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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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  Ecrits et dessinés à partir de nos banlieues insoumises toujours en devenir

      Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

      Bienvenue à vos p'tits messages tendre ou fous, à vos quelques mots grognons du matin écrits vite fait sur le dos d'un ticket de métro, à vos histoires tracées sur la vitr e buée d'un bistrot, à vos murmures endormis au creux de vos draps complices des poussières de soleil passant par la fenêtre entrouverte.

      Bienvenue à vos fleurs des chantiers coquelicots et myosotis, à vos bonds joyeux d'écureuils marquant d'une légère empreinte rousse nos chemins à toutes et à tous. Bienvenue à vos poèmes, à vos dessins à vos photos, à vos signes familiers que vous confierez à l'aventure très artisanale et marginale des Cahiers diablotins.

      Alors écrivez-nous, écrivez-moi, écrivez-moi, suivez-nous sur le chemin des diables et vous en saurez plus... Voici mon e mail : le-boucher.d@wanadoo.fr

Mercredi 11 novembre 2009

Extraits du texte publié sur www.info-palestine.net
et sur le blog de René Naba publié par Mondialisation


Yasser Arafat Mister Palestine for ever

Mardi, 10 novembre 2009
René Naba 

        “ Paris, 7 novembre 2009.
   Rien, absolument rien, ne sera épargné à celui que l’on a surnommé parfois, à juste titre, “ le plus célèbre rescapé politique de l’époque contemporaine ”, et ce prix Nobel de la Paix, un des rares arabes à se voir attribuer un tel titre, boira la coupe jusqu’à la lie.
        Le chef palestinien décédera pourtant le 11 novembre 2004, sans n’avoir cédé rien sur rien, sur aucun des droits fondamentaux de son peuple, pas plus sur le droit de disposer de Jérusalem comme capitale que sur le droit de retour de son peuple dans sa patrie d’origine. Sa stature sans commune mesure avec celle de son terne successeur, Mahmoud Abbas, un bureaucrate affairiste sans envergure et sans charisme, hante encore la conscience occidentale, cinq ans après sa mort. ( … )
         Carbonisé par ses atermoiements dans l’affaire du rapport Goldstone sur Gaza et par la rebuffade américaine à propos des colonies de peuplement, la renonciation de Mahmoud Abbas à une nouvelle mandature présidentielle apparaît d’autant plus cruellement pathétique qu’elle s’est accompagnée d’une cinglante leçon de courage que lui ont asséné de jeunes Palestiniens en opérant, non sans risque, une percée dans le mur d’apartheid à l’occasion de la commémoration du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, une action qui a retenti comme un camouflet à Mahmoud Abbas et à Israël, un défi à la léthargie des instances internationales, un cadeau posthume à Yasser Arafat, initiateur de la lutte armée palestinienne.

 
      Retour sur une vie de combat à l’occasion de la commémoration du 5 ème anniversaire de la mort de Yasser Arafat à l’hôpital militaire de Clamart ( région parisienne ), l’homme sans lequel la Palestine aurait été rayée de la carte du monde.


I. Le keffieh palestinien, c’est lui.


             
        Le keffieh palestinien, c’est lui. Son portrait en lunettes noires et Keffieh, en couverture du magazine Time, dans la foulée du premier fait d’armes palestinien contre l’armée israélienne, lors de la légendaire bataille d’Al-Karameh, le 20 mars 1968, provoquera un choc psychologique majeur au sein de l’opinion internationale, contribuant grandement à la prise de conscience de la lutte du peuple palestinien pour la reconnaissance de son identité nationale.
        Plusieurs dizaines de fedayin palestiniens, sous le commandement direct de Yasser Arafat présent dans le camp assailli, se laisseront ce jour là décimer sur place forçant l’armée israélienne à battre en retraite sous le regard impassible de l’armée jordanienne, demeurée durant la première phase de la bataille l’arme au pied dans la vallée du Jourdain.
         La bataille d’Al Karameh tire son nom, par un curieux clin d’oeil du destin, du lieu de la localité d’Al Karameh, la bourgade où s’est déroulé ce fait d’armes. Acte fondateur du combat palestinien sur le plan international, elle sera perçue et vécue comme “ la bataille de la dignité retrouvée ” en ce qu’elle lavera dans l’imaginaire arabe la traumatisante défaite de juin 1967, infligeant aux Israéliens des pertes humaines plus importantes que celles subies sur le front jordanien un an plus tôt. Elle galvanisera longtemps la jeunesse arabe dans son combat politique et propulsera la lutte du peuple palestinien au sein de la jeunesse du Monde. Par sa portée symbolique, elle passera à la postérité pour l’équivalent palestinien de l’antique bataille des Thermopyles, en ce qu’elle signait par le sang et le sacrifice suprême l’esprit de résistance des palestiniens et leur détermination à prendre en main leur propre combat.
        Publiée par la revue américaine, la photo du chef palestinien jusque là anonyme popularisera et le porte-parole de la cause palestinienne et le symbole de l’identité palestinienne. Elle précipitera la mise à l’écart de son calamiteux prédécesseur Ahmad Choukeiry et propulsera, dans le même temps, le Keffieh, la coiffe traditionnelle palestinienne, au rang de symbole universel de la révolution. Le Keffieh, à l’origine en damier noir et blanc, sera décliné depuis lors dans toutes les couleurs pour finir par devenir le point de ralliement de toutes les grandes manifestations de protestation à travers le monde de l’époque contemporaine.

      “ Tout cela était possible à cause de la jeunesse ( ... ), d’être le point le plus lumineux parce que le plus aigu de la révolution, d’être photogénique quoi qu’on fasse, et peut-être de pressentir que cette féerie à contenu révolutionnaire serait d’ici peu saccagée : les Fedayine ( les volontaires de la mort ) ne voulaient pas le pouvoir, ils avaient la liberté ”, prophétisait déjà en ces termes l’écrivain français Jean Genêt, un de leur nombreux compagnons de route de l’époque, qu’il immortalisa dans son inoubliable reportage sur le massacre des camps palestiniens de Sabra-Chatila, dans la banlieue de Beyrouth. ( Cf. Jean Genet Quatre heures à Sabra-chatila, in Revue d’Etudes Palestiniennes, N° 6 Hiver 1983 ). ( … )

