétique de se voiler la face devant ses propres forfaitures : George Bush et
Condoleeza Rice ont rejoint depuis belle lurette les oubliettes de l’histoire et leur compère Ariel Sharon a déserté depuis longtemps la mémoire des hommes, mais le mausolée de Yasser Arafat
trône, lui, toujours devant le siège de l’autorité palestinienne, objet de l’hommage régulier de tout un peuple, comme une marque de gratitude indélébile à l’égard de son combat pour la
renaissance de la nation palestinienne. ( … )
L’Etat palestinien qui se profile désormais inéluctablement à l’horizon, compensation au rabais des turpitudes occidentales à l’égard du peuple palestinien
innocent, retentit aussi rétrospectivement comme le triomphe posthume de Yasser Arafat, un hommage rétroactif au combat du chef historique du mouvement national palestinien, un hommage au porteur
du keffieh palestinien, le symbole de l’identité palestinienne, promu désormais au rang de symbole universel du combat contre l’oppression.
Pour aller plus loin
Gilbert Achkar : Les Arabes et la Shoah, La guerre israélo-arabe des récits - Sindbadoctobre 2009/528 pages ISBN
978-2-7427-8242-0
Gilbert Achkar, professeur à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’université de Londres, est l’auteur, conjointement avec Noam Chomsky, de La Poudrière du Moyen-Orient (2007).
René Naba : Ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique
de l’Agence France Presse, ancien conseiller du Directeur Général de RMC/Moyen orient, chargé de l’information, est l’auteur notamment des ouvrages suivants :
Liban : chroniques d’un pays en sursis, (Éditions du Cygne) ;
Aux origines de la tragédie arabe, (Editions Bachari 2006) ;
Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français, (Harmattan 2002) ;
Rafic Hariri, un homme d’affaires, Premier ministre, (Harmattan 2000) ;
Guerre des ondes, guerre de religion, la bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen, (Harmattan 1998) ;
De notre envoyé spécial, un correspondant sur le théâtre du monde, (Editions l’Harmattan mai 2009).
7 novembre 2009 - Blog de René Naba - publié par Mondialisation
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