 
      Dans le camp arabe, le Roi de Jordanie, Hussein le Hachémite, s’appliquera en premier, en septembre 1970, à le mettre au pas dans un épouvantable bain de sang, le premier du supplice palestinien, alors que les autres pays arabes s’emploieront à limiter sa marge de manœuvre, en infiltrant la centrale palestinienne, l’Organisation de Libération de la Palestine, de mouvements fantoches, désormais fossiles, à l’instar d’Al-Saika pro syrienne, du Front de Libération Arabe pro-irakien ou du Front de libération de la Palestine pro égyptien ou encore de la duplicité marocaine qui compensait un soutien affiché à la cause palestinienne par une collaboration souterraine avec les services marocains. De tous les grands pays arabes, seule l’Algérie accordera un soutien sans faille à la guérilla palestinienne, “ Zaliman kana aw Mazloum ”, oppresseur qu’il soit ou opprimé, selon l’expression du président Boumediene. ( … )

       Prenant par surprise New York au saut du lit, Yasser Arafat débarque le 13 novembre 1974 d’un avion spécial algérien dans la métropole américaine pour s’adresser, fait sans précédent dans les annales diplomatiques, devant l’assemblée générale des Nations unies, présidée à l’époque par le fringant ministre de affaires étrangères de Boumediene, Abdel Aziz Bouteflika.
      Fraîchement sacré par ses pairs arabes porte-parole exclusif des Palestiniens, le chef de l’OLP plaide la cause de son peuple, inexistant juridiquement, et inaugure solennellement une stratégie combinant la lutte armée et l’action diplomatique – “ le fusil et le rameau d’olivier ”, selon sa formule, pour retrouver une patrie, la Palestine, rayée depuis un quart de siècle de la géographie politique.
      Dans ce discours répercuté depuis la plus grande ville juive du monde jusqu’aux confins de la Péninsule arabique, le dirigeant palestinien, dix ans après la fondation de son mouvement au Caire, en 1964, évoque timidement la possibilité d’une coexistence judéo arabe. Arafat est au Zénith, secondé par la nouvelle puissance pétrolière arabe révélée par la guerre d’octobre 1973. ( … )


       Six mois après son sacre onusien la guerre éclate à Beyrouth, sombre présage, le 13 avril 1975, dans la quinzaine qui voit la chute de Pnom-Penh et de Saigon, les deux bastions américains en Asie. ( … ) Les rebondissements de ce conflit à projection régionale et internationale vont faire voler en éclats, au fils de sept années (1975-1982), la cohésion libanaise, la cohabitation libano-palestinienne et la solidarité arabe.
       L’Egypte fait la paix avec Israël et l’Amérique se lie par la clause Kissinger, qui subordonne tout contact avec l’OLP à des conditions équivalant, selon les Palestiniens, à une capitulation sans condition. Happé par la tourmente, Arafat touchera le fond de l’abîme, en juin 1982, dans Beyrouth assiégée, devenue pour ses adversaires le “ foyer du terrorisme international ”, et, pour ses sympathisants, le “ vivier de l’opposition tiers-mondiste ”. Abandonné de tous, il assure avoir humé dans son ancien sanctuaire transformé en camp retranché les “ senteurs du paradis ” ( Rawaeh al Janna ), le pressentiment de l’au delà.   
         Il quitte son fief de Beyrouth avec les honneurs de la gu erre, mais, exsangue, son organisation, le plus important mouvement de libération du tiers monde, quasiment désarticulée.
        Douze ans après le septembre noir jordanien (1970), où les bédouins du Roi hachémite s’étaient donnés à cœur joie contre les Fedayine palestiniens, les Israéliens se livrent, à leur tour, à une chasse aux Palestiniens, dans Beyrouth, haut lieu de la contestation arabe, assiégée sous le regard impavide des dirigeants arabes. ( … )

          Premier coup de semonce, Issam Sartawi, l’homme de l’ouverture pro-occidentale, est assassiné, puis, fait inconcevable à l’époque, deux des plus fidèles lieutenants d’Arafat - Abou Saleh et Abou Moussa - entrent en dissidence, plus grave encore, le chef de l’OLP, fait unique dans l’histoire, est expulsé de Syrie en juin 1983.
          C’est la fêlure : les guérilleros se muent en desperados. Des Palestiniens portent les armes contre d’autres Palestiniens. Pour la troisième fois de son existence mouvementée, Arafat, comme il y a treize ans à Amman et l’année précédente à Beyrouth, est assiégé à Tripoli ( Nord Liban ), cette fois par les Syriens et les Israéliens. ( … )
           Amputé de ses deux principaux adjoints, Khalil Wazir, Abou Jihad, l’adjoint opérationnel sur le plan militaire, et, Abou Iyad, le responsable des renseignements, de son homme de confiance, Ali Hassan Salameh, officier de liaison auprès de la CIA, tous trois éliminés par les services israéliens pour tuer dans l’œuf tout dialogue entre Palestiniens et Américains, Yasser Arafat va faire l’objet d’un processus de diabolisation, qui débouchera quinze ans plus tard sur son confinement arbitraire sur ordre du boucher de Sabra-chatila, le général Ariel Sharon, sous le regard indifférent des pays occidentaux. ( … )
        L’invasion du Koweït par l’Irak, en 1990, fera fondre sur lui le souffle du boulet. Plutôt que de se ranger dans un camp contre un autre et accentuer la division du monde arabe, Arafat choisira d’endosser le rôle de médiateur entre Saddam Hussein et le Roi Fahd d’Arabie, talonné par l’Egyptien Hosni Moubarak trop heureux par son activisme belliqueux de restaurer le rôle moteur de l’Egypte sur la scène diplomatique arabe et justifier sa fonction de sous-traitant régional de la diplomatie américaine.
        Yasser Arafat sera mis au ban de la commun auté arabe et internationale, plus précisément au ban de la coalition occidentale, l’alliance de vingt-six pays occidentaux et arabes mise sur pied pour châtier Saddam de son outrecuidance à l’égard d’une principauté pétrolière, le Koweït. Il ne devra son salut qu’à l’accord israélo-palestinien d’Oslo conclu quasiment à l’insu des chancelleries occidentales.
        L’homme, pour son audace, se verra gratifier du Prix Nobel de la paix, le 14 octobre1994, en compagnie des co-auteurs israéliens de l’accord d’Oslo, le premier ministre Itzhak Rabin et le ministre des affaires étrangères Shimon Pères. Conclu le 13 septembre 1993, l’accord d’Oslo devait conduire à l’autonomie de la bande de Gaza et la zone de Jéricho ( Cisjordanie ) avant de déboucher cinq ans plus tard sur la proclamation d’un Etat palestinien. Il ne tiendra pas un an.


II. La coupe jusqu’à la lie


      En 1995, Benyamin Netanyahu, le chef de Likoud, nouveau Premier ministre israélien, freinera l’application de l’accord avant de le vider complètement de sa substance dans l’indifférence des pays occidentaux. En toute impunité. C’est une nouvelle descente aux enfers pour Yasser Arafat dont le Nobel sera de peu de poids face aux avanies que les alliés occidentaux d’Israël vont lui infliger régulièrement. ( … )
       La suite est connue et porte condamnation de l’Occident et de ses pratiques déshonorantes : la pression finale mise par Bill Clinton, en 1999, pour arracher un accord israélo-palestinien en vue de redorer la fin de son mandat éclaboussé par le scandale Monika Lewinsky. Décrié par ses ennemis, dénigré par ses faux frères arabes, Arafat, seul contre tous, face au déchaînement médiatique sur les prétendues offres généreuses de Ehud Barak, ne cédera pas, sur rien.
         Deux ans plus tard, les attentats du 11 septembre 2001 contre les symboles de l’hyper puissance américaine mettent au goût du jour la thématique de la “ guerre conte le terrorisme ”, une aubaine pour son implacable ennemi Ariel Sharon et son disciple américain George Bush qui diaboliseront à outrance Yasser Arafat pour en faire l’incarnation du mal absolu, quand bien même le commanditaire de l’opération, Oussama Ben Laden, le chef d’Al Qaïda, n’était autre que l’ancien sous-traitant des Américains, celui-là même qui aura détourné vers l’Afghanistan des milliers de combattants musulmans pour faire la guerre aux soviétiques, les principaux alliés alors de Yasser Arafat du temps du siège de Beyrouth en 1982.
         2003, l’invasion américaine de l’Irak offre à Ariel Sharon l’occasion de confiner Yasser Arafat dans sa résidence administrative, avec la complicité honteusement passive des pays occidentaux, et, toute honte bue, certaines des plumes les plus réputées du monde arabe, tels des mercenaires de la presse, participeront à la curée. ( … )

        Dix huit mois de réclusion n’entameront pourtant pas la volonté de résistance du chef palestinien, qui décédera le 11 novembre 2004, sans n’avoir cédé rien sur rien, sur aucun des droits fondamentaux de son peuple, pas plus sur le droit de disposer de Jérusalem comme capitale que sur le droit de retour de son peuple dans sa patrie d’origine. Mieux, comme un intersigne du destin, son bourreau, Ariel Sharon, sera réduit, treize mois plus tard, le 5 janvier 2006, à un état végétatif de mort-vivant, transformé en « légume » selon le jargon médical, plongé dans un coma, à l’image de sa politique belliciste.
        Sa stature sans commune mesure avec son terne successeur, Mahmoud Abbas, un bureaucrate affairiste sans envergure, sans charisme, hante toujours la conscience occidentale, cinq ans après sa mort. Elle conduira les dirigeants occidentaux, sans crainte du ridicule, à de pathétiques contorsions : Hillary Clinton, Secrétaire d’Etat américain, en tournée au Moyen-Orient, de même que son prédécesseur républicain Condoleeza Rice, tel un rituel immuable, fleurissent régulièrement à chacun de leur passage à Beyrouth la tombe de Rafic Hariri, l’ancien Premier ministre libanais assassiné, mais persistent à négliger à leur passage à Ramallah ( Cisjordanie ), le mausolée de Yasser Arafat. Il en est de même de Nicolas Sarkozy, autoproclamé « ami du peuple palestinien », qui contournera Ramallah, le siège du pouvoir légal palestinien, pour rencontrer Mahmoud Abbas à Jéricho, lors de son voyage en juin 2008. Comme si un Prix Nobel de la Paix palestinien constituait une monstruosité infamante, comme si le porte-étendard de la revendication nationale palestinienne était pestiféré même au delà de la mort.
       Qu’il est dérisoire de contourner sa conscience par un chemin de traverse. Pathétique de se voiler la face devant ses propres forfaitures : George Bush et Condoleeza Rice ont rejoint depuis belle lurette les oubliettes de l’histoire et leur compère Ariel Sharon a déserté depuis longtemps la mémoire des hommes, mais le mausolée de Yasser Arafat trône, lui, toujours devant le siège de l’autorité palestinienne, objet de l’hommage régulier de tout un peuple, comme une marque de gratitude indélébile à l’égard de son combat pour la renaissance de la nation palestinienne. ( … )

       L’Etat palestinien qui se profile désormais inéluctablement à l’horizon, compensation au rabais des turpitudes occidentales à l’égard du peuple palestinien innocent, retentit aussi rétrospectivement comme le triomphe posthume de Yasser Arafat, un hommage rétroactif au combat du chef historique du mouvement national palestinien, un hommage au porteur du keffieh palestinien, le symbole de l’identité palestinienne, promu désormais au rang de symbole universel du combat contre l’oppression.


Pour aller plus loin

Gilbert Achkar : Les Arabes et la Shoah, La guerre israélo-arabe des récits - Sindbadoctobre 2009/528 pages ISBN 978-2-7427-8242-0
Gilbert Achkar, professeur à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’université de Londres, est l’auteur, conjointement avec Noam Chomsky, de La Poudrière du Moyen-Orient (2007).


René Naba : Ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France Presse, ancien conseiller du Directeur Général de RMC/Moyen orient, chargé de l’information, est l’auteur notamment des ouvrages suivants :

 Liban : chroniques d’un pays en sursis, (Éditions du Cygne) ;
 Aux origines de la tragédie arabe, (Editions Bachari 2006) ;
 Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français, (Harmattan 2002) ;
 Rafic Hariri, un homme d’affaires, Premier ministre, (Harmattan 2000) ;
 Guerre des ondes, guerre de religion, la bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen, (Harmattan 1998) ;
 De notre envoyé spécial, un correspondant sur le théâtre du monde, (Editions l’Harmattan mai 2009).

7 novembre 2009 - Blog de René Naba - publié par Mondialisation

 

 

- Publié dans : Colères noires
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Mardi 10 novembre 2009

Le pacte de l'oranger suite...

“ A la ferme chez le grand‑père ” les ouvriers saisonniers ne sont pas traités comme des étrangers malgré leur difficulté à parler  “ la langue du patron ”. Leurs silhouettes en contre jour comme celles de tous les ouvriers immigrés ont un visage dont on peut voir les yeux.

Marguerite. L’été à la ferme elle a pris l’habitude de servie les saisonniers qui ressemblent sans doute à ce qu’elle imagine des hommes d’ailleurs. Ces hommes, les livres les entourent du prestige appartenant aux personnages imaginaires. Les pays d’où ils viennent sont parés de la beauté troublante de l’inconnu qui a attiré tant d’Occidentaux. Ses rêves se dessinent telle une aquarelle. Ces verts qu’on dirait d’eau où remuent vaguement des formes ocre rouge et blanches – ce sont peut-être des femmes – dans une des toiles de Louis Bénisti… L’un des ouvriers marocain regarde Marguerite. “ Il a les yeux clairs 

Quartier réservé… Bénisti avait intitulé sa toile comme ça. Ici de l’autre côté de la Méditerranée c’est le regard de Marguerite qui se faufile à travers la barrière de roseaux afin d’observer les “ hommes seuls ”. “ …leurs rires entre eux, leur pudeur, les gestes d’hommes qui mangent comme des enfants voraces et heureux de manger… ”  Quartier réservé… 

De l’autre côté des murs du harem les femmes jouent entre elles à danser et à chanter en chassant les colombes trop familières tout en haut des terrasses. Et Marguerite imagine pour elles des amours passionnées et tragiques à l’intérieur des jardins tracés comme ceux de Cordoue ou de Grenade. Des amours se reflétant dans les bassins de nénuphars roses.

 

L.S. : Marguerite aime lire, grâce à sa curiosité littéraire, romanesque ( propre à beaucoup de femmes, quelle que soit leur situation sociale ), elle s’intéresse presque “ naturellement ” aux saisonniers étrangers maghrébins ( dans le roman, ils sont marocains, je voulais inscrire la Corse et ses ouvriers agricoles marocains, souvent maltraités par les nationalistes extrémistes corses, dans ce roman ).

Je me suis toujours demandé ce qui pouvait se passer entre une femme, des femmes françaises travaillant dans une ferme où vivent, pour quelques semaines, des hommes étrangers, jeunes, vigoureux, pour certains séduisants. Les saisonniers de Marguerite sont des étrangers, ce qui les rend pour elle, qui a rencontré des étrangers dans ses lectures, plus intéressants, et ils viennent d’un pays exotique. Marguerite aime l’exotisme, c’est‑à‑dire, comme le définit Victor Segalen : le divers et pas seulement l’exotisme colonial dégradé par le racisme et la pornographie.

Les saisonniers sont discrets et attentifs, comme Marguerite, contrairement à Simon dont la sensibilité et les affects ont été bouleversés par la guerre d’Algérie.

 

Guerre, amour et mort. Le deuxième coup de dé que le comptoir du bistrot répercute est celui de la guerre ou des guerres coloniales qui ont été les racines de l’arbre – on imagine un palmier au centre d’une oasis désertée que l’eau a fui – dont les feuilles sont les guerres civiles aujourd’hui et demain persistant. Bleu lapis‑lazuli d’un ciel éperdu et veillant sur un monde qui a toujours des comptes à régler avec une haine ancienne, voire antique. Le chiffre sorti au jeu mène à un moment où à un autre devant une case dans laquelle il convient de ne surtout pas s’arrêter. Les Fantasia et leurs féeries de poudre ne sont plus à l’ordre du jour…Et si Simon avait pu rencontrer le jeune cavalier peint par Etienne Dinet saisi dans l’élan de la folle chevauchée, il aurait peut‑être choisi de sortir du jeu.

 

“ ( … ) Ça s’appelle les Aurès, Bjord Okhriss… C’est un beau nom, tu ne trouves pas ? ”

“ Alors là, je m’en fous pas mal, dit Simon, en tournant le dos à la carte de l’Algérie. Je m’en fous complètement. ”

 

L.S. : Comme beaucoup de jeunes appelés du contingent, Simon a participé à une guerre qui n’était pas la sienne. Il ne considère pas l’Algérie comme la France, son combat n’est pas patriotique, il ne défend pas sa Patrie comme ses pères, oncles, grands‑pères… ont défendu la France… Il est soumis à la propagande militaire raciste, des copains se font tuer, Simon souffre à cause des “ Arabes ”, ses ennemis, les ennemis de la France.

On ne sait pas, il n’en parle pas, semblable à de nombreux appelés ( qui se mettent à raconter 40 ans plus tard ), ce qu’il a fait pendant ses années d’Algérie, s’il a participé ou non à la torture, s’il brûlé des villages de civils, s’il a violé des femmes. Il revient malheureux, irascible, il ne supporte pas la vue des Arabes ni leur langue… Il a perdu son âme, sa sensibilité, ses sentiments pour Marguerite. Il est perdu pour lui‑même, sa femme qu’il a aimée, qu’il ne sait plus aimer, ses enfants, son père… Marguerite lui sera fidèle jusqu’à sa mort.

 

A la campagne auprès de l’oued entre les anciens ksour de terre rouge et les maisons plus récentes régulièrement repeintes en blanc, d’un des “ côtés ” de la barrière de roseaux qui protège les femmes dans la cour où piaillent les enfants avec les poulets, d’autres rituels ont eu lieu que ceux qu’on imagine être les pratiques mystérieuses des harem. Rituels venus d’Afrique pour donner à voir, à ressentir, pour “ faire sortir ” ce qui se tient à l’intérieur du corps, à l’intérieur des maisons. Rites d’ouvertures et de naissance, moments d’alliance et de frénésie.

Au cœur du harem au contraire tous les rituels sont destinés à gerder le secret. Que ce soit pour les toiles de Delacroix ou pour celles de Chassériaux, le terme de volupté ou celui d’intimité joyeuse s’estompe afin de laisser place, si on regarde au‑delà d’un décor qui n’est souvent qu’un artifice, à une interrogation face à l’expression de fuite de ces femmes à l’intérieur d’elles‑mêmes.

Cette campagne‑là et ces maisons, ces lieux où les femmes songent entre elles à des amours passionnées, Marguerite ne les connaît pas. En Occident depuis longtemps les rituels et les rêveries ont été remplacés par des pratiques et des occupations plus rationnelles. Marguerite se lève à l’aube pour tuer les poulets.

“ … elle longe une haie, les mûres sont gonflées, violettes encore mouillées, elle en mange et arrive au bout du pré, derrière les hangars où elle ne va jamais. Elle sort si peu de la ferme… ” Grâce à ce geste qu’elle ne sait pas faire : celui de tuer, elle se plonge dans le rituel du réveil de la campagne, puis dans celui de “ la prière du matin ” qu’effectue l’ouvrier marocain. “ L’homme est debout dans le soleil. Il est seul, immobile, un moment. ” C’est lui qui va égorger les poulets d’un simple geste qui relie la vie à la mort.


L.S. : C’était une tradition dans le Maghreb rural ( peut‑être ce rite existe‑t‑il encore, il faudrait interroger des ethnologues contemporains ) d’égorger un coq et d’enduire le seuil d’une maison neuve de son sang, un rite propitiatoire. Dans Marguerite, c’est le hasard de l’histoire qui veut que Marguerite rencontre le saisonnier marocain à l’aube, dans la ferme et qu’il l’aide à tuer ces poulets pour le repas de midi. Marguerite ne sait pas le faire, elle a oublié les gestes ancestraux.*Mais bien sûr, l’égorgement des poulets suivant le rite musulman n’intervient pas à ce moment du récit par hasard. Marguerite permet ce geste à l’ouvrier agricole parce qu’elle a confiance, parce qu’elle pense qu’il “ sait ” et que ce moment est “ sacré ” en quelque sorte : il marque un lien fort, une connivence entre l’étranger et Marguerite, le Marocain est le bienvenu dans la maison étrangère. On peut penser que ce geste sacrificiel annonce l’histoire d’amour avec Selim qui sera lui‑même bienvenu dans la maison de Marguerite et dans sa chambre.

 

L’étranger est le bienvenu dans la ferme du beau‑père et dans l’histoire de Marguerite tout comme elle est la bienvenue au cœur de l’existence de ces hommes, de leur mystère, de leur culture, de leurs rituels. A cet instant de l’échange, toute forme de domination et de pouvoir semble voler en éclats, même si l’aliénation sociale demeure. Par ces actes de reconnaissance mutuelle, l’ouvrier marocain, le beau‑père et Marguerite renouent d’autres liens qui ont à voir avec une forme d’humanité où l’amour et le sentiment de proximité peuvent pour un temps déjouer les rites guerriers.

Le troisième coup de dé met en jeu l’amour et les actes d’alliance tel le “ pacte de l’oranger ”.

 

“ Et voilà, dit‑il, en buvant la dernière goutte de café avec un sifflement discret, je suis ici chez vous, et dans une semaine, chez un autre… ( … ) ’

Le beau‑père, qui plumait les poulets sur la table, lui dit qu’il pouvait revenir à la ferme à la même époque, tant que lui serait vivant. Il le prendrait, il le lui promettait.

‘ Mais ’, ajoute le beau‑père, ‘ je n’ai pas d’orangeraie… Ici, les orangers ne poussent pas… D’ailleurs, j’ai jamais vu d’oranger. ’

L’homme, incrédule s’exclame en riant :

‘ Quoi ! vous, vous n’avez jamais vu d’oranger ? C’est pas possible… ’

‘ Où j’en aurais vu ? Je suis jamais sorti du pays, de la région… J’ai pas visité les jardins exotiques des villes, je sais que ça existe. J’en ai vu à la télé, mais de mes yeux, non jamais. ’

‘ Quand je reviendrai du Maroc, je vous rapport erai un plan d’oranger, je le planterai chez vous, je sais où, bien exposé, et si vous voulez, on lui construira une petite serre et il deviendra grand et beau, vous verrez… ’

‘ Si je suis encore en vie ’, dit le beau‑père, en arrachant, avec la pointe du couteau, le bout gris des plumes, enfoncé dans la chair du poulet. ‘ Oui, je suis d’accord, si je suis de ce monde à ton retour… ’ Il tend sa paume ouverte à l’ouvrier qui la frappe du plat de la main, pour signer le pacte de l’oranger. ”

A suivre...


- Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Lundi 9 novembre 2009

Il y a quelques temps que j'ai lu le très beau livre de Leïla Sebbar Marguerite et que j'ai réalisé cet entretien avec elle et comme je prépare actuellement un bouquin dialogue à deux voix j'ai repris ce texte et j'ai pensé que ça vous plairait d'y jeter un coup d'oeil... alors voilà !


Marguerite, Leïla Sebbar, Ed. Eden, 2002

Le pacte de l’oranger

 

 Marguerite. Est‑ce un prénom comme Fatima ou Shér azade ? Un prénom qui ferait rêver juste à l’écouter sans rien en savoir… Non. Marguerite n’a rien d’exotique. Rien qui lui permette de figurer sur une peinture de Delacroix ou de Dinet. Son prénom comme le mien comme celui des filles nées de ce côté‑ci de la Méditerranée dans une famille enracinée ne suggère aucune étrangeté. Pourtant c’est un nom de fleur mais on a tout oublié cde ce que ça signifie au‑delà d’une simple image d’un bouquet des champs…

Un bouquet comme les peignait Renoir à la fois sauvage et échevelé.Un bouquet où se mêlent le rouge sang des coquelicots et le clair un peu bleuté des pétales qu’on effeuille pour se souvenir. Marguerite aime le rouge. Le rouge de la vie.

Renoir aussi est allé se mesurer au soleil algérien à sa façon avec la générosité créatrice qui vaut bien l’exotisme de ses prédécesseurs. Si Marguerite pouvait marcher au creux du Ravin de la Femme Sauvage ainsi qu’il l’a peint à cette époque elle qui “ aime savoir comment vivent les autres dans les pays lointains où elle n’ira jamais ” elle aurait eu envie de nouer un pacte avec cette terre d’ocre et de feu où


Photo Jacques Du Mont Salon des Revues 2009


des cachettes de roseaux dissimulent les enfants et les femmes aux regards. Les regards des hommes d’Algérie jouent à cache‑cache avec l’ombre et avec la lumière en ces temps où on ne sait plus très bien ce qui est licité ou pas… Elle aurait aimé découvrir les femmes qu’a peintes Dinet et ses couleurs pastels aux tons trop doux des fois. Laisser se faufiler ses prunelles entre le mauve de leur peau et le scintillement fauve de leurs bijoux.

Au moment où commence son histoire Marguerite ne sait rien de la réalité algérienne coloniale. Elle ne sait certainement pas non plus où se trouve l’Algérie. C’est l’instituteur du village “ le même depuis des années, il mourra dans son école, c’est ce qu’il dit ” qui “ a sorti la carte de l’Afrique du Nord ” afin de leur montrer à elle et à Simon son fiancé “ les trois pays du nord de l’Afrique avec le Sahara ” parce qu’il va y avoir la guerre. Et parce que Simon va partir. Je n’ai pas rencontré Marguerite, mais je crois qu’elle n’aime pas la guerre. Et pourtant la guerre, l’amour et la mort sont les trois mots à partir desquels elle peut raconter sa vie à une autre femme au hasard d’un bistrot de gare. C’est à l’intérieur de ce triangle‑là que le jeu du récit va les relier l’une à l’autre mystérieusement.

 

L.S. : L’exil, le déplacement, les exodes liés à la guerre, aux guerres coloniales et aux guerres civiles, ces situations extrêmes, constituent la trame de mes livres et la trame de mes jours depuis que je suis enfant, adolescente dans la guerre d’Algérie. Par ailleurs l’amour déplacé, insolite, est aussi en lien avec l’histoire coloniale, et les effets souvent tragiques de cette histoire. La mort dans l’exil est l’un des effets de l’histoire contemporaine des migrations du Sud vers le Nord. C’est cet ensemble d’éléments qui m’intéresse et m’inspire parce que je suis profondément “ fabriquée ” par cette histoire, ces histoires.

 

Marguerite. Un prénom qui ne porte pas à imaginer des palais aux tapis d’azur et tentures tissées de fils d’or… Des jardins ouverts sur des coupoles de marbre grenat… Des fontaines à l’intérieur des patios où se découpent des moucharabieh de pierre. Non rien de tout cela ne résonne dans ces syllabes. Et pourtant Marguerite appartient dès le début de l’histoire à un univers en décalage avec celui des autres qui semblent jouer leurs rôles respectifs suspendus à la manière de marionnettes au‑dessus de la vie. La vie Marguerite est en plein dedans comme un arbre dans sa terre. Cet arbre c’est l’oranger que va lui offrir Sélim son ami et amant algérien afin de signer le pacte d’un amour infini.


“ J’au eu un chagrin… Un chagrin immense. J’ai compris ce jour‑là qu’on peut mourir de chagrin. Mourir d’amour… Mais je ne suis pas morte. ”

 

Marguerite ne meurt pas parce qu’il faut quelqu’un pour raconter l’histoire. Il faut toujours quelqu’un pour raconter sinon rien n’existerait. L’histoire existe quand elle passe de l’une à l’autre dans un souffle de mots. Entre celle qui raconte sa vie quelque part sur un quai de gare, dans une salle d’attente où le vent balaie les mégots gris froids et où le bruit des pas déchiquette les phrases commencées et celle qui s’en souviendra un jour afin de la passer à d’autres, un jeu de mots complice a lieu. Un jeu sans règles et sans en‑jeu. Comme lors de la répétition d’un pièce déjà jouée pour soi‑même et qu’on va désormais offrir à des regards étrangers qui en échange lui prêteront leur solitude et leur bienveillance.

Les bistrots sont des lieux d’errance semblables aux gares car les tabourets de bar ne retiennent personne longtemps. Des endroits où les portes battent sur des histoires qui sont de passage parmi les soucoupes tâchées de brun, les morceaux de sucre et les cendriers trop pleins. Des histoires aux odeurs de café froid et de fumée amère qu’on oubliera. Mais qui reviendront un jour avec leurs bruits familiers, leurs couleurs encore vives et leurs crissements d’ongles contre les tables. La mort de Sélim par laquelle débute le roman n’est en fait qu’un coup de dé sans lequel… 

 

L.S. C’est parce que Sélim meurt que j’ai écrit ce roman. S’il n’était pas mort, je n’aurais pas rencontré celle qui m’a inspiré Marguerite : c’était dans les années 80, à Paris. Je collaborais au journal Sans frontières où je tenais une chronique régulière : “ Mémoire de l’immigration ”, des entretiens avec diverses personnes en exil pour des raisons différentes, hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles, ( nés de parents étrangers ).

J’ai reçu un jour au journal une lettre de lectrice française qui vivait dans un village de l’est de la France et qui lisait Sans frontières… J’ai voulu la rencontrer.

On s’est donné rendez‑vous dans un Café de la Gare de l’Est. Je souhaitais faire un entretien avec elle, elle non. On a bavardé un moment, elle a repris le train et je ne l’ai plus revue. Elle m’a dit peu de choses de sa vie : elle avait été ouvrière, elle était d’origine rurale, elle avait épousé un ouvrier, elle avait eu des enfants, son mari était mort. Plusieurs années plus tard, elle avait rencontré un Algérien colporteur ( comme il y en a encore dans les villages isolés où les commerçants passent une fois par semaine ), ils s’étaient aimés et il était mort dans un accident de voiture.

J’ai écrit un premier texte à partir de ces éléments, une longue nouvelle, puis je l’ai oubliée… je l’ai retrouvée et j’ai écrit ce roman à partir des mêmes éléments mais sans tenir compte du premier texte. Sélim meurt parce qu’il doit mourir, c’est dans la vie de Marguerite, comme un destin.

 

“ Simon prend le livre ouvert sur le revers du drap :

‘ C’est quoi ce livre ? Tu peux me le dire ( … ) ’

‘ Tu m’as perdu la page… ’

‘ Tu la retrouveras ta page. Qu’es‑ce qu’il raconte, ce bouquin ? ’

‘ Ça t’intéresse ? Vraiment ? demande Marguerite qui ne sait pas si elle doit répondre. C’est l’histoire d’une Française qui est née dans les îles, aux Antilles, et qui est enlevée par des pirates… ’

Marguerite s’arrête à cause du sourire de Simon.

‘ Continue, continue… ’

Marguerite poursuit :

‘ Ça se passe à la fin du XVIIIe SIÈCLE, c’est une histoire vraie, tu sais, même si c’est un roman… Donc, cette femme s’appelle Aimée. Capturée par les corsaires barbaresques, elle se retrouve dans le harem du sultan de Constantinople. Elle a quinze ans, elle est belle et intelligente. Elle devient la favorite et j’en suis au moment où le siccesseur du vieux sultan tombe amoureux d’elle… ”

Simon se met à rire :

‘ Alors c’est ça ce que tu lis ? Et ça te plaît ? C’est bien les femmes… Une Française qui va devenir sultane et qui vit dans des palais magnifiques, le luxe, la richesse, l’amour… Toujours des reines, des princesses, d’orient… Des sultans raffinés et cruels… C’est beau et c’est triste, naturellement, enfin, j’espère… Il faut des malheurs pour y croire… Pour que les femmes comme toi y croient…’

Simon se penche vers Marguerite assise dans le lit :

‘ Tu oublies que tu es une ouvrière, que ton mari travaille en usine, que tu habites un petit pavillon acheté à tempérament… C’est ça ? Si ça te fait plaisir… Si ça t’aide à supporter la misère, parce que nous, à côté de tes sultanes, on est des misérables, des moins que rien, des minables… ’

 

A suivre...

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Dimanche 8 novembre 2009

Cet article a été publié sur le site : www.info-palestine.net

Une autre voix juive pour la paix : réponse de Michèle Sibony et Michel Warschawski

Samedi 7 novembre 2009

 

      La tribune d’Une autre voix juive ( UAVJ ) parue dans le n° 1070 de Politis ( “ Que faire après Gaza ? ” ) appelle quelques remarques.

 

       Michèle Sibony et Michel Warschawski réagissent aux propos d’Une autre voix juive pour la paix, qui, selon eux, associent dangereusement antisionisme et antisémitisme.

      Évacuant en préliminaire l’attaque israélienne sur Gaza et ses conséquences sur la population, UAVJ s’intéresse immédiatement à son propos majeur : “ certains cercles pro‑palestiniens ” qui remettraient en cause les négociations israélo-palestiniennes. Et, pire, voudraient abandonner la “ perspective deux peuples deux États ”.

         Près de vingt ans de négociations... comme s’il n’était pas légitime de s’interroger sur le sens de ces négociations et leur résultat : démantèlement de l’intégrité territoriale de la Cisjordanie, séparation de celle-ci et de la bande de Gaza, colonisation massive, mur de séparation, annexion de Jérusalem-Est, siège de Gaza, puis bombardements, invasion et crimes de guerre, peut-être même crimes contre l’humanité, dit le rapport Goldstone.

         Tout cela ne s’est-il pas passé à l’ombre de négociations tronquées où les droits des Palestiniens n’ont pas été pris en compte mais progressivement réduits, et où les faits du terrain imposés par Israël ont été progressivement entérinés par la communauté internationale ?

         Et comment ne pas s’interroger sur la perspective de deux États, alors que la carte qu’Israël dessine sous nos yeux depuis dix ans, sans que personne ne tente sérieusement de l’arrêter, est celle d’un grand État juif de la mer au Jourdain avec quelques enc laves palestiniennes isolées, destinées à lui servir de bassin de main-d’œuvre sans droits ? Mais ce n’est visiblement pas ce qui préoccupe UAVJ, dont le problème majeur transpire à chaque ligne : protéger inconditionnellement la légitimité d’Israël, menacée par des groupes palestiniens extrémistes et certains courants ambigus dans le mouvement de solidarité.

 

           L’existence d’une Palestine indépendante aux côtés d’un État israélien n’a de sens pour UAVJ que parce qu’elle garantirait la pérennité d’un État israélien, en tant qu’État ( démographiquement ) juif. Il faut pour cela interdire l’antisionisme, qui permettrait de remettre en question la nature actuelle d’Israël. Et l’antisionisme est renvoyé aux antisémites qui l’utilisent,“ ce qui suffit à le disqualifier ”.

          Ce discours-là ressemble à s’y méprendre à celui de certains “ penseurs ” français du choc des civilisations. Mais UAVJ va plus loin et n’hésite pas à lier les mouvements antisémites qui pourraient s’emparer du boycott avec les populations musulmanes : “ Une telle orientation [ celle d’un boycott universitaire culturel et sportif ] serait un grave danger pour les forces progressistes françaises et israéliennes qu’elle isolerait.

           Elle pourrait aisément être endossée par des mouvements antisémites, et ainsi contribuerait à creuser, en France, le fossé entre les populations de culture juive et de culture musulmane. ” Insupportable raccourci qui disqualifie pour le coup la suite de la tribune présentant le travail d’UAVJ.

 

        L’action politique des mouvements anticolonialistes en Israël et d’organisations juives progressistes en Europe, comme l’UJFP en France, où nous avons, dans nos pays respectifs, fait le choix de militer, est en effet l’inverse de celui-là, et répond à une double démarche : d’une part, défaire les liens insupportables qui devraient nous rendre a priori solidaires de notre “ communauté ”, de ses porte-parole et d’un discours politique dont l’alpha et l’omega sont le soutien inconditionnel à Israël et la défense de son impunité ; d’autre part, développer des liens de solidarité et un combat commun avec tous ceux qui luttent contre le colonialisme et le racisme, et pour l’application du droit. Un tel combat ne peut, évidemment, être conduit sous le drapeau du sionisme.

          En Israël comme en France, nous combattons le discours de propagande ( du Crif en particulier ) qui identifie sionisme et judaïsme, et son corollaire infâme qui lie antisionisme et antisémitisme. Lien qui emprisonne les Juifs dans un soutien inconditionnel à Israël et qui interdit toute critique d’Israël comme antisémite, en désignant de plus les nouveaux antisémitismes : “ les populations de culture musulmane ”.

À propos des citations de cette tribune, la première ( “ le temps de la négociation est dépassé ” ) n’est attribuée à personne, ce qui laisse évidemment l’imaginaire travailler en paix. La citation de Stop the Wall, dont la source est, involontairement, nous en sommes convaincus, tronquée, est tirée du “ Rapport de synthèse de la 1re conférence palestinienne pour le Boycott d’Israël ( BDS ), 22 novembre 2007, Al-Bireh, Ramallah, sur le site d’ISM, rapport d’atelier n° 3 pour la campagne mondiale : stratégie et message ”.

          Celle-ci remet effectivement en cause la légitimité d’Israël en tant qu’État colonial et d’apartheid. Petite différence, qu’élude peu élégamment UAVJ, parce qu’elle fait le parallèle avec l’Afrique du Sud : c’est en tant que régime d’apartheid que la légitimité de cet État était remise en question, et, une fois ce régime démantelé, l’Afrique du Sud a trouvé sa place dans la communauté des nations. Or, ce qu’il faudrait précisément pouvoir examiner après Gaza, sans avoir à être traité d’antisémite par UAVJ, c’est la nature sioniste de l’État d’Israël, ses institutions racistes, ses lois discriminatoires, en un mot ce qui en fait un État colonial et un régime d’apartheid.

          À l’inverse, ce qui n’est plus audible après Gaza, c’est un certain “ sionisme de gauche ” dont la préoccupation majeure demeure, même après le massacre, la préser vation de l’État juif ( et démocratique pour ses citoyens juifs ) et non celle d’un État moderne et laïque pour tous ses citoyens.

 

* Michèle Sibony est membre de l’Union juive française pour la paix ( Paris ).

* Michel Warschawski est membre du Centre d’information alternative ( Jérusalem ).

 

5 novembre 2009 - Cet article peut être consulté ici :

http://mcpalestine.canalblog.com/ar...

 

 A suivre...

 

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Jeudi 5 novembre 2009

La reine des miroirs suite...

Ecoute… écoute…

Quand il se maquillait Virgile devant la glace profonde au creux de laquelle maintenant il cherche Sinbad et les oiseaux c'était pour rejoindre la Reine sa mère parmi les draps blancs du fleuve où il ne cessait de la perdre. Rouge à lèvres… fond de teint… rimmel et bas résilles… il fallait qu'il lui ressemble… il fallait qu'il n'y ait plus cet espace cruel qui le déchirait entre elle et lui… cette membrane molle à l'intérieur de laquelle elle le laissait se noyer…

Alors il frappait… frappait sur la peau lisse du miroir de toutes ses forces d'enfant-poisson…

Frappait… frappait… sur elle… Ensuite recouvert de sueur et de larmes il arrachait tout ça et s'enfuyait loin de la maison aux trois arbres-lilas…

La première fois que Virgile avait osé s'avancer bien des années auparavant sur le territoire d'Alphabête City  c'était déjà pour rejoindre Sinbad dont il avait repéré les oiseaux fous cabriolant tête en bas à côté d'un bonhomme qui d'un coup de balai balayait le ciel. Ça alors ! il s'était dit… Celui qui arrive à narguer comme ça les vigiles qu'il voyait faire la surveillance autour des petites maisons ouvrières à bord de leurs camionnettes gyrophares il doit avoir une bande de garçons qui montent la garde…

Non… Virgile alors ne savait pas que Sinbad taggait toujours seul parce qu'il n'avait pas peur… Et que même le crapaud Kee Bock le boiteux le respectait le suivant à bonne distance et le prévenant par son gargouillis nauséabond de la venue des patrouilles aux godasses de fer. C'est vrai que d'une certaine façon Sinbad possédait le plus discret et le plus malfaisant des gardes du corps…

Sinbad !… Sinbad !…

Elle n'a pas trop compris pourquoi depuis qu'il a quitté la maison aux trois arbres-lilas et au lapin blanc des nuits de lune pleine il continue à se rendre aux commissions une fois par semaine au moins… 

Le couffin débordant et rendant l'âme il ne reste plus qu'à fourrer à l'intérieur des poches cachées cousues exprès au-dedans du vaste pardessus… quand il le met Virgile il sent qu'il devient un des personnages des histoires de M’mâ… une dizaine de bombes d'aérosol ou plus… Y en a pas un qui se doute… Tu penses… lui Virgile… avec son allure depuis que M’mâ a entrepris aussi de l'habiller à sa façon… pourtant ça pourrait attirer les soupçons… Surtout que le tissu n'est pas d'une couleur indifférente… ça on s'en douterait bien… Enfin ceux qui comme vous désormais ont un peu flairé la personne de M’mâ et ses tendances extraordinaires de volcan d'abondance… En toute circonstance M’mâ désorganise les états d'âmes du passé… Elle balaie derrière elle avec une grande queue à laquelle est attaché un balais de bruyères qui ne laisse rien traîner… Non rien du tout… Cette queue c'est la queue des diables pour sûr !

Donc M’mâ avait taillé un costume à Virgile qu'elle ne parvenait pas à considérer comme elle disait elle-même dans un coupon de coton rouge orangé sur lequel de petits personnages battaient tam-tam et entraient à leur tour à l'intérieur d'une danse folle d'un vert d'eau tendre et printemps au point que ça avait presque une allure cocasse. Vêtu de cette façon qui lui plaisait car au moins on ne risquait pas de le confondre avec quelqu'un d'autre…  Virgile ne pouvait plus espérer n'être que le fils des instituteurs. Les vigiles qui le prenaient pour un idiot ne se seraient  jamais doutés qu'il était en quelque sorte le double et le bouffon de Sinbad le taggeur d'oiseaux… Un bouffon qui si on y regarde de près allait devenir aussi puissant que son roi… mais d'une puissance obscure et souterraine… Sur les ordres de Sinbad Virgile ne fréquentait la Medina que les soirs des histoires… ceux où il accompagnait Yvon le camarade chez qui il habitait désormais comme s'il s'agissait d'une distraction…


Elle a fini par le laisser partir définitif… sa mère la Reine des miroirs… De toute façon au collège il leur faisait honte… Un fils d'instituteurs qui écrit des poèmes sans rimes ni raison sur des morceaux de papier découpés en forme d'oiseaux et qui lit les livres de Genet… de Gide ou de Sade… même le lapin blanc des nuits de lune pleine en aurait été déboussolé… mais juste un instant. Et puis ce vêtement ridicule qui lui avait fait prendre la pire des colères lorsqu'elle l'avait vu rentrer déguisé pitoyable un soir de la Medina où elle avait appris qu'il se rendait en compagnie d'un des fils de M’mâ… Elle avait jeté ce soir-là les derniers feux de sa parure de Reine car personne… non personne n'était capable de lutter contre le don de M’mâ Zoulika qui était celui des histoires… Pourtant jamais son influence néfaste sur lui ne cesserait de se répandre telle une nappe noire sur la mer.

Elle était séduisante et il en avait été amoureux fou… d'elle… la Reine des miroirs… mais elle avait perdu ses pouvoirs d'enchanteresse au corps de sirène se muant à la nuit en une créature verte émeraude au fourreau d'écailles… Elle l'avait perdu car elle n'avait pas su apprendre des sirènes leur chant qui sont de purs poèmes que les marins n'oublieront jamais… Et puis il y avait Kenza et sa chevelure folle où elle mêlait des branches de lilas mauve et des colliers de glycine… Kenza l'initiatrice dans ses habits de garçon mais dont elle avait pressenti aussitôt par cette connivence de femme que tout l'être de fleur de peau n'avait besoin d'aucun artifice… Kenza vêtue de nuages et de brumes rouquines… Kenza la rivale se dénudant au creux des rivières inventées qui n'étaient que les eaux troubles du canal où elle frôlait le peuple des mariniers… Kenza la jeune fiancée qu'elle regardait en souriant apporter à Virgile des poi gnées de berlingots jaunes qu'il ne mangeait pas car elle savait que son pouvoir sur lui était enfoui au fond d'un coffre à l'intérieur duquel il était prisonnier.

Sa mère la Reine des miroirs n'avait pas cherché à savoir ce qu'il faisait dans les rues de la Cité en compagnie de Sinbad le taggeur d'oiseaux quand la Medina dormant de son plein sommeil de grosse femelle otarie ils se faufilaient tous les deux frôlant les murs gras de douleur de l'autre côté du canal en direction d'Alphabête City.

 A suivre...

- Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